Cnidoraro, i. c
consciente d'elle-même, de concilier nos intérêts sahariens et marocains.
La pacification. — Que le triangle de pays entre Guir et Zousfana ait été une parcelle du territoire marocain cela rend d'autant plus intéressant le processus d'occupation et de pacification dans une région qui, hier encore, était la plus troublée et la plus fermée de nos frontières.
Aujourd'hui on y rencontre à chaque instant les traces et les souvenirs de l'état de guerre. Les grottes du Grouz, et elles sont nombreuses, ont été manifestement habitées à une époque récente, et situées, comme elles le sont, dans les escarpements les plus sauvages, il n'y a guère de chance qu'elles aient servi d'asile à d'honnêtes bergers. Dans les cols du Grouz et du Béchar et sur les routes qui y conduisent, on voit de place en place des parapets semi-circulaires, en pierres non cimentées, mais soigneusement choisies et solidement maçonnées; ce sont des abris de tireurs. L'Oum es Seba, cette petite gara quaternaire, qu'on aperçoit de Colomb-Béchar, et qui se dresse au milieu d'une hammada désolée, a ses abris de tireur ou plutôt de chouaf (sentinelle), abris taillés dans la roche tendre; on y trouve des vestiges d'installation semi-permanente, un four à cuire la galette, par exemple; l'Oum es Seba a été manifestement un poste de vigie, surveillant la route du sud-ouest. Tout le pays apparaît aménagé pour la guerre, d'une façon primitive mais intelligente. Et il est inutile de rappeler les combats qui l'ont ensanglanté récemment et dont quelques-uns ont eu en France un retentissement considérable.
Cette période troublée est close, et il est remarquable qu'elle ne l'ait pas été par un fait de guerre éclatant, par une colonne et une répression militaire. 11 serait inexact, en effet, les dates le montrent, d'attribuer au bombardement de Figuig le rétablissement de la paix; des combats acharnés, Moungar, Tar'it, sont postérieurs à ce bombardement. L'état de guerre a pris lin, parce qu'une série de mesures, l'occupation pacifique d'un certain nombre de points, en ont rendu la continuation impossible.
On se rend bien compte que la possession tranquille des massifs montagneux, le Béchar, le Grouz était indispensable aux bandes qui y ont laissé les traces de leur installation. Les nouveaux postes, Colomb-Béchar, el Ardja au N. de Figuig, prennent à revers ces forteresses naturelles et les rendent intenables.
Mais ce n'est pas seulement la situation militaire qui s'est trouvée modifiée, c'est encore et surtout la situation générale. Pour comprendre l'évolution accomplie dans les dispositions des indigènes, il
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suffit d'examiner les effets de la nouvelle politique sur un point déterminé, à Colomb-Béehar. Il fut un temps, en 1902 et 1903, où la crête du Béchar était considérée par nous comme frontière franco-marocaine, bien qu'on n'ait jamais su pourquoi cette frontière passait là plutôt qu'ailleurs, et simplement, semble-t-il, par une répugnance pour l'indétermination, naturelle à l'esprit français.
En 1002 et pendant la plus grande partie de 1903, les petites oasis de Béchar etd'Ouakda, situées du bon côté de cette frontière hypothétique et respectée, furent des refuges inviolables, centres d'approvisionnement et de rassemblement pour les bandes. Il s'y créa une forte organisation de piraterie, et il s'y fit des bénéfices considérables. Ce fut un beau moment pour la petite tribu des Ouled Djerir, propriétaire d'Ouakda et de Béchar; elle joua alors, malgré sa faible importance numérique, un rôle prépondérant.
On fut enfin contraint d'envoyer contre ce nid de pirates la colonne commandée par le colonel d'Eu ; elle y entra sans coup férir et n'y trouva naturellement que la population inoffensive et épouvantée des pauvres ksouriens. La colonne partie, les nomades revinrent et le brigandage recommença.
D'après les officiers du Bureau arabe de Colomb-Béehar, les ksouriens demandèrent au colonel d'Eu de créer un poste chez eux. Et quelle que soit en pareil cas l'humilité hyperbolique des indigènes, il semble bien que leur demande n'ait pas été une simple formule de politesse; ils avaient en tout cas les meilleures raisons du monde d'être sincères. Simples métayers, serfs des Ouled Djerir, exclus de la participation aux bénéfices éventuels du brigandage, ils étaient entre l'enclume et le marteau : maltraités par nous pour les méfaits d'autrui, maltraités par les nomades pour avoir accueilli la colonne avec une soumission dont ils auraient été fort embarrassés de se départir. On a regretté quelquefois dans la presse l'établissement de postes français en territoire marocain. Existe-t-il une fiction diplomatique assez respectable pour qu'on laisse en son nom de pauvres paysans dans une situation aussi cruelle?
On a donc fini par où il eût été sage de commencer, on a créé un poste à Colomb-Béehar, non sans que des appréhensions fussent exprimées çà et là sur l'avenir de ce poste, qu'on s'imaginait d'avance assailli par des hordes furieuses. Bien de pareil ne s'est produit, le poste depuis sa création n'a pas tiré un coup de fusil. Ceux des ksouriens que le malheur des temps avait chassés au Tafilalet sont rentrés un à un. La zaouia deKenatsa, assez proche pour se sentir protégée, a donné libre carrière à son amour de l'ordre public, tout naturel chez
des moines propriétaires et commerçants, dont la foi n'est nullement menacée. Ce qui peut paraître surprenant c'est que les Ouled Djerir, irréconciliables la veille, se sont ralliés à nous le lendemain de l'occupation; c'est qu'en effet tous les palmiers sont à eux, et la récolte annuelle est une rentrée sûre, qu'ils ne sont pas disposés à sacrifier pour les bénéfices aléatoires et transitoires du brigandage. Aussi ce geste très simple, établissement d'un poste de police à Colomb- Béchar, sans bataille et sans violence, a groupé autour de nous toute la population, pauvres et riches, ksouriens et nomades, les uns pour la protection que nous assurons à leurs personnes, et les autres pour le mal que nous pourrions faire à leur propriétés.
Par un processus psychologique analogue, la fondation déjà ancienne du poste de Tar'it a fait passer progressivement de notre côté les Doui Menia, propriétaires de la palmeraie. Partout les instincts du propriétaire l'ont emporté sur ceux du pillard.
En dernier lieu, la mainmise discrète sur Figuig, surveillé par nos deux postes de Beni Ounif et d'et Ardja, a amené à composition les Beni Guil qui, sans y être propriétaires, y ont du moins tant d'intérêts.
Parmi les instruments de pacification, il ne faut pas oublier le chemin de fer. Après avoir marqué un long temps d'arrêt à Beni Ounif, il a été continué jusqu'à Béchar. On sait que son action sur les indigènes est puissamment aidée par la politique commerciale du Gouvernement Général, qui a déclaré franc de droits le pays au sud d'Ain Sefra. On connaît le rapide développement de l'entrepôt franc de Beni Ounif. La transformation est prodigieuse depuis l'époque pourtant si proche (1903), où Beni Ounif était, non pas même un poste, mais un simple camp militaire, entouré d'une levée de terre. Le village européen a poussé tout seul, en quelques mois, et son seul aspect montre qu'il y a eu là un mouvement de capitaux, des opérations commerciales heureuses 1 . La création d'un pareil centre, si modeste qu'il soit, serait considérée dans le Tell comme un gros succès pour la colonisation officielle. Ici l'Etat n'est pas intervenu et l'initiative privée a tout fait. C'est peut-être, il est vrai, ce qui explique la réussite.
Beni Ounif a succédé à Duveyrier, mais succédé, sans métaphore, après décès. Les habitants de ce qui fut Duveyrier se sont transportés à Beni Ounif, tous sans exception, emportant avec eux jusqu'à leurs charpentes et jusqu'à leurs portes. Duveyrier a perdu tout droit à figurer sur une carte, à autre titre du moins que celui de station de
1. Lieutenant de Clermont-Gallcrand, Communication sur le mouvement commercial entre Beni Ounif et le Tafllelt, Bulletin de la Société de Géographie d'Alger, 1905, p. 558.
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chemin de fer. Ce déménagement fantastique a eu lieu le jour où Beni Ounif devint point terminus du chemin de fer, et où par conséquent Duveyrier cessa de l'être. On a exprimé la crainte que Beni Ounif n'échappe pas à un pareil retour de fortune. Il est incontestable que sa prospérité était due en partie aux travaux de prolongation de la ligne; le jour où le nombreux personnel employé à ces travaux s'est porté plus loin, Beni Ounif a perdu beaucoup de sa vie et traverse une crise dangereuse. Il a pourtant une grosse chance d'y survivre : Beni Ounif, c'est Figuig, dont la palmeraie ne se laissera pas déménager, et dont les habitants auront toujours besoin de fournisseurs européens. Les gens de Figuig ont pris une grosse part du mouvement commercial créé par le chemin de fer, une part d'autant plus considérable qu'il sont les intermédiaires naturels entre le négociant européen et l'arrière-pays marocain. Il se noue là entre le Maroc et nous des liens commerciaux qui entraînent dans les habitudes du trafic des modifications considérables. La route commerciale entre le Tafilalet et Fez tend à être abandonnée pour celle de la Zousfana. A la fin de 1906, les Beraber lésés dans leurs intérêts de caravaniers et de commerçants, et sans doute aussi surexcités par la tension générale des rapports entre France et Maroc ont coupé les routes de Béchar et menacé nos postes d'une attaque à main armée.
En somme, il s'est fait la, à petit bruit, sous la direction du général Lyautey, une expérience intéressante. Elle établit que dans le coin le plus farouche du Bled Siba (Maroc insoumis), une force de police, qui apporte avec elle l'ordre et la paix, groupe autour d'elle, sans combat, l'immense majorité de la population. Ces populations anarchiques et pillardes apprécient, comme le reste de l'humanité, l'organisation et la sécurité, quoiqu'elles soient incapables de se les assurer elles-mêmes.
La région dont il s'agit est inscrite entre l'erg d'Iguidi et la Saoura, ou plutôt le grand erg qui borde l'oued Saoura à l'est. Elle est donc limitée au nord-est ot au sud-ouest par d'énormes masses de sables.
Elle est bien loin elle-même d'être libre de sable puisqu'on y trouve deux ergs notables ( Atchan et er Haoui). Mais du moins distingue-t on avec netteté l'ossature rocheuse, qui est constituée par la chaîne à laquelle on peut laisser le nom d'Ougarta.
Sous-région d'Igli. — La région considérée se rattache au nord à celle du Béchar. Elle s'y rattache par une sous-région qu'il faut étudier à part, celle d'Igli.
L'infrastructure primaire de cette sous-région en serait particulièrement intéressante puisqu'on y verrait le passage des plissements hercyniens d'Ougarta affectant le Dévonien et orientés S.-E.-N.-O. aux plissements du Béchar, également hercyniens, mais affectant le Carboniférien, et orientés S.-O.-N.-E.
Malheureusement, sur la route suivie, qui longe la Saoura, cette infrastructure est voilée en grande partie par des dépôts horizontaux. La Saoura s'est creusé son lit dans ces dépôts et l'on ne peut juger de l'infrastructure que par ce qui en apparaît au fond du lit.
Les dépôts horizontaux sont épais de quelques dizaines de mètres seulement. Leur horizontalité est parfaite, ou du moins semble telle à l'œil. Ils sont composés pour la plus grande part de sables plus ou moins agglomérés en grès tendre ; au sommet ces sables supportent