PL. XXXV
Ln l ne » initier
6$. - IJ: MINARET DE KERZAZ, construit 60 pierres, qui conlr.istcot.
avec le pisé des mur-.
M. — UN Qt'ARl 1ER de KERZAZ vu du h uit du minaret de (a photographie <>s-
Remarquer les toit* en terrasses de pisé. A gauche et en lwut Je la figure, on voit l'Oued Saoura
et la dune voisiner comme d'habitude.
magasins fortifiés et non pas lieux d'habitation; la vie s écoule ailleurs dans les pâturages.
Les pâturages des R'nanema sont à l'est dans l'erg, et sans doute ne se font-ils pas faute d'utiliser ceux de l'ouest, dans la chaîne d'Ougarta, lorsqu'ils peuvent le faire sans danger. Ce sont d'ailleurs des nomades à parcours assez restreint, ces Sahariens ne sont pas des méharistes, tous cavaliers, ou piétons, et cela suffit à leur interdire les grandes randonnées à travers le désert. Ils ne s'éloignent pas de la Saoura.
En revanche ils ont fait peser un joug très lourd sur les indigènes de la Saoura. Rohlfs, le premier Européen qui les a vus, insiste sur leurs exactions. C'était pourtant, lors de notre venue, une tribu en décadence. Si vagues que soient les données historiques à leur sujet, on suit le recul progressif de leur influence à travers le xix e siècle.
On a vu qu'ils furent les maîtres de la Zousfana et qu'ils en furent expulsés par les Doui Menia après des luttes acharnées.
En 1894 une harka de Doui Menia et de Beraber, provoquée par les agents du sultan, ravagea la Saoura, et fit tomber après un long siège le ksar principal des R'nanema (el Ouata, je crois), où s'était réfugiée caïd Alla, le chef ou en tout cas l'homme le plus influent de la confédération.
Les R'nanema étaient donc progressivement refoulés par une poussée venue de l'ouest, lorsque nous nous sommes établis dans 10. Saoura. Aussi ont-ils vu en nous des protecteurs; et caïd Alla en particulier nous a été dévoué aussi longtemps qu'il a vécu.
L'autorité brutale des nomades est contre-balancée par l'influence religieuse des zaouias.
Il y en a une petite à el Maja, une autre à Reni Ikhlef, une autre à Igli, mais les plus notables de beaucoup sont Guerzim et surtout Kerzaz. Guerzim est dit-on plus ancienne, et se juge elle-même plus vénérable. Kerzaz est actuellement bien plus importante, on s'en rend compte au seul aspect de son minaret, très simple, mais construit de la base au sommet en dalles de grès, luxe unique dans un pays de construction en pisé. (Voir pl. XXXV, phot. 65 et 66.)
D'après Depont et Coppolani, la zaouia de Kerzaz, maison mère de l'ordre des Kerzazia, a été fondée par le chérif, Ahmed ben Moussa el Hassani Mouley Kerzaz, né vers -1502 de J.-C. La date est à retenir; les xv" et xvi" siècles sont un moment décisif dans l'histoire des oasis sahariennes. La confrérie, d'après Depont et Coppolani
i. Depont el Coppoliani, Us Confréries religieuses musulmanes, p. 501.
compte environ 2000 adeptes dans la province d'Oran, et davantage vraisemblablement au Maroc. Dans la Saoura sa prépondérance est financière autant que politique; Kerzaz est propriétaire de palmiers dans des oasis éloignées, comme Beni Abbès. A Kerzaz la baraka se transmet héréditairement dans la famille du fondateur, mais non pas de père en fils; elle appartient aux plus âgés des membres de la famille. Il en résulte une gérontocratie, qui donne au gouvernement et à l'administration municipale un caractère original — très distinct de ce qu'on observe soit dans les ksars, soit chez les R'nanema.
Les ksars autonomes. — Vis-à-vis des nomades et des marabouts les ksars autonomes de la Saoura jouissent d'une indépendance dont le degré varie avec leur force et leur situation. Nous sommes assez bien renseignés sur les ksars septentrionaux Igli, Beni Abbès.
Igli. — M. Calderaro, nous a donné un historique d'Igli'. Il donne l'étymologie du mot dont l'ethnique est Glaoua. Les Glaoua sont une tribu marocaine bien connue qui habite le Grand Atlas au sud de Merrakcch. Quelques membres de cette tribu « sont venus s'installer à une époque reculée sur un monticule à environ i 500 mètres au sud-ouest d'Igli, et auraient fondé un ksar appelé Aghrem Amekran (le grand Ksar) dont les ruines sont encore visibles de nos jours ». Le ksar actuel est une zaouia fondée vers le milieu du xvir* siècle par un chérif venu du Gourara, Sidi Mohammed ben Othman. La date est à retenir; c'est à la même époque à peu près que fut fondée la zaouia de Kenatsa. Mais Igli est bien loin d'avoir eu la fortune de Kenatsa; son rayonnement est resté tout local; sa seule filiale est le petit couvent voisin de la zaouia Tahtania. Aussi les Glaoua sont bien loin de jouer, soit dans l'oued Zousfana, soit dans la Saoura le rôle d'aristocratie religieuse et financière qui est réservé aux grandes zaouias, comme Kerzaz ou Kenatsa; leur histoire telle que M. Calderaro nous la raconte sommairement est celle de tant d'autres ksars; à travers les âges ils ont été pillés alternativement par les nomades voisins, Beraber, mais surtout Doui Menia et R'nanema. A notre arrivée ils payaient la protection des Ouled Sliman, fraction Doui Menia. Pourtant « les Doui Menia, d'après M. Calderaro, ne possèdent pas de palmiers dans l'oasis d'Igli; la palmeraie entière appartient aux Ksouriens ». C'est là un grand avantage qu'ils ont sur d'autres, les Beni Goumi en particulier. Ils le doivent apparemment à leur caractère religieux.
1. Bulletin de la Société de Géographie d'Alger. 1904, p. 331.
Mazzer. — Mazzer, d'après les notes manuscrites du poste de Beni Abbès, a été partiellement peuplé par des réfugiés venus de Si Akkachi, un vieux ksar dont on voit les ruines à mi-chemin entre Iglt et Mazzer et qui aurait été détruit par les Glaoua il y a cent cinquante ans. Un certain Moussa ben Brahim, échappé au désastre avec sa famille, aurait fait souche à Mazzer des Oulad Moussa ben Brahim.
Mais Mazzer est beaucoup plus ancien, et d'ailleurs on ne concevrait pas que sa très belle source ait pu jamais rester inutilisée.
La tradition mentionne une ancienne émigration des indigènes de Mazzer (Oulad Ralio, Oulad Khalfallah), qui seraient allés s'établir au nord du Tafilalet, dans le district de Tissini (?) Petit détail, insignifiant en soi et qui ne vaudrait sans doute pas la peine d'être rapporté, s'il ne s'ajoutait à d'autres pour montrer les liens étroits, après tout, qui unissaient la Saoura au Maroc.
Les autres familles de Mazzer sont les Oulad Moussa ben Daoud, (venus de l'O. Draa); les Oulad Hamza et les Oulad Alla (venus des hauts du Ouir).
Mazzer est un petit ksar d'autonomie précaire. Il a acheté la protection des Ouled Sliman (fraction Doui Menia) et il est entièrement dans leurs mains.
Voici un petit détail qui permet d'apprécier le degré de subordination des ksouriens de Mazzer vis-à-vis des nomades et des marabouts, voire même vis-à-vis de leurs voisins plus puissants les ksouriens dlgli.
Les marabouts de Kerzaz ont dans l'oasis de Mazzer les droits d'irrigation suivants (proportionnels naturellement au nombre des palmiers irrigués),
6 bassins en été.
14 en hiver.
en été.
Les Glaoua ont droit à \ Z
(3 — en hiver.
Les Oulad Moussa ben Daoud ~
en été.
en hiver.
Les Oulad Hamza. en 6té '
en hiver.
Les marabouts de Kerzaz ont donc à Mazzer des droits de propriété qui sont à ceux d'une des quatre familles indigènes comme 20 est à 1 et demi.
On saisit là sur le fait et on peut exprimer en chiffres l'abjection
de prolétaire ksourien dans sa propre palmeraie. Et notez qu'il s'agit de ksouriens libres et non pas de ha r a tin.
Beni Abbès. — Il y a trois ksars dans l'oasis de Beni Abbès, l'un est celui des R'nanema, l'autre est habité par les haratin qui cultivent pour le compte des marabouts de Kerzaz les palmiers appartenant à la zaouia (la petite palmeraie d'Ouarourourt). Le troisième est celui des Abbabsa (indigènes libres de Beni Abbès). Cette simple énumération atteste que les Abbabsa ne sont pas les maîtres chez eux. Ils constituent pourtant un gros ksar qui a son histoire distincte et son autonomie.
Les Abbabsa. d'après les notes manuscrites aux archives de Beni Abbès se décomposent comme suit :
Oulad Haine»! ( ^ n ne nous ^ onne ^ e renseignements que sur leur
Oulad Ali ben Moussa.
antiquité relative. Ils ont précédé à Beni Abbès l'arrivée de la famille suivante.
f Viennent du ksar d'el Maïz à Figuig. Deux frères V ont quitté en même temps le ksar, Ali ben Vania. n I . t>i, n ) qui s'est fixé à Beni Abbès où il a fait souche des
Oulad Rabo - et X... qui s'est fixé à Charouin où il a fait souebe d'une famille qui se donne le nom uV Cheurfa.
Sont originaires du Sfalat (Talîlalet). Le premier d'entre eux qui se soit fixé à Beni Abbès est Si Mobara- Oulad men la Ikbaf. { med ben Abdesselam, qui a fondé le ksar actuel il y a
150 ans ; car auparavant la population était répartie en 2 ksars.
Ces quatre familles sont groupées en un rameau
Oulad el Kebir i unique, sous le nom d'Oulad el Mehdi : elles ont vécu
Oulad Obéid 'à part dans un ksar spécial jusqu'à la fondation du
Oulad Saïd i ksar actuel. Les Oulad el Mabdi sont originaires de
Oulad Oherki Ma fraction des Oulad Noguir, tribu des Idersa, confé-
, dération Doui Menia.
L'aspect du terrain confirme ces renseignements généalogiques. Audessous du ksar des Haratin , on voit les ruines de celui qui fut habité autrefois par les Oulad et Mehdi ; au nord du ksar des R'nanema les ruines de celui qu'habitaient les Ouled Hamed, Ouled Ali ben Moussa et Ouled Raho. Ce sont les anciens habitants de ces ruines qui fusionnèrent il y a cent cinquante ans pour fonder le ksar actuel.
Tous les ksars, en ruines ou actuels, sont voisins et ont un air de parenté, ils sont groupés dans la palmeraie ou sur sa lisière, au pied de la gada de Si Mohammed ben Abbou. On appelle ainsi ce tronçon de hammada pliocène, libre de sable, qui s'allonge en feidj au milieu de l'erg, à Test de Beni Abbès, et sur la tranche duquel sourdent le<
eaux qui alimentent la palmeraie. -Le ksar plus ancien des Beni Hassen se dresse au contraire sur l'autre rive, la droite, au sommet d'une gara difficilement accessible loin de l'eau et des cultures, dans une situation défensive et dominatrice, qui évoque à elle seule une autre époque, d'autres conditions politiques et apparemment économiques. (Voir fig. il.)
Les notes manuscrites anonymes aux archives de Beni Abbés nous renseignent sur ce qu'on pourrait appeler les relations diplomatiques des Abbabsa. La plupart des ksars de la Saoura avaient conclu avant l'occupation française des conventions avec les tribus voisines. Ces conventions étaient de deux sortes.
La tata était un pacte par lequel les parties contractantes s'engageaient mutuellement à réparer les dommages éventuellement causés par des individus appartenant à l'une ou l'autre partie. La tata ne comportait le paiement d'aucune redevance.
La khaoua était une convention par laquelle une fraction ou un homme influent accordait sa protection à une autre fraction plus faible, et ce moyennant le paiement d'une redevance qui portait le nom de mezrag.
Les Abbabsa avaient une tata avec les Ait bou Grara, des Ait Rebbach (Beraber). En 1894 ils en conclurent une avec un certain Taleb Brahim ou Addou, des Ait ou Menaçef (Beraber), qui habitait au Draa. Ils en avaient une autre avec les Ouled Ahmar des Idersa (Doui Menia) ; mais ceux-ci ne tinrent pas leurs engagements. Il est évident que ces tata conclues avec des Beraber avaient pour but d'assurer aux Abbabsa l'accès des marchés du Tafilalet.
Les notes manuscrites anonymes ne mentionnent pas de convention avec les R'nanema. Il faut bien qu'il y en ait eu cependant, et de portée politique bien plutôt que commerciale, puisque il y a dans l'oasis de Beni Abbès, un ksar de H'nanema. On nous dit que ce ksar a été construit il y a une vingtaine d'années par les Abbabsa eux-mêmes qui y appelèrent et y installèrent les R'nanema, à titre de protecteurs, parce que les Doui Menia menaçaient de détruire la séguia.
Les notes manuscrites nous font connaître d'une façon plus ou moins fragmentaire l'histoire moderne des Abbabsa; c'est une histoire de petites guerres confuses avec tous les voisins.
Les grands ennemis sont les R'nanema, puisque les maîtres. Il y a quatre-vingts ans, les R'nanema construisirent sur la falaise un ksar qu'ils durent abandonner plus tard parce que l'approvisionnement en eau y était trop difficile. Pendant la durée de cette occupation, les
SAHAIIA ALOilUEN. 14
210 SAHAHA ALGERIEN
Abbabsa enfermés chez, eux tuaient tout R'nanema isolé et vice versa. Ils dépêchèrent en ambassade au sultan un certain Sliman ben Raho, grand-père du caïd actuel. Le sultan envoya 25 cavaliers makhzen sous les ordres du caïd Mohammed ben Sridi du Tafilalet Cette démonstration suffit. Les makhzen laissèrent à Beni Abbès trois fusils de rempart qu'on a conservés et qu'on décore du nom de canons. Si Abdallah ben Abd er Rahman, chef de la zaouia de Kerzaz intervint entre Abbabsa et R'nanema et fit conclure la paix.
Ceci devait se passer au voisinage de 1820. On sait que beaucoup plus tard les R'nanema en vinrent à leurs fins, puisque les Abbabsa durent provoquer l'établissement chez eux d'une sorte de garnison R'nanema.
Il y a une soixantaine d'années, d'après les notes manuscrites , c'est-à-dire, j'imagine, vers 1848 une caravane Doui Menia (fraction des Arib) fut pillée par les R'nanema à côté de Beni Abbès. En représailles une harka Arib et Doui Menia mit le siège devant Beni Abbès, elle ne put s'en emparer mais coupa 2 400 palmiers au sud de la palmeraie actuelle dans la plaine d'Amama.
Les notes manuscristes mentionnent encore une guerre avec les Cilaoua (gens d'Igli). beaucoup plus récente, et qui doit se placer vers 18 l .)0. Cette petite guerre est d'une curieuse mesquinerie municipale. A l'origine, expulsion d'un habitant par la djemaa de Beni Abbès, à propos d'une querelle de propriété. Le banni alla trouver les (ilaoua, et sut les intéresser à sa cause, par un stratagème religieux qui doit être une survivance d'usages préislamiques (sacrifice riim.1 d'un mouton en un certain point du village) 1 . Les Glaoua tra-
Fig. 4L— Ueni Abbès.
!. no Foucault mentionne un usage analogue. - La debiha est l'acte par lequel «m se pince sous la protection perpétuelle d'un homme ou d'une tribu. Cette expression " pour origine l'ancien usage, qui n'est suivi aujourd'hui qu'en circonstances graves d'immoler un mouton sur le seuil de l'homme a qui on demande son patronage. • (Do Foucault, p. 130: voir aussi bulletin du Comité de l'Afr. fr., suppl. de janvier 1903. p. 20.1
duisirent la djemaa des Beni Abbès devant le cadi, qui donna raison au demandeur. Le banni sollicita, pour obtenir l'exécution de la sentence, l'appui du caïd Alla, l'homme le plus puissant de la confédération R'nanema, et lui donna mille francs d'honoraires. Caïd Alla s'entremit, et échoua.
Alors les Glaoua vinrent assiéger Beni Abbès, avec un effectif d'auxiliaires que nous connaissons exactement : 50 habitants de Mazzer, 12 Doui Menia, 30 Beni Goumi, et quelques Ataouna (fraction R'nanema). Les Abbabsa achetèrent la retraite des nomades et battirent les ksouriens.
Les Glaoua repoussés font alliance avec les Ataouna et vont camper au sud de Beni Abbès pour attendre leur contingent. Caïd Alla intervient derechef, apparemment pour des raisons sonnantes et trébuchantes; il ménage un compromis entre Abbabsa et Glaoua; les premiers faisant aux seconds des promesses pécuniaires fallacieuses. Les Glaoua se retirent avant l'arrivée des Ataouna.
La fin de l'histoire fait défaut dans le manuscrit. On nous dit cependant que la guerre a duré deux ans; et on nous donne la liste des morts et blessés de part et d'autre. — Morts deux Abbabsa et un Glaoua — blessés un Abbabsa et huit Glaoua. On ne nous dit pas la valeur de la propriété litigieuse, cause de tout le mal ; mais on ne se trompe assurément pas en l'affirmant minime. Le manuscrit nous donne en effet en chiffres précis le montant de la plus grosse fortune privée à Beni Abbès, celle du caïd Mouley Ahmed ben Sliman : il possède exactement une vache, sept moutons demman, un âne, et 010 palmiers.
On a les meilleures raisons du monde évidemment de dénier tout intérêt au récit minutieux de cette guerre municipale. Il m'a semblé qu'il jetait un jour sur la vie des ksouriens, et qu'il délimitait le cercle étroit de leurs haines et de leurs préoccupations : c'est un admirable exemple d'anarchie, et d'impuissance à résoudre la moindre difficulté sociale : la façon même de conduire la guerre, cet enchevêtrement de négociations, de pots-de-vin, et de batailles prudentes, tout cela est curieux, et rappelle tout à fait ce qu'on nous raconte des guerres civiles marocaines.
Les guerres auxquelles Beni Abbès a été directement intéressé ne sont pas les seules dont elle ait subi les ravages dans le courant du xix e siècle. Le territoire de Beni Abbès a été le théâtre de batailles entre Doui Menia et R'nanema en 1882 et 1885. La harka de 1894, dirigée par les Marocains contre les R'nanema, a copieusement dévalisé au passage les Abbabsa. De l'insécurité chronique la plaine
d'Àmama, au sud de l'oasis, porte témoignage. Les 2 400 palmiers que les Doui Menia ont coupé n'ont jamais repoussé. C'est aujourd'hui une nebka improductive.
L'histoire de Beni Abhès est particulièrement bien connue, parce que le poste français s'y est installé ; mais c'est un assez bon type moyen de grande oasis autonome. Elle a ses limites territoriales nettement fixées, du côté de Mazzer c'est Guetibat Slama, du côté de Tametert c'est Merhouma. Il est vrai qu'en deçà de ces frontières les Abbabsa ne sont que relativement leurs propres maîtres.
Beni ikhlef. — Les notes manuscrites nous donnent une bonne monographie de Beni Ikhlef.
L'oasis située entre Guerzim et Kerzaz, contient trois ksars et une zaouia. Ce sont Ksar el Kebir, Ksar Menaceria, Ksar Haouch ou Kodia ; Zaouia de Si Abdallah ben Cheikh, branche de l'ordre de Guerzim. Ces quatre villages, d'ailleurs tout voisins, et renfermés dans l'enceinte de la même palmeraie, forment l'agglomération de Beni Ikhlef, dont l'ethnique est Khalfaoua. Les Khalfaoua se subdivisent eux-mêmes comme suit :
[ Ouled Ahmar, originaires du sahel marocain, tribu des l Oulad Délim.
Ksar el Kébir < ^ ule(i Mellouk, descendants des Beni Hassen les premiers
occupants de la Saoura.
Ouled Abdallah, sortis des Beni Mohammed, qui habitent actuellement les ksour du district d'es Sifa dans le Talilalet
Ouled el Abbés, sortis eux aussi des Beni Mohammed. Ksar Menaceria. \ Ouled ben Ahmed, — —
Ouled Abd el Malek, — —
! El Kodia, originaires de Zaouia el Cadi, district d'Oued Ksar Haouch ou \ Illi (Talilalet).
Kodia \ Ouled Abdallah, déjà mentionnés comme sortis des
( Beni Mohammed.
Sur l'ordre chronologique dans lequel se sont fixées au pays ces différentes fractions, on nous donne quelques renseignements sommaires. Ici comme partout dans la Saoura les Beni Hassen (Oulad Mcllouk) ont précédé tous les autres. Les Beni Mohammed, qui sont venus ensuite, passent pour avoir acheté aux Beni Hassen les terres qu'ils occupèrent à Beni Ikhlef.
A cette époque les Khalfaoua habitaient des ksars situés à l'ouest des actuels, et dont on voit les ruines.
L'histoire moderne des Khalfaoua sommairement racontée est beaucoup plus brillante que celle des Abbabsa.
11 y a soixante ans, il est vrai, c'est-à-dire vers 1840, à la suite
d'une querelle pendant la diffa, une harka de Beraber Ait Atta, en route pour le Touat prit d'assaut les ksars de Béni Ikhlef.
Mais il y a quarante ans (1860?) les Khalfaoua ont enregistré des victoires sur les Doui Menia, à la suite d'une longue guerre. Ils ont battu les maghzen du sultan en 1891, les Ouled Djérir en 1893; la grande harka de 1894 n'est pas venue jusqu'à eux. Ils passent pour tiers, indépendants et braves ; leur réputation militaire est bien supérieure à celle des autres ksouriens et leur autonomie est bien plus effective.
A cette supériorité leur origine ethnique n'est peut-être pas tout à fait étrangère. On a vu qu'ils sont tous issus de tribus marocaines ; ce n'est pas une circonstance indifférente, dans un pays où l'on verra, au cours de cette étude, avec une évidence croissante que toutes les invasions pacifiques ou guerrières, depuis quatre ou cinq siècles, attestent une « poussée vers l'Est ». Je ne sais pas si on signait» sur un autre point de la Saoura, des fractions qui se rattachent, ou prétendent se rattacher aux vieux Beni Hassen vénérés.
Mais surtout il faut insister sur la situation géographique de Khalfaoua. Ils sont encastrés entre Guerzim au nord (limite précise au jardin de Debibina) — et Kerzaz au sud, ou plus exactement Zaouia Kebira (limite précise au lieu dit Tagherdaia). C'est-à-dire qu'ils s'appuient de part et d'autre sur deux zaouias très respectées et très puissantes ; et ils ont apparemment avec elles des relations d'étroite amitié, puisqu'un de leurs quatre villages est une zaouia. Ils font donc partie de ce bloc monastique de la Saoura, qui partage avec les R'nanema la suprématie politique.
De quelque façon qu'on l'explique, le fait incontestable est que ce sont des Ksouriens exceptionnels, leur part d'autonomie, de dignité nationale, et de prospérité matérielle, est très supérieure à la moyenne ; ce sont pourtant des Ksouriens purs, tout à fait étrangers au nomadisme.
AgdaL — Ceux d'Agdal sont à l'autre bout de l'échelle. C'est un tout petit ksar entre celui d'Anefid au nord, et celui d'el Beïada au sud. Les habitants se décomposent comme suit :
Ouled ben Hamida.
i Descendent de Bel Kacera ben Abd er Rahman, de la ' ( fraction des Gouassim, tribu des Angad (près d'Oudjda).
Ouled Aïssa
' f autre au Timmi.
j Un frère a fondé une famille apparentée à Tarit, un
Ouled el Mir . . .
Ghouaba
Origine inconnue ; s'étaient d'abord fixés à Guerzim.
Le petit ksar d'Agdal est trop faible pour avoir jamais eu autre chose qu'un semblant d'autonomie ; il a toujours été pillé par tout le monde ; il est d'ailleurs situé sur le territoire des R'nanema, et entièrement à leur discrétion.
Tous ces détails monographiques, encore que fragmentaires et iucohérents, me paraissent intéressants en ce qu'ils précisent la physionomie du Ksourien, j'entends du Ksourien libre, Berbère ou Arabe, la question des Haratin restant complètement réservée.
Les généalogies établissent qu'il y a parité d'origine avouée chez les Ksouriens et chez les R'nanema nomades. Tous ces tableaux se ressemblent, non seulement les nomades ne constituent pas une caste à part, mais ils n'ont même pas la prétention d'en constituer une.
Quoiqu'il y ait entre Ksouriens de grandes différences de degré dans la sujétion et dans la misère (par exemple entre Beni Ikhlef et Agdal), il est clair que dans l'ensemble la classe tout entière est humble et méprisée.
Si on cherche la caractéristique essentielle du Ksourien, il semble bien, ici comme ailleurs, que ce soit sa pauvreté. Il est propriétaire sans doute, il possède sa maison et quelques palmiers ; mais il lui manque les bêtes, les troupeaux de chameaux et les chevaux, c'est-àdire les moyens de transport. On n'accepte d'être Ksourien que parce qu'on n'a pas de quoi être nomade. Dans le centre de Géryville, depuis que l'occupation française, en apportant la sécurité, a déterminé l'enrichissement progressif et général de la population, on a vu les ksars se vider et tomber en ruines 1 . Ici comme ailleurs les différences de condition sont en définitive pécuniaires. Les Ksouriens sont des prolétaires, ou, si l'on veut, des bourgeois au sens ancien, étymologique du mot; et d'ailleurs un ksar est très exactement un village fortifié, c'est-à-dire un bourg.
Il est probable que, ici plus qu'ailleurs, la misère a des conséquences physiologiques, et que les Ksouriens tendent en conséquence à devenir une race différenciée. Au Sahara, on l'a mis en lumière depuis longtemps, la race blanche ne vit pas impunément à l'ombre des palmiers ; sous l'influence du paludisme les enfants métis ont chance de survie dans la mesure où ils ont du sang noir, et la race se négrifie. Il me semble qu'il est souvent difficile de distinguer d'un Haratin un soi-disant Ksourien blanc.
Pas de renseignements détaillés, en tout cas pas de monographie
t. Communication orale du capitaine Martin, commandant l'annexe de Beni Abbès, jadis offleior do bureau arabe « hoz les Trafl. On trouvera d'ailleurs l'idée développée dans : Bernard et Lacroix, Évolution du Nomadisme.
il. -F. Gautier. — Sahara Algérien.
PL. XXXV l.
Cliché Gautier
67 — KSAR DE ZERAMR*. ; tout petit, on le voit tout eutier. A droite, la Koubba de la photographie 68 (fagota contre le tour).
Cliché Gautier
6R - A ZERAMRA, KOUBBA DU SAINT QUI GARDE LE BOIS A BRULER On voit des fapots et des souches appuyés au mur.
KÉG10N DE LA SAOUHA 215
sur les Ksars de la basse Saoura, en aval de Kerzaz. Et nous connaissons encore plus mal les ksars à l'ouest de la Saoura, Ougarta, Zeramra, Tabelbalet.
Ougarta et Zeramra sont au pied de la chaîne d'Ougarta, au contact des grès éodévoniens et des couches mésodévoniennes. Ce contact est aquifère; les deux palmeraies sont alimentées par de petites sources. Elles le sont maigrement, et les deux ksars sont de bien petites agglomérations humaines. La photographie de Zeramra en rend déjà sensible l'exiguïté, dont les chiffres du recensement permettent de se rendre un compte précis. Zeramra a oO habitants dont 0 hommes adultes. (Voir pl. XXXVI, phot. 67.)
Ces noms de Zeramra et d'Ougarta qui sont d'usage courant et que les cartes ont fixés, ne sont pourtant que des déformations arabes des véritables noms Berbères, encore en usage et qui sont respectivement Mezremour et Ouggart. Ce dernier d'ailleurs est le même que le nom beaucoup plus connu de Touggourt.
Je ne sais pas si cette coexistence du nom berbère et du nom arabe implique la persistance d'un dialecte berbère dans ces deux petits ksars. En tout cas elle semble indiquer une arabisation plus tardive et plus imparfaite.
Ougarta et Zeramra sont en effet à une assez faible distance de la Saoura, une quarantaine de kilomètres, mais ce sont des kilomètres de reg nu, et qui suffisent à les isoler beaucoup. Ils sont en dehors des routes habituelles, nos patrouilles y sont venues tard et rarement. On s'étonne que des agglomérations aussi faibles aient pu subsister dans une situation aussi dangereuse, aussi en l'air, sur une frontière aussi peu sûre que la marocaine.
Ça n'a été possible naturellement qu'à force d'humilité et de ménagements vis-à-vis des deux partis. Zeramra et Ougarta ne savent pas qui ils doivent redouter le plus des Beraber ou de nous et se comportent en conséquence.
A fortiori peut-on en dire autant de Tabelbalet qui est beaucoup plus éloigné, et sur lequel nos renseignements sont très lacunaires.
On sait que l'oasis contient trois ksars, et qu'elle est importante; qu'il y existe une petite zaouia.
On se rend assez bien compte des conditions de la culture. La nappe d'eau est à fleur de sol, dans les hauts de cet oued Tabelbalet, qu'on suit tout le long de l'erg er Raoui.
A Ougarta, où la prononciation a chance d'être plus correcte qu'à Beni Abbès, on prononce Belbala, par suppression des T initial et final — de même qu'on dit indifféremment au lieu de Tafilalet,
Tafilala, d'où on tire l'adjectif filali. Et que les noms d'origine berbère soient restés ainsi un mot vivant, séparable en ses éléments grammaticaux, on serait tenté de croire que cela suppose chez les indigènes une familiarité avec la grammaire berbère.
Pourtant on vient d'apprendre, d'une façon incontestable, que l'idiome propre de Tabelbalet est entièrement original, il n'est ni arabe ni berbère ! L'assertion est tellement extraordinaire qu'on se hâte de la placer sous la haute autorité de M. R. Basset. L'éminent arabisant et berbérisant a entre les mains un vocabulaire de Tabelbalet. recueilli par un officier. Il n'a pas encore eu le temps d'en faire une étude détaillée; mais il croit avoir affaire à un sabir où les mots sonr'aï sont particulièrement nombreux. Cet îlot de langue soudanaise à proximité du Maroc est inattendu, quoiqu'on ait déjà signalé au Touat un sabir analogue. Il semble, il est vrai, que Tabelbalet, aujourd'hui en pleine décadence, ait été un grand marché d'esclaves ou un relais important de négrier. Il jalonne aujourd'hui, comme point stratégique important, la route du Tafilalet au Touat celle des rezzouset des harkas. L'oasis est d'ailleurs sous le patronage des Ait R'cbbach. Les bandes de Beraber qui à différentes reprises sont venues nous inquiéter aux oasis y ont toutes fait étape; depuis la première qui a donné l'assaut à Timmimoun jusqu'à la dernière, qui a enlevé les chameaux au pâturage d'Haci R'zel et qui a été surprise au retour par le maghzen de Beni Abbès à Noukhila, dans l'oued Tabelbalet. IVous hésitons à fermer aux razzias cette porte d'entrée en occupant l'oasis, parce que si près du Tafilalet on craint apparemment d'être entraîné plus loin qu'on ne le voudrait ; et ici donc, sur un petit point, nous saisissons sur le fait ce que les frontières entre pays organisés et pays barbares ont de nécessairement phagédéniques.
Les précieuses notes manuscrites, au poste de Beni Abbès, ne contiennent pas d'étude sur l'organisation politique et municipale.
On se rend compte seulement que les ksars ont une organisation démocratique, la djemaa y concentre l'autorité. Chez les nomades au contraire, et dans les zaouias, la plus grande part d'autorité revient en pratique à des familles ou à des personnages influents.
Les notes manuscrites nous apprennent qu'il y a dans chaque ksar un impôt et un seul; celui qui doit permettre de subvenir aux besoins des hôtes et des pauvres. Dans ce but tout individu valide doit fournir une guessaa d'orge et quelques poignées de blé; les propriétaires de palmiers doivent une mesure déterminée de dattes par groupes de cent palmiers (cette unité d'imposition — les cent
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palmiers — porte le nom de mezrag). Il y a dans chaque ksar une chambre commune où on emmagasine le produit de cet impôt en nature pour y puiser le jour du besoin.
Auprès du ksar de Zeramra se dresse un tombeau de saint, aux murailles duquel sont accotés des fagots. C'est la provision de bois individuelle des habitants; chacun y dépose la sienne parce qu'elle y est en parfaite sécurité; nul n'oserait en dérober un brin; elle est protégée efficacement par la crainte de ce saint particulier; car ce ne sont pas tous les saints en général qui ont le privilège de veiller sur le bois à brûler. (Voir pl. XXXVI, phot. 67 et 68.)
Voilà donc un pays où la police est exercée par un tombeau, et où le seul service public organisé est celui de l'assistance publique. Ce sont deux détails charmants et touchants, et qui évoquent une Salente. Si d'une vieille société défunte, dans quelques lignes de fastes dépareillés, ces deux seules institutions avaient survécu, et qu'on voulût à l'aide de ces fossiles uniques reconstituer tout le corps social, on serait conduit à imaginer un peuple idéalement doux et heureux, incarnation d'un rêve philanthropique. Elles font partie intégrante de la société la plus violente et la plus misérable qui soit.
A Ougarta, les ksouriens invités à augmenter le débit de leurs sources par un récurage facile, et dont ils reconnaissaient l'urgence, suppliaient qu'on leur en donnât l'ordre, dût-on môme n'en pas surveiller l'exécution; n'y ayant pas chez eux d'autorité d'où pût émaner cette chose qui nous parait si simple, un ordre administratif. Curieux exemple d'imbécillité, d'aboulie sociale.
Les notes manuscrites donnent de curieux détails sur l'irrigation à Beni Abbès, c'est-à-dire sur l'organisation de ce qui est la base unique de la vie économique.
La grande source a un débit de 15 à 18 litres à la seconde; il faut y ajouter le débit, insignifiant il est vrai, de neuf petites foggaras.
Cette masse d'eau est divisée en 41 parts, chacune d'un jour ou d'une nuit. Ce nombre étant impair, ceux qui à la première tournée ont eu l'eau de jour se trouvent à la seconde l'avoir de nuit et vice versa.
Chaque part d'arrosage (journée ou nuit) est divisée en cinq redjala (pluriel de radjel). — Et chaque radjel est divisé lui-même en soixante habbas.
Prix courant du radjel : 200 francs; de la habba : 3 fr. 33.
Il existe un répartiteur, qui s'appelle habbar, et qui est établi près de la mosquée. Il mesure le temps au moyen du vase de cuivre percé d'un trou qui est d'un usage courant à Figuig et ailleurs sous le
nom de karrouba, et qui porte ici le nom de tsirira, un sablier d'eau, à cela près que l'eau entre goutte à goutte dans le récipient tandis que le sable fuit grain à grain de notre sablier. La tsirira est un bateau troué qu'on fait flotter sur un baquet et qui coule en un temps donné. En été on compte 18 tsirira de jour et 13 de nuit. En hiver c'est l'inverse. La tsirira s'emplit donc 31 fois en vingt-quatre heures, ce qui fait l'unité de temps équivalente à 46 minutes 27 secondes.
Le répartiteur chargé de la tsirira réunit par la partie supérieure autant de feuilles de palmier qu'il y a de propriétaires ayant droit à l'eau dans la journée ou dans la nuit, et à chaque tsirira il fait un nœud à une feuille. Dès qu'il y a à la feuille autant de nœuds qu'il revient de tsiriras au propriétaire, le successeur de celui-ci, qui assiste à l'opération, sort en courant du ksar et crie à son métayer ou à son esclave, posté dans le jardin, d'y mettre l'eau.
La plus grande latitude est laissée aux propriétaires pour se céder la totalité ou une partie de leur eau, ou pour changer de tour de répartition.
La source étant située à quinze cents mètres environ de Beni Abbès l'eau est amenée au moyen d'une séguia (canal à ciel ouvert). La séguia vient-elle à se rompre hommes et femmes se précipitent pour le réparer sur l'ordre de la djemaa. S'il y a dépense on la répartit au prorata des droits de chacun.
Dans l'organisation vermoulue des oasis, la réglementation traditionnelle de l'irrigation est apparemment ce qu'il y a de plus solide et de plus respecté.
D'après Démontes 1 on a recensé dans l'annexe de Beni Abbès 6469 habitants. Toute cette population parle arabe, exclusivement, à partir de Beni Abbès, encore bien que les noms des ksars attestent un vieux fonds berbère (Tametert, Timr'arin, etc.). Le long de l'oued quand on vient du nord Mazzer est le dernier ksar où le berbère se soit conservé.
1. bulletin du Comité de l'Afrique française, janvier 1903, p. 12.