FOGGAR A VU LATÉRALEMENT
Chaque taupinière est formée par le» dtblats autour de l'orifice d'un puits d'aération ; cette fopgara alimente l'oasis du Timmi
Phototypie Bauer, Marchet et C'«, Dijon Cliché Gautier
70. — UNE FOGGARA DU TIMMI photographiée suivant son rixe. Au premier plan on distingue nettement l'orifice J'un puits d'aération ; une série d'orifices tout pareils jalonnent jusqu'aux palmiers du fond l'aqueduc souterrain.
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XXXVIII.
Cliché Gautier
71. — CROISEMENT DH J'ETl TES SEGUIAS (canaux d'irrigation à ciel ouvert) superposées en deux étapes (Ofltil de Timiinoun).
Cliché l-apernne
•ji. — Dans l'oasis du Tiuiiui, "Kttra ou # p«ign< »■ doi<t la l'orme e>t bien rccnnnaittable, r-ntre le» demi du peigne, I eau se répartit et sccoule dam un grand nombre de petits canaux
qui ont chacun leur propriétaire.
E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. XXXIX
Cliché Laperrine
7l - PUITS A BASCULE DANS UN JARDIN DU TIUM1
GOURARA ET TOUAT 243
tout pays. Ce que les foggaras des oasis ont de particulier c'est leur immense développement. Chacune a plusieurs kilomètres de longueur. Niéger, qui n'a pas la prétention d'être complet en a compté trois cent soixante-douze au Touat seulement; ce serait au moins deux mille kilomètres de cheminement souterrain : or, ces canaux sont des galeries où un homme peut à la rigueur circuler, ils sont munis de puits d'aération de dix en dix mètres ; la téte de la foygara est toujours à une profondeur de plusieurs dizaines de mètres. Au voisinage de chaque oasis, on voit se poursuivre jusqu'au bout de l'horizon les lignes parallèles des puits d'aération, chacun avec son bourrelet de terre d'extraction ; c'est un paysage de taupinières géométriquement disposées. (Voir pl. XXXVII, phot. 69 et 70 et aussi pl. VIII, phot. 16.) Cet évidement du sol rend les
Fig. 51. — Coupe schématique entre Ounrgln et Timimoun (hauteurs très exagérées).
a, Dévonien. — b. Crétacé (au voisinage do Timimonn. on n'a pas cherché a distinguer du Crétacé los terrains plus récents). — c, Oligocène. — d. Quaternaire et | foggaras ot puits artésiens.
voyages de nuit dangereux ; c'est un accident banal que la chute au fond d'un puits d'une bête au pâturage, d'un cavalier, d'un piéton même. 11 faut songer aux instruments primitifs avec lesquels ce gigantesque travail a été mené à bien, des pioches et des couffins remplis de déblais, qu'on se passe de main en main. D'après les indigènes, le travail de creusement a progressé d'aval en amont, c'est-à-dire qu'on a attaqué la nappe souterraine à son point d'affleurement, et qu'on a poussé la galerie horizontale jusqu'à ce que le débit soit devenu suffisant. C'est en effet ce qui semble vraisemblable. Les ksouriens actuels suffisent à peine à l'entretien de leurs foggaras, ils en ont laissé tarir beaucoup qu'il serait possible de revivifier. On n'imagine pas qu'ils pourraient concevoir et créer de toutes pièces le lacis compliqué de leurs canaux souterrains, s'ils ne l'avaient trouvé tout fait. Et même on n'imagine pas, si abâtardis qu'on suppose les ksouriens actuels, qu'une génération déterminée de leurs ancêtres un aient jamais été beaucoup plus capables qu'eux. Les foggaras n'ont pas dû naître d'un plan préconçu, elles sont l'aboutissement de tâtonnements progressifs à travers les siècles. Elles semblent porter témoignage de l'assèchement graduel du pays, les premières devaient
être beaucoup plus courtes et pourtant suffisantes, mais de génération en génération il a fallu chercher, à une profondeur croissante dans le sol, l'eau nécessaire à l'irrigation. Cette hypothèse en tout cas me paraît la seule qui rende compte de la disproportion entre l'énormité de l'œuvre et l'insuffisance de ceux qui l'ont exécutée.
Pourtant d'après un travail manuscrit de M. le lieutenant Voinot, il existe au Tidikelt (a Foggaret el Arab en particulier) des foggaras qui semblent récentes, et qui, au dire des indigènes, si on l'interprète correctement, auraient été construites de toutes pièces. Il faut se garder de conclusions absolues.
Notons que des canaux souterrains du même genre ont été signalés en Asie Mineure. Ils ont été soigneusement étudiés par l'expédition Beck-Lehmann au lac de Van et aux sources du Tigre, où ils remontent à la domination chaldéenne 11 ne faut pas oublier que les foggaras, comme les puits artésiens, et comme toute la culture intensive des oasis, ont évidemment une origine orientale.
Gourara. — Du côté du Touat, la limite officielle du Oourara est, je crois, entre Sba et Meraguen ; du côté de la Saoura je pense que Telmin est englobé dans le Gourara ; ces limites sont en tout cas plus ou moins artificielles ; de part et d'autre du Gourara, au nord et au sud, la « rue de palmiers » continue. Mais le Gourara n'en a pas moins une individualité bien marquée.
La partie septentrionale est très mal connue ; elle se trouve n'avoir jamais fait l'objet d'une monographie ; et d'autre part je l'ai à peine entrevue. Pour comble de malheur le Grand Erg n'a fait encore l'objet d'aucune publication cartographique sérieuse 2 ; et sa connaissance détaillée serait naturellement le prologue indispensable d'une étude hydrographique sur le Gourara septentrional.
Au témoignage des indigènes, recueilli par M. Martin 5 , interprète militaire, le bas oued Namous serait jalonné par les oasis d'Ouled Aïssa, Haïha, Touat en Nebou, Charouïn ; pourtant la carte Mussel (inédite) suggérerait plutôt qu'il s'agit du bas oued R'arbi (?).
D'après la même autorité (M. Martin), les oasis du Tinerkouk. très éparses sur 50 kilomètres jalonnent le lit bien marqué de l'O. Salah, qui semble en rapport avec 1*0. Meguidden (faux bras? cours inférieur?).
En somme, il semble y avoir essentiellement deux lignes de verdure
1. Hartmann, dans Zcitschrifl fur assyrioloyie, Bd XIX, p. 352.
2. La carte Mussel, encore inédite, est le document le plus sérieux.
3. Martin, Oasis sahariennes, Bulletin de la Sacirtr de gt'eg. d'Alger, 1900, p. 395.
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el d'humidité. Mais par rapport à ces deux lignes il subsiste bien des oasis aberrantes et inexpliquées. Dans un pays où le tracé des oueds quaternaires a été bouleversé par la formation des dunes, les nappes souterraines sont apparemment très diffuses. Au Tinerkouh l'irrigation se fait certainement au moyen de puisards. A Charouïn il ne m'a pas semblé que les foggaras fussent très développées. Toute cette région qui reçoit ses eaux de l'Atlas, filtrées à travers l'immense complexe des cônes de déjection, a naturellement ses affinités hydrographiques avec les oasis de la Saoura.
Le Gourara méridional, au contraire, de beaucoup le mieux connu,
Ksar de l'Aouguerout
Fig. 52. — Coupe schématique de l'Aouguerout.
A, Quatcraairo et Crétacé; B, Primaire; C, Crétacé redressé; D, Crétacé horizontal; E, foggara
avec se* puits daé ration.
ressemble au Touat. A Timimoun et dans les oasis voisines sur la rive sud de la sebkha le développement des foggaras est magnifique.
Pourtant à titre de curiosité il faut signaler deux puits artésiens, celui d'Ouled Mahmoud et celui de Kaberten. Pas de renseignements sur ce dernier, mais pour le premier il semble que le puits soit en relation avec l'existence d'une cuvette synclinale dans les couches crétacées, dont l'horizontalité habituelle est ici dérangée.
On a déjà dit que la palmeraie de l'Aouguerout, très isolée, a l'écart et en amont des autres, est elle aussi en rapport avec une faille qui a dérangé l'horizontalité des couches crétacées ; les têtes des foggaras sont en amont de la faille, les palmiers en aval (tig. 52).
Un forage dans la palmeraie a amené la découverte à une faible profondeur (une dizaine de mètres) de roches primaires fossilifères (un fossile a été vu par M. Chudeau).
Il y a donc au Gourara des accidents brusques et très localisés, failles ou plis posthumes, qui ont intéressé les couches crétacées, y faisant naître des cuvettes synclinales,. des poches d'eau, où il devient possible à titre exceptionnel de forer des puits artésiens dans
ce pays de foggaras. C'est un trait de ressemblance avec le Tidikelt. bien plutôt qu'avec le Touat.
Une autre particularité du Gourara, qui rappelle encore le Tidikelt, c'est qu'il est relativement riche en pâturages (Deldoul, Bel Razi, Lalla R'aba). Bien de semblable ne s'observe au Touat.
Il faut se souvenir que, au Touat et au Gourara, le sol n'est pas tout à fait le même. Ici les grès albiens sont à nu. Au Touat, à tout le moins dans le haut Touat, ils sont généralement recouverts d'un placage d'argiles cénomaniennes. Il se peut qu'un sol de grès soit plus favorable aux pâturages.
Mais il faut peut-être faire intervenir surtout des causes humaines. Lalla R'aba, par exemple, fut un lieu de cultures ; on voit encore le tracé des foggaras mortes, et les ruines d'un ksar. — Mais ce ksar, dit-on, a longtemps servi de rendez-vous et de base d'opérations aux bandes beraber, qui ont fait le vide ; et le pâturage, naturellement, a bénéficié de l'abandon des cultures.
Des trois groupes touatiens, le Gourara est probablement le plus riche en eau, comme il est le plus peuplé, mais il y a des raisons de croire que la culture y est moins intensive qu'au Touat. Il a en effet une population particulière, plus primitive et moins évoluée.
Les ksars et les ksouriens du Gourara n'ont pas été l'objet de monographies au rebours de ceux du Touat. D'ailleurs, même au Touat, on ne s'est jamais préoccupé dans les statistiques d'établir la proportion respective des Berbères et des Arabes. Xous manquons donc de chiffres précis.
En gros du moins il est certain que le Gourara est presque tout entier berbère. Les Berbères s'y présentent en masses compactes, constituant des ksars entiers, la plupart des ksars, si bien qu'on a plus vite fait d'énumérer ceux qui ne le sont pas.
Le Tinerkouk tout entier est habité par des Arabes (Chaamba, Ouled Sidi Cheikh, etc.). A l'ouest du Tinerkouk et à l'extrémité orientale de la sebkha du Gourara, un certain nombre de ksars, groupés auprès de la zaouia d'el Hadj Guelman appartiennent aux Khenafsa qui sont en partie nomades, et qui sont arabes. A l'autre extrémité du Gourara, au voisinage du Touat, Sba, Guerrara, Ouled Mahmoud sont arabes, ainsi que quelques ksars de l'Aouguerout.
Tout le reste est berbère, en particulier les groupes les plus importants du Gourara, Timimoun, Charouïn, Brinken. Ces Berbères se donnent à eux-mêmes le nom de Zenati, et à langue qu'ils parlent celui de Zenatia. Inutile de faire observer que les Zénètes sont une grande famille berbère bien connue ; et on a déjà dit que
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les indigènes de Figuig se réclament eux aussi de cette famille. Les Beni Goumi sont classés par Ibn Khaldoun parmi les Zenata, de même que les Rached qui ont donné leur nom au ksar Gourarien d'Ouled Bached.
La Zcnatia d'ailleurs est parlée dans tout le Sahara algérien, au M 'zab, à Ouargla, dans l'O. R'ir 1 .
Les Zenati du Gourara, lorsqu'ils savent l'arabe, ont une prononciation très particulière et très défectueuse ; par exemple ils prononcent le t (O) comme les Tlemcéniens. Sur cette particularité de la prononciation tlemcénienne voilà ce qu'écrit M. W. Marçais. « Léo et i^jse sont confondus en Tlemcénien en un son unique \\ le $ n'est plus une dentale pure ; c'est en quelque sorte une lettre double équivalente à ts, prononcé en une seule émission de voix. Cette prononciation est courante aussi en algérois et dans les dialectes citadins du Maroc septentrional. Peut-être faut-il l'attribuer à une influence berbère*. »
Je no puis malheureusement pas pousser plus loin l'étude des déformations que les Zenati font subir à l'arabe ; elles sont à coup sûr assez nombreuses et assez considérables pour frapper immédiatement une oreille peu exercée. Dans la bouche d'un Zenati l'arabe sonne décidément comme une langue étrangère.
Les seules inscriptions berbères que je connaisse au Gourara sont à Ouled Mahmoud. Il y en a deux groupes l'un auprès du vieux ksar abandonné, et l'autre au sommet du ksar actuel ; ces dernières sont sûrement antérieures à la construction du ksar qui est tout récent; aussi on a bâti sur l'inscription, dont une moitié se trouve à l'extérieur et l'autre à l'intérieur d'une maison s . Le sens de ces inscriptions est inconnu et les indigènes sont fort éloignés d'avoir à leur sujet des souvenirs précis, puisqu'ils les croient hébraïques. A coup sûr les caractères sont berbères, et probablement assez récents, libycoberbères plutôt que libyques. L'inscription du vieux ksar est accompagnée de graûtti libyco-berbères (chameaux). Elle est accompagnée aussi d'une inscription arabe, facile à déchiffrer; elle a le caractère d'un épithalame, à moins qu'on ne préfère lui en prêter un erotique; ce sont deux noms accolés d'homme et de femme. — « Un tel fils
1. René Basset, Étude sur la zénatia du M:ab, de Ouargla et de l'Oued-R'ir. Publication de l'École des Lettres d'Aller, 181)3.
Du même auteur une étude sur le dialecte du Gourara dans : Journal Asiatique, 1885, Notes de Lexicographie berbère.
2. \V. Marçais, Le Dialecte arabe parlé à Tlemcen, publication de l'École des Lettres, 1902, p. 13 et 1 4.