ERG ET NEBKA
Au premier plin F.rg ; on distingue bien le» sifs (versants abrupts^, tous orientés dans te même sens ; — au second plan la dune t'abaisse, on voit apparaître des fiches noires de végetâtioa, c'est la mlij.
cais du mot dunes, puisqu'il désigne un énorme amas de dunes continentales, et somme toute une individualité géographique tout à fait originale.
Le vocabulaire arabe est riche en termes précis qui désignent les différents aspects de l'erg. On est conduit nécessairement à en retenir quelques-uns vraiment indispensables. (Voir pl. III, phot. 6.)
Sif. — Le mot sif par exemple désigne la pente raide des dunes, celle qui est sous le vent; le mot sif, qui signifie sabre, évoque heureusement l'idée de ces longues balafres, courbes, qui semblent sur la face de l'erg l'empreinte d'une lame gigantesque. Dans une région déterminée le regard des sifs 1 est constant, occidental par exemple, là où le vent dominant souffle de l'est.
Feidj on gassi. — L'erg est articulé au moins dans ses parties les plus accessibles par de longs couloirs libres de sable, que les indigènes appellent gassi dans l'est et feidj dans l'ouest.
Un des résultats les plus intéressants, et peut-être les moins remarqués des explorations de M. Foureau dans l'erg oriental, est de nous avoir fait connaître la distribution de ces gassis. Sur une carte d'ensemble on les voit courir dans une direction uniforme, parallèles les uns aux autres, extrêmement allongés et vermiformes. Et sans doute faut-il tenir compte d'une schématisation forcée, mais qui souligne des faits incontestables. Ce qui frappe ce n'est pas seulement que les feidjs soient parallèles entre eux, mais encore qu'il y ait une relation évidente entre leur direction et celle des vallées quaternaires.
Et l'explication est, je crois, assez aisée à imaginer : le vent dominant accumule le sable sur les lignes du modelé qui courent normalement à sa direction.
Les mots feidj et gassi signifient respectivement « col » 2 et « rue ». Ce sont en effet les routes naturelles que suivent les caravanes. On évite soigneusement les dunes, môme lorsqu'on traverse l'erg. Parmi tant de légendes européennes concernant le chameau, celle qui en fait un animal adapté à la dune est une des plus absurdes.
On a justement attiré l'attention sur son pied largo et spongieux, qui lui fait une marche si particulière, silencieuse et nonchalante, comme en pantoufles ou en espadrilles; ce pied est évidemment
\. Le but poursuivi étant de franciser, et d'introduire dans notre vocabulaire géographique un certain nombre de termes arabe*, il me parait légitime et indispensable de renoncer aux pluriels arabes, souvent si différents des singuliers qu'ils semblent un autre mot. Il est tout à fait indifférent, par exemple, au point de vue géogrnpbique à tout le moins, que sif fasse au pluriel siouf.
2. On »ait que le diminutif de Feidj est Figuig, le petit col.
accommodé à un terrain mou et sec, où il enfonce moins par exemple que le sabot pointu d'un cheval'. Chez l'antilope adax, animal exclusivement saharien, on observe aussi un élargissement disproportionné du pied. (Voir pl. XXXIV, phot. 64.) Le pied du chameau est d'ailleurs tout aussi bien adapté à la marche sur la hammada, où par sa plasticité il donne à ranimai une prise bien plus solide sur le roc nu que ne ferait un sabot dur et glissant.
Par-dessus tout l'animal ainsi chaussé est incapable d'avancer sur un sol boueux, il s'y enlise et il y patine en grandes glissades dangereuses. Bref le pied du chameau est un pied désertique, ainsi qu'on pouvait aisément le prévoir.
Mais ses longues jambes grêles et fragiles, son corps rigide et pataud où toute la souplesse s'est réfugiée dans le cou, en font une bête de plaine, destinée à la progression rapide en ligne droite, à travers d'immenses espaces, sur terrain facile. La traversée des regs est le triomphe du chameau, les pentes raides le déconcertent.
Or l'erg est très accidenté; l'ascension ou même la descente d'un sif un peu accusé devient une rude épreuve pour une caravane, il n'est pas rare qu'un chameau roule et se casse une patte. Un cheval vif, souple, à la fois bien plus leste de corps et plus apte de tempérament à un efTort bref, à un coup de collier, rend de bien meilleurs services dans les ergs que le méhari. D'ailleurs le méhariste traverse la dune, quand il ne peut pas faire autrement, à pied, en tirant sa monture par la bride.
En général il s'efforce de la contourner; on suit les feidjs, la traversée d'un erg considérable à « contre-sif » est une entreprise terrible ou parfois impossible. Et on conçoit dès lors que dans les préoccupations des voyageurs et par suite dans les comptes rendus d'itinéraires les mots de feidj ou de gassi et de sif prennent une grande importance.
Nebka. — Les indigènes distinguent nettement et non sans raison sous le nom de nebka 2 une catégorie tout à fait particulière de dunes.
Ce sont des dunes en miniature, des mamelonnements légers; elles sont par surcroit parsemées de verdure, les touffes se trouvent non pas dans les interstices des mamelons, où l'expérience des paysages d'érosion porterait à les chercher, mais tout au contraire au
1. Bemnrd et Lacroix, L'évolution du nomadisme en Algérie, p. 117.
2. Certainement utilisé à Laphouat et à Djelfn ce mot paraît inconnu dan» le Tell. Voici à son sujet une note de M. Mnrçais : • le mot nébka. pluriel nebkat, collectif enbék, se trouve déjà dans le poète arabe antéislauiique Tarafa. Il est dans le dictionnaire de Beaussier ..
sommet des petites dunes exiguës; c'est que la touffe ou l'arbuste a été précisément l'obstacle autour duquel le sable s'est accumulé. Une autre caractéristique de la nebka est la blancheur du sable, qui atteste comme la médiocrité du relief la jeunesse de la formation. Les hautes et vieilles dunes sont d'une belle couleur dorée, parce que, à travers les siècles, le brassage éolien a oxydé les grains de quartz. (Voir pl. III, phot. 6 et pl. VIII, phot. 15.)*
Tout cela est très concordant, la nebka est de la dune en formation; il est tout à fait intéressant que le concept en soit étroitement uni à celui de végétation; une nebka est toujours un pâturage, et c'est précisément pour cela, pour son importance pratique et humaine, qu'elle a été désignée par un nom spécial qui revient fréquemment dans les itinéraires. C'est un champ de bataille où la végétation, étouffée par l'amoncellement éolien du sable, fait une résistance acharnée, et apparemment inutile a la longue. En certains cas c'est très nettement une section d'oued en voie d'obstruction; dans l'oued Saoura par exemple au sortir de Foum et Khcneg (Voir pl. IX, phot. 19 et encore pl. XLV, phot. 84) ou bien encore à Tagdalt. Ainsi, rien qu'en serrant le sens du mot nebka, on est amené à concevoir que les dunes se forment aux dépens des alluvions fluviales.
Hammada, reg, erg et nebka, ce sont là en somme essentiellement des sols. Sol de pierre nue, de gravier, de sable ; ici sol de décapage (hammada et reg), là inversement sol d'alluvionnement éolien (erg et nebka). Dans les grandes lignes c'est une énumération satisfaisante des principaux sols sahariens, où toute la superficie, l'épiderme, porte la marque exclusive du vent; tout cela est l'œuvre du simoun qui tantôt a raclé le sol jusqu'au squelette, tantôt l'a enfoui sous les balayures.
Notons qu'un élément fait défaut dans ces balayures, ce sont les particules d'argile, les poussières de limons; il y a là des masses considérables de dépôts qui ont disparu et qui ne se retrouvent nulle part : sur le sol du moins; — car je crois que l'atmosphère du Sahara contient une grande quantité de poussières. J'ai pris en effet aux époques les plus différentes un très grand nombre d'angles horaires du soleil (une centaine de séries au moins); je crois pouvoir affirmer que dans les journées les plus radieuses on ne peut pas observer à travers les verres foncés, parce qu'ils éteignent à peu près complètement le soleil; l'air est constamment opaque, chargé de choses pulvérulentes; cela tient apparemment à ce qu'il n'est jamais lavé par la pluie. Ces particules argileuses après avoir flotté longtemps entre ciel et terre, après avoir été charriées çà et là par le vent
finissent nécessairement par sortir du Sahara, et se déposent quelque part, dans l'Océan par exemple, très loin de leur pays d'origine. En tout cas le désert est le seul pays du monde où elles ne peuvent pas se déposer, des molécules à peu près impondérables ne peuvent pas tomber dans un air agité, et elles restent impondérables aussi longtemps qu'elles restent sèches. Par ce curieux processus naturel le désert exporte en pays humide la plus grande partie de ses argiles, d'où prédominance des sables.
Sol de timehent. — On n'a pas fait des formes du sol une énumération exhaustive dans le détail. Il faudrait faire une petite place par exemple au timehent. Sur des étendues parfois assez grandes on marche sur une croûte épaisse et continue de plâtre, a peu près pur, que les indigènes appellent timehent. Ce sont généralement des dépôts quaternaires, et assez souvent aquifères, beaucoup de puits sont creusés dans le timehent. Les dépôts gypse ux, il est vrai, n'ont rien de particulièrement saharien, mais des plaines de gypse, le plâtre a l'état du sol, ont pourtant un cachet spécial, et il y a lieu peut-être de laisser à cette formation un nom particulier, qui évite une périphrase. (Voir des berges en timehent, pl. X, phot. 20.)
Formes du terrain.
Gara. — Le mot de gara est un de ceux qui sont en bonne voie de naturalisation française 1 . On sait qu'il désigne un c témoin » d'érosion, presque toujours composé de couches molles à la base protégées au sommet par un chapiteau de roche dure, calcaire, grès, basalte, etc. La gara est isolée de tous côtés, circonscrite de pentes raides, c'est une table. Cette forme du terrain n'est tout à fait inconnue nulle part, et pourtant je ne crois pas qu'elle soit désignée dans une autre langue que l'Arabe par un nom populaire. Il est vrai que nos climats humides se prêtent moins bien que le désertique à la sculpture des garas, surtout des petites, les plus frappantes parce qu'on les embrasse d'un coup d'œil; il y faut un régime d'orages rares, brefs, et terribles, qui ruissellent sur la roche dure sans l'entamer et qui font des dégradations énormes et instantanées dans la pulvérulence des couches molles. Dans un pavs humide où les couches dures sont attaquées chimiquement par l'infiltration des eaux, tandis que les couches molles imbibées forment une pâte plus compacte, leur écart
i. Même sous sa forme pluriel — gour: — on dit le terrain des gour.
de résistance à l'érosion s'atténue, et les lignes du paysage tendent à s'arrondir en mamelonnements ilous. Au Sahara la gara est une forme tout à fait habituelle et pullulante du relief. (Voir pl. III, phot. 5; pl. XXIX, phot. 55; pl. XLV t phot. 84.)
8aten et kreb. — Une autre forme tout à fait familière et d'ailleurs apparentée est la falaise, le gradin brusque en longue ligne, sculpté par l'érosion dans une complexe de couches tendres et dures. Les indigènes distinguent les grandes falaises, hautes d'une soixantaine de mètres qui courent sans discontinuité sur des centaines de kilomètres, et qu'ils appellent des batens; et les petites, les ressauts plus ou moins insignifiants qu'ils appellent des krebs.
Dans une tentative d'exposition géographique il est inutile d'avoir recours a ces termes indigènes, puisque nous avons un mot français qui est parfaitement suffisant, celui de falaise. Mais ces dénominations de baten et kreb reviennent fréquemment sur les cartes; le baten Ahnet est la falaise terminale de l'Ahnet, le baten du Gourara, la falaise terminale du Tadmaït. Au nord-ouest d'In Salah un petit accident porte le nom de Kreb er Itih. (Voir pl. II, phot. 3; pl. XXIII, phot. ii; surtout pl. XLIV, phot. 82.)
Moungar, tar'it. — L'onomastique de ces sortes d'accidents est très riche.
Un feston de falaise, ou si l'on veut un promontoire se nomme moungar, dans la vallée de la Zousfana un Moungar a été illustré récemment par une rencontre sanglante entre légionnaires et Marocains.
Il y a, non pas en arabe, mais en berbère, un synonyme exact à notre mot canyon. C'est Tar'it : le nom revient fréquemment au Sahara, il est porté par un ksar de la Zousfana, par un oued de l' Ahnet- L'arabe a d'ailleurs des synonymes qu'on retrouve fréquemment sur les cartes (Foum, Kheneg).
Chebka. — Tout à fait essentiel est le mot de chebka, auquel rien ne correspond dans notre langue. Ce sont des régions où le relief d'érosion devient confus; le mot signifie littéralement filet, et il fait assez bien image, évoquant un entre-croisement, un dédale de garas et de batens. L'origine des chebkas a été excellemment expliquée par M. Flamand; ce sont des zones de captage où des érosions d'âge et de sens différents se sont contrariées 1 . (Voir pl. II, phot. i.)
I. Flamand, Une mission d'exploration scicntillque au Tidikelt, Annales de Géographie, t. IX. 1900. p. 238.
Le Sahara est peut-être le pays du monde où Ton a à sa disposition le vocabulaire le plus riche, pour suivre et pour serrer de près les aspects variés du travail érosif dans un pays d'architecture tabulaire. Le processus de l'érosion désertique et l'absence de végétation donnent à ces accidents une multiplicité, une raideur de pentes et une netteté de lignes tout à fait particulières. Aussi font-ils dans le paysage une impression d'œil disproportionnée à leur importance; il y a là pour le topographe une difficulté peut-être insurmontable. Comment représenter sur une carte générale, à une échelle convenable, un kreb d'une dizaine de mètres a peine, qui est pourtant sur le terrain, malgré l'insignifiance de la dénivellation un trait du modelé extrêmement remarquable?
Tout le Sahara crétacé et dévonien, c'est-à-dire la moitié septentrionale, est un pays de gara, de baten et de chebka. Pour nos yeux européens, habitues à des reliefs variés et flous, ces grands horizons sahariens monotones, aux lignes horizontales et heurtées, sont aussi étranges que le sol ou le climat. Dans ces paysages le dessin est aussi déconcertant que la couleur. Si on veut s'en rendre compte qu'on regarde la carte du Mouidir-Ahnet, par le commandant Laperrine et le lieutenant Voinot, publiée par le Bulletin de PA frit/ne française', on y trouvera dans l'Adrar Ahnet cette mention, un peu naïve peutêtre, mais qui rend fidèlement une impression juste : genre montagnes de France.
L'Adrar Ahnet est un tronçon de pénéplaine calédonienne, surélevé, et disséqué. On y voit des pitons, des crêtes, des aiguilles, des vallées, c'est-à-dire des formes pour lesquelles nous avons déjà des noms tout faits. Au fond ce modelé de l'Adrar Ahnet reste très original, très désertique. Ce massif, qui a 300 mètres à peine de ressaut, est aussi nu, aussi tourmenté, aussi sauvage que les plus hautes cimes des Alpes. Les pics sont presque aussi inaccessibles, les moindres ascensions présentent quelque danger et exigent des cordes. A une région, qui serait chez nous un gracieux paysage de collines, le climat et l'érosion désertiques ont donné un modelé de très haute montagne. Mais du inoins cette originalité n'a pas de répercussion sur le vocabulaire. (Voir pl. XLYIII, phot. 89, pl. L et LI).
Hydrographie.
L'oued. — Le mot oued est naturalisé français. On sait qu'il désigne une rivière de pays sec à circulation superficielle intermit-
1. Bulletin du Comité de VA. F., supplément de septembre 1904, p. 209.
E.-F. Gaitier. - Sahara Algérien.
Pl. IV.
Clulic Lapcninc
7. — OUED SAHARIEN Marque simplement par une traînée de touffes vertes. A l'horizon profil de «lunes.
Cl ic lie Pu bon