Siegfried Paasarge, Die Kalahari
Sur le terrain et sur la carte, la vue de ce chapelet de sebkhas. souvent longées sur une rive ou sur l'autre, et parfois sur les deux, par des falaises d'érosion, suggère d'abord l'idée que les oasis jalonnent le lit d'un oued, qu'on imaginerait la prolongation de l'oued Saoura. On a dit dans un autre chapitre que l'O. Messaoud coulait au large du Touat, après l'avoir simplement effleuré à Tesfaout. Ce sont ses affluents, l'O. Gourara, l'O. Tlilia, qui ont sculpté les falaises du Touat. Mais ce qui a conditionné la longue ligne des palmiers c'est une grande faille authentiquement constatée.
Le Touat, malgré son unité de structure, se divise en deux parties bien distinctes, le haut et le bas Touat.
Haut Touat. — Le haut Touat va du Bouda à Temassekh. Il a le monopole des barbeaux tout à fait inconnus dans le bas Touat. Cela signifie que les crues de la Saoura atteignent parfois Tesfaout, mettant le haut Touat en communication très intermittente avec le hautGuir, assez poissonneux.
Les éléments du sol sont empruntés à des schistes primaires, à des grès albiens, à des argiles gypseuses cénomaniennes ; les alluvions et les dépôts tertiaires tiennent une place insignifiante ou nulle. Les dun^s aussi sont complètement absentes, comme au Gourara méridional (à Timimoun du moins, car Deldoul est ensablé). Et ceci est très particulier, car au bas Touat et au Tidikelt, les dunes sont une calamité municipale, l'ennemi public contre lequel tout village soutient une lutte séculaire.
Dans le haut Touat rien de pareil, les ksars, les murailles, les palmiers restent parfaitement nets de sable accumulé. Nous sommes ici dans une zone de décapage et non d'alluvionnement éolien.
Tout cela a sans doute sa répercussion soit sur la composition chimique du sol, soit, d'une façon ou de l'autre que je ne puis préciser, sur son adaptation à la culture. Il y a en effet, entre le haut et le bas Touat, des diflîérences agricoles notables, malgré l'identité du climat. Dans le haut Touat le henné ne vient pas, et la datte est de qualité inférieure.
Le haut Touat a donc une individualité même au point de vue géographie physique; mais surtout historique et humain.
Et d'abord il a une histoire qui remonte au xiv e siècle. Ibn Batouta et Ibn Khaldoun parlent assez longuement du Bouda et de Tamentit, qui semblent bien avoir été alors les plus gros centres commerciaux, les capitales du groupe touatien.
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GOURARA ET TOUAT 251
C'est à la fin du xV siècle surtout que l'histoire du haut Touat se précise et devient intéressante.
On sait depuis longtemps, depuis Léon l'Africain, que, en Tannée 1492, le Touat a été le théâtre d'un épisode tragique; à cette époque, sur l'instigation de Mohammed ben Abd el-Kerim benMer'ili plus connu sous le nom d'El Mer'ili, les Juifs furent massacrés et leur synagogue détruite '. Mais ce qui pouvait paraître un simple fait divers tragique, a été en réalité, pour les oasis, un événement considérable, un tournant de l'histoire. Le « temps des Juifs », l'histoire de leur établissement, leur prospérité, leur massacre, tout „ela revient à chaque instant dans les traditions indigènes, et non pas seulementdans leurs traditions orales, M. Wattin, interprète militaire, a retrouvé au Touat, a traduit et publié un manuscrit arabe d'histoire locale; le titre est El-Bassii par Sid Mohammed et-Taïeb ben el-Hadj Abd cr-Rahim 2 . El-Bassit parle longuement des Juifs.
Ils se seraient établis au Touat « l'année de l'éléphant », c'est-àdire l'année où Abraha, roi de l'Ethiopie, monté sur un éléphant blanc, entreprit une expédition contre la Mecque, pour renverser le temple de la Kaaba; ce qui nous reporterait au vi* siècle de J.-C. Les arabisants diront ce qu'ils pensent de cette indication chronologique. Il est curieux en tout cas que les traditions indigènes conservent le souvenir d'une migration de Juifs, d'un établissement en masse. Et il ne l'est pas moins qu'on attribue à cet établissement une date aussi reculée, antérieure à l'hégire ; c'est d'ailleurs l'événement le plus ancien dont les oasis ont gardé souvenance.
Les traditions nous montrent des juifs ksouriens, propriétaires, agriculteurs, tout différents du mercanti usurier qu'est actuellement le juif de l'Afrique Mineure. Les puits artésiens d'Ouled Mahmoud et de Kaberten (au Gourara) sont attribués aux Juifs; d'après Niéger « la fogtjara Hennou de Tamentit, et toutes les foggaras mortes comprises entre Zaouiet Sidi Bekri et Beni Tameur » seraient l'ouvrage des Juifs. D'après la même autorité ils auraient eu trois cent soixantesix ksars. C'est à eux qu'on attribue la fondation des ksars de Tamentit, qui serait restée jusqu'en UD2 une oasis juive. C'est là un fait considérable si l'on songe que Tamentit est encore aujourd'hui la capitale morale du Touat, son centre industriel, commercial, et si l'on peut dire intellectuel.
Il n'est pas interdit d'espérer que des découvertes archéologiques viendront jeter quelque jour sur cette civilisation disparue. J'ai
1. René Basset, dans Journal Asiatique, VIII, série X, 1887, p. 365 et s.