I. Wottin, l. c
Salah aussi est menacé d'enfouissement. Les indigènes disent que le sable du bas Touat vient de R'adamès et du Grand Erg oriental ; il ne faut pas prendre cette assertion à la lettre, elle signifie évidemment que tout le long de la route qui va a R'adamès, et qui est assez suivie, on observe la même tendance à l'ensablement. On sait que cette route suit le fond d'un grand fossé d'effondrement, creusé entre les masses montagneuses du Tadmaït et celles du Mouidir-Ahnet. C'est le long de ce fossé que le sable chemine poussé par un vent d'est dont les parois de l'immense couloir rectifient sans doute et assurent la direction, et dont elles augmentent la force. Le Reggan et le Sali sont précisément dans la direction de ce grand courant d'air chargé de sable.
Que par cette longue voie des grains de sable venus de l'erg oriental aient pu arriver jusqu'au Touat, c'est une hypothèse dont il serait oiseux do contester la vraisemblance. Mais ici, comme ailleurs, si on admet que le sable est dans la dépendance exclusive du vent, il devient inexplicable qu'on le trouve seulement dans les bas-fonds : On ne comprend pas que l'action du vent puisse avoir des effets identiques à ceux de la pesanteur. Il ne faut pas oublier que deux systèmes d'oueds quaternaires puissants, l'O. Igargar et l'O. Botaont accumulé dans cette longue dépression tout ce qu'ils ont arraché de sable aux plateaux gréseux Touareg, Tassili, Mouidir, Ahnet, Açedjerad. Il y a là sur place ample matière à l'édification des dunes.
Il est donc naturel que le Reggan et le Sali, sous le vent d'un pareil réservoir de sable soient envahis aux dunes; le reste du Touat et le Gourara méridional sont au contraire sous le vent du Tadmaït, dont les calcaires sculptés par des rivières divergentes, ne se prêtent pas à l'accumulation de grandes masses sableuses.
Quoi qu'il en soit, au Sali et au Reggan, les dunes ont tué d'importantes fractions de palmeraies ; mais cet inconvénient n'est pas sans quelque compensation. Un certain degré d'ensablement est-il favorable à la qualité de la datte? Ce qui est certain c'est que celles du Sali et du Reggan passent pour les meilleures de tout le Touat.
Au bas Touat on ne retrouve plus le souvenir des Juifs. On y retrouve d'autres légendes, moins précises évidemment, car je ne sache pas qu'elles s'appuient sur des textes sérieux : je crois pourtant incontestable qu'elles ont un fonds de vérité historique. Au bas Touat, avant la période actuelle, on a connu le temps des Barmata, et cette indication chronologique manque sans doute de précision. Pourtant le nom même des Barmata donne un terminus a //mo : arabe littéral c el Baramik » en français les Barmécides. Et il
GOURARA ET TOUAT 257
importe peu que ce nom illustre dans l'histoire de l'Islam ait été manifestement usurpé, comme tant d'autres, par des Berbères en quête de fausses généalogies. Le dernier vizir Barmécide est tombé en 803, et ses homonymes du Touat sont donc postérieurs au ix e siècle, probablement postérieurs de beaucoup.
Ces Barmata, d'autre part, ne sont nullement des personnages de légende; ils ont laissé au Touat les preuves les plus positives de leur existence, des ruines de ksars nombreux.
Au bas Touat, depuis Titaf, la ligne des ksars actuels, jusqu'à Taourirt, est longée régulièrement, à l'est et en contre-haut, d'une ligne de ksars en ruines; j'ai vu à côté de Zaouiet Kounta les ruines d'el Euzzietde Salobouiye; à côté de Taourirt, les ruines d'Agebeur. Villages actuels et ruinés sont tout à fait différents. Les actuels sont en pisé, ils se ressemblent tous, géométriquement carrés, flanqués aux angles de tours carrées, tout cela est très régulièrement crénelé. Vus de loin avec leurs murs lisses et comme vernis de boue durcie, avec leurs lignes droites et leur structure géométrique, ils ont l'air de forteresses de marchands de jouets, gardées par des soldats de plomb. (Voir pl. XL, phot. 76.)
Ce type de ksar parait être marocain; on le retrouve, assez exactement, semble-t-il, sur des photographies publiées par M. de Segonzac \ et qui se rapportent à la haute Moulouya. Nos ksars algériens sont d'un type bien différent, ce sont des tas informes, des agglomérations de petites maisons si serrées, si enchevêtrées, qu'on serait tenté de dire des conglomérats, des lumachelles; les contours généraux n'accusent aucune espèce de plan d'ensemble; ils ont l'absurdité, la fantaisie et le pittoresque de vieilles choses lentement progressives, qui ont poussé à travers les siècles, au hasard de la vie et de l'évolution. La différence entre les deux types est la même qui a été si souvent signalée entre les villes et les hameaux de nos vieux pays, et les centres urbains des pays neufs, « villes champignons » des Etats-Unis, villages de colonisation algériens ; avec leur disposition en damier, œuvre d'arpenteurs géomètres. Si Ton songe que tous les ksars du Touat, comme d'ailleurs du Gourara et de la Saoura, sont de ce même type colonial et administratif, si étrange dans un pays qui n'a jamais connu l'administration, on n'échappe pas à la conclusion qu'ils sont tous le produit d'une même pensée et approximativement d'une même époque, ils attestent une conquête, une révolution brusque.
1. Segoiuoc, Voyages au Maroc, 1899-1901, p. 100, flg. 92; voir aussi les Hg. 95, 104, 105, 101).
SAHARA ALO&fU EX . 17
Les ksars en ruines, d'autre part, n'ont aucun rapport architectural avec les modernes. Et d'abord ils sont construits en pierre, et non en pisé ; c'est probablement à cette différence des matériaux de construction que nous devons la conservation excellente des ruines : après trois ou quatre siècles, il n'y resterait pas une pierre debout, si on en avait eu l'emploi, puisque les ruines auraient été une carrière. En fait les vieux ksars sont en remarquable état; beaucoup de murs sont encore debout et le squelette général est intact. Je n'oserais pas affirmer que le mortier fasse défaut partout, mais une partie des murs à tout le moins est bâtie en pierres sèches. L'aire d'extension de ces ruines en pierres sèches à travers le Sahara est considérable ; il en existe de tout à fait semblables à celle du Touat auprès de Colomb- Béchar, auprès de Charouïn, et jusque dans l'Adr'ar des Iforass (es Souk, Kidal) Partout, l'Adr'ar mis à part, le pisé a complètement supplanté la pierre sèche; c'est une substitution étrange par sa généralité. (Voir pl. XL, phot. 75.) Les vieux ksars du Touat, au rebours des nouveaux, ne trahissent pas le moindre souci de symétrie dans le plan général, lis sont généralement perchés, non seulement au haut de la falaise, mais encore toutes les fois que c'a été possible au sommet d'une gara détachée de la falaise, dans une position inexpugnable; ils prennent là-haut une silhouette de château moyenâgeux. Le choix de semblables emplacements est très fréquent dans toute la Berbérie; pour désigner ces nids d'aigle il existe un vieux mot berbère « kalaa » qui a survécu sur une foule de points dans l'onomastique locale (el Goléa, Koléa , Kalaa des Beni Abbès, etc.). Ces kalaa de pierres sèches représentent le village berbère; les ksars modernes le village arabe, un plus haut degré de culture islamique. Sur une transformation tout à fait analogue nous avons des données historiques chez les Beni Goumi (région de Tar'it). On connaît et on vénère le marabout qui l'a dirigée.
La kalaa de Taourirt est la seule que j'aie eu le loisir d'examiner. Elle s'appelle Agebeur; il est à noter qu'aucune de ces ruines n'est anonyme ; le cimetière d'Agebeur est incontestablement musulman : un coin est resté vivant, c'est une koubba blanchie à la chaux, soigneusement entretenue, où serait enterré un santon marocain Abd-er- Rahman el Oudiayi ; cette ville d'Oudia d'où le santon serait originaire est-elle Oujda, à côté do notre frontière? Je n'en sais pas plus long, mais il est évident que l'antiquité de ces ruines n'est pas très reculée.
1. Duvevrier en signale d'analogues, qu'il qunlïlie de grmtmmi tique*, h R'adamés et nu Fezzan (Voir Exploration du Sahara, p. 251).
GOURARA ET TOUAT 259
Les ksars en ruines du bas Touat sont précisément ceux auxquels est resté accroché le nom des Bar mata. Il n'est pas impossible de recueillir au sujet des Barmata quelques traditions indigènes, mais bien vagues et contradictoires. D'après M. Wattin ils sont venus au Reggan vers Tan 901 de notre ère à l'époque où Ibrahim ben Ahmed était gouverneur de l'Ifrikiya. On les dit frères des Zenati et des Beraber, c'est-à-dire Berbères; mais on ajoute frères des Bambaras soudanais, ce qu'il ne faut pas apparemment prendre à la lettre.
Pourtant j'ai vérifié que le souvenir des Barmata se retrouve très net à Tombouctou. Ils furent certainement à un moment donné les courtiers du commerce transsaharien et ils eurent des attaches au Soudan.
Par surcroit, l'association à leur nom de celui des Bambara pourrait bien n'être pas complètement absurde. D'après M. Chudeau, quelques faits notés au Soudan, d'accord avec leurs légendes qui les font venir du nord, semblent bien montrer que les Bambaras, question de race mise à part bien entendu, ont leurs aflinités avec les Sahariens; presque rien ne les rapproche des autres nègres du Soudan. Voici les principaux arguments dont quelques-uns assez forts, que fait valoir à l'appui de cette opinion, le directeur de la station agronomique de Koulikoro, M. Yuillet, qu'un long séjour et de nombreux voyages au Soudan ont mis à même de voir et de bien voir.
1° Des prénoms comme Moussa, Ahmadou, d'origine arabe, sont fréquents chez les Bambaras même non musulmans. Plus au sud ces prénoms disparaissent.
2° Les villages bambaras, avec leurs cases carrées et leurs toits plats rappellent les ksars du Sud-Algérien et non les huttes rondes de la plupart des noirs. Leur vêtement, le harnachement des chevaux les rapprochent aussi des Arabes.
Leur arme est la lance et non pas l'arc.
L'élevage, la fabrication du beurre, la castration du bétail les éloignent aussi des régions plus méridionales.
3° Les arguments les plus intéressants sont tirés de la culture. Le blé (malikama) se rencontre en quelques points du pays bambara; le dattier (tamar), à peine productif cependant, existe dans presque tous leurs villages. Le citron (lemerou), le henné, le sésame sont cultivés partout, au moins en petit.
Les cultures du sud (fabirama, papaye, banane, goyave, igname) sont à peine connues en pays bambara, où elles ont été le plus souvent importées par les Européens. Le manioc amer qui est l'espèce de
grande culture parce que son amertune à l'état cru le met à l'abri des singes, des porcs-épics et des passants, est ignoré des Bambaras qui ne plantent que le manioc doux.
D'après les traditions du bas Touat, recueillies par M. Wattin \ les Barmata n'étaient pas musulmans, mais c'est d'une absurdité évidente, il faut entendre sans doute que leur orthodoxie était douteuse. Ils auraient été anéantis par une tribu Touareg, les Settaf, et leurs ksars étaient déjà ruinés et le pays vide quand les nouveaux furent fondés par des Marocains venus du Sahel et du Chaouia. Ceci non plus ne semble pas pouvoir être entendu à la lettre. Les gens du bas Touat, presque tous Cheurfa (descendus de Mahomet), cela va sans dire, ne veulent rien avoir de commun avec ces Barmata plus ou moins hérétiques, de même que les gens du haut Touat renient toute parenté avec les juifs massacrés par el Mer'ili. Mais s'il n'existait pas un lien on ne s'expliquerait pas que le nom de chaque kalaa ait surnagé, et qu'il se trouve à Agebeur, encastré dans les ruines, un marabout encore vénéré. On reconnaît d'ailleurs que dans certains ksars, à Sali, à Bou Ali, à el Mansour, il survit des descendants de Barmata. Voici une tradition recueillie par Watin au sujet de Sidi Ahmed er Reggadi, fondateur de Zaouiet Kounta au xiv e siècle. A son arrivée à Bou Ali, les descendants de Barmek, qui étaient considérés comme des païens, eurent peur, mais Ahmed fit apporter du petit lait, il distribua cette boisson entre les enfants de Barmek et les siens en leur disant : « buvez, et riez en frères ». Le « Temps des Barmata » au Beggan, correspond à l'expression « Temps des Juifs » dans le haut Touat.
Ici comme là la disparition de l'ancienne société coïncide avec une puissante poussée d'islamisation, une recrudescence de pitié, qui a semé le pays de Zaouias, Zaouiet Kounta et Zaouiet Beggan, fondées toutes les deux par des Chorfa du Tafilalet qui ont fait souche à Tombouctou de la tribu maraboutique bien connue, les Kounta. Les gens de Sali aussi sont des Chorfa marocains, mais qui s'entendent assez mal avec leurs cousins et voisins.
Tout cela en somme n'est pas trop discordant ; si le nom même des Barmata nous a fourni un terminus a quo> le ix° siècle, l'examen de leurs ksars, et des légendes qui s'y rattachent, nous donne un terminus ad quem, un peu vague, le xiv* ou le xv e siècle.
1. Louis Wntin, Origine des populations du Touat, Hull. Soc. Géogr. Alger, 1905. 2* trimestre, 20U, etc.
H. -F. Gautier — Sahara Algérien. Pl.. JÇL,
Cliché Gautier