Journal asiatique, vin" série, X, 1887, p. 365 et suiv
GOURARA ET TOUAT 267
pourrait presque dire absurde, d'affirmer a priori qu'ils ont été un épiphénomène, des immigrants tardifs, ouvriers malgré eux de la onzième heure.
Conditions politiques et économiques. — Nous avons la bonne fortune de posséder, sur le Touat, ce qui nous manque sur les groupes voisins d'oasis, un certain nombre de monographies très sérieuses écrites sur place par des officiers de bureau arabe Il est donc possible d'entreprendre, à propos du Touat, une petite étude politique et économique, qui pourra s'appliquer en beaucoup de ses parties à tout l'ensemble des oasis occidentales.
Tout d'abord les trois provinces, Touat, Gourara et Tidikelt ont été recensées ; et ce recensement réduit d'une bonne moitié les évaluations antérieures sur le chiffre de la population. On espérait 100 ou même 150000 âmes, le groupe entier a environ 50000 habitants.
Au Touat le lieutenant Niéger nous donne un tableau méticuleux des ksars et des groupes de ksars, et on voit comment cette population se répartit. Le Touat, par exemple, a douze oasis, douze palmeraies distinctes, formant chacune un tout plus ou moins centralisé; dans chacune un nombre variable de villages ; celle de Timmi, par exemple, en a 26; celle de Sbaa en a 2, et Noum en ISas un seul. L'importance de chaque village varie de 25 à 500 habitants.
On a déjà dit que les ksars sont en pisé. Le Crétacé, au-dessus et parfois au-dessous des grès à dragées, a des bancs épais d'argile, que les indigènes appellent « tin » ; ces argiles ont été et sont encore très exploitées, les galeries d'exploitation sont parfois habitées, et dans une faible mesure, il y aurait donc lieu de signaler aux oasis des vestiges de troglodytisme (Tes f août au (iourara, el Ahmer au Touat). En général le tin est employé à la confection du pisé et des briques crues, matériaux habituels de construction (voir pl. XL, phot. 75); les ksars des oasis sahariennes doivent au tin une coloration générale rouge qui leur est propre, au moins si on les compare aux ksars d'Ouargla, d'es Souf. Là-bas les matériaux de construction sont tout autres, la chaux et le plâtre abondent, les villages sont d'un blanc éclatant; et ce n'est pas une simple question décoloration; l'architecture, dans la cuvette d'Ouargla, est bien moins primitive. On ne connaît rien, aux oasis occidentales, de comparable aux superbes moulures de plâtre, qu'on exhume dans les ruines de Sedrata. Ouargla et el Souf connaissent et pratiquent la voûte; aux
!. Flye Sainte-Marie, Bulletin de la Société de Géographie d'Oran, 1904, p. :J45 et suiv. Niéper. I. c Laqaière, /. c.
oasis toutes les maisons sont couvertes d'une mauvaise terrasse en terre avec une ossature de troncs de palmier; on sait que le tronc de palmier n'a pas de résistance, quelque faible portée qu'on lut donne il fléchit progressivement en arc de cercle (voir pl. XLI. phot. 78); il ne donne donc que de petites terrasses éphémères, à travers lesquelles le pied passe, et à la merci d'un orage. Ces monceaux de terre battue ajourée, que sont les ksars des oasis, avec leurs longs passages couverts, font une impression de termitières. (Voir pl. XLI, phot. 77 et aussi pl. XXXV, phot. 66.)
Sur la constitution de la société l'essentiel a été dit; on sait qu'il existe à la base une caste d'esclaves, et une caste de prolétaires serfs, les haratin.
Ajoutons que la classe des hommes libres comporte elle-même des subdivisions : tout à fait en haut de la hiérarchie sociale sont les chorfa (descendants du Prophète), et les merabtin (descendants de saints, d'ascètes illustres); au-dessous les aouam, la tourbe des simples musulmans dont les ancêtres ne furent jamais béatifiés. Nous pourrions dire les nobles et les roturiers à condition de se souvenir qu'en général dans la Berbérie théocratique toute noblesse est religieuse et la sainteté héréditaire.
L'organisation politique est très lâche. Le rouage essentiel est la djemaa, composée de tous les notables de chaque ksar; mais nous sommes assez mal fixés sur ses attributions et ses moyens d'action : nous ne savons pas si elle délègue son autorité et à qui, ni de quelle façon elle fait exécuter ses décisions; probablement assez mal. Son autorité, en tout cas, ne dépasse pas les limites du ksar, et dans ce groupement de ksars, qui est une oasis, il n'y a pas de rouage politique central, aucune cohésion.
La grande oasis de Timmi par exemple avec ses 26 ksour, est bien une individualité géographique et agricole, mais non pas du tout politique, elle est gouvernée par 26 djemaa, entre lesquelles, en cas de dissentiment, il n'y a de secours possible qu'à la force.
En pratique, pourtant, il y a souvent une famille prépondérante, dont le chef dirige, tant bien que mal, tout le district; c'est le cas de Mohammed ben Abd er-Rahman, au Timmi; de Abd el-Qader bea el-Hadj Bel Kacem, au Bouda. A ces petits seigneurs féodaux le gouvernement français confère aujourd'hui, et le sultan du Maroc conférait autrefois, le titre de caïd; mais c'est un titre étranger^ auquel rien d'officiel ne correspond dans l'administration indigène.
Il faut encore signaler ici comme partout dans l'Afrique du nord le rôle politique des zaouias; au Touat, Zaouiet Kounta et
GOURARA ET TOUAT 269
surtout Zaouiet Reggan, au Gourara el-Hadj Guelman. Enfin, deux grands çoffs divisent la population de toutes les oasis Sahariennes, le çoff Yahmed et le çoff Sofian.
Cette institution du çoff, encore qu'elle nous paraisse, avant tout, à nos yeux d'Européens, un principe de division et de guerre civile, est au contraire ici le seul lien entre les différents districts, puisqu'elle est la seule qui s'étende à la totalité du pays. En dehors des influences personnelles et religieuses, la djemaa dans le ksar, le çoff dans l'ensemble des oasis sont les seules institutions politiques existantes.
Les lois et coutumes en matière d'irrigation sont d'une importance particulière, la monographie du Touat, par le lieutenant Niéger, contient, à ce sujet, un alinéa très intéressant. Au Touat, l'eau est objet de propriété en soi, indépendamment du sol; il est courant qu'un propriétaire de palmiers soit simplement locataire de l'eau, sans laquelle sa propriété ne saurait subsister. « Cette anomalie, dit Niéger, s'explique facilement par le désir que les gens riches de la contrée, possesseurs de foggara, avaient de conserver les moins favorisés dans leur dépendance. » On comprend aisément, en effet, que la possession de l'eau soit un instrument de domination, et que les simples propriétaires de palmiers constituent une classe inférieure et dépendante. Chaque for/gara a donc son propriétaire, ou plus généralement ses propriétaires, et qui ne sontpas le moins du monde indivis; la proportionnalité de leurs droits se mesure très exactement au nombre de puits d'aération qui appartiennent à chacun. Chaque section de foggara a donc son propriétaire : Niéger ne nous dit pas s'il est responsable de son entretien ; cela paraît probable, et, dans ce cas, la propriété des foggara ne serait pas seulement un instrument de domination, elle présupposerait une certaine situation de fortune et une certaine prééminence sociale; il est clair que, pour entretenir une foggara, pour faire face aux aléas d'unéboulement par exemple, il faut disposer, soit de capitaux, soit d'une clientèle étendue d'ouvriers. On ne nous dit pas non plus si la communauté se désintéresse entièrement de cette question vitale de l'irrigation. C'est peu vraisemblable : qu'arrive-t-il, par exemple, si le propriétaire d'une section de foggara laisse dépérir sa propriété et compromet, par là, la prospérité d'une portion de l'oasis? Nous ne savons pas davantage comment se fait la location de l'eau ; y a-t-il des baux, des enchères? On devine l'existence de tout un code minutieux de l'irrigation, qu'il serait intéressant de connaître.
Le lieutenant Niéger nous donne d'intéressants détails sur la
répartition matérielle de l'eau. Ailleurs, dans l'oasis de Figuig, par exemple, ce qui se répartit, ce qui fait objet de propriété et de contrats, c'est le tour d'irrigation, l'heure, la fraction de temps pendant laquelle on aura l'usage de l'eau. C'est donc le temps qui se mesure au moyen de la karrouba, un vase en cuivre, percé d'un trou, qui joue le rôle d'horloge hydraulique, ou, plus simplement, de sablier d'eau. Ce mode de répartition n'est pas inconnu au Touat, mais il y est rare. Niéger mentionne « une seule foggara à Tamentit, où chaque propriétaire prend l'eau pendant un temps déterminé et arrose immédiatement son jardin ». Ën général, c'est l'eau elle-même qu'on mesure; on jauge son débit, et il est curieux de voir comment les ksouriens ont résolu ce problème délicat. L'instrument dont ils se servent porte le nom de chekfa; c'est une plaque de cuivre percée de trous. Chacun de ces trous a une dimension déterminée; les uns sont l'unité de mesure (habba), et les autres en sont des fractions ou des multiples. 11 suffit de barrer entièrement le courant avec cette plaque de cuivre; « l'équilibre est établi lorsque l'eau coule par une gouttière ménagée à la partie supérieure de l'instrument; on bouche à cet effet le nombre de trous nécessaires dans la chekfa. 11 suffit alors de compter un à un les trous restés libres, et qui correspondent à des mesures connues (habba, 1/2 habba, etc.), pour avoir le débit ».
M. le lieutenant-colonel Laperrinc a bien voulu attirer mon attention sur un passage curieux de Ronna : les Irrigations 1 . On y voit que, en France, les anciens fontainiers faisaient usage du pouce d'eau, qui est simplement l'équivalent français de la habba.
Il est curieux de constater ainsi, une fois de plus, que les hydrauliciens du Sahara ont emprunté leurs connaissances précises au fonds commun du vieux monde. Du moment que les ksouriens ont un instrument de jauge, suffisamment précis et pratique, il est aisé de concevoir comment s'opère la répartition. Au débouché de chaque foggara, dont le débit est jaugé, se trouve un kasri, que les Français appellent un « peigne » à cause de sa forme. C'est, si l'on veut, un delta de pierre entre les branches duquel l'eau delà foggara se divise. (Voir pl. XXXVIII. phot. 71.) Chaque dent du peigne, ou chaque branche du delta a son propriétaire auquel une chekfa, disons un compteur, fixé à demeure, assure automatiquement la quantité d'eau exacte qui lui revient. Il est curieux de voir comment, à travers les trous de la chekfa, l'eau des oasis se vend et se loue, pour ainsi dire goutte à goutte.
1. Bibliothèque de l'enseignement agricole, publiée sous la direction de Mùnz, t. Il, p. 292.
GÛURAHA ET TOUAT 27!
Ce système surprend par son ingénieuse complexité, mais il a un gros inconvénient ; à jauger l'eau, et à l'éparpiller ainsi entre les différents propriétaires, on en perd beaucoup. Avec l'autre système celui de la karrouba on gaspille beaucoup moins. Il semble que l'organisation politique des Touatiens les ait amenés à choisir ce mode défectueux de répartition. Il n'est pas rare en effet qu'une même foggara appartienne à plusieurs ksars, qui, étant parfaitement autonomes, ne pouvaient pas rester dans l'indivision. L'anarchie du pays livre ainsi à l'évaporation une quantité d'eau assez notable.
Chaque ksar a son jaugeur d'eau, Kiel el-ma qui est en même temps, dans les questions d'irrigation, quelque chose comme un arbitre ou un juge.
Et c'est en même temps quelque chose d'assez voisin de notre notaire; ce qui fait sa force, et ce qui le rend irremplaçable, c'est sa connaissance méticuleuse des intérêts et des fortunes.
En somme, tout ce que cette assez pauvre race humaine a conservé d'intelligence et d'énergie est concentré autour de ces questions d'irrigation et de culture. Elle a réalisé là des miracles, à propos desquels on regrette de constater une disproportion entre la somme des efforts et de l'ingéniosité déployés, et le résultat économique final, qui est médiocre. (Voir pour l'irrigation aux oasis, pl. XXXVIII. phot. 72. et pl. XXXIX, phot. 73, 74.)
La datte est, comme partout dans les oasis, la richesse principale, mais celles du Touat ne supportent pas la comparaison avec les fruits magnifiques d'Ouargla et de l'oued R'ir. Au dire des indigènes on a souvent essayé de transplanter au Gourara et au Touat les meilleures espèces d'Ouargla; elles y dégénèrent très vite.
C'est probablement une question de sol. La cuvette d'Ouargla et de l'oued R'ir est alluvionnaire, les déjections de l'Igargar s'y sont accumulées sur de grandes profondeurs; ce sol chargé de produits chimiques donne d'ailleurs des eaux purgatives, à peine potables. Le Touat doit à ses grès des eaux très pures et un sol pauvre.
Les indigènes en ont conscience et recherchent avidement le fumier mais leur cheptel misérable ne leur en fournit guère ; de très rares chameaux, quelques ânes et quelques moutons étiques; les poules elles-mêmes sont remarquables par leurs dimensions exiguës ; elles pondent des œufs à peine plus gros que ceux du pigeon. Toute la vie animale domestique est malingre ou absente. Le chien n'existe pas, trop mal outillé pour survivre aux étés sahariens, avec sa peau dépourv ue de pores sudorifiques.
Sous les palmiers mûrissent d'excellents raisins, qu'on retrouve
d'ailleurs sur bien des points au Sahara (Hoggar par exemple) ; ils ne ressemblent pas du tout à ceux d'Algérie, ils ont la peau aussi fine et le grain aussi petit que les raisins les plus septentrionaux de France, évidemment la vigne s'étiole au sud comme au nord de la zone méditerranéenne. En compagnie du raisin les jardins du Touat ont des fruits et des légumes, figues, oignons, fèves, pastèques, etc.. qui constituent pour l'indigène une ressource alimentaire appréciable, mais qui ne sont pas des richesses économiques réalisables.
Dans cette catégorie des produits agricoles susceptibles d'alimenter un commerce viennent très loin après les dattes, le henné elle tabac, d'importance pécuniaire insignifiante, mais surtout les céréales, mil. orge et blé. D'après M. le capitaine Flye Sainte-Marie le blé vient très beau, et le Touat proprement dit, à lui seul, en a produit en 1904 17 600 quintaux, de quoi suffire non seulement aux besoins locaux, mais encore à ceux de la garnison et peut-être à une faible exportation.
11 est vrai que la consommation locale de denrées alimentaires doit être très faible. Incontestablement, les prolétaires des oasis, autrement dit les haratin, sont une population à peine nourrie. On leur voit d'effrayants sternums de momies. Le climat, en été du moins, diminue d'ailleurs l'appétit et fait tomber l'embonpoint. L'Européen lui-même, si j'en juge par mon exemple, perd rapidement, avec ses habitudes de suralimentation, une partie notable de ses provisions adipeuses. Sous la double influence du climat et de la famine, les haratin ont dû développer d étonnantes facultés d'assimilation digestive intégrale, et d'évacuation minima. Il y aurait là un beau champ d'études pour ces cas de jeûne extraordinairement prolongé, sur lesquels a été attirée l'attention des médecins, des psychistes et même du grand public. Les oasis doivent être pleines de Succi, auxquels il a manqué un manager.
Les autorités françaises craignent ou feignent plaisamment de craindre que le Touat ne se vide d'habitants, le bruit s'étant répandu dans la population qu'il y avait au nord des pays où l'on mangeait. Le Tell à ce point de vue malgré la distance, a toujours exercé une attraction puissante sur les Touatiens. Si M. Basset a pu étudier à Tiaret le dialecte berbère du Touat et du Gourara, c'est qu'il y a trouvé une colonie de haratin
Sur la misère et la famine au Touat M. l'interprète militaire Martin 1 m'a fourni quelques chiffres dont je lui laisse la responsabilité,