II
TADJEMOUT. - AÏN-MAIID Y.
Ain-Malidy. — Vendredi, juillet 1833.
Meiciedi, dans la matinée, le commandant nous donnait nos passe-ports, sous forme de deux petits carrés de papier écrits de droite à gauche, pliés et cachetés à l'arabe; l’un adressé au Raid de Tadjemout, 1 autre au Ivaid d Aïn-Mahdy . Il nous autorisait en outre à prendre deux cavaliers d’escorte, à notre choix.
— Prenons Aouïmer, me dit le lieutenant, il nous amusera, et son ami, le grand Ben-Ameur, qui dort toujours, il ne nous ennuiera pas. Et maintenant allons boire, en attendant que la chaleur soit tombée.
La chaleur ne tomba point de tout le jour. A quatre heures, il y avait encore 46 degrés à 1 ombre et 66 au soleil. Nous achevions une orangeade, étendus dans une cour sombre couverte d’un velarium en poil de chèvre noir. Nos chevaux attendaient tout sellés depuis midi, et nous n avions encore ni guide pour nous conduire, ni mulet pour porter nos bagages.
De quatre heures à six, on trouva le mulet. C’était un petit animal de couleur isabelle, menu, fringant, dont il fallut bander les yeux pour parvenir à le bâter. Il portait, outre nos cantines, une tente avec ses montants, le sac aux piquets, les bidons, deux outres, une gamelle. L’énorme Moload s’offrit pour le conduire, mais à la condition de le monter; proposition inacceptable, car il l’aurait écrasé. Il y avait du monde sur la place où se faisaient nos préparatifs; on nous regardait partir.
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
Dis donc, petit, es-tu allé à Aïn-Mahdy? demanda le lieutenant à un gamin de douze ans qui se trouvait là.
— Oui, Sidi, répondit l enfant.
— Tu connais le chemin?
— Oui.
— Alors, en route, dit le lieutenant.
Et, prenant l’enfant par le milieu du corps, il le souleva de terre, le posa sur le sommet de la charge, un pied sui chaque cantine, et lui remit en main la longe du mulet; puis il enfourcha lestement sa grande jument jaune, à selle turque; j’en fis autant de mon cheval; nos deux spahis, en selle depuis une heure, avaient déjà pris la tête.
Maintenant, va devant, dit-il au petit, qui ne s’attendait
guère à être du voyage; tu auras des pommes, plus un franc par chaque journée de marche. Gomment t appelles-tu?
— Ali.
— Fils de qui?
— Ben-Abdallah-bel-Hadj.
— Où demeures-tu?
— Bab-el-Chettet.
— Ya, Moloud! cria le lieutenant à son robuste serviteur, va chez Abdallah-bel-FIadj, Bab-el-Chettet, préviens-le que le lieutenant N... emmène son fils à Aïn-Mahdy.
— Lui dirai-je pour combien de temps? demanda Moloud.
— C’est inutile; dis qu’on aura soin de lui.
Et notre petit convoi se mit en marche par la rue des Marchands. Elle était déjà déserte; toutes les ruelles l’étaient de même. A travers les portes, on devinait des préparatifs extraordinaires et des odeurs inaccoutumées de viandes rôties qui prouvaient que le jeune allait finir et qu’on n’attendait plus que le dernier signal du canon pour entrer à pleine bouche dans les réjouissances du Baïram, aïd-el-seghir, petite Jete, qui suit le Rhamadan.
— Et nous qui les emmenons à un pareil moment! pensais-je
UN ETE DANS LE SAHARA
en voyant l’air contrarié de nos spahis et la mine encore plus désespérée du petit Ali, dont le cœur semblait faiblir.
— Nous partons une heure trop tard, dit le lieutenant; arrachons-les à ce spectacle. — Et il donna un coup de canne au mulet, cpii prit le trot jusqu’à Bab-el-Gharbi. La voûte franchie, nous débouchâmes sur la vallée dans l ordre suivant : Aouïmer et Ben-Ameur formant l’avant-garde et chevauchant botte à botte ; au centre, les bagages avec Ali, puis le lieutenant et moi; mon domestique M... à barrière-garde, mais à une bonne distance de la jument jaune du lieutenant, son terrible cheval étant déjà dans la plus grande agitation.
Il était alors sept heures, la journée allait finir; une brise lente et faible commençait à se lever sur la plaine, comme le vol appesanti du houbahrah , qui bat des ailes longtemps avant de s’envoler; pourtant on respirait. Nous faisions route au couchant, obliquant pour joindre les collines, et directement contre le soleil. Une petite ouverture en forme de coin se dessinait à une lieue devant nous, dans l’écartement de deux mamelons violets.
— Chou/ el trek, vois le chemin! dit Ali en nous montrant Tétrode coupure où précisément l’astre allait plonger. C’était en effet le défilé du nord-ouest et la route d’Aïn-Mahdy.
— Le soleil v va, ajouta poétiquement Aouïmer.
Pendant quelques minutes il continua de nous enflammer le visage, et je marchai les yeux fermés pour en adoucir l’insupportable éclat. Peu à peu je me sentis moins d’ardeur aux joues, moins de feu sous les paupières, et quand je les ouvris, je ne vis plus qu’un disque écarlate, échancré par le bas, qui descendait rapidement dans le défilé; puis le disque devint pourpre, et, pour parler comme Aouïmer, le céleste voyageur disparut. Moins d’une minute après, nous entendîmes le canon de la ville, et le mulet d’Ali et les deux chevaux des spahis en reçurent à la fois comme une secousse.
— Mon lieutenant, j’ai oublié ma flûte, dit Aouïmer en faisant tout à coup volte-face.
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
Et sans attendre la réponse, il poussa son cri de rr... et piqua ventre à terre vers Bab-el-Gharbi. Nous nous retournâmes poulie suivre de l’œil; un flocon de fumée blanche se balançait audessus de l’ancien bastion des Serrin, la nuit tombait sur la ville.
— Ce qui m inquiète, dit le lieutenant en regardant attentivement le couchant, c’est qu’on ne voit pas la moindre apparence de lune.
Tu sais que le Rhamadan, qui est le carême des Arabes, dure l’espace compris entre deux lunes, c’est-à-dire un peu moins d’un mois solaire. Le jeune quotidien commence et finit à cette minute très-fictive où l’on est présumé : « ne pouvoir plus distinguer un fil noir d’un fil blanc. » Quant au mois d’abstinence, il expire au moment non moins contestable où trois Adouls déclarent avoir vu la lune nouvelle. Or, la lune, à son premier jour, se lève et se couche avec le soleil; à peine est-elle visible pendant un très-court moment de crépuscule. Eût-elle paru, il suffirait d’un léger nuage, du moindre brouillard pour la cacher et pour allonger le Rhamadan de vingt-quatre heures. Il y a donc de quoi douter; mais c’est une question trop grave et qui touche à trop d’impatiences pour qu’à la fin du vingt-huitième jour tout le monde, v compris les T’olba, ne soit pas du même avis.
Il faisait presque nuit quand nous atteignîmes le col, marchant à la file et lentement sur un terrain rocailleux , dur au pas des chevaux comme un pavé de granit, et tellement sonore qu’on l’aurait cru creusé par-dessous. Presque aussitôt nous entendîmes un galop retentissant, et Aouïmer passa près de nous, escaladant, sans aucun souci, les dalles glissantes du sentier; il avait sa flûte et fumait une cigarette.
— Donne-moi du feu, lui dit le lieutenant.
Aouïmer se pencha sur sa selle, et, le feu donné, reprit la tète à côté de Ben-Ameur.
Le lieutenant se tourna vers moi et me dit :
— il sent le mouton! j’étais sûr que c’était pour aller manger.
— Eh bien! cria-t-il, et le Rhamadan?
• — Fini, mon lieutenant, répondit Aouïmer d’une voix joyeuse.
— Et la lune ?
— On l’a vue.
— Qui ça?
— Tout le monde.
— Allons, tant mieux, dis-je au lieutenant, les gens d’Aïn- Mahdy n’auront plus faim quand nous arriverons , et nous sommes sûrs d’être bien reçus.
Pendant un moment nous suivîmes la silhouette brune des deux cavaliers, dont la tête encapuchonnée se dessinait à trente pas de nous, sur un ciel encore éclairé de rouge; puis la silhouette elle-même devint plus vague, le ciel en s’assombrissant la fît évanouir, la croupe argenté du cheval blanc de Ben-Ameur nous servit encore quelques instants de point de mire; enfin, le cheval à sou tour acheva de disparaître avec son cavalier, et nous n’eûmes plus pour nous diriger que le pas sec et trottinant du mulet, et de temps en temps, pareil à un signal de route, le tintement métallique d’un étrier.
Nous traversions un pays inégal , mamelonné , laissant à nos chevaux le soin de nous conduire; même aux endroits les plus difficiles, ils y marchaient la bride sur le cou avec autant de sûreté qu’en plein jour, sans glissade et sans étincelles, car aucun d’eux n’était ferré. Tantôt, on devinait un pavé de roches au bruit résonnant de leur sabot, à la résistance du sol, à leur allure courte et saccadée; tantôt, au contraire, un mouvement plus souple, infiniment agréable à sentir, et comme un bercement d’avant en arrière, nous avertissait que le terrain changeait de nature et que nous entrions dans le sable. Alors on voyait vaguement s’étendre à droite de longues dunes blafardes, clair-seinées de bouquets sombres.
La nuit était admirable, calme, chaude, ardemment étoilée comme une nuit de canicule; c’était, depuis 1 horizon jusqu au zénith, le même scintillement partout, et comme une sorte de phosphorescence confuse au milieu de laquelle étincelaient de
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
grands astres blancs et couraient d innombrables météores; quelques-uns avec tant d’éclat, que mon cheval secouait la tête, inquiété par ces traînées de feu. Il n’y avait dans 1 air immobile ni mouvement ni bruit, mais je ne sais quel murmure indéfinissable qui venait du ciel et qu’on eut dit produit par la palpitation des étoiles.
Nous nous acheminions dans le plus profond silence. Le lieutenant, dont la jument paisible se maintenait au pas de mon cheval , avait croisé les étriers sur le cou de sa bête et s était accroupi dans sa large selle, les jambes autour du pommeau. On n apercevait rien du petit Ali, qui, probablement, s inquiétait peu de la route; M..., toujours à l’arrière, s’occupait de calmer son cheval, toujours agité; Aouïmer avait essayé de sa flûte, puis avait fredonné, puis s’était tu; quant à Ben-Ameur, il était impossible, depuis le commencement de la nuit, d imaginer s il veillait encore ou si, fidèle à son habitude, il dormait. On eût pu le croire absent, excepté quand de loin en loin la voix claiie d’ Aouïmer disait : « — \a, Ben-Ameur, donne le tabac », et quand la voix plus sourde de 1 indolent cavalier répondait, comme à travers un rêve : « — Prends garde aux abricots » , la djebira de Ben-Ameur étant en effet bourrée de fruits. Pour moi, je pensais à tout ce que la vie a de plus agréable, et je m’entretenais mentalement avec ceux de mes souvenirs qui me paraissaient les plus propres à me tenir éveillé.
Vers dix heures, la nuit était si claire que je pus voir 1 heure à ma montre; nous tournâmes un rocher grisâtre, en forme de pyramide, au sommet duquel ou voyait une tache sombre.
— Regarde le B’étoum, dit Ali; nous voici à moitié route.
— Si nous nous couchions? dit le lieutenant, qui rêvait.
— Ou ça? demandai-je.
— Mon lieutenant, dit le guide, allons plus loin, 1 Oued-M zi est tout près.
Et nous continuâmes.
— Décidément le cheval m’engourdit, reprit le lieutenant après une nouvelle heure de silence.
Et il me fit une théorie sur les inconvénients du cheval, pendant les étapes de nuit; théorie qui tendait à prouver que la marche forcée est le plus efficace des divertissements quand on s’endort.
Vers minuit et demi , le terrain , qui montait sensiblement depuis une heure, parut s’aplanir. De larges bouffées d’air, venant d’un horizon plus éloigné, nous apportaient comme une saveur humide. Nous dominions un vaste pays où l’on pouvait distinguer des bois ; on entendait à une assez grande distance encore, mais devant nous, de faibles et rares coassements.
— Allons, il reste de beau dans l’Oued, dit le lieutenant, que cet avertissement des grenouilles parut consoler d’être venu si loin.
Une demi-heure après, nous mettions pied à terre sur un large lit de sable encore tiède, où nous sentions, sans trop le voir, le voisinage d’un petit filet d’eau. De chaque côté s’alignait une haie épaisse de roseaux; au delà, régnait un taillis d’arbres bas et sombres dont on aurait pu , malgré la nuit , distinguer la couleur et la forme; c’étaient les bois de tamarins de Recheg ; et, pour la première fois, je rencontrais de l’eau dans cette rivière avare appelée Y Oued-M’zi.
— Prenons-nous la tente? demanda le lieutenant.
— Ce n’est pas la peine.
— Ni le tapis non plus, n’est-ce pas?
— A quoi bon?
Seulement on entrava mon cheval et celui de M...; quant aux deux chevaux des spahis, ils furent lâchés dans le bois, en compagnie de la jument jaune et du mulet. Après quoi, nous fîmes cercle autour d’une bougie allumée et piquée dans le sable. Ben- Ameur ouvrit sa djebira et se mit, sans rien dire, à manger des abricots. Aouïmer s’abstint, comme s il avait déjà dîné. La nuit était si calme que la bougie brûlait sans que sa llamme \acillàt.
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
— Le dernier couché la soufflera, dit le lieutenant.
Et chacun de nous se roula dans. son burnouss et s’étendit.
— Et qui nous gardera? demandai-je.
— Le bon Dieu, dit en français Aouïmer, avec un sourire délicieux.
Je ne puis dire lequel de nous s’éveilla le premier; car, en ouvrant les yeux, je vis que mes quatre compagnons avaient, eux aussi, les yeux ouverts et considéraient le soleil qui se levait paisiblement au-dessus d’un pays tout rose, et, déjà, bordait d’aigrettes d'or le feuillage aigu des tamarins. La rivière, presque à sec, s’étendait comme un chemin de sable, couleur de lavande, entre deux rangées verdoyantes de roseaux et un double taillis de bois touffus. A peine y restait-il assez d’eau pour justifier la présence des grenouilles que nous avions entendues la veille. A un quart de lieue plus au nord, la rivière faisait un coude, et, par-dessus les berges tapissées de joncs, on découvrait une mince ligne de montagnes très-éloignées , roses et lilas tendre. Des gangas, par petites bandes, des couples de pigeons bleus volaient sur la rivière avec inquiétude, et semblaient plutôt surpris qu’effrayés de nous voir. On entendait dans le taillis la voix du petit Ali qui ralliait les bêtes. C’était très-joli, très-riant, quoiqu’on se sentît fort abandonné.
— Il n’y a rien de tel que la campagne, me dit le lieutenant, à qui l’Oued-M’zi rappelait évidemment les petits ruisseaux sablonneux de son pays. C’est dommage que l’eau soit si salée.
— On eût dit en effet de l’eau de mer , ou plutôt quelque chose d’astringent comme une forte solution d’alun.
Moins d’un quart d’heure après, nous sortions du lit de la rivière et nous apercevions Tadjemout, à trois heures de marche encore, dans l’ouest. Toute la plaine intermédiaire était unie, plate et vide; l’Oued-M’zi s v déroulait comme un long ruban vert. A deux lieues à peu près dans l’est, on remarquait quelques palmiers mêlés à des végétations chétives, derniers restes d’une oasis morte de soif ou ruinée par la guerre; le petit Ali ne put