‹ Sahara et SahelChapitre 9 sur 17 · TRIBU EN MARCHE TRAVERSANT UN GUE · texte numérisé non relu

TRIBU EN MARCHE TRAVERSANT UN GUE

d'après le tableau appartenant a Ni. Isaac Pereire.

UN ETE DANS LE S A II AU A

rien m en apprendre, sinon qu’il y avait eu là des jardins. Nous laissions en arrière les derniers mamelons du Djebel-Milah ; à droite la chaîne élevée, plus robuste et parfaitement bleue, du Djebel-Lazrag; devant nous enfin, à 1 extrémité de cette immense campagne stérile, l’arête vaporeuse du Djebel-Amour se découpait sur un ciel d une extraordinaire transparence.

Nous marchions depuis une heure assez silencieusement, et déjà appesantis par le soleil qui nous embrasait les épaules, quand une bouffée de vent, venant du large, nous apporta le son lointain d’une musique arabe. A ce bruit fort inattendu dans ce pays solitaire, les deux spahis firent demi-tour, pour indiquer qu’ils entendaient; et le petit Ali, presque tout debout sur son mulet, se mit à regarder dans la direction du vent. Une ligne de poussière commençait à se former au-dessus de la plaine, entre Tadjemout et nous.

— C’est une tribu qui voyage, dit Ali : rahil, un déplacement.

En effet, le bruit ne tarda pas à se rapprocher, et l’on put bientôt reconnaître l’aigre fanfare des cornemuses jouant un de ces airs bizarres qui servent aussi bien pour la danse que pour la marche; la mesure était marquée par des coups réguliers frappés sur des tambourins ; on entendait aussi, par moments, des aboiements de chiens. Puis, la poussière sembla prendre une forme, et l’on vit se dessiner une longue file de cavaliers et de chameaux chargés, qui venaient à nous, et se disposaient à traverser l’Oued, à peu près vers l’endroit où nous nous dirigions nousmêmes.

Enfin, il nous fut possible de distinguer l’ordre de marche et la composition de la caravane.

Elle était nombreuse et se développait sur une ligne étroite et longue au moins d’un grand quart de lieue. Les cavaliers venaient en tête, en peloton serré, escortant un étendard aux trois couleurs : rouge, vert et jaune, avec trois boules de cuivre et le croissant à l’extrémité de la hampe. Au delà et sur le dos de dromadaires blancs ou d’un fauve très-clair , on voyait se

balancer quatre ou cinq ataliches de couleur éclatante; puis, arrivait un bataillon tout brun de chameaux de charge, stimulés par la caravane à pied; enfin, tout à fait derrière, accourait, pour suivre le pas allongé des dromadaires, un énorme troupeau de moutons et de chèvres noires divisé par petites bandes, dont chacune était conduite par des femmes ou par des nègres, surveillée par un homme à cheval et flanquée de chiens.

— Ce sont des Arba, dit Ali.

— Ça m’est égal, dit le lieutenant, du moment que ce n’est pas le Scheriff.

La grande tribu des Arba, qui campe aux environs d'El-Aghouat, est une des plus importantes du sud de nos possessions; c’est, avec la fameuse tribu noble des Ouled-Sidi-Scheik, la plus forte, la plus brave, la plus aguerrie, la plus opulente, enfin la mieux montée peut-être des tribus sahariennes : « Les Arba, dit M. le « général Daumas dans son livre itinéraire du Sahara algérien, « sont très-braves et peu soucieux d’éviter les rencontres à main « armée. Ils mettent un grand luxe dans leurs armes. Leur vie « est aventureuse, et d’ailleurs leur instinct violent et pillard les « met trop souvent en contact avec d’autres tribus pour ne pas « leur avoir fait des ennemis nombreux... » J’ajoute qu’on les cite avec les Sa ïd pour leur inhospitalité. Ils ont pris part à toutes les luttes qui ont agité le désert; depuis quinze ans surtout, on les trouve mêlés à toutes les affaires de guerre ; nous les avions contre nous derrière les murs d’El-Aghouat; un graud nombre d’entre eux a suivi jusqu’à Ouaregla la fortune errante du Scheriff; et c’est encore chez les Arba que ce chef de partisans continue de recruter ses meilleurs cavaliers.

Au moment où nous atteignions le bord de la rivière, l’avantgarde à cheval y était déjà tout entière engagée, et le premier chameau blanc porteur d 'atouche commençait à descendre majestueusement la rive opposée.

Les cavaliers étaient armés en guerre et costumés, parés, équipés comme pour un carrousel; tous, avec leurs longs fusils à

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capucines d argent, ou pendus par la bretelle en travers des épaules, ou posés horizontalement sur la selle, ou tenus de la main droite, la crosse appuyée sur le genou. Quelques-uns portaient le chapeau de paille conique empanaché de plumes noires ; d’autres avaient leur burnouss rabattu jusqu’aux yeux, le ha'ïk relevé jusqu’au nez; et ceux dont on ne voyait pas la barbe ressemblaient ainsi à des femmes maigres et basanées; d’autres, plus étrangement coiffés de hauts kolbaks sans bord en toison d autruche male, nus jusqu à la ceinture, avec le haïk roulé en écharpe, le ceinturon garni de pistolets et de couteaux, et le vaste pantalon de forme turque en drap rouge, orange, vert ou bleu, soutaché d’or ou d’argent, paradaient superbement sur de grands chevaux habillés de soie comme on les voyait au moyen âge, et dont les longs chélils , ou caparaçons rayés et tout garnis de grelots de cuivre, bruissaient au mouvement de leur croupe et de leur queue flottante. Il y avait là de fort beaux chevaux; mais ce qui me frappa plus que leur beauté, ce fut la franchise inattendue de tant de couleurs étranges. Je retrouvais ces nuances bizarres si bien observées par les Arabes, si hardiment exprimées par les comparaisons de leurs poètes. — Je reconnus ces chevaux noirs à reflets bleus, qu’ils comparent au pigeon dans l’ombre; ces chevaux couleur de roseau, ces chevaux écarlate comme le premier sang d’une blessure. Les blancs étaient couleur de neige et les alezans couleur d’or fin. D’autres, d’un gris foncé, sous le lustre de la sueur, devenaient exactement violets; d’autres encore, d’un gris très-clair, et dont la peau se laissait voir à travers leur poil humide et rasé, se veinaient de tons humains et auraient pu audacieusement s’appeler des chevaux roses. Tandis que cette cavalcade si magnifiquement colorée s’approchait de nous, je pensais à certains tableaux équestres devenus célèbres à cause du scandale qu’ils ont causé, et je compris la différence qu’il y a entre le langage des peintres et le vocabulaire des maquignons.

Au centre de ce brillant état-major, à quelques pas en avant de l’étendard, chevauchaient, l’un près de l’autre et dans la tenue

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la plus simple, un vieillard à barbe grisonnante, un tout jeune homme sans barbe. Le vieillard était vêtu de grosse laine et n’avait rien qui le distinguât que la modestie même et l’irréprochable propreté de ses vêtements, sa grande taille, l’épaisseur de sa tournure, l’ampleur extraordinaire de ses burnouss, surtout le volume de sa tête coiffée de trois ou quatre capuchons superposés. Enfoui plutôt qu’assis dans sa vaste selle en velours cramoisi brodé d’or, ses larges pieds chaussés de babouches, enfoncés dans des étriers damasquinés d’or, et les deux mains posées sur le pommeau étincelant de la selle , il menait- à petits pas une jument grise à queue sombre, avec les naseaux ardents et un bel œil doux encadré de poils noirs, comme un œil de musulmane agrandi par le koheul. Un cavalier nègre, en livrée verte, conduisait en main son cheval de bataille, superbe animal à la robe de satin blanc, vêtu de brocart et tout harnaché d’or, qui dansait au sou de la musique et faisait résonner fièrement les grelots de son chélil, les amulettes de son poitrail et l’orfèvrerie splendide de sa bride. Un autre écuyer portait son sabre et son fusil de luxe.

Le jeune homme était habillé de blanc et montait un cheval tout noir, énorme d’encolure, à queue traînante, la tête à moitié cachée dans sa crinière. Il était fluet, assez blanc, très-pâle, et c’était étrange de voir une si robuste bête entre les mains d’un adolescent si délicat. Il avait l’air efféminé, rusé, impérieux et insolent. Il clignotait en nous regardant de loin; et ses yeux, bordés d’antimoine, avec son teint sans couleur, lui donnaient encore plus de ressemblance avec une jolie fille. Il ne portait aucun insigne, pas la moindre broderie sur ses vêtements; et de toute sa personne, soigneusement enveloppée dans un burnouss de fine laine, on ne voyait que l’extrémité de ses bottes sans éperons et la main qui tenait la bride , une petite main maigre ornée d’un gros diamant. Il arrivait renversé sur le dossier de sa selle en velours violet brodé d’argent, escorté de deux lévriers magnifiques, aux jarrets marqués de feu, qui bondissaient gaiement entre les jambes de son cheval.

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Aussitôt qu il aperçut ce vieux grand seigneur et son fils, le petit Ali fit un mouvement pour se jeter à terre et courir se prosterner devant eux; mais le lieutenant lui posa la main sur 1 épaule; 1 enfant étonné comprit le geste et ne bougea pas.

Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier à mine impériale, au milieu de son cortège barbare, avec des guerriers pour valets et des vieillards à barbe grise pour pages ; je jetai les yeux sur le charmant Aouïmer, qui me fit l’effet d’un histrion; puis je considérai assez tristement la tenue du lieutenant; j’imaginai ce que devait être la mienne pour un œil difficile en fait d’élégance, et je ne pus m’empêcher de dire au lieutenant :

— Gomment trouvez-vous que nous représentions la France?

Le vieillard passa et nous salua froidement de la main ; nous y répondîmes avec autant de supériorité que nous le pûmes. Quant au jeune homme, arrivé à deux pas de nous, il fit cabrer sa bête; l’animal, enlevé des quatre pieds par ce saut prodigieux où excellent les cavaliers arabes, nous frôla presque de sa crinière et alla retomber deux pas plus loin ; le petit prince s’était habilement dispensé du salut, et son escorte acheva de défiler sans même jeter les yeux sur nous.

Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux rangs, la bride passée dans le bras, les uns frappant d’un geste martial suide petits châssis carrés tendus de peau, d’autres tambourinant avec des crochets de bois sur des timbales du diamètre d’un petit tambour, les autres soufflant dans de longues musettes en forme de hautbois. Puis arrivaient, sur deux de front, et les deux plus richement équipés tenant la tête, les chameaux porteurs d’atatiches, c’étaient de grands animaux efflanqués, nerveux, lustrés, presque aussi blancs que de vrais mahara et marchant, comme disent les Arabes, « du pas noble de 1 autruche » . Ils avaient des mouchoirs de satin noir passés au cou et des anneaux d’argent aux pieds de devant. Les atatiches, sorte de corbeilles enveloppées d’étoffes avec un fond plat garni de coussins et de tapis, dont les extrémités retombent en manière de rideaux sur les deux flancs

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du dromadaire, faisaient plutôt l’effet de dais promenés dans une procession que de litières de voyage. Imagine un assortiment de toute espèce d’étoffes précieuses, un assemblage de toutes les couleurs : du damas citron, rayé de satin noir, avec des arabesques d’or sur le fond noir, et des fleurs d’argent sur le fond citron; tout un atouche en soie écarlate traversé de deux bandes de couleur olive; l’orange à côté du violet, des roses croisés avec des bleus, des bleus tendres avec des verts froids; puis des coussins mi-partis cerise et émeraude, des tapis de haute laine et de couleur plus grave, cramoisis, pourpres et grenats, tout cela marié avec cette fantaisie naturelle aux Orientaux, les seuls coloristes du monde. C’était le point le plus brillant et le centre éclatant de la caravane. Yu de face et d’un peu loin, ce haut appareil s’élevait comme une sorte de mitre étincelante au-dessus de la tête vénérable des dromadaires blancs, et complétait cette physionomie sacerdotale que lu leur connais. On n’entrevoyait rien des voyageuses de distinction suspendues dans ces somptueux berceaux ; mais un nègre à pied, qui se tenait au-dessous de chaque litière, de temps en temps levait la tête et s’entretenait avec une voix qui lui parlait à travers les tapisseries.

Là s’arrêtaient le luxe des étoffes et l’éclat des couleurs; car, immédiatement après, venaient les chameaux de charge, portant les tentes, le mobilier, la batterie de cuisine de chaque famille, accompagnés par les femmes, les enfants, quelques serviteurs à pied, et les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des tellis au ventre arrondi, rayés de jaune et de brun, des plats de kouskoussou, des bassins de cuivre, des armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature cliquetant au mouvement de la marche; de chaque côté, des outres noires pendues pêle-mêle avec des douzaines de poulets liés ensemble par les pattes, et qui battaient des ailes en jetant des cris de détresse; par-dessus tout cela la tente roulée autour de ses montants comme une voile autour de sa vergue, puis un bâton qui se trouvait mis en l’air et retenu par des amarres à peu près comme un mât avec ses agrès; tel

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était 1 espect uniforme offert par le clos monstrueux des chameaux. Il y en avait cent cinquante ou deux cents pour transporter les bagages et les « maisons de poil » de cette petite cité nomade en déménagement. On voyait, en outre, de jeunes garçons, assis tout à fait à 1 arrière des bêtes, juste au-dessus de la queue, qui poussaient de grands cris, quand les animaux trop pressés s’embarrassaient l’un dans l’autre; ou bien de petits enfants tout nus, suspendus à l’extrémité de la charge, quelquefois couchés dans un grand plat de cuisine et s’y laissant balancer comme dans un berceau. A l’exception du harem, qui voyageait en litière fermée, toutes les femmes venaient à pied sur les deux flancs de la caravane, sans voiles, leur quenouille à la ceinture et filant. De petites fdles suivaient, entraînant ou portant, attachés dans leur voile, les plus jeunes et les moins alertes de la bande. De vieilles femmes, exténuées par l’àge, cheminaient appuyées sur de longs bâtons; tandis que de grands vieillards se faisaient porter par de tout petits ânes, leurs jambes traînant à terre. Il y avait des nègres qui, dans leurs bras d’ébène, tenaient de jolis nourrissons coiffés de la chéchia rouge; d’autres menaient par la longe des juments couvertes, depuis le poitrail jusqu’à la queue, de djellale à grands ramages, et suivies de leurs poulains ; j’en remarquai qui conduisaient par les cornes des béliers farouches, comme s’ils les traînaient aux sacrifices : c’était aussi beau qu’un bas-relief antique. Des cavaliers gapolaient au milieu de la foule, et de loin donnaient des ordres à ceux qui, tout à fait à l’arrière, amenaient le troupeau des chameaux libres et les moutons. C’était là que se tenait la meute hurlant, aboyant, harcelant sans cesse la queue du troupeau ; notre approche augmentant encore la rage des chiens et ajoutant à l’épouvante des moutons, nous prîmes le trot, et bientôt nous eûmes dépassé l’extrême arrière-garde de la caravane.

Pendantune heure encore, on entendit le bruit des cornemuses, et nous continuâmes de voir la poussière qui s’éloignait dans la direction des montagnes de l’est.

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— Avouez, dis-je au lieutenant, que voilà une manièie de déménager qui vaut mieux que la nôtre.

Et je lui rappelai, car il 1 avait oublie, comment s effectue un changement de domicile chez le peuple le plus spirituel et le plus policé du monde.

Je ne connais pas de village arabe qui se présente avec plus de correction ni dans des conditions de panorama plus heureuses que Tadjemout, quand on l’approche en venant d’El-Aghouat. Il couvre un petit plateau pierreux qui n est qu un renflement de la plaine et s’y développe en forme de triangle allongé. La hase est occupée par un rideau vert d arbres fruitiers et de palmiers, les saillies anguleuses d’un monument ruiné en marquent le sommet. Un mur d’enceinte collé contre la ville suit la pente du coteau et vient, par une descente rapide, se relier, au moyen d’une tour carrée, aux murs extérieurs des jardins. Ces murs sont armés, de distance en distance, de tours semblables; ce sont de petits forts crénelés, légèrement coupés en pyramides et percés de meurtrières. La ligne générale est élégante et se compose par des intersections pleines de style avec la ligne accentuée des montagnes du fond. Le ton local est gris, d un gris sourd que la vive lumière du matin parvenait à peine à dorer. Une multitude de points d’ombre et de points de lumière mettait en relief le détail intérieur de la ville et, de loin, lui donnait 1 aspect d un damier irrégulier de deux couleurs : gris et bleu. Deux marabouts posés à droite, sur la croupe même du mamelon, l’un rouge et l’autre blanc, faisaient mieux apparaître encore, par deux touches brillantes, la monochromie sérieuse du tableau.

A une demi-lieue de la ville, nous dépêchâmes Aouïmer avec la lettre adressée au Kaïd, et nous lui recommandâmes de veiller à ce que la diffa fût très-simple, car nous avions affaire à des gens pauvres. Puis le lieutenant s’approcha d’Ali et lui fit la leçon suivante :

— En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi que c’est monsieur et moi qui sommes les maîtres; ainsi n’embrasse les genoux de personne; — tu me comprends?

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Le petit Ali porta la main droite à sa poitrine et répondit : Om, Sidna, — formule presque inusitée de respect, qui ne s adresse qu’aux puissants de la terre.

A mesure que nous approchions, tournant les jardins pour entrer par 1 est, 1 aspect de Tadjemout changeait, les montagnes s abaissaient derrière la ville; et tout ce tableau oriental se décomposant de lui-même, il ne resta plus, quand nous en fûmes tout près, qu une pauvre ville, mise en ruine par un siège, brûlée, aride, abandonnée, et que la solitude du désert semblait avoir envahie. Il était neuf heures; le soleil, déjà haut, la frappait d aplomb. Nous arrivions par un cimetière, au delà duquel on voyait une porte carrée, pareille à toutes les portes arabes, ménagée dans la tour qui relie les remparts aux murs des jardins. Un Arabe à mine farouche, chaussé de brodequins poudreux et portant un long fusil pendu dans le dos, suivait en même temps que nous ce chemin hérissé de pierres tumulaires, poussant devant lui un âne boiteux chargé de deux outres vides. A droite, et vers le sommet du mamelon traversé par de longues assises de rochers rougeâtres, on voyait deux chevaux étiques, la tête pendante et plantés sur leurs quatre pieds comme sur des piquets. Rien déplus, personne au-dessus des murailles; pas un bruit. A gauche et dans des massifs d’abricotiers, on entendait roucouler des tourterelles.

Après un assez long circuit dans des rues sans soleil, plus étroites encore que celles d’El-Aghouat et pavées de dalles encore plus glissantes, nous prîmes une petite ruelle au bout de laquelle on voyait des gens occupés à desseller le cheval d’Aouïmer. Arrivés là, nous mîmes pied à terre, et l’on nous fit entrer sous un vestibule fort obscur, et dans lequel s’enfoncait, suivant l’usage, un divan en maçonnerie élevé de quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule était encombré de gens qui se démenaient beaucoup sans le moindre cri. Il y avait déjà quelqu’un étendu sur le dos au beau milieu du divan, et autour duquel tout le monde s’empressait. Au moment où nous apparûmes, un Arabe,

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assez proprement vêtu d’un burnouss couleur amadou, lui piésentait d une main une gamelle de lait, tandis que de 1 autie il l’invitait à choisir au milieu d’un boisseau au moins de petites pommes vertes amoncelées sur le tapis. G était Aouimer qui se faisait servir par le Kaïd de Tadjemout. Il se mit h sourire en nous voyant et nous dit en français, de sa voix la plus claire .

Bonjour, mon lieutenant, comme s’il ne nous avait pas vus

depuis un mois.

Notre arrivée avait attiré une certaine foule devant la maison du Kaïd. Aussi, le vestibule ne tarda pas à se trouver rempli; et bientôt, la porte obstruée ne pouvant suffire à la curiosité de tous ceux qui, privés d’entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre des visiteurs demeura dehors, et fit bien inutilement galerie dans la rue. Au bout d un instant, il n y eut plus moyen de respirer, et j’avais perdu tout espoir de prendre un seul moment de repos. D’ailleurs, ce n est jamais un séjour bien délicieux que celui du divan chez les pauvres habitants des k souis du sud. On n’y échappe aux coups de soleil, — danger réel, il faut l’avouer, pendant la canicule, — qu avec la chance d y rencontrer toutes les incommodités imaginables. Et quant à celuici, j’avais jugé, dès l’abord, qu’il renfermait une combinaison de petits supplices dont le moindre était, sans contredit, la chaleur épouvantable d’une étuve sèche; et je m’étais tout de suite aperçu, à de cruelles démangeaisons qui m’envahirent tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les tapis, toute une armée d’odieux auxiliaires.

Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste au-dessus du divan. Les petits étaient nés, et, toutes les cinq minutes, l’hirondelle arrivait avec un brin de quelque chose dans le bec. La porte était basse; entre le cintre et la tête des gens attroupés sur le seuil, il ne restait que juste assez d’espace pour elle; elle s'y glissait en poussant un léger cri. Aussitôt, je regardais en l’air et je voyais six petites têtes rondes coiffées d’un duvet noir avancer au bord du nid six becs ouverts et pépiants; de petits

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becs d oiseaux naissants avec un bourrelet jaune qui les fait ressembler à des lèvres. L’oiseau partageait de son mieux entre tous ses nourrissons; puis, l’une après l’autre, les têtes se retiraient dans le nid. La mère, un peu surprise de voir son asile occupé par tant de monde, hésitait, pour s’en aller, entre la porte de la coui et celle de la rue ; sans doute elle avait des raisons pour piéterer la seconde, car c, était celle qu elle choisissait, bien que l autie lut a peu près libre. Chaque fois c’était la même incertitude, et chaque fois j entendais du milieu des Arabes une voix S'a'' e qui disait : Balek! (Prends garde!) Alors il y en avait qui se courbaient en deux pour lui faire place, d’autres encore plus complaisants qui s écartaient tout à fait; l’oiseau prenait son élan et filait en jetant un nouveau cri.

Grâce à ce trait de caractère assurément touchant, j’aurais volontiers pardonné à ces braves gens de nous faire étouffer par leur politesse mal entendue; mais, quoique endurci déjà contre beaucoup de misères, je trouvai cette manière de se reposer si pénible, que j aimai mieux marcher. La diffa ne pouvait manquer de se faire attendre , car c’est une cérémonie qui , dans tous les cas , demande certains préparatifs et dont la solennité dépend en grande partie de la lenteur qu’on y apporte. Tous les visages étaient ruisselants; les burnouss transpiraient comme des langes de bain. Je ressentais, en outre, d intolérables piqûres, et je dis au lieutenant, qui me paraissait ne rien éprouver de semblable : Sentez-vous? — Non, mon ami, me dit le lieutenant, mais je les vois. Si j’ai un conseil à vous donner, c’est d’aller vous promener. — Au moment où je sortais, je me trouvai face à face avec le Kaïd, qui portait dans ses bras un petit mouton noir tout frémissant de se trouver pris et qui bêlait. Un autre grand gaillard, vêtu comme le Kaïd d’un burnouss de fantaisie jaunâtre, et lui ressemblant un peu, le suivait d’un air enjoué, un couteau à la main. Le Kaïd, croyant m’être agréable, me présenta le pauvre animal, écarta sa laine à l’endroit des côtes et me montra qu’il était gras et blanc. De mon côté, je fus obligé, par conve-

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nance, de palper cette chair vivante qu’on allait mettre à la broche et que j’allais manger dans une heure. Mais je me fis un peu l’effet d’un sauvage, et la diffa de Tadjemout ne m’inspira plus le moindre appétit.

Les rues étaient silencieuses, presque désertes; l’ombre y décroissait rapidement, et je n’y rencontrai que de rares habitants étendus déjà sous le porche obscur des maisons. J’entrevis un ou deux enfants qui se cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic tac des métiers, comme dans certaines cours d’El-Aghouat. Je fis le tour de la ville par l’est et m’acheminai, malgré la chaleur, vers le marabout blanc qu’on voit de loin briller dans ce tableau décoloré. C’est la sépulture de Sidi-Atallah, un des patrons de Tadjemout et l’ancêtre des Ouled-Sidi-Atallah , petite tribu d’une centaine de tentes qui campe aux environs de Tadjemout, et y dépose ses grains. Le marabout commande la ville à l’est, à peu près comme celui de Si-Hadj-Aïça commande un quartier d’El-Aghouat. Il est entoui’é d’un petit mur en pierres sèches et barricadé de manière qu’on n’y puisse entrer. Il y avait une multitude de loques accrochées au mur par dévotion. — Puis, suivant l’arête du mamelon, je rentrai dans la ville par le nord.

Tadjemout ne s’est point relevé du siège qu’il a subi en même temps que sa voisine Aïn-Mahdy. Ce débris noirâtre, qu’on voit de loin denteler le sommet de la ville, c’est, avec une enceinte assez vaste, mais rasée à fleur de terre, et quelques pans de murs encore tachés par le feu, tout ce qui reste de l’ancienne kasbah démantelée pendant la guerre. Toutes ces maisons si bien groupées à distance sont dans le plus triste état de misère et s’en vont en ruine. On a seulement relevé les tours et réparé l’enceinte des jardins, car la grande affaire était de protéger les plantations.

Ces jardins entourent la ville de trois côtés. L’Oued-M zi la contourne en décrivant comme eux trois quarts de cercle; son lit est large; il est contenu, du côté des jardins, par une berge élevée, de terre rougeâtre, sans cailloux; de l’autre, il paraît

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s étendre assez loin dans la plaine, au moment de la crue des eaux; mais, dans cette saison de sécheresse, il devient inutile, et n’arrose ni ne protège plus rien. On n’y voit pas la moindre place humide. De même qu’à El-Aghouat, il disparaît sous le sable pour ne se montrer qu’à l’époque des pluies.

Le soleil était déjà presque perpendiculaire quand je m’arrêtai sur les débris de l’ancienne kasbah, devant le panorama de la plaine. Je retrouvais El-Aghouat à la même heure, avec le désert de moins, mais avec une stupeur encore plus grande, dans 1 intérieur de cette ville accablée de chaleur. On n’entendait rien, on ne voyait rien remuer. Au delà de l’îlot vert des jardins, l’œil découvrait un horizon de terrains nus, cailloute.ux, brûlés, fuyant dans toutes les directions vers un cercle de montagnes fauves ou cendrées, d’un ton charmant, mais où l’on devinait l’aridité de la pierre sous la tendresse inexprimable des couleurs. L n petit nuage unique flottait au-dessus d’un piton bleuâtre du Djebel-Amour. La ville, environnée de pentes grisâtres, sans aucune ombre, enflammée de soleil, ne donnait plus signe de vie. Les deux chevaux que j’avais aperçus en arrivant n’avaient pas changé de place; seulement, ils s’étaient couchés, la tête du côté du nord. Il y avait une tente en poil noir plantée parmi les ruines, et sous laquelle une femme en haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus profonde est pleine de gaieté à côté de ce tableau désolé. On ne connaît point en France l’effet de cette solitude et de ce silence sous le plus beau soleil qui puisse éclairer le monde. Dans nos pays tempérés, le soleil de midi fait sortir de la terre tout ce qu’elle a de vie et de bruits, et semble exaspérer toutes les passions joyeuses de la campagne. Ici, le soleil de midi consterne, écrase, mortifie, et c’est 1 ombre de minuit qui répare et à son tour redonne la vie.

Une seule chose, grâce à des ressources de sève inconcevables, résiste à la consomption de ces terribles étés, qui dessèchent les rivières, corrompent les eaux qu’ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu’à peu de gens le temps de vieillir, c est la couleur

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verte des feuillages 5 couleur extraordinaire dont nous n’avons pas d’expression dans les harmonies ordinaires de la palette. Je me suis rappelé les taillis de chêne les plus verts, les potagers normands les mieux arrosés, à l’époque la plus épanouie de l’année, aussitôt après la frondaison, sans trouver quelque chose de comparable à ce badigeonnage de vert émeraude, entier, agaçant, et qui fait ressembler tous ces arbres à des joujoux de papier vert qu’on planterait sur du bois jaune. Ce qui rend le désaccord plus bizarre et aussi la comparaison plus juste, c est que le pied des arbres repose en effet sur un terrain presque tout à fait nu, couleur de chaume, où l’on ne voit que quelques petits carrés de légumes mal arrosés et plus mal venus, des haricots et des fèves à feuilles flétries.

Ges jardins, si desséchés par le pied, si verdoyants par le sommet, sont toute la fortune et toute la gaieté de Tadjemout. On les dit fertiles. Pour moi, je n’y ai vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont petites, de couleur fade, et pareilles à des pommes à cidre, pour la grosseur et pour le goût. Quant à l’abricotier du sud, c’est un bel arbre, de haute taille, d’un port sérieux, d’un feuillage élégant, régulier, et qui conviendrait aux paysagistes de style; voilà pourquoi je le signale en passant. C’est un feuillage arrondi par masses compactes ou développé en longues grappes traînantes, et dont l’exécution, naturellement indiquée, s’exprime par un travail serré de touches rondes posées symétriquement, comme des points de broderie. Gela rappelle exactement l’exécution ca'me et savante du Diogène et du Ra isin de Chanaan. A l’automne, quand l’arbre est devenu brun, la ressemblance doit être parfaite. L’abricotier, comme les pommiers normands et les orangers , se couvre de fruits en si grand nombre, que chaque feuille verte est accompagnée d’un fruit d’or. Get arbre, d’aspect mythologique, est, après les dattiers, ce qu’il y a de plus précieux dans les vergers du sud. Les abricots secs forment, tu le sais, le fond de la cuisine arabe; on les fait sécher sur des claies, et, pendant tout le reste de l’année,

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on en compose, avec fort peu de viande et beaucoup de sauce au fel-fel, toute sorte de ragoûts, entre autres le hamiss.

Des grenadiers, dont les fleurs commençaient à faire place au fruit; des poiriers; des figuiers bas, à feuilles plus petites et plus foncées que les figuiers d’Europe ; quelques pêchers, au feuillage grêle un peu plus doré que le reste; des vignes poussant en tout sens avec les plus grands caprices et portant déjà des verjus monstrueux; par-dessus tout cela les aigrettes des palmiers d’un vert froid, légèrement jaunes ou rougissantes au point de jonction des palmes, voila les jardins de Tadjemout, c’est-à-dire de tous les k’sours du sud.

Somme toute, ici les oiseaux sont plus heureux que les hommes; car ils se nourrissent aussi bien et vivent plus commodément. Ils ont le peu de fraîcheur que la végétation parvient à exprimer du sol, et le moindre vent qui remue cette atmosphère inerte et bridante de midi, ils le recueillent en paix dans leurs maisons mouvantes de feuillage. On ne les aperçoit pas, et c’est à peine si on les entend se déranger dans les feuilles quand on passe à côté d’eux. Quelquefois, une petite tourterelle fauve, à collier lilas, s’envole et se réfugie sur un palmier; elle agite, en s’y posant, le djerid flexible ; on la voit un moment se balancer sur le ciel bleu, puis elle se retire au cœur de l’arbre, elle y pousse un ou deux roucoulements, fait mouvoir encore les dards aigus des palmes, et tout se tait, en même temps que tout redevient immobile.

Quand j’entrai dans le vestibule, où l’odeur du repas semblait avoir rassemblé toutes les mouches et tous les affames du quartier, le Kaïd, qui n’altendait plus que mon retour, fit un signal du côté des cuisines, et je vis apparaître, au bout d un bâton, le cadavre rissolé et tout fumant du petit agneau noir.

Aouïmer fut d une gaieté folle pendant tout le repas, et l>en- Ameur essaya de nous persuader que les habitants de ladjemout seraient heureux de nous retenir jusqu’au lendemain; mais nos pauvres chevaux expiraient de chaleur dans la cour, et c était

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nous soulager tous que de nous mettre en route. Avant trois heures, nous prenions congé du Kaïd et nous sortions par Bab- Sfaïn, porte qui s’ouvre du côté d’Aïn-Mahdy.

Aïn-Mahdy, juillet 1853.

— J’accomplissais en ce moment un de mes plus vieux rêves de voyage; rêve est le mot, car à l’époque où je le faisais, en examinant la carte du Sahara, il était plus que douteux qu’il put jamais se réaliser. Ce n’étaient ni son éloignement ni la nouveauté du pays qui m’attiraient vers ce lieu-là, de préférence à tant d’autres, tout aussi propres à m’émouvoir; c’était je ne sais quoi de séduisant dans le nom, quelques lambeaux appris de son histoire, le bruit d’un grand personnage religieux luttant derrière ces remparts contre le premier homme de guerre de l’Afrique moderne , beaucoup d'imagination colorant une vague perspective de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle singulière intuition du vrai qui m’avait fait imaginer une sorte de ville abbatiale, dévote, sérieuse, hautaine et dominée, comme Avignon, par un palais de pape. Chemin faisant, je me rappelais le temps où El-Aghouat était encore pour Alger un pays fort mystérieux, et je pensais au nombre d’événements, petits ou grands, que le hasard avait dû combiner pour faciliter ma promenade ; et ce qui m’étonnait le plus dans tout cela, c’était d’en être aussi peu supris et de trouver tout simple que j’eusse déjeuné le matin à Tadjemout et que j’allasse à présent dîner à Aïn- Mahdy.

Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse, sans aucun accident de terrain et sans variété d’aspect. A droite et à gauche, fuyaient parallèlement deux bourrelets d’une couleur exquise et seulement tachés d’ombres pareilles à des gouttes d’eau bleue. A l’extrémité de la plaine, on distinguait un renflement dans la ligne droite de l’horizon ; c’était derrière ce mouvement du sol que nous allions voir apparaître Aïn-Mahdy. La montagne

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au delà devenait plus bleuâtre à mesure que le soleil inclinait de son côté. De petits sentiers grisâtres se dirigeaient en droite ligne dans la longueur de la plaine et menaient sans détours de Tadjemout a Aïn-Mahdv. Il n’en fallait pas davantage pour indiquer le voisinage d une ville fréquentée. — Ces deux ou trois sentiers, séparés par des intervalles presque égaux, où la terre est batlue, où il y a moins de cailloux qu’ailleurs, c’est une grande route de caravane. Le gros de la troupe marche à la file dans le sillon du milieu, le plus poudreux, le seul qui ne soit jamais interrompu; les cavaliers d’escorte, les conducteurs de chameaux vont parallèlement dans les petits sentiers latéraux, à la file aussi, car il n’y en a guère où l’on remarque le passage ordinaire de plus de deux cavaliers de front. La route se trouve ainsi tracée dans la direction la plus courte. Quand on rencontre une touffe à' alfa, de chih ou de k'tâf, on la tourne; l’herbe continue de pousser, et c’est le chemin qui fait un circuit, grâce à l’imperturbable régularité des voyageurs. Je m’amusais à reconnaître la large empreinte des chameaux, le pied des chevaux, celui des hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques de roues, presque effacées par les pluies d’hiver. N’était-ce pas la voie des canons qui sont venus d 'El-Biocl mitrailler les murs d’El-Aghouat? De rares gangas, qu’on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus de nos têtes de faibles cris perdus dans le silence. A gauche, et suides plans inclinés qui remontaient vers les collines, on distinguait de temps en temps des points fauves tachés en dessous de blanc. Ces points fauves étaient mobiles, et malgré l’énorme distance, on voyait le lustre du poil. C’étaient des gazelles qui paissaient parmi des alfa jaunissants. Le chemin que nous suivions était couvert de leurs traces; on eût pu dire que la terre exhalait le musc.

A moitié chemin à peu près, nous vîmes venir à nous deux voyageurs à pied, conduisant trois petits ânes. Deux de ces ânes étaient chargés; le troisième, velu comme un ours et de la taille d’un gros mouton , trottait gaiement en avant des autres et s’arrêtait fréquemment pour accrocher au passage un rameau pâle de

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Ittâf. Les hommes étaient nègres, mais de vrais nègres pur sang, d’un noir de jais, avec des rugosités sur les jambes et des plis— sures sur le visage, que le haie du désert avait rendues grisâtres : on eût dit une écorce. Ils étaient en turban, en jaquette et en culotte flottante, tout habillés de blanc, de rose et de jonquille, avec d’étranges bottines ressemblant à de vieux brodequins d’acrobates. C’étaient presque des vieillards, et la gaieté de leur costume, l’effet de ces couleurs tendres accompagnant ces corps de momies me surprirent tout de suite infiniment. L’un avait au cou un chapelet de flûtes en roseau, comme le fou de D’jelfa; il tenait à la main une musette en bois travaillé, incrustée de nacre et fort enjolivée de coquillages. L’autre portait en sautoir une guitare formée d’une carapace de tortue, emmanchée dans un bâton brut.

Quant aux ânes, je fus longtemps à deviner ce qu’ils avaient sur le dos. Outre plusieurs tambourins ornés de grelots, d’autres instruments de musique, reconnaissables à leur long manche, et un amas de loques fanées, je voyais, à distance, quelque chose comme une quantité de paquets de plumes ondoyer au-dessus de la charge et flotter confusément jusque sur leurs oreilles. En approchant, je m’aperçus que ces paquets étaient de toutes les couleurs et de la plus singulière apparence ; c’étaient à peu près des oiseaux par le plumage; par la forme, c’étaient des bétes impossibles; et ce qui m’étonna le plus, ce fut de voir que chacun de ces monstres avait positivement un bec et deux pattes. Il y en avait un grand nombre, de tailles diverses, et tous d’une composition plus ou moins propre à frapper l’esprit; les uns petits, armés d’un bec énorme et montés sur des échasses de flamands; les autres, pesants comme une outarde, avec une tête imperceptible et des pieds filiformes; d’autres d’un air tout à fait farouche, auxquels il ne manquait que le cri pour être l’idéal de ce qui fait peur. — Imagine, mon cher ami, ce qui peut sortir de la fantaisie d’un nègre, quand il s’amuse à refaire des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des têtes rapportées.

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C’étaient donc des bateleurs avec leurs marionnettes. Ils sortaient d’Aïn-Mahdy, où je doutai qu’ils eussent fait leurs frais, et s’en allaient par Tadjemout, chez les Ouled-Navl d’abord, puis dans les douars du Tell, essayer l’effet de leur innocente industrie. Je dis à Aouïmer de les questionner; mais ils parlaient fort peu l’arabe, et, faute de nous comprendre, je ne pus savoir d’où ils venaient. Le seul nom que je reconnus dans le récit fait en langue nègre de leur longue odyssée fut Ouaregla. — « C'est une ville où l’on aime beaucoup à rire, » dit Aouïmer. — A tout hasard, je leur criai : Koukci, Kano, et tout ce que je connaissais de noms appartenant au Bernou. Ils se mirent à rire avec cette aimable gaieté des nègres , les plus francs rieurs de tous les hommes, et ils répétèrent : Kouka, Kano, d’un air de connaissance : j’en conclus, peut-être h tort, qu’ils pouvaient bien avoir des relations avec le lac Tchad ou le Haoussa. Ils nous demandèrent de l’eau. Heureusement que l’outre était pleine. Après quoi, nous nous souhaitâmes mutuellement bon voyage, et je me retournai pour les voir s’éloigner dans la direction de Tadjemout, qui n’apparaissait plus au fond de la plaine , à présent dorée, que comme une tache grise au-dessus d’une ligne verte.

La première fois que je traversai la Metidja, pour aller d’Alger à Blidah, je fus d’abord étonné (j’étais débarqué de la veille) de faire ce trajet en diligence, à peu près comme sur une route de France, mais je le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la plaine, un Auvergnat en veste de velours olive et coiffé d’une casquette de loutre, qui portait devant lui un orgue de Barbarie et en jouait tout en marchant. C’était à peu près à l’endroit qu’on appelle les Quatre-Chemins : la plaine était verte, hérissée de palmiers nains; on voyait çà et là, entre la route et la montagne, pointer une tête isolée de palmier en éventail; le magnifique encadrement de l’Atlas enfermait l’horizon dans un cercle veiné de bleu , couronné de neiges , et d une imposante tournure; c’était une admirable entrée. Je venais d apercevoir un chacal qui traversait la route, comme aurait fait chez nous un

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renard; et je voyais de loin, posées parmi les joncs, deux cigognes dont l’une, comme l’ibis antique, tenait dans son bec quelque chose qu’on pouvait prendre pour un serpent. L’Auvergnat jouait l’air de la Grâce de Dieu. Ce jour-là je fus indigné. — Hier, en me séparant des musiciens nègres, ce souvenir m’est revenu, et je l’ai pris avec moins d’amertume. Il m’a semblé que cette nouvelle rencontre donnait un sens philosophique à la première. Je comparais ces pauvres émigrants venus, l’un de Bernou, l’autre du Cantal ou de la Savoie, et je n’ai pu m’empêcher d’admirer encore davantage les combinaisons du hasard, en pensant qu un jour ils se rencontreraient peut-être, l’un avec sa guitare d’écaille, l’autre avec son coffre à musique, et qu’ils joueraient ensemble des airs nègres et des airs parisiens, au milieu d’une ville arabe devenue française.

Vers six heures, nous perdîmes Tadjemout de vue; et presque aussitôt, nous découvrions devant nous la silhouette massive, écrasée, légèrement renflée vers le milieu, d’une ville solitaire, de couleur brune, marquée de deux points plus clairs vers le centre : c’était Aïn-Mahdv. A ce moment, le soleil, qui déclinait vers les montagnes, prenait déjà la ville à revers, en dessinait seulement les contours dentelés, et noyait dans un rayonnement mêlé de violet et de bleu verdâtre les premiers échelons du Djebel-Amour. A mesure que nous approchions, le jour baissait; l’heure ne pouvait être mieux choisie pour entrer dans cette ville longtemps mystérieuse et demeurée sainte. Cette demi-clarté du soir qui n’allait nous la montrer que confusément, l’ombre qui commençait à l’envelopper avant que nous en fussions trop près, tout cela convenait à merveille au sentiment particulier mêlé de curiosité et de respect que m’inspirait Aïn-Mahdy.

Il était sept heures quand nous atteignîmes le pied du rempart. C’est une muraille en maçonnerie solide, avec des créneaux très-rapprochés, et coiffés de petits chapiteaux en pyramides. Aouïmer nous avait précédés pour prévenir le Kaïd de notre arrivée, et nous entrâmes dans la ville très-modestement escortés

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Réduction en fac-similé d’un dessin appartenant à M. Hermann-Léon.

UN ÉTÉ DANS LE S A H A H A

d’un seul cavalier. En deçà du rempart règne un mur moins élevé, qui forme l’enceinte intérieure des jardins, de sorte que les jardins ont, comme la ville, une ceinture continue. Entre ce mur et le rempart passe un chemin de ronde étroit et sinueux. C’est par là que le guide nous fit tourner pour aller gagner la grande porte : Bab-el-Iicbir . Cette porte a l’air d’une entrée de forteresse; elle est pratiquée dans une haute muraille et flanquée de deux grosses tours carrées. Elle est beaucoup plus élevée que ne le sont d’habitude les portes des villes arabes; elle a de solides battants armés de ferrures; un encadrement de chaux en dessine le contour, presque aussi large que haut; une banquette dallée de pierres grises, polies comme du fer usé, garnit extérieurement le pied du mur. Le porche est profond, avec des enfoncements ménagés dans l’épaisseur des tours latérales, et forme à l intérieur une véritable place d’armes.

La rue sur laquelle on débouche après avoir franchi la voûte complète cette entrée monumentale. Elle est très-large pour une rue arabe, comprise entre deux grands murs sévères, bâtis de pierres, sans ouvertures, et si propre qu’on la dirait balayée. Au bout de cent pas, elle tourne à angle droit au pied d'une maison blanche, d’architecture mauresque, et dont la forme singulière rappelle à la fois le palais et la mosquée. Cette maison blanche, élevée, percée à l’étage supérieur de fenêtres en ogives précieusement sculptées, est l’une des maisons du marabout Tedjini; c’est aussi le lieu de sa sépulture et la mosquée d’Aïn-Mahdy. Ce nom de Tedjini, qui n’éveillera chez toi, quand tu me liras, qu un intérêt bien vague, ce seul nom, quand je l’entendis sortir avec componction des lèvres du petit Ali, me fit éprouver, mon cher ami, une émotion très-sincère. Il imprimait à ce qui m’entourait un caractère précis de grandeur, d héroïsme et de sainteté. Je sentis que l’àme de cet homme vaillant animait encore cette ville à l’air si hautain et si recueilli. Mes imaginations d autrefois ne m’avaient pas trompé, Ain-Mahdy ne ressemblait à rien de ce que j avais vu et répondait à tout ce que j avais rêve.

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Une troupe de chameaux sans gardien encombrait la rue dans toute sa largeur. En deçà et au delà de ce groupe d’animaux silencieux, il n y avait personne. La rue déserte se remplissait paisiblement de celte ombre poudreuse et de couleur rousse, ombre palpable, chargée de chaleur, d’odeurs confuses, qu’on ne trouve que dans les villages arabes du sud, à la tombée de la nuit. La terrasse de la maison de Tedjini était occupée par un petit nombre de gens qui tous regardaient du même côté, du côté des montagnes. Ils nous virent entrer, tourner l’angle de la rue, sans distraire leur attention de l’objet qui paraissait l’attirer dans la direction du couchant.

Le Kaid, prévenu, nous attendait à quelques pas delà, devant une maison de belle apparence, sorte de Dar-dyaf , où l’on nous fit entrer, et que nous occupons seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logés dans des écuries spacieuses; un escalier bien construit mène à l’étage, où nous avons une chambre en galerie pour le jour, et une belle terrasse garnie de tapis pour la nuit.

Le Kaid actuel d Ain-Mahdy n a rien de frappant, ni dans les traits ni dans les manières; mais il représente convenablement 1 autorité cnile, dans cette municipalité, aujourd’hui bourgeoise et décote. G est un homme simple et digne, dont la physionomie fine, quoique très-placide, le vêtement de grosse laine blanche, le chapelet de bois noir et la coiffure basse font penser au magistrat et au piètre, beaucoup plus qu au chef militaire. Son accueil fut grave et froid comme sa personne; et j’y remarquai tout de suite une sorte de distraction mêlée d’égards, qui n’était pas de 1 impolitesse, mais qui, bien évidemment, ne marquait aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps de lui répéter l’objet de notre visite, il l’avait appris déjà par la lettre d’introduction, qu il nous quitta. G était contre tous les usages, et je m’en étonnai. Quelques minutes après, vint la diffa. — Les deux spahis soulevèrent les langes bleus qui, suivant la coutume, cou- \i aient les plats, et je Ais, a leur visage, qu il se passait quelque chose de grave. G étaient du kouskoussou d orge et des mets de

la dernière qualité. Aouïmer se leva, d’un air important, prit un des plats et dit à l’un des serviteurs : Emporte, et dis au Raid qu’on s’est trompé. Y avait-il erreur? C’est ce qu’on ne put savoir; mais, au bout d’un instant, le Ivaid lui-même reparut, accompagnant un souper qui équivalait à des excuses, et suivi cette fois d’un cortège assez nombreux de serviteurs et d’amis.

Us demeurèrent tous debout à l’angle de la terrasse; et bientôt j’entendis qu’ils discutaient entre eux en considérant le soleil couchant.

— Savez-vous ce qui se passe? me dit tout à coup le lieutenant : ils attendent encore la lune, et le Rhamadan n’est pas fini. — Aouïmer jeta fort irréligieusement un éclat de rire de giciour et continua d’affirmer que tout le monde à l’Aghouat l’avait vue la veille au soir, à sept heures trente-cinq minutes.

— Ce qu’il y a de sur, c’est que nous les ennuyons beaucoup, dis-je au lieutenant; cela se voit, et je crois convenable de nous expliquer.

Psous exposâmes donc que nous avions calculé notre départ de manière à ne les point gêner; que nous étions partis d’El-Aghouat à sept heures trente-cinq minutes du soir et au coup de canon qui avait annoncé la fin du jeûne, pour être plus certains de n’arriver à Aïn-Mahdy que le premier jour du Baïram. Je racontai les préparatifs qu’on faisait à ce moment chez leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la ville était pleine de l odeur des viandes; et je pris à témoin les deux spahis et le petit Ali. Mais à tout cela on nous répondit que si les Beni-l’Aghouat avaient vu la lune nouvelle, c’est qu’ils y regardaient de moins près qu’ailleurs; que dans Aïn-Mahdy on était plus formaliste, et que le jeune durait encore.

A ce moment, le Raid étendit le bras vers l’horizon; et nous vîmes, tous ensemble, apparaître dans la pâleur du couchant le demi-cercle mince et long de la lune naissante. Il se découpait, avec la précision d’un fil d’argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur d’or vert. Au-dessous d’elle, scintillait une petite étoile

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brillante, comme un œil qui se dilate en souriant. On regarda quelques minutes ce signal charmant de la fin d’un long jeûne. L’astre était si près des montagnes qu’un moment plus tard il y cacha un des bouts effilés de son disque, puis disparut tout a fait.

Le Kaïd, plus occupé de ce qu’il venait de voir que de notre présence, descendit alors, suivi de ses serviteurs, et s en alla proclamer que le Rhamadan était accompli pour l’an de l’hégire 1269. Son fils, un grand enfant, doux de visage et déjà grave dans son maintien, se coucha, sans rien dire, sur le tapis, afin de passer la nuit près de nous. Quant à moi, le sommeil ne tarda pas à me prendre; j’entendis vaguement des chants qui ressemblaient à des cantiques et des psalmodies qui n’avaient rien de joyeux sortir de la maison mortuaire de Tedjini; je regardai, pendant un moment, luire les étoiles au-dessus de ma tête; et, sans attendre la fin du repas, pêle-mêle avec les plats de bois et les mardjel de lait, je m’endormis au milieu de la table à manger qui était en même temps notre lit.

Aïu-Maluly, juille t 1853.

- — La première impression demeure; Aïn-Mahdy me rappelle Avignon; je ne saurais expliquer pourquoi, car une ville arabe est ce qu’il y a de moins comparable à une ville française; et la seule analogie d aspect qu’il y ait entre ces deux villes consiste dans tine ligne de remparts dentelés, une couleur à peu près semblable, d’un brun chaud, un monument qui se voit de loin et couronne avec majesté l’une et l’autre; mais c’est une sorte d’analogie morale, une physionomie également taciturne; un air de commandement avec des dispositions de défense, quelque chose de religieux, d’austère; je ne sais quel même aspect féodal qui participe à la fois de la forteresse et de l’abbaye. Elles se ressemblent par l’effet produit, et peut-être cette comparaison tout imaginaire te donnera-t-elle une idée juste de ce qui est.

La ville est posée sur un renflement de la plaine et décrit une ellipse. On trouve qu elle a la forme « d un œuf d’autruche coupé en deux dans le sens de sa longueur » . Toute la partie des fortifications est admirablement construite et dans un superbe état d entretien. Le tableau général, au lieu de chanceler en tout sens et d’incliner sous tous les angles, suivant l’habitude des villages sahariens, garde un aplomb de lignes et se dessine par des angles droits très-satisfaisants pour l'œil.

Les jardins qui ont été rasés dépassent à peine le sommet des murs de clôture, sous forme d'un bourrelet vert. Un seul arbre a survécu; il s’élève assez tristement dans un enclos désert. Le pauvre k’sour d ' El-Outaya, abandonné sans verdure et sans abri dans sa plaine ingrate, entre El-Kantara et Bisk’ra, témoigne de cette manière générale d’entendre la guerre. J’y ai vu l’unique palmier qui fût laissé debout, pour apprendre à l’étranger qu’il y avait eu là une oasis. Aïn-Mahdy en a conservé deux, l’un au nord, l’autre au sud des jardins.

Aïn-Mahdy n’a point de rivière, mais on voit de loin entre la ville et la montagne un point blanc de maçonnerie qui indique la tête de la source Aïn-Mahdy . Arrivé à la porte Bal-el-Sakia, le ruisseau se déverse dans un bassin d où il va, par deux écluses, arroser les jardins. Ici, comme à El-Aghouat, il y a le répartiteur des eaux, avec son sablier qui sert d’horloge à toute la ville.

C’est à un kilomètre à peu près des jardins qu’était campée l’armée d’Abd-el-Ivader. On montre encore, près de YAïn, la place occupée par la tente de l’émir. Elle est marquée par une assise de pierres rangées circulairement, comme autour des tentes dans les douars sédentaires; c’était annoncer d’avance l’intention de ne pas lâcher pied. Gomme tu le sais, le siège dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle était armée, approvisionnée de tout, débarrassée des bouches inutiles; Tedjini n y avait gardé avec lui que trois cent cinquante hommes, les meilleurs tireurs du désert; l’assaut fut impossible. Il y eut un moment où, fatigué de la canonnade et voyant sous ses yeux couper ses eaux, dévaster

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ses jardins, Tedjini fît offrir à son ennemi de vider la querelle dans un combat singulier. Mais « il était couvert d’amulettes » , prétendirent les t’olba du camp d’Abd-el-Kader , et, la partie étant jugée inégale, le combat n’eut pas lieu. Ce fut toute une Iliade; et cela finit par un traité qui fut aussi perfide que le cheval de Troie. — L’émir avait juré, écrivait-il, d’aller faire sa prière à la mosquée d’Aïn-Mahdy. Cette considération pieuse alla droit à l’âme du marabout. Les conventions arrêtées, leur exécution jurée sur le Coran, Tedjini se retira à El-Aghouat, avec ses femmes et sa suite. Abd-el-Kader entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis, pressé par les événements, il se retira et, presque aussitôt, retourna contre nous son épée déshonorée par cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement très-petits, ne te semblent-ils pas préparés pour la légende? Et vois-tu ce « Mr;v£v aeiiïe, Osa » entonné par leur poète arabe... « O muse! chante la colère de Si-Hadj-Abd-el-Kader , fils de Mahieddin. »

Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un jeune fils et douze filles ; il avait eu quinze ans de paix pour rebâtir sa ville et relever ses remparts. Après ce court et glorieux moment d’exaltation guerrière, il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne voulut plus la consacrer qu’aux bonnes œuvres, ne s’occupant des affaires de personne, mais ne voulant point qu’on se mêlât des siennes et demandant qu’on le laissât libre dans l’administration intérieure de son petit État, j’allais dire de son diocèse. « Je ne suis plus de ce monde » , écrivait-il bien des années avant de le quitter. Un jour qu’il était seul en prière dans son oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique de confiance, qui se tenait dehors, entra et le trouva étendu et sans parole, et expirant.

Cependant on eut quelques doutes sur la réalité de cet événement; et, pour prévenir toute supercherie, un officier d’El- Aghouat fut envoyé à Aïn-Mahdy, avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater que ce grand personnage était bien réellement mort. L’identité reconnue, on la fit publiquement

proclamer; ce qui n’empêcherait pas, dit-on, qu’on ne le ressuscitât si les événements y donnaient lieu.

Tedjini laisse dans tout le désert une immense renommée; et 1 autorité religieuse de son nom lui survivra jusqu’au jour où le peuple arabe perdra la mémoire de ses marabouts. C’est maintenant un privilège à perpétuité. Tedjini n’est plus un saint homme, c’est un saint, et sa maison devient une chapelle. Selon la coutume des marabouts, il a achevé sa vie à côté de son tombeau, et il n’a pas eu à changer de place pour passer d’un asile à l’autre. Le mausolée qui servait de sépulture à ses ancêtres est très-richement entouré de balustrades sculptées, peintes et dorées ; il a été fait à Tunis, puis appoi’té à Aïn-Madhy et monté pièce à pièce.

G était hier le jour des dévotions arabes; et, toute la matinée, de longues files de femmes et d hommes se sont rendues processionneîlement à la mosquée. Nous allons à nos églises en France à peu près comme les écoliers vont à la classe : un par un pour entrer; la messe dite, on sort en foule. A la porte des mosquées arabes, c’est un va-et-vient continuel de croyants qui vont prier et de crovants qui en reviennent; toujours le même silence et pas plus d’empressement après qu’avant. Tous ces gens-là sont fort beaux, pleins de la même gravité, trop propres pour des pauvres, trop peu luxueux pour des riches. A leur voir à tous le même vêlement de grosse laine, le même ha'xk épais sur la tête, maintenu par une simple corde grise, un chapelet pareil au cou, le même air d’austérité calme, la même indifférence pour l’étranger, on dirait un séminaire de vieillards qui se rend aux plus graves cérémonies.

Rien ne rappelle ici ni la vie de la tente, pastorale et guerrière, ni la vie seigneuriale et armée du Bordj. J ai pu étudier dans différents lieux ces côtés bien distincts de l’existence arabe, et j ai toujours trouvé la poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse mêlés plus ou moins aux scènes les plus familières. Ici, nulle fantasia, surtout quand il s’agit d’acte de piété. Depuis

mon arrivée, je n’ai pas entendu le pas d’un cheval ; on dirait un pavé de sanctuaire, où ne marchent que des gens d’église. Je n’ai vu ni ceinturon armé, ni bottes à éperons; tous portent la sandale du bourgeois, et ceux du dehors le brodequin lacé des voyageurs. Un trait de caractère que je trouve gravé sur ces physionomies placides, c’est une grande confiance en eux-mêmes. Ils parlent avec un sourire plein de comparaisons orgueilleuses des pauvres murailles d’El-Aghouat qui sont tombées devant nos canons, et c’est alors pour considérer les leurs avec la sécurité de gens qui sont en possession de deux sentiments : la volonté d’être inoffensifs, la certitude de résister.

Les femmes vont aux mosquées, ce que je n’avais vu nulle part. Elles se rendaient en foule au marabout avec autant de solennité et d’une marche encore plus dévote que les hommes. C’est le même costume qu’à El-Aghouat, avec ce détail de plus que toutes portent la melhafa (mante), et sont hermétiquement voilées.

Je m’étais assis au fond de la rue de manière à les voir descendre de l’intérieur de la ville; elles passaient devant moi pour entrer dans la ruelle qui conduit au lieu des prières. Une grande ombre, projetée par la maison de Tedjini, descendait sur la voie, très-large en cet endroit, remontait sur les piliers d’un fondouk construit en face, et ne laissait dans la lumière dorée du soleil que la partie supérieure du fondouk et des maisons qui le suivent. L’ombre tournait avec la rue, montait avec elle, s’allongeant ou se rétrécissant selon le mouvement du terrain. Une plaque d’un bleu violent servait de plafond à ce tableau, éclairé de manière à donner plus de mystère à la rue et à mettre tout l’éclat dans le ciel. Du côté de l’ombre, et contre le pied du mur, s’alignait une rangée d’Arabes assis, couchés, rassemblés sur eux-mêmes ou posés de côté dans ces attitudes de repos grandioses qui sont maniérées à l’Académie, et qui sont tout simplement vraies, chez les maîtres comme dans la nature.

Les femmes arrivaient du côté du soleil, longeant les murs, hâtant le pas, surtout en passant devant nous, pour échapper le

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