Arbustes de TAfrique centrale {Sàlifadora persiea
Vainement mon vieux Mohammed, qui était leur demi-congénèré, se mit-il en frais d'éloquence pour les édifier sur l'innocuité de mes desseins et leur expliquer comme quoi les Européens, gens fort sages à tout autre égard, ont la manie bizarre et un peu absurde de s'en aller courir sans but par le monde ; vainement Galma, lui aussi, pérora-t-il la journée entière : tous restèrent fermement convaincus que mon entreprise était grosse de périls pour eux, et ils n'en conçurent que plus de mépris pour la noire perfidie de Kolokomi et de Bou Zeïd, que l'appât de quelque argent avait déterminés à trahir leur patrie et à trafiquer des intérêts de leurs frères.
L'orateur de la partie adverse était Derdêkorê. Rarement j'ai vu une pareille souplesse dans la discussion, et des ressources de faconde comparables à celles que déployait ce Toubou pour la défense des siens. Bouï Mohammed n'arrivait pas toujours à traduire suffisamment vite en arabe le texte des arguments du plaideur, de sorte que, dans le feu des débats, il y eut beaucoup de choses qui m'échappèrent ; mais l'art de persuasion du Toubou, son adresse à escamoter ou à ne traiter qu'accessoirement les raisons fournies contre lui^ comme la façon dont il s'entendait à dénaturer le sens des répliques, me frappèrent d'une véritable surprise.
Si l'adversaire insistait sur un point de vue, il se rejetait prestement sur un autre absolument étranger au premier, changeant en un clin d'œil tout le terrain de la discussion, brouillant la cervelle de ses auditeurs, et emportant d'assaut leur assentiment. Quand j'alléguai par exemple que je ne pouvais remettre les présents que j'avais apportés avec moi que dans les propres mains de Tafertemî, qui seul était à même de juger quelle répartition équitable il convenait d'en faire, les nobles me répondirent que leur souverain était dans le Bardai, qu'ils n'iraient certes pas le retrouver là-bas, et qu'ils connaissaient mieux que personne la mesure de leurs propres droits. Cette affectation d'irrévérence à l'égard du chef même de l'État ne me donna pas une bien haute idée de la protection que je pouvais attendre de ce Bardai. Quand je leur demandai de prendre connaissance des lettres qu'Hadch Dchaber, dont chacun paraissait reconnaître la légitime influence, m'avait données pour le Bardaï et pour l'assemblée des Maïnas, ils me répartirent qu'il n'entrait pas dans leurs habitudes de lire des lettres écrites par des étrangers, et comme, à bout de patience, je les invitais à s'approprier
daas mes bagages tout ce qui leur paraîtrait à leur convenance, puisqu'ils étaient les plus forts, ils ripostèrent d'un air indigné qu'ils n'étaient point des voleurs. Enfin, a ma menace de m'éloigner sur-le-champ d'un pays dès le seuil duquel on voulait me faire violence, et de retourner au Fezzan, ils me répondirent en termes fort rusés que cela ne pouvait leur être qu'avantageux, attendu qu'une fois que je serais hors de chez eux, ils ne seraient plus liés envers moi par les droits de l'hospitalité et pourraient reprendre à mon égard les libres allures des mœurs du désert.
Certes, nous pouvions briser net, et décamper immédiatement : muis de quel côté diriger nos pas? Si nous allions au Bardaï, il était certain qu'eux et leurs complices nous attaqueraient dans le massif central, et une fois que le sang aurait coulé entre nous, il n'y aurait plus moyen de rester dans le pays. Rétrograder vers la route du Bornou afin de retourner au Fezzan, c'était une chose à peine praticable, vu le triste état où étaient nos chameaux et la perspective dont les Toubous eux-mêmes venaient de nous menacer. Le moins intraitable des Maïnas semblait être Gordoî; il m'offrit de m'accompagner jusqu'au Bardai, sans exiger d'avance son a droit » ; mais ses collègues ne voulurent pas entendre parler de cet arrangement. Enfin, non sans peine, ces gentilshommes et moi nous tombâmes d'accord sur la livraison immédiate de divers objets, tels que burnous, chemises soudaniennes, turbans, pièces d'étoffe ; moyennant quoi ils daignèrent, en se retirant comme je l'ai dit, m'assurer de leur bon vouloir si je me décidais à visiter leurs demeures au centre du Zouar.
Je résolus en effet de mettre à profit sur-le-champ ces favorables dispositions, si chèrement achetées, de mes nouveaux amis. Le lendemain matin, 17 juillet, je renvoyai àTâo, sous la responsabilité de Bou Zeïd et la garde de Giuseppe, tout mon train en hommes, bêtes et bagages, et, avec mon vieux Mohammed, Sa'ad, Birsa et un seul chameau, je m'engageai dans le val Zouar par l'étroite brèche qui en marque l'entrée. Comme nous cheminions sur le lit caillouteux du cours d'eau à sec, nous rencontrâmes un certain nombre de familles qui se rendaient au Bardaî. Il y avait là de petits enfants montés sur des ânes qui véhiculaient par surcroit les quelques meubles des émigrants. Tous étaient nus, même une petite fille d'une douzaine d'années, qui cependant poussait déjà la coquetterie juqu'à porter les cheveux nattés en menues tresses comme les grandes personnes. Les feinmes, décharnées, avaient pour tout accoutrement une toi-
son de mouton à longs poils qui suffisait à couvrir leur nudité, mais non à dissimuler leur maigreur de squelettes.
Le val, d'abord très étroit, s'élargit tout à coup, à une heure de l'entrée, en un spacieux bassin où s'embranchent plusieurs vallons secondaires^ et au centre duquel se dresse un amas considérable de rochers, de trois cents pieds environ de hauteur, qu'on nomme l'emi Bésftr. Nous y passâmes au frais les heures les plus chaudes de la journée. J'essayai, d'une éminence voisine, de débrouiller d'un coup d'oeil l'écheveau sauvage du relief tibestien ; mais il me fut impossible de prendre une idée nette de la disposition des chaînes et des groupes, à cause de l'irrégularité et de la confusion de leur dessin, et aussi parce que mon observatoire n'était pas à l'altitude suffisante.
Plus loin, le Zouar, bordé de roches sombres à l'aspect revècfae, nous offrit une richesse de verdure et de faune qui ne laissa pas de nous récréer le cœur et les sens^ après notre longue pérégrination au travers d'un paysage dénudé.
On devinait ce que devait être cette vallée dans la saison des grandes pluies, alors que les eaux mugissantes menacent d'y emporter de leur flux arbres, buissons, animaux et gens. Partout, dans le feuillage, ce n'étaient que nids d oiseaux ; çà et là, au travers du fourré, gambadaient des gazelles et des antilopes, et de grands babouins de couleur gris-verdfttre grimpaient, agiles et infatigables, aux branches des acacias sajal, sans souci de leurs innombrables piquants. L'onde pluviale, en cette région, se conserve ^excessivement fraîche dans des citernes de roc naturelles dont l'étranger devine l'emplacement aux troupes d'oiseaux tournoyantes qu'elles attirent.
Bientôt nous arrivâmes au confluent de l'enneri Zoug, qui débouche du sud. C'était dans cette vallée que demeurait l'aimable Gordoî, qui, en conséquence, prit congé de nous, en nous promettant qu'à notre retour il se trouverait prêt à nous accompagner, comme il l'avait dit, jusqu'au Bardaî. Le lendemain 18, nous rencontrâmes, près d'un des grands réservoirs susnommés, un habitant de Kawar qui s'en revenait du Borkou : cet homme nous dit avoir à ses trousses une bande pillarde de Boulgedâs (tribu nomade du pays) auxquels il n'avait échappé qu'à grand'peine, en cheminant nuit et jour, tant que les forces de son chameau le lui permettaient. Nous discutions encore au sujet de ces brigands, dont j'aVais déjà entendu parler à Tâo, quand nous vîmes venir à nous un chameau sans maître, que mon Gatrounois et Birsa reconnurent
tout de suite, aux marques qu'il portait, pour être du sud, Y avaitil donc dans le voisinage quelques Boulgedâs en embuscade ? Ce soupçon se trouva heureusement dissipé par l'examen de la longe de Tanimal, dont le bout était tout usé, à force d'avoir traîné à terre, ce qui prouvait qu'il y avait déjà plusieurs jours que ce chameau errait à l'aventure. Nous nous emparâmes provisoirement de labéte, puis, nous remettant en route, nous atteignîmes le confluent de l'enneri Kôgou; là nous rencontrâmes justement, en quête de sa monture, le propriétaire du chameau capturé. Bientôt après, nous donnâmes sur un groupe de huttes toubous dont l'une était celle du sieur Dirkoui, le plus âgé des Maïnas dont j'avais reçu précédemment la visite. Ma venue ne parut pas lui faire un très grand plaisir, et ce ne fut qu'en rechignant qu'il me présenta ses salutations.
Après m'avoir préalablement vanlé bien fort l'antiquité et la noblesse de sa famille^ il s'étendit avec beaucoup d'insistance sur la pauvreté du pays en général, et sur la sienne en particulier, qui ne lui permettait pas, à son grand regret, de s'acquitter envers moi des devoirs de l'hospitalité ; au reste, conclut-il d'un ton maussade, ce que j'avais déjà vu de la contrée devait suffire à me faire juger de son dénuement, et il serait vraiment incompréhensible que je m'obstinasse à pousser plus avant. Quelques instants après, survinrent et le dissert Derdêkorê et le taciturne Keidomi. Le premier, entrant brusquement en matière, se mit à m'expliquer verbeusement comme quoi d'un jour à Tautre ils s'attendaient à un coup de main des Boulgedâs; comm^ quoi, conséquemment, ils n'étaient pas en état de répondre de ma sûreté, comme quoi aussi ce serait une honte pour eux s'il m'arrivait quelque chose de fâcheux sur leur territoire. 11 ajouta que, même à l'égard des gens du pays, on ne pouvait me donner aucune garantie, tant que je n'aurais pas pour voyager un permis officiel du Dardai* et du conseil des Maïnas. Il termina en me disant que je ne devais pas songer à une excursion dans l'enneri Marmaret ailleurs, et, comme je lui demandais si j'étais du moins libre de remonter le Zouar jusqu'à son extrémité, je me heurtai aux mêmes raisons, que l'événement devait d'ailleurs immédiatement confirmer.
Effectivement, comme nous étions encore en train de discuter, parut, monté sur un chameau, un Toubou portant le costume bleu foncé du pays, lequel, sans m'honorer d'un salut, vint se placer à côté de nous, et repartit au bout d'un instant, sans avoir, chose plus extraordinaire encore, sollicité de moi le moindre
présent, mais en me criant d'un ton menaçant qu'on saurait bien m'empécher au besoin par la force de visiter les sources et le Bardai. Je sus par Derdêkorè que cet homme était venu tout exprès pour s'assurer de ma présence et de celle de mes gens, et qu'il s'en allait de ce pas quérir du monde pour me mettre à la porte du Zouar. L'éloquent Maïna ajouta qu'il se faisait un devoir de m'en averlir afin de m'éviter un malheur. Disait-il vrai ? je ne pouvais le savoir ; mais, cédant à l'avis de Birsa et de Bouï Mohammed, je pris le parti de rebrousser chemin sur-le-champ^ non sans un vif chagrin de mon excursion manquée.
Revenus au point de confluent de l'enneri Zoug, nous obliquâmes dans ce dernier val, tant pour aller chercher Gordoï, que pour éviter quelque embûche possible plus loin. Gordoï, qui ne nous attendait pas sitôt dans sa hutte solitaire, ne se trouvait pas encore prêt à partir, de sorte que, après avoir passé la nuit avec lui, nous nous remîmes en route le 19, pour regagner par une vallée transversale la sortie du pays.
Chemin faisant nous passâmes devant la hutte de Birsa, où celui-ci s'arrêta un instant auprès de sa femme : il l'avait à peine vue depuis son retour du Fezzan, et il avait à causer avec elle de différents détails de ménage, avant qu'elle n'accomplit, comme tout le monde, son émigration estivale vers le Bardai*. J'ai dit quelle initiative déployaient pour tous les soins d'intérieur les femmes toubous en l'absence des hommes. Le mari reste des mois entiers, des années même, loin de sa maison, et c'est sa moitié qui, sans avoir besoin d'aucune aide étrangère, se charge pendant ce tempslà de la cabane, des enfants, des chèvres et des chameaux. Elle veille sur tout, s^occupe de tout, conclut les ventes, les achats, opère les déménagements, fait les courses dans l'intérieur du pays. De là vient que le sexe faible, au Tibesli, a ces allures viriles qu'on a vues et chique d'une façon si délibérée. Pour séduisant, il ne l*est pas, au sens que nous prêtons à ce mot; pour fidèle, il l'est, je le répète, au plus haut degré, en dépit ou peut-être à cause même de l'extrême indépendance dont il jouit et aussi de la responsabilité que lui crée son libre train d'existence.
Le 20 juin, après avoir heureusement échappé aux malandrins du Zouar supérieur, lesquels, en effet, étaient venus nous guetter à l'entrée du val, tandis que nous dormions tranquillement dans l'enneri Zoug, nous rejoignions nos compagnons à notre précédent campement de Tâo.
Une fois Lî, je repris mon idée d*aller au Bardai, encore que des marabouts gatrounois qui devaient se rendre au Borkou m'eussent fait une peinture peu engageante des habitants du district en question, et m*eussent donné le conseil de retourner le plus \ite possible au Fezzan. La nécessité d^ nous procurer des vivres^ ne fût-ce que pour ne pas mourir de faim sur la route de Mourzouk, fut la raison déterminante qui fit que mes gens et moi nous persistâmes dans ce projet d'excursion ; nous ne pouvions pas prévoir alors que, sous peu^ nous serions bien aises d'accomplir notre mouvement de retraite dans des conditions de disette pires encore.
11 fut donc décidé en conseil que Bou Zeïd partirait en avant, avec les lettres de recommandation et les présents, pour sonder les dispositions du chef de tribu, des nobles et du peuple, et faire quelques achats de dattes et de céréales. Bardaï étant à trois bonnes journées de marche de Tâo, notre émissaire, à qui il fallait un jour pour le règlement des affaires, devait être de retour au bout d'une semaine, ce qui était juste le laps de temps pour lequel il nous restât de quoi manger. Dans l'intervalle^ le traître Galma qui, depuis quelques jours, entassait impudences sur effronteries, après avoir essayé d*abord de voler le fusil de mon vieux Mohammed, s*empara de mon Gatrounois en personne et l'emmena^ lié sur un chameau. Prévenu du fait par Sa'ad, je me lançai vite avec Giuseppe sur les traces de l'audacieux ravisseur, que je rattrapai à quelques heures de Tâo, et que je mis aussitôt en joue. Galma qui, pour le moment, s*en allait au Borkou, comme guide des marabouts de Gatroun, fut forcé de se dessaisir de sa proie, mais il ne le fit pas sans me prévenir que j'entendrais prochainement parler de lui.
Les jours suivants furent pour moi pleins d'amertume et d'ennui, assiégé que j'étais dans ma tente par une tourbe de nobles pillards et d*écornifleurs effrontés qui ne me laissaient pas un instant de répit. 11 vint entre autres un habitant du district des Sources qui se prévalait d'un certain droit de propriété sur une source chaude, aux vertus thérapeutiques merveilleuses, dont Tonde s'utilisait, disait-il, en boissons et en bains, et qui voulait à toute force me vendre le précieux secret. Le25, parut Arami, Toncle de Birsa et de Gordoï, et le Maïna le plus influent de la
contrée. Sa protection, si je me l'acquérais, pouvait être pour moi d'une grande importance et m'assurer le retour au Fezzan. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, à l'air intelligent, et un peu plus poli de manières que ses collègues du Tibesti que j'avais eu déjà le plaisir plus ou moins vif de connaître. Malheureusement son arrivée ne changea pas grand'chose à ma situation ; la foule des mendiants et des parasites ne fit qu'augmenter autour de moi, et, bien que la présence du noble Toubou empéchftt peutêtre ce tas de coquins d'en venir à quelque violence ouverte, il nous fallait être, nuit et jour, sur nos gardes, les armes et les revolvers sans cesse à la main, ne fût-ce que pour empêcher qu'on ne nous les volât. Encore le « Monsieur de la Source » réussit-il à nous escamoter un eicellent fusil de chasse à deux coups, avec lequel il s'enfuit, sans qu'on pût l'atteindre.
Le septième jour s'écoula, et, de Bou Zeïd pas la moindre nouvelle. La vieille KJntâfo,qui s'était chargée de mettre au vert mes chameaux, avec la promesse de me les ramener à la même date, ne donnait pas non plus signe de vie. N'y avait-il pas lieu de craindre que le perfide Galma, revenu peut<être en secret, n'eût mis la main dessus, pour satisfaire à la fois sa vengeance et sa cupidité? Notre couscoussou et notre biscuit étaient entièrement consommés ; il ne nous restait plus de riz que pour quelques jours. Qu'on juge de mon inquiétude.
Heureusement la vieille reparut à quelque temps de là avec les bêtes. Sans la présence des rapaces Toubous, j'en aurais sans doute abattu une, pour en faire sécher la viande, et tenter, avec ce viatique, de regagner par Abo le Fezzan ; mais, avec tout ce monde hostile et affamé, le sacrifice eût été inutile, et il ne me serait rien resté pour le retour. Vainement j'essayai de me rattraper sur un de ces babouins dont j'ai parlé ; c'était une capture qui défiait mes talents de chasseur, et le chef de la famille était d'ailleurs trop plein de circoûspection*. Par bonheur, Rintâfo voulut bien nous fournir quelques vivres, grâce auxquels nous pûmes atteindre le douzième jour. Ce jour-là, il nous vint de Bou Zeïd une lettre, où il nous disait : l"" que les dattes n'étaient pas encore mûres et que les insectes avaient détruit la récolte de céréales; 2* que les gens du Bardai, en apprenant que je vou-
1. Cette prorende, du moins, eût été pour nous seuls, car Je crois que pas un Ti« bestien n'aurait consenU à manger de la cliair de ces quadrumanes, à cause de leur ressemblance extrême avec l'homme ; pour cette môme raison, ils ne leur font pas la
lais visiter leur vallée, s'étaient insurgés, menaçant de le tuer^ lui et Gordoï, de sorte que tous deux avaient dû se cacher pendant quelques jours dans les roches voisines ; 3"* que le chef de tribu Tafertemi, après une longue discussion avec les habitants, avait déclaré que, puisqu'ils refusaient de recevoir l'étranger qui lui était adressé, il irait lui-même le chercher au delà des montagnes; qu'en conséquence, ledit Tafertemi, en compagnie de mes messagers et de quelques autres hommes d'escorte, devait arriver à Tâo deux jours après la réception de cette lettre.
C'étaient là de tristes nouvelles, car, comme me l'expliqua Ârami, qui m'assurait que le Bardaï serait plus ponctuel que ne Tavait été Bou Zeïd lui-même? Or, vu notre manque absolu de subsistances, une attente un peu longue nous était impossible. Je ne songeais donc plus qu'aux moyens de retourner au Fezzan, lorsque Arami me fit observer qu'en l'absence de toute provision de céréales, la chair de chameau seule ne nous suffirait pas pour ce long voyage, et me proposa de m'emmener au val Gabon, où il avait, disait-ii, ses troupeaux avec quelques provisions, et que, de là, il nous remettrait munis des choses nécessaires sur la route de Mourzouk. Comme je délibérais avec Mohammed sur cette ouverture, qui ne nous plaisait pas le moins du monde, Kintâfo nous appela derrière un rocher et me dit brièvement et carrément : « Ne va pas avec Arami. Aujourd'hui il ne s'agit que de le suivre au Gabon ; demain il t'entraînera vers Domar; aprèsdemain, tu seras au Borkou, et qui sait ensuite ce qu'il adviendra de toi? Ne suis-je pas moi-même une Toubou, et ne sais-je pas à quoi m'en tenir sur le degré de confiance que méritent mes compatriotes?»
Le souvenir du service que m'avait rendu cette femme, en' me procurant momentanément quelques vivres, me fit prêter créance à ses paroles, et je me résolus, quoi qu'il arrivât, à ne quitter Tâo que pour aller au Bardaï on rentrer au Fezzan. La vérité était qu'Arami aurait bien voulu m^isoler de tout le monde, afin de me pressurer à sa guise. La preuve, c'est que, lorsque je lui déclarai que je comptais sur l'arrivée de Tafertemi et de ses gens, il se mit à formuler de plus en plus nettement ses exigences, et me réclama tout d'abord un tapis de Tripoli, avec une grande couverture en laine de Tunis, en me prévenant sans embages que, bon gré mal gré, je n'obtiendrais sa protection qu'à ce prix.
Que de fois je pensai, en cette occurrence, à tout ce que m^avait
dit des Toubous le cheik Mohammed de Tunis, qui, lui aussi, plus d*un demi-siëcle auparavaut, en revenaat de TOuadaï à Mourzouk, avait eu occasion d'apprendre à connaître ces tribus tibestiennes. Le temps avait passé sur elles^ sans modifier en rien leur humeur; elles étaient toujours aussi faméliques, déloyales et rapaces qu'il y avait cinquante ans.
Tafertemi cependant ne vint pas; à sa place, le soir du jour indiqué par la lettre de Bou Zeïd, nous vîmes descendre de la montagne, avec un chameau, un homme seul dans lequel bientôt nous reconnûmes le petit Gordoî. 11 nous apportait une certaine provision de dattes à moitié mûres, l'unique provende qu'il eût pu se procurer au Bardai, ce « grenier » tibeslien. Il nous dit que la fermentation causée par l'annonce de mon arrivée avait fini par se calmer, et qu'après avoir pris connaissance à tête reposée des lettres des autorités fezzanaises et du Gatrounois Hadch Dchaber, les gens de là-bas a\aient déclaré que, si Tafertemi tenait à me voir, ils étaient prêts, en considération de son grand âge, le Dardai avait quatre-vingt-dix ans, — à ne point s'opposer à ma visite.
Ces nouvelles nous rendirent perplexes. Arami nous dissuada fort d'accepter une invitation dictée, disait-il, par l'avidité pure, chez un homme qui n'était pas même capable de me protéger et près duquel, tant il était pauvre, je m'exposais à mourir de faim. Comme alors j'en revenais à mon idée de retraite, il reprit sa proposition de m'emmener chez lui ; mais, voyant que je persistais à décliner l'ofi're, il changea ses batteries, et m'assura que, si vraiment je me décidais pour le voyage du Bardaï, je n'aurais pas de périls sérieux h craindre, pourvu que je me misse sous sa sauvegarde. 11 insista si bien, qu'après mûre réflexion, n'apercevant point d'autre issue devant moi, j'acceptai cette dernière ouverture, encore que la conduite énigmatique de Bou Zeïd me parût cacher quelque trahison. Arami était, après tout, l'unique Maïna dont le crédit sur son entourage me semblât visible, et, depuis que j'avais fait droit à ses premières exigences, il me parlait d'une façon si raisonnable et si engageante, qu'en dépit de toutes mes méfiances, je me raccrochai instinctivement à lui. Sans doute, tels que je connaissais les habitants du pays, je ne pouvais guère nourrir l'espoir d'en explorer à l'aise toutes les parties ; mais j'aurais du moins la satisfaction de franchir le Tarso et de séjourner dans une vallée où se trouvaient pour l'instant réunie la majorité des Toubous-Reschâdes.
Mes chameaux n'étant pas en état d'escalader ces monts escarpés, je les confiai derechef, avec tous ceux de mes bagages qui ne m'étaient pas indispensables, à la garde de la vieille Kintàfo, et, ayant loué une autre monture au prix énorme de huit thalers Marie-Thérèse, pour un trajet qui était de quatre jours, je me mis en route le 5 août.