CHAPITRE VIII
En route pour les monts Tarso. — Le trou au Natron. — Dans l*enneri Oudêno. — Réception menaçante au val Bardai. — Conduite d'Arami. — Le bonhomme Tafertemi et les Mainas. — Un mois de captivité. — Episodes de mon séjour forcé au Bardaï. — Projets de fuite. — Train de vie d'un noble Toubou. — Apprêts épineux de retraite nocturne. — Incidents du retour. — Arrivée à Gatroun, puis à Mourzouk.
La caravane comprenait, outre moi et mes gens, le Maîna Arami avec un de ses serviteurs ou clients, Kolokomi et son frère aîné, Gordoï, Birsa, un domestique de Bou Zeïd, et le messager Tenu avec une lettre du Bardaï. Le chemin que nous suivions montait d^abord au nord-nord-est, puis au nord-est, et entin à Test-nord-est, traversait une région rocheuse, semée de blocs de grès, de granit et de basalte, et entrecoupée d'enneris fortement encaissés qui s'inclinaient tous plus ou moins au sud- ouest. A mesure que nous nous élevâmes, le nombre des contreforts et des défilés alla diminuant, pour faire place à de larges croupes de montagnes aplaties dont la surface était formée d'une roche légère et friable où le pied se trouvait plus à Taise que sur les dures aspérités du relief acutangle qui avait précédé. L'ensemble était nu, glabre et quasi-brûlé; çà et là, seulement, dans les lits de torrents, apparaissaient de maigres acacias et quelque gratnen. Vers le soir, nous aperçûmes à Test les vives arêtes de TËmi Bomo, puis la masse indistincte de l'Emi Tousidde, la reine des montagnes tibestiennes.
Le lendemain, nous franchîmes divers enneris appartenant encore au système fluvial du Tâo, pour arriver au bord d'un cratère gigantesque {le trou au Natron)^ qui se trouve au pied du Tou-
sidde, et dont la dépression, arrondie en forme d'entonnoir, a bien trois ou quatre heures de tour surplus de cinquante mètres de profondeur. Les parois de ce trou, à pic dans la partie supérieure, présentent une couleur sombre qui contraste avec des filets étroits de sel blanc qui ont valu à Tancien cratère son nom de trou au NatroTty et qui s'en vont serpentant vers le centre de la dépression. A l'endroit le plus incliné se dresse une intumescence noire comme du charbon, offrant la figure d'un cône régulier, au sommet de laquelle se creuse un petit cratère contenant la même cristalli-
Le trou au Natron.
sation blanche, qu'on retrouve aussi formant une masse de même couleur autour de la base. De l'autre côté de ce vaste gouffre, à mille pieds environ au-dessus de ses marges, s'élève le Tousidde. Le grandiose du spectacle dépassait mon attente. Je m'assis au bord de l'abîme, et je me plongeai dans une sorte de rêverie étonnée, jusqu'à ce que mes pieds endoloris m'eussent rappelé au pénible sentiment de la réalité. J'avais marché ce jour-là, pendant neuf heures, et je n'étais pas au bout de mes peines; mais la faim est le plus puissant des ressorts. Je rejoignis donc tristement mes compagnons de route, bien faits, hélas ! pour me gâter la magni-
ficence du site environnant, et, côtoyant avec eux le rebord du cratère, j'atteignis enfin le point culminant du col, situé à 2500 mètres au-dessus de la mer^ altitude qui ne laissa pas de se traduire la nuit par un abaissement de température auquel nous n'étions pas habitués et qui nous fut très sensible.
Au matin, nous aperçûmes, à trois lieues environ vers le sudest, une petite. chaîne rocheuse, aux formes très déchiquetées, que je n'avais pas remarquée la veille au soir : c'était l'emi Sou ; puis, plus à Test, à la même distance, un second relief semblable,
L*enneri Oadôno.
Terni Tomortou, et un troisième, dans le nord, l'emi Timi, qui, pour l'élévation, semblait venir immédiatement après le Tousidde, et qui resta la sommité dominante à Thorizon, quand nous eûmes commencé d'effectuer notre descente. Celle-ci, d'abord douce, finit par devenir plus âpre, et, d'une dépression à l'autre, nous atteignîmes, au bout de cinq heures, un autre écheveau de montagnes importantes dont la traversée ne fut pas moins pénible.
Tous les cours d'eau de ce district sont des affluents de l'enneri Oudèno, autrement dit la Rivière des Gazelles, qui s'est frayé avec peine un chemin tortueux au travers des rochers, dans la di-
reclion du nord-est. Des parois a pic, de trente à cinquante mètres de hauteur, en forment rencaissement, et le lit en est souventobstrué par d'énormes éboulis de blocs degrés. Je remarquai sur les roches polies de ses rives des sculptures analogues à celles que Barth et Duveyrier ont observées dans la région nord-est des Touaregs et d'où ils ont tiré des conjectures si intéressantes sur l'histoire antérieure de ces pays. Là aussi, les objets représentés sont presque partout des bœufs, avec des cornes recourbées ea avant. Les lignes sont tracées d'une main ferme dans la pierre; mais les artistes ne se sont pas toujours exactement inspirés de la nature. Lés animaux qu'ils reproduisaient de la sorte, ils ne les connaissaient que pour les avoir vus dans leurs voyages aux contrées du Soudan ; aussi le dessin en est-il souvent des plus enfantins ; les jambes surtout sont défectueuses ; elles n'offrent aucune articulation et manquent absolument de pieds. Quelquesuns de ces bœufs portent le bât usité au Soudan, et tous ont, enroulée autour de leurs cornes, une longe que tire une main invisible, si Ton en juge par l'attitude de la bête qui raidit les jambes et semble les appuyer rétivement au sol. Parfois aussi l'animal sculpté est un chameau ; mais comme, dans ce cas, les traits du dessin sont encore plus mal réussis, ce qui ne s'expliquerait guère d'un objet dont le modèle devait être journellement sous Tœil de Tartiste, il est probable qu'il ne faut voir là qu'un essai maladroit de quelque jeune Toubou, un pâtre peut-être, qui a voulu imiter les anciens. Sur un des blocs se trouve également une bête fantastique qu'il m'a été impossible de classer, et, sur un autre, une Ggure d'homme isolée, qui représente, vue de face, un guerrier tenant toute droite dans la main gauche la lance toubou encore aujourd'hui en usage, et dans l'autre un bouclier qui, chose singulière, est partagé en quatre quartiers par une croix et dont la forme n'est plus du tout celle actuellement usitée.
Nous passâmes la nuit du 7 au 8 août au bord de cette rivière des Gazelles, en un endroit que hantent, parait-il, de méchants esprits [Môschi)^ et comme ces esprits ont une aversion spéciale pour l'odeur de la poudre, mes compagnons ne manquèrent pas de tirer force coups de fusil jusqu'à ce qu'ils jugeassent l'air purifié à point. Celte débauche d'artillerie dura même si longtemps^ et éveilla de toutes parts des échos si sonores, que, maladivement surexcité que j'étais par la fatigue, la faim et des soucis légitime» de toute sorte, je* finis par me figurer que c'était un signal au
moyen duquel ces traîtres Toubous appelaient leurs complices ; malgré mon état de lassitude, ces sinistres imaginations de mon cerveau me réveillaient à chaque instant en sursaut ; je me redressais alors avec effarement, Tœil troublé par les ombres fantastiques des rochers aux contours bizarres que le clair de lune projetait sur le sol brillant de la vallée et Toule tendue aux glapissements aigus de Thyrax autour des grands blocs, comme si j'eusse cru entendre approcher des hommes et des chiens. Oh I Thorrible ouit, présage d'une journée plus horrible encore !
C'était le lendemain 8 août que nous devions atteindre le Bardai. 11 n'était que temps. Dès les hauteurs du Tarso nous avions achevé de manger nos dattes. Arami avait envoyé, du sommet du
Scalptnres sur des rochers de Tenneri Oudôno.
col, son acolyte prévenir discrètement Taterfemi et Bou Zeïd de notre prochaine arrivée, et l'avait également chargé de nous expédier quelques dattes sur un point déterminé de la route. Notre colonne de faméliques, s'étant donc derechef ébranlée, suivit d'abord le cours de la rivière des Gazelles ; puis, au bout d'un instant, nous la traversâmes, en escaladant ses rives, moins escarpéesici queplus haut, et nous nous engageâmes dans la direction du nord-est par une suite de mamelons pierreux, d'où l'on dominait une vaste étendue de pays. A droite, presque parallèlement à notre route, courait une chaîne de rochers qu'on appelle Eebrikota. Deux heures de marche nous conduisirent, par delà un affluent de l'Oudèno, a une vallée dont les rives plates étaient semées de petits monticules anguleux composés d'argile et de schiste feuilleté. C'était Tenneri Arabdeï, qui se dirige du nord-est au sud-ouest^ et que nous coupâmes obliquement, pour gagner, à une
demi-heure plus loin, le lit du Gonoa^ autre affluent du Bardai, où nous nous arrêtâmes pour attendre des noutelles de Tafertemi et de Bou Zeîd. Là jaillissait, parmi des blocs de rochers gigantesques, une source vive qui avait donné naissance à un peu de verdure dont nos yeux se récréèrent comme si c'eût été une image de l'Éden.
Arami et Birsa, âme damnée de son oncle, trouvèrent le moyen de m'erapoisonner ce moment de repos. La veille, le premier n'avait cessé, tant par prières que par menaces, de tourmenter mon vieux Mohammed, pour le forcer à lui découvrir les trésors qn'il était convaincu que je tenais en réserve. Se doutant bien que c'était le dernier jour où il lui était donné de profiter de moi à lui seul^ puisque le lendemain je deviendrais la proie du Dardai et des. autres Mainas, il voulut en avoir le bénéfice. Fort de mon dénûment absolu, je laissai Birsa et son oncle explorer une dernière fois à fond chacun de mes colis, ce qui leur prouva tout au moins que je n*avais plus Tombre d'une de ces étoffes qui excitaient si fort leur cupidité ; je ne pus toutefois leur ôter delà tète que j'avais de l'argent caché quelque part. Bien plus, l'œil perçant d'Arami dénicha un suprême burnous blanc de Tunis que je gardais pour mon usage personnel et que j'avais enroulé prudemment dans l'unique et indispensable couverture de laine qui me restât. Il va sans dire que le hobereau ne me laissa point tranquille que je ne lui en eusse fait le sacrifice. Une fois en possession de cet objets il recommença, par gratitude, à m'assurer de tous ses bons offices, et me protesta de nouveau que non seulement il me couvrirait de sa protection tout le temps de mon séjour au Bardai, mais encore qu'avec l'aide de Dieu, il nous remettrait, moi et mes gens, sains et saufs sur le chemin du Fezzan.
Cependant la proximité des régions habitées se trahissait par la fréquente apparition de personnes et d'ânes; qui venaient se désaltérer en passant à la source de l'enneri Gonoa. G*étaient exclu->sivement des femmes, presque toutes drapées dans la peau de mouton nationale, et des enfants absolument nus ; mais je n'avais guère l'esprit à analyser par le menu le costume et la physionomie de ces échantillons de la gent bardaienne; j'étais tout à l'anxieuse préoccupation de l'accueil qui m'attendait le soir même.
Bientôt parut un jeune homme qui menait un âne chargé de dattes et qui se fit connaître pour Mohammed, fils d'Akrêmi Temidomi, l'oncle maternel du marabout Bou Zeid. Il pouvait avoir dix-huit ans, portait un tarbousch neuf, qu'entre parenthèse je
EXCURSION AU DELA DU TARSO. i83
soupçonnai fort de provenir de ma garde-robe^ et avait une figure intelligente qui ne sentait pas trop le type nègre. Nous tombâmes avec avidité sur les dattes, sans prêter d'abord grande attention aux propos du jeune gars, qui nous disait que depuis quelques jours Tafertemi se trouvait non loin de là, au village de Souï, mais qu'il devait en repartir aujourd'hui même. Ce ne fut que lorsque notre première faim fut apaisée^ que nous réfléchîmes à ce que cette information avait d'étrange et de suspect, surtout quand le messager ajouta que son cousin Bou Zeïd était, lui aussi, dans un village des environs, puis se mit à dire, pour atténuer Fimpression de ses paroles précédentes, que l'un et l'autre, le Dardai et le marabout, ne manqueraient certainement pas de se trouver le soir sur les lieux. Aussi, nos soupçons étant éveillés, résolûmes-cous de retarder d'une heure notre départ du campement, de manière à n'arriver qu'à la nuit dans la capitale du Bardai.
Après avoir franchi trois enneris, nous rencontrâmes une haute barrière de rochers qui nous obligea d'infléchir par un lit d'affluent encaissé de parois à pic, et rempli d'un tel semis de pierres et de blocs, que nos chameaux, bien qu'étant du pays, eurent toutes les peines du monde à y passer. Enfin, une heure et demie après, nous arrivâmes à l'entrée du val Bardai. Là, nous fîmes halte, et, envoyant le fils de Temîdomi prévenir de notre arrivée Tafertemi et Bou Zeîd, nous nous installâmes sous des acacias sajal pour y attendre la réponse et la pleine tombée des ténèbres. Malheureusement, au bout de très peu de temps, nous Times revenir le jeune homme : il nous informait que le marabout et le Darda!, partis pour une excursion, n'étaient 'pas encore de retour, mais que la femme du premier nous invitait à descendre chez elle. Nous accueilltines silencieusement cette nouvelle peu réjouissante. Mes Toubous, eux, pour obtenir sans doute une inspiration d'en haut, se mirent à faire leur prière du soir, et ce ne fut qu'après l'accomplissement de cet acte solennel que nous nous remimes en marche, assez hésitants.
Il nous fallait franchir de biais la large vallée^ et, malheureusement, traverser toute la partie occupée par des Bardaîens purs, Arami et les Toubous des districts de l'ouest étant domiciliés de Tautre côté. Nous avions commencé à nous faufiler entre les bouquets de dattiers et d'hyphènes sous l'ombrage desquels se cachaient] çà et là des habitations, quand soudain éclatèrent à Bos oreilles un murmure sourd et des clameurs suspectes
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qui semblaient provenir de nombreuses voix humaines irritées e( grondantes. Nous nous arrêtâmes tout haletants pour écouter.
J'hésitais à croire que ce fussent les gens de Bardai qui, à l'annonce de notre arrivée, s'étaient attroupés pour nous venir adresser un salut déplaisant; mais mon doute ne dura pas longtemps. Le vacarme allait toujours se rapprochant ; les hommes, sans doute sous l'influence du lakbi, que ne manque guère d'ingurgiter chaque soir tout vrai Bardaïen, poussaient des rugissements renforcés d'un cliquetis furieux d'armes ; les femmes beuglaient à tue-tête. Bientôt on put distinguer les voix, ouïr des cris d'exécration contre les chrétiens et des menaces sanguinaires. Bout Mohammed me traduisait avec une sorte d'ironie résignée le sens peu édifiant de ces vociférations. D'après ce qu'il savait du pays et des gens, il n'avait pas le moindre doute que notre dernière heure ne fût venue; et cependant pas un mot de reproche personnel à mon adresse ne sortit de ses lèvres; seule, Tespèce de sarcasme amer qu'il y avait dans l'intonation de ses paroles semblait me dire : « Les voilà ; les choses se passent comme je l'avais prédit. C'est toi qui Tas voulu, en allant contre les conseils des personnes raisonnables. » Puis, le vieillard, prêt à combattre, mit le fusil à la main, et en ce moment même je ne pus m'empécher de constater quelle haine profonde cet homme, si doux d'ordinaire pour les autres hommes, nourrissait contre tout ce qui portait le nom de toubou. Giuseppe, lui aussi, se montra viril. Quant à Sa' ad, il fit comme le jour où nous avions failli périr de soif: il se répandit en invectives contre moi, tandis qu'Ali Bou Bekre trouvait à peine la force de murmurer : a Maudit soit l'argent pour lequel j'ai consenti à venir ici ! » Et moi, terrifié, mais résigné à tout, j'attachais mes regards sur cette noire et roulante cohue dont on commençait déjà à discerner les sombres éléments.
Une indécision visible s'était emparée des Toubous de mon escorte. Ils s'étaient écartés de nous, et formaient, accroupis à quelque distance, un groupe en train de réfléchir et de délibérer. Tout dépendait de l'attitude d'Arami, dont l'esprit était en proie à des sentiments contraires. Certes, les considérations d'honneur, de loyauté, les droits de l'hospitalité, la pitié même, à supposer que tout cela eût prise sur son âme, n'auraient pas été chez lut des mobiles suffisants pour qu'il intervint en notre faveur ; mais il y avait heureusement d'autres raisons susceptibles d'emporter le plateau de la balance.
Arami ne partageait ni ce patriotisme puéril du populaire, qui
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craignait de se Toir raTir trattreuseroent des trésors dont il ne connaissait pas même Teustence, ni son horreur outrée pour les chrétiens et leur puissance, non plus que sa haine instinctive contre tout ce qui était étranger ; c'était un homme fier^ qui tenaità Tindépendance relative de son petit pays à Tégard du Fezzan, et se préoccupait de la situation politique à Tintérieur du Tibesti : ce fut là ce qui milita pour nous. Parmi les Toubous Reschâdes proprement dits, lesquels habitent les vallées tibestiennes tournées au sudouest et se considèrent comme les maîtres de toute la région, ce maiaa était le plus puissant personnage. Ces familles nobles par excellence, menant une existence pastorale et surtout nomade, s'estiment, — ainsi que c'est l'habitude partout où se rencontrent les deux éléments de population, — comme étant bien au-dessus des agriculteurs sédentaires auxquels ils se croient faits pour commander. Leurs voyages les conduisent au Fezzan, à Kawâr, au Bor- Dou, tandis que les autres, attachés à la glèbe, ne bougent jamais de leur val Bardai et sont quasi par le sang des demi-esclaves. Les attaques des Arabes, des Touaregs ou des Boulgedâs, ne visant jamais que les enneris de l'ouest, ce sont les Toubous nomades de ces districts qui sont les défenseurs naturels, et en quelque sorte estampillés, de tout le pays : d'où il suit qu'ils s'en regardent comme la race guerrière par excellence. Le Bardai, au contraire, protégé vers l'ouest et le sud par un puissant massif de montagnes, vers le nord par l'espace sans fin du désert, reste à l'abri de toute razzia.
Et c'étaient ces misérables hommes delà glèbe qui prétendaient en ce moment massacrer un étranger que lui, Arami, le premier des nobles, issu du sang royal des Tomâgheras, supérieur en richesses et en influence personnelle an Dardai son cousin, avait daigné prendre sous sa protection! Il y avait là, pour lui, une occasion vraiment à souhait d'expérimenter son pouvoir sur les siens et de me montrer à moi^ de montrer du même coup au Fezzan el au monde chrétien, quelle était la puissance dont il disposait. Ajoutez à cela que le contingent toubou de la population fezzanaise appartient exclusivement à l'élément tibestien nomade ou demi-nomade, et qu'un meurtre commis sur moi eût exposé à des représailles, de la part des autorités deMourzouk, les parents^ frères et cousins, qu'on avait là-bas.
C'était précisément sur cette dernière considération que je ^mptais le plus, et si les autres peut-être n'y songeaient pas,. Arami du moins comprenait le ^aûg^i* qui pouvait résulter d'un
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acte de violence contre ma personne. D'un autre côté, il n'avait aucun profit à retirer de ma mort, tandis que, moi vivant, il restait mon conseiller et mon protecteur naturel, et avait, par suite, l'espérance de tirer de moi tout ce que je pourrais donner.
Toutes ces raisons plaidaient à coup sûr en ma faveur dans l'esprit du maina, à qui, d'autre pari, la prudence conseillait de ne pas trop tendre la corde de l'arc et de ne point risquer sa popularité en contrariant étourdiment la passion de gens entêtés, non moins fiers que lui, peu disposés à reconnaître quelque autorité que ce fût, et qui pourraient parfaitement Tac^iuser de n*avoir pris mon parti qu'afin de se réserver pour lui seul les trésors dont on me supposait possesseur.
Le temps pressait cependant. Comme Araml et ses amis continuaient de se consulter à l'écart, et que la multitude furieuse approchait de plus en plus, j'allai vers le maina et le priai brièvement d'en finir^ lui disant que je ne pouvais point m'imaginer qu'il lui fut si difficile de choisir entre la loyauté et le courage d'une part et la trahison et la lâcheté de l'autre ; que s'il se décidait pour celles-ci, il n'avait qu'à me faire connaître sa résolution, que nous vendrions chèrement notre vie, et qu'il n'y avait pas que des Musulmans qui s'entendissent à mourir en hommes.
Là-dessus Arami se leva: son parti était pris, et du même coup celui de ses compagnons: « S'il plaîtà Dieu, me dit-il, il ne t'arrivera rien de fâcheux, puisque je t'ai promis ma protection. » Et, fièrement, il s'avança au-devantde la foule menaçante, qui, visiblement, s'était attendue à nous trouver abandonnés de notre escorte.
Il n'était que temps. Déjà les plus furieux et les plus avinés lançaient leurs javelots, quoique avec une gaucherie hésitante en s'apercevant que nous n'étions pas seuls. Mais Arami fit tomber les armes de la main de plusieurs des assaillants, et les traits qui partirent ne blessèrent personne. Kolokomii, Gordoï et Birsa imitèrent sa conduite résolue, et l'on se mit à parlementer avec feu. A ce moment favorable parurent des amis du maina, tous habitants des vallées de l'ouest, à qui le bruit de notre arrivée n'était parvenue qu'un peu plus tard. Ils étaient presque tous dans un état d'ébriété avancée, et ce fut pour notre camp un renfort à souhait. Tandis que le plus grand nombre se postaient aux côtés d'Arami, tout aises de cette occasion trouvée de se chamailler, lesautres profitèrent dutohu-bohu pour nous emmener, nous et nos chameaux, sans que la foule s'en aperçût, et nous conduire dans la direction du logis d'Arami, situé à la partie nord-
^ l*^JT
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est de l'Enneri. Et, chemin faisant, mes nouveaux gardes du corps, afin de me remettre du cœur au ventre, braillaient à qui le mieux, brandissant férocement leurs armes, menaçant de mort quiconque effleurerait seulement un cbeveu^de ma tête, le tout avec une crudité de langage dont il fallait faire honneur à l'alcool. Quelques-uns se glorifiaient des meurtres qu'ils avaient déjà perpétrés; d'autres allaient même jusqu'à déclarer que quiconque n'avait jamais tué personne, n'était pas un homme. Dieu I les charmants compagnons ! Et quelle rassurante sa.uvegarde j'avais là !
Une escorte d'élite.
Autant que les ténèbres et les détours prudents que nous faisions me permirent d'en juger, les habitations bardaiennes étaient toutes éparpillées, chacune nichant agréablement sous un groupe de dattiers et d'hyphènes. Après nous être glissés sans encombre entre les jardins, les huttes et les bouquets d'arbres, nous venions de laisser le gros du village derrière nous, quand nous rencontrâmes BoU'Zeîd le fusil à l'épaule. Comme je lui témoignais d'un ton ironique ma surprise de le trouver déjà revenu de son excursion, laquelle avait vraiment eu lieu fort à propos, il me répondit d'un air assez embarrassé, qu'il quittait à l'instant même
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un hameau des environs où Tavaient appelé des affaires très pressantes. L'évidence était que le marabout, ne sachant que trop à quoi s'en tenir sur les dispositions des habitants, avait fait semblant de s'absenter; néanmoii^, ayant encore besoin de ses services, je ne pus lui dire ce que je pensais de sa fourberie. Je n'eus pas plus de peine à deviner que Tafertemi, de son côté, était allé se cacher chez lui, afin de ne point paraître sanctionner officiellement de sa présence les sévices dont je serais l'objet.
Arami cependant ne tarda pas à nous rejoindre, et nous fit établir notre campement devant la porte de son habitation, tandis que sa sœur Fatima, qui tenait son ménage dans le Bardai, — sa femme était au Gabon, — s'occupait de nous préparer à manger. Bien que le festin ne fût pas fameux, la faim qui nous galopait fut cause que nous y fîmes le plus grand honneur et que nous dévorâmes tout jusqu'à la dernière miette. Puis Arami et Birsa montèrent la garde autour de nous, Kolokomi et Gordoï étant allés chez leurs épouses respectives. Ainsi se passa notre première nuit au Bardai.
Quoique enchantés d'avoir échappé au péril le plus immédiat, nous n'étions pas sans appréhension pour le lendemain. Aussi mon sommeil fut-il des plus agités, et tout rempli de sursauts d'épouvante, encore que le calme absolu de la nuit semblât de nature à dissiper les fantômes dont j'étais obsédé. Dès le point du jour, nous repliâmes notre tente, afin de ne pas attirer l'attention de la multitude surexcitée, et nous attendîmes les événements.
Au matin parurent les amis d'Arami et ces mêmes Toubous Reschâdcs qui, la veille, avaient pris ma défense. Comme ils étaient dégrisés, ils mettaient à présent beaucoup plus de mesure dans leurs protestations de dévouement; néanmoins ils se montraient toujours chauds. C'est que, hélas I ils ne savaient pas encore jusqu'à quel point on avait fait le vide dans les deux énormes caisses dont l'aspect plein de promesses les alléchait tant.
Les personnages les plus notables de la réunion étaient évidemment Arami, et l'oncle maternel de Bou Zeïd, cet Akremi Temidomi que j'ai déjà nommé. Ce dernier était un homme d'âge moyen, presque imberbe, avec une petite figure assez régulière, un regard fin, une voix tonnante, et un grand air de satisfaction de lui-même. Tous avaient le visage enfoui dans l'inévitable
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litham, et étaient d'une maigreur qui n'en faisait que mieux ressortir leurs belles proportions. Lances et javelots appuyés verticalement sur le sol, ils étaient accroupis devant ma tente, causant avec volubilité, non sans intermèdes de jets de salive au jus de tabac verdàtre, dont on entendait le sifflement sonore. Quelques-uns, qui savaient plus ou moins l'arabe, pour avoir fait un séjour au Fezzan, échangèrent quelques mots avec moi ; parmi eux se trouvait un des deux uniques savants dont s'honorait le Tibesti, un jeune homme aux traits délicats, presque efféminés.
Ouant aux Bardaiens mes ennemis, pas un ne se montra ; mais j'appris qu'ils maintenaient leur droit à interdire l'entrée de leur pays à tout étranger, affirmant qu'ils n'avaient nullement autorisé Tafertemiàme dire devenir, et déclarant que, si j'avais quelque chose, il fallait me mettre nu comme la main, et que si, au contraire, je n'avais plus rien, il fallait faire en ma personne un exemple de nature à intimider les autres Chrétiens. Cette aventure avait porté au plus haut point d'acuité l'antagonisme naturel qui existe entre Taristocratie de Touest et la classe des laboureurs bardaîens, et ceux-ci avaient envoyé une sommation ironique aux nobles, les prévenant qu'ils useraient de violence pour s'emparer de moi. La menace, je crois, n^élait guère sérieuse, et il n'était point présumable que, pour un impur Chrétien tel que moi, il y eût un échange fratricide de javelots entre tous ces hommes. Toujours est-il que les nobles ne relevèrent pas la provocation, et se mirent en devoir d'aviser, de concert avec le chef de tribu, aux moyens d'en sortir plus pacifiquement.
Le Dardai, je le compris bientôt, était, surtout pour le moment, au début de la récolte des dattes, à la merci des gens du Bardai. Sa pauvreté l'obligeait de tout attendre de leur bon vouloir : c'étaient eux qui le nourrissaient lorsqu'il séjournait dans leur vallée, et qui, de plus, lui fournissaient la provision de dattes dont il avait besoin pour l'hiver. Cette indigence, jointe à la haute dignité dont il était revêtu, lui avait suggéré la cynique idée de saisir l'occasion d'un profit extraordinaire, et voilà pourquoi, malgré la protestation bien réelle de la plèbe bardaïenne, qui, pour son compte, n'avait absolument rien à gagner à ma venue, il m'avait, de complicité avec Gordoï son ami, traîtreusement invité à lui rendre visite, sachant bien qu'au cas où je serais tué, il n'avait rien à craindre dans ses montagnes du gouvernement fezzanais. Il importait donc, avant tout, de s'assurer des intentions de ce bonhomme.
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Or j'appris qu'il avait élé singulièrement froissé du rôle qu'Arami s'était arrogé à son délfimeoty et de l'espèce de confiscation dont j'avais été l'objet de la part de ce maina et des autres. 11 espérait toutefois encore tirer de moi beaucoup de choses précieuses, et c'était pour mjs contraindre à lui livrer mes richesses présumées, qu'il ne se pressait point de jeter dans la balance le poids de son autorité de sultan. Deux fois par jour, les Toubous Reschâdes se réunissaient en conseil devant la maison d'Arami^ sans que tous leurs discours et leur casuistiqi^e aboutissent à rien» et qu'on trouvât le joint d'un accommodement. Et c'étaient toujours de menus cadeaux» fort insignifiants, et pour cause, qu'il me fallait faire, par provision, à l'un ou à l'autre. A la fin, ils reconnurent qu'effectivement l'état de mes ressources n'était pas plus brillant que je ne le disais, et, dès ce moment, je déchus singulièrement à leurs yeux.
C'était une chose vraiment incroyable que de voir la sincérité feinte ou réelle avec laquelle ces meurt-de-faim se croyaient tous fondés à émettre vis-à-vis de moi les prétentions les plus impudentes. J'avais fait cadeau au Dardai d'un burnous de drap rouge, d'un vêtement soudanien, de deux tarbouschs tunisiens^ d'un turban et d'une fouta, et c'était pour lui comme s'il n'eût rien reçu. Tous les gros mainas avaient eu des présents analogues^ et ces hommes, qui étaient à peine en état de se procurer une simple chemise de coton, et qui, pour avoir un burnous, étaient obligés de donner un chameau^ se comportaient avec moi comme si je les eusse lésés dans leurs droits. Les plus bienyeillants d'entre eux s'étonnaient que, aussi mal nanti que je rétais, j'eusse eu la naïveté et la sottise de venir chez eux. Et chacun d'arguer à l'envi de son rang, beaucoup même se prétendant de meilleure lignée que le chef de l'État, et tous voulant avoir plus forte part que les autres.
Bientôt l'insuccès de leur spéculation les fit changer d'humeur envers moi, et l'on se mit à murmurer de plus en plus haut jusque dans les rangs de mes partisans. Aux yeux mêmes des mieux intentionnés, je n'avais jamais été qu'un intrus qui avait pénétré sans autorisation dans le pays ; avec le temps, je devins peu à peu une sorte d'ennemi public. Ce sentiment général se fit jour d'abord contre Kolokomi, qui était cause de ma venue, dans le Tibesti ; son complice Bou Zeîd, n'étant pas Toubou de naissance, n'encourait pas la même responsabilité ; mais qu'un maina tel que le premier se fût chargé de m'introduire dans le pays, et
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cela, après avoir eu soin préalablement de me tondre si bien pour son compte, qu'il n'y avait plus rien à glaner pour les autres, c'était chose que ni prince ni peuple ne lui pouvaient pardonner. L'animadversion publique devint telle^ que le Toubou dut s'enfuir du pays, et, de la sorte, je perdis mon guide indispensable en même temps que l'excellente chamelle qu'il avait achetée de mes deniers. Ce me fut un coup très sensible.
Pour surcroît^ le vieux Darda'(, qui déjà était souffrant, devint si gravement malade qu*oa craignit un instant pour sa vie. Vainement je ne cessais de tourmenter Arami et mes autres amis pour obtenir l'autorisation de m'en aller sans qu'on m'inquiétât , ou me répondait qu'il fallait attendre la guérison du chef de l'État sans lequel on ne voulait rien faire.
Cette prolongation de séjour eût été pour moi une occasion de recueillir sur la contrée une foule de notions précieuses, si j'eusse été libre d'aller où je voulais et d'entrer en relations avec les habitants ; mais j'étais confiné dans ma tente, y mourant d'ennui, de chaleur et de faim. La température moyenne était de 40 degrés centigrades, et, pour nourriture, je n'avais que des dattes. Parfois, je faisais une faible tentative auprès de la sœur d'Arami pour obtenir d'elle quelque mets de farine ; mais, soit que l'âge lui eût racorni le cœur, soit que ma qualité de Chrétien lui inspirât un mépris tout spécial, il me fut impossible de rien obtenir. Cette Fatima était une vraie fille de Toubou, et j'eus beau essayer (le faire vibrer en elle la corde de l'intérêt personnel en lui offrant mon dernier collier de corail, je ne reçus de la femelle que des répliques bourrues et chagrines.
En face de • moi cependant se déroulait la pittoresque vallée, avec ses groupes délicieux de dattiers et d'hyphènes, ses cabanes proprettes à demi enfouies dans la frondaison, ses jardins, sa fraîche verdure et ses beaux ombrages. Quel plaisir j'eusse eu à y errer en quête d'observations sur le genre de vie public et privé, les mœurs et le cercle d'idées de ses habitants I Malheureusement, je le répète, j'étais tenu captif sur la roche nue^ sous les feux d'un soleil torride , et je n'avais d'autre ressource qu'une résignation silencieuse* A deux reprises, j'essayai de rompre mon ban ; mais cette double fugue ne fit que me donner 1 énergique conviction que le monde extérieur me réservait encore plus de désagréments que le maussade séjour de ma tente. La première fois, au moment le plus chaud de la journée, profitant de ce que les Toubous étaient chez eux à se livrer au
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repoSy j*allai me fourrer, à quelques pas, sous un délicieux bouquet de palmiers qui m'invitait aux douceurs de la sieste. Là, m'étant couché sur le sable, je commençais à jouir d'une tranquille somnolence, quand je fus réveillé d'une façon fort désagréable. Une fillette de douze à quatorze ans, qui m'avait espionné, s'en alla au plus vite chercher d'autres gamines et garçons de son âge, et tous se mirent à me lancer des pierres avec l'entrain le plus délibéré. Je tâchai d'abord de leur faire comprendre que je ne leur voulais pas le moindre mal ; mais cet essai de pacification, loin de trouver de Técho dans ces jeunes cœurs, appela sur moi de nouveaux projectiles, dont je restai contusionné plusieurs jours. La troupe me lapidait avec une vigueur et une adresse telles, que je dus m'estimer fort heureux de n'avoirpas grand chemin à faire pour regagnermon lieu de refuge.
Une autre fois, à une heure également propice, je voulus me rendre à une fontaine située non loin de mon campement, afin de juger de sa profondeur. Â peine l'avais-je atteinte, que derechef un groupe de marmots de belle espérance m'assaillit de la même manière en poussant à tue-tête le cri de guerre : « A l'infidèle ! à Tinfidèle ! » Pour comble de malchance, survint un quidam ivre de lakhi, qui, échauffé par l'ardeur batailleuse des enfants non moins que par les vapeurs de l'alcool, se prévalut de mon mouvement de retraite, que j'essayais de rendre aussi digne que possible, pour me décocher son javelot de fer. Heureusement que l'ébriété lui avait ôté la sûreté du coup d'œil et de la main, de sorte que je pus me replier sans dommage.
Le Dardai resta malade pendant plus de huit jours. Toutes les fois qu'il allait un peu mieux, il s'occupait de moi, comme tout le monde, mais uniquement pour chercher les moyens de me pressurer; à la fin, il perdit l'espoir d*y réussir, et alors s'évanouit sa dernière velléité de me faciliter la sortie du pays. Arami, d'autre part, se lassait peu à peu de nourrir cinq personnes. Bien qu'il ne nous fournit que des dattes et qu'il fût dans une position d'aisance relative, c'était là, pour un Tibestien, même n'agissant qu'à bon escient, une charge d'une lourdeur énorme. Ajoutez que sa femme et ses enfants, restés au Gabon, y manquaient presque du nécessaire, et qu'une pluie torrentielle, qui était venue ravager la vallée, lui avait emporté huit ânes. 11 n'en continuait pas moins fidèlement de tenir la promesse qu'il m'avait faite, de me sustenter et de veiller sur moi ;
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mais il redoublait d'autant plus d'elTorts auprès de son cousin pour obtenir que je fusse libéré ; malheureusement, ceux des Bardaîens et des Toubous à qui je n'avais pu rien donner démolissaient chaque matin ce qu'il avait si péniblement édifié la veille.
Un jour enfin, — deux semaines presque s'étaient écoulées depuis notre arrivée dans le pays, — Arami revint, tout enchanté, d'une discussion avec Taferlemi, et m'annonça que les choses semblaient sur le point de s*arranger : le bonhomme lui avait promis de prendre Tinitiative d'un rapprochement et de
Lapidation.
venir me voir le matin suivant. Je doutais encore de ce revirement tant souhaité, quand, vers le soir, je reçus, comme premier gage de paix, un énorme rameau de dattes que le Dardai m'envoyait.
Le lendemain, je me levai plus tôt que de coutume, afin de me trouver prêt en temps opportun, étant données les habitudes matinales du pays. L'assemblée des Toubous Reschâdes et des Bardaîens membres du conseil était plus nombreuse que d'ordinaire. Au jour, en effet, parut le chef de TÉtat, accom-
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pagné de son interprète. Sa personne, il faut bien le dire, n'avait rien de royal : c'était un petit vieillard décrépit, maigre, aux mouvements saccadés, le visage pincé, la peau ridée, et regardant à droite et à gauche d'un air tout effarouché. Pour costume, il portait un vêtement du Bornou, dont la saleté et le mauvais état trahissaient le long service, avec un tarbousch passé et râpé, un turban crasseux qui avait dû jadis être blanc, et des sandales. A la main, il avait un gros bâton, plus haut que lui de moitié, et dont il se faisait un appui en le tenant par le milieu. Son interprète, tout déguenillé, en inspirait encore moins.
Je m'avançai pour saluer ce sultan, en compagnie de Bouï Mohammed qui était mon truchement en titre, et je lui témoignai ma satisfaction de pouvoir enfin le contempler face à face, après une si longue attente, et mon espoir de voir s'aplanir pour moi les difficultés. J'ajoutai que sa maladie, dont je souhaitais qu'il fût complètement guéri et que Dieu fit suivre encore de longs jours, avait été cause que j'avais souffert dans son pajs plus que ne le comportait l'hospitalité ; que je lui avais été adressé, par un gouvernement ami du sien, comme à un roi sage, puissant et juste, qui, pendant tout un âge d'homme, avait présidé aux destinées de son peuple, et qui était, à ce titre, connu à la ronde ; que, nonobstant, depuis mon arrivée, je n'avais eu à essuyer que périls et vexations de toute sorte, y compris même les souffrances de la faim ; que j'espérais qu'il allait user de son pouvoir pour me faire regagner en paix le Fezzan, et que, quant à mon dessein primitif, de visiter les montagnes et les vallées de son pays, j'y avais renoncé, depuis que j'avais reconnu que ma visite n'était pas vue d'un bon œil par les habitants.
Cette allocution soignée, que Bouï-Mohammed translata au vieux chef, dont, personnellement, il était connu, ne parut pas faire la moindre impression sur l'âîne endurcie du Dardai, lequel était tout à son idée. Sans s'y arrêter en aucune façon, il me répliqua tout bonnement ceci par la bouche de son interprète : « Avant de causer davantage, réponds d'abord à ma question : qui est-ce qui t'a si bien saigné à ton arrivée au Tibesti, que tu te trouves en quelque sorte n'avoir plus rien en entrant chez nous? 11 faut que je le sache, car c'est moi qui veille à la sûreté et à la justice dans le pays. »
Sur ma réponse, que j^ m'étais borné à acquitter le « droit de transit » entre les mains des principaux Mainas du Zouâr, ceux qu'Hâdch Dchâber lui-même m'avait désignés comme
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ayant qualité, il me fit obsenrer que cela était absolument ioTraisemblable, attendu que j'étais arrivé avec quatre chameaux chargés. Je lui expliquai alors qu'un de ces chameaux portait mes provisions de bouche, que m'avaient effectivement réduites à rien ses compatriotes affamés, qu'un autre portait mes présents et mes denrées de prix, un troisième mes propres effets avec ma personne, et le quatrième mes outres^ ma tente et autres objets semblables ; mais cette explication ne le satisfit pas. Il continua de me soutenir que mes quatre bêtes représentaient une somme de transport énorme, quelles devaient être nanties de nombreux paquets, et que tous mes cadeaux officiels n'avaient pu le moins du monde épuiser ce stock; que je n'avais qu'à lui nommer sincèrement et sans crainte celui ou ceux qui m'avaient dépouillé, vu que, encore une fois, il était la puissance et la justice.
Je n'eus garde de faire mention des objets dont j'avais gratifié Arami et lessiens, et m'en tinsà ma précédenteréponse. Comme le Dardai, de son côté^ refusait de démordredeson idée, eten revenait sans cesse à me soutenir que la charge de quatre chameaux comportaitdes richesses supérieures à celles dontje lui faisais le compte, je me fâchai et lui dis tout bref : « Je ne comprends pas ce que tu veux.Net'ai-jepasdonnéun burnous, un vêtement bleu d'Haoussa, uatarbousch avec un turban pour toi etton fils, plus une magnifique /(wtopour ta femme î Ne sont-ce pas là des présents dignes d'un roi, et n'as-tu pas reçu à toi seul beaucoup plus que tous les autres Mainas de ton pays ? Pourquoi ne pas en croire mes paroles ? Si je n'ai P^ amené ici mes chameaux, c'est qu'ils étaient trop affaiblis pour passer les montagnes, et que le Barda! ne m'aurait pas fourni de quoi les nourrir. T'imagines-tu que mon chargement est resté a^ec eux là-bas? Eh, bien ! fais-moi accompagner sur la route du Pwzan par quelqu'un qui pourra voir de ses yeux si je remporte 'a moindre chose avec moi. Me soupçonnes-tu de conserver ici des trésors cachés? Voici ma tente, que je n'ai pu quitter un iostant sans être indignement insulté par des enfants, et où se trouve tout ce que je possède: va en vérifier toi-même le contenu. »
Ces dernières paroles furent, de mon discours, les seules qui loi agréèrent. Cet homme pratique, et qui ne se payait que de réalités, se leva sans mot dire, et, suivi de son interprète ainsi que de mon vieux Mohammed, il se rendit à ma tente, et se mit à yiospecter toutes choses. Les deux insidieuses caisses étaient là qui bâillaient presque à vide. Il n'y avait dedans que quelques
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livres et des instruments de météorologie^ objets dénués de toute valeur aux yeux d'un homme qui n'en pouvait tirer de profil iaimédiat. Hors cela, mon matelas, un unique couvre-lit, et des armes à feu qui ne pouvaient non plus lui servir, il n'y avait rieo, absolument rien à mon gtte qui fût de nature à réveiller en ma faveur la bonne volonté de Tafertemi.
Tous les regards étaient fixés avec impatience sur l'ouverture de la tente. Bientôt le vieillard en sortit tout désenchanté ; et, chose singulière^ sans faire la moindre attention à personne, il IrAversa silencieusement rassemblée, et se mit en devoir de s'éloigner.
Ârami se leva alors, et se redressant, la lance appuyée à terre, il entama cette belle harangue : « Où vas-tu, roi? dit il à peu près. N'es-tu pas venu aujourd'hui céans, pour régler enfiu le sort de cet homme que tes atermoiements retiennent ici ? Pourquoi ne pas le laisser retourner au Fezzan? Que faire de lui? Le tuer? Je ne sache pas que nous ayons l'habitude de boire du sang humain, de fabriquer des outres avec la peau humaine, ou de manger de la chair humaine. Puisque cet étranger ne possède rien qui nous puisse tenter, à quoi bon Tempècher de partir ? Nous avons des frères et des cousins établis au Fezzan ; nos afibires nous obligent d'y aller : si nous égorgeons ce Chrétien, qui dispose de plus de puissance que tout le gouvernement de Mourzouk, nous nous fermons le marché de là-bas, et, pour cette seule victime, vingt des nôtres tomberont. N'est-il pas plus raisonnable de le laisser aller sans lui faire de mal ? Il a distribué tout ce qu'il possédait sans avoir vu les Sources ; ses chameaux sont hors de service ; nous lui avons mangé toutes ses provisions, et il ne connaît pas les chemins. Sans vivres, sans eau, sans guides, il périra, pour sûr, dans le désert; mais ce sera Dieu qui l'aura tué, et non pas nous. Depuis son arrivée au Bardai, je l'ai nourri, lui et ses gens ; mais je ne puis ni ne veux continuer : je demande donc que le roi et l'assemblée des Mainas fassent partir cet homme. »
Ce fut, je le répète, un beau discours, encore que les perspectives qu'il m'ouvrait ne fussent point trop pour me sourire. Je m'attendais à ce qu'il produisit une forte impression sur Tafertemi ; malheureusement^ le bonhomme avait l'âme cuirassée contre ce genre d'attaques ; il se contenta de se retourner, en disant avec une ingénuité qui coupait court à tout : « Le bois est vide, je m'en vais ! »
Le bois ! c'était par ce vocable de mépris, où éclatait toute l'amertume de sa déception, qu'il désignait mes deux pauvres caisses.
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Akremi Temidomi éleya, lui aussi, en ma fayeur sa Toix de tonnerre qui contrastait avec Texiguité de sa personne, tandis que ceux du parti adverse, les plus nombreux, je dois le reconnaître^ sans oser plaider ouvertement l'opportunité d'un acte de violence contre ma personne, interrompaient à chaque instant mes défenseurs pour dire d'un ton courroucé : « Qu'est-ce que rinfidèle a à faire ici? A quoi bon tant d'histoires pour un Chrétien ? i^ourquoi est-il venu avec si peu de chose, que presque personne n'y a eu son compte ? Moi qui vous parle, ne suisje pas de naissance aussi noble que n'importe qui au Tibesti? Je TOUS dis qu'il est venu comme espion, dans un pays où nul Turc ou Chrétien n'avait jamais mis le pied, pour tâcher d'en dénicher les trésors, et, si nous ne le tuons pas, il nous trahira, nous ven* dra, et nous deviendrons la proie de l'étranger I »
Tels étaient les cris et les remarqiies qui sortaient de la bouche des uns ou des autres. Quant à Tafertemi, toujours sans se prononcer, il s'était retourné encore une fois tout en s'en allant, pour répéter sa méprisante et concise formule : a L'homme n'a apporté que du bois vide, je n'ai plus que faire ici. » Et, là-dessus, il s'éclipsa.
Ainsi finit, sans autre résultat, l'entrevue sur laquelle Arami et moi nous avions fondé de si belles espérances. J'en eus l'âme accablée de découragement. Ce n'était point que je crusse encore à un acte de violence qui pouvait entraîner de $1 grands périls pour les Toubous émigrés au Fezzan ; aussi, quand Giuseppe, ayant appris le résultat de Tentrevue, me demanda, avec un geste significatif, en se passant un doigt sur la gorge, si notre affaire à présent a était bien dans le sac, » pus-je lui répondre, toujours en souriant, que nous avions là-bas des otages qui étaient notre garantie ; mais je craignais qu'une fois abandonnés des notables, nous ne fussions complètement acculés au dénûment et à la famine, et que nous ne finissions par tomber aux mains de la populace qui, dans un moment de surexcitation, pouvait parfaitement se porter sur nous aux derniers sévices.
Mes partisans, non contents de s'être refroidis, devenaient de plus en plus hostiles. J'essayai de m'acquérir quelques sympathies en usant de mes médicaments en faveur de ceux de mes visiteurs qui d'aventure se trouvaient malades ; malheureusement, le cas était rare, le climat local étant excessivement sain, et le genre de vie, toute débauche de lakbi à part, on ne peut mieux réglé.
La curiosité qu'éveillait un événement aussi grave que la
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présence d'un intrus chrétien au cœur du pays Bnil par m'amener peu à peu jusqu'à des habitants des vallées voisines. Derdêkorè lui-même, dont j*ai narré les prodiges d'éloquence, se décida i faire le voyage du Bardai, et, comme, à l'exemple d'Arami, il se plaçait surtout, pour juger l'affaire, au point de vue politique des relations avec le Fezzan, il plaida en faveur de ma délivrance; mais la plupart de mes visiteurs s'en tenaient aux considérations de l'ordre le plus étroit.
Un jour parut un noble du val Marmar, qui, dans son district éloigné, n'avait naturellement eu aucune partà madistribution de cadeaux. Après une vaine tentative pour obtenir de moi quelque objet de prix, ce gentilhomme ne me déclara-t-il pas tranquillement qu'il voyait là une offense personnelle, et qu'il saurait bien s'en venger, sitôt que je ne serais plus aux mains d'Arami? Une autre fois vînt du Yoo un homme qui se disait de sang royal, et qui, après avoir constaté ma pauvreté, m'annonça, en riant d'un air moqueur, qu'il se rendait au Tâo pour s'assurer sa part de mon avoir en chameaux. Les gens de l'Abo, que nous avions soigneusement évités en venant, m'envoyèrent une députation menaçante, pour me dire que je les avais frustrés de leur « droit de transit » en ne prenant pas la route ordinaire du Fezzan, laquelle passe par leur district, et que c'était chose qu'ils me feraient payer d'une manière sanglante lors de mon retour, à supposer que jamais ce retour eût lieu. Bien plus, il parut un jour un habitant du fiorkou, qui, après nous avoir examinés, moi et mon domestique piémontais, entreprit de traiter de notre achat avec Arami : il voulait bien, disait-il, nous acquérir à titre de curiosité ; seulement, comme nous n'avions pas beaucoup de valeur en tant qu'esclaves de travail, il n'entendait pas nous payer bien cher, et tout ce qu'il pouvait offrir, en échange de nos personnes, c'était un chameau de bonne qualité.
A chaque nouvelle visite, je tombais dans une sorte de rage muette: je savais d'avance quelles aménités de langage m'attendaient. Tout le temps que dura mon séjour forcé au Bardai, il n'y eut qu'un seul in^lividu qui tenta d'intervenir pour moi par sympathie pure et sans aucune arrière-pensée d'intérêt. C'était un habitant de la vallée même. Un jour il m'apporta quelquets pastèques, en me disant avec une simplicité touchante qu'il avait entendu parler, dans son village, d'un Chrétien qui, après s'être laissé extorquer tout ce qu'il possédait, en était réduit à souffrir de la faim, et qui, retenu en captivité, s'employait nonobstant i
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guérir les maux de ses enaeinis. Sur quoi il avait pensé qu'il me ferait peut-être plaisir en me donnant quelques fruits de son jardin. Comme c'était un homme assez notable, il alla aussitôt trouver Tafertemi, et plaida, je le sus ensuite, très énergiquement pour ma délivrance. Cette marque de bienveillance insolite m'avait ému sur le moment; toutefois il m'était difficile de n'en point suspecter la sincérité, et je m'attendais de jour en jour à voir s'en démasquer le mobile égoïste ; mais, quoique l'homme m'eût fait une seconde visite, accompagnée encore du même don, il ne me demanda jamais la plus petite chose et ne m'exprima pas le moindre désir. Aussi cette douce apparition est-elle restée, solitaire et pure, dans mon souvenir reconnaissant, sans que rien l'en ait pu effacer.
De temps à autre aussi la curiosité m'amenait des femmes et des enfants. Je reçus d'abord volontiers leurs visites, car, malgré l'incident de la fillette qui avait voulu me lapider et qui, depuis lors, était restée mon ennemie enragée, je pensais trouver chez cet âge et ce sexe des sentiments un peu plus doux et une humeur plus traitable. Les femmes avaient pour la plupart des traits réguliers, quoique souvent un peu trop accentués^ et parfois le nezaquilin, particularité que n'offre pas d'habitude le type nègre ; mais leur maigreur aussi bien que leurs allures viriles m'empècbaienl de leur trouver aucun charme. Ni elles d'ailleurs, ni les enfants ne me témoignèrent l'ombre de bienveillance. Les marmots qu'on pouvait croire les plus innocents, déjà traîtres dès le ^in de leurs mères, profitaient régulièrement de l'instant où j'avais le dos tourné pour jeter le masque et me lancer des cailloux.
Un jour^ une sœur ou une proche parente de Tafertemi vint me consulter au sujet d'une bronchite. Je me mis en quatre pour ^He, en raison de sa haute parenté. Croira-t-on que la dame, dans ^gratitude, n'eut rien de plus pressé, en me quittant, que d'exciter une bande de quinze à vingt gamins à une agression contre ma ^i^te, et qu'elle-même se posta dans le voisinage, pour jouir du spectacle? Je laisse à penser si ces jeunes Toubous, dont la plupart n'avaient pas encore jeté leur gourme, saisirent cette occasion d*&musement. Nous n'osions pas nous défendre, de peur d'endom- ^er notre dignité par un combat avec des enfants ; Arami était ^^ course, et sa sœur Fatima elle-même absente pour l'instant, y'olre tente n'était pas en état de résister à un tel assaut de proi^liles, et je ne sais vraiment ce qui serait arrivé, si Bou Zeîd et
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le frère ataé de Kolokomi, survenant par hasard, n'eussent mis en déroule ces petits vauriens.
Ainsi s'écoulaient nos journées, avec une lenteur mortelle, au milieu de toutes sortes d'angoisses et de tribulations. Dès que le soleil montait dans le ciel d'azur au-dessus de l'aimable vallée, nos tourments commençaient. Nous approchions de la fin d'août; la chaleur était intolérable, et nos entrailles criaient famine. Depuis la visite du Dardaï, notre repas quotidien ne nous était plus fourni avec la même régularité, mon protecteur se lassant de ses longs sacrifices. Arami partait pour ses affaires, et ne revenait souvent que très tard le soir avec le petit panier de dattes après lequel nous soupirions. Le manque d'eau fraîche, — car nous ne pouvions en aller puiser sans nous exposer à mille avanies, — ajoutait pour nous le supplice de la soif à celui de la faim. Seule, la tombée de la nuit nous rendait quelque espoir de soulagement. C'était l'heure où Arami allait rentrer, apportant la pitance de dattes^ des nouvelles aussi peut-être, et nous demandions au ciel que celles-ci nous fussent favorables. Alors, semblable à un fauve qui rôde dans sa cage, je m'écartais un peu de ma tente pour respirer la fraîcheur nocturne et me dégourdir un tantinet le corps. Puis venait le sommeil, courte accalmie de quelques heures. Et ainsi de suite, durant presque un mois. Ah! que ce mois-là me parut long !
J'avais espéré qu'avec le temps les Bardaïens s'humaniseraient à mon égard ; mais il n'en fut rien ; leur hostilité ne diminuait pas, et il n'y avait que la crainte que je leur avais d'abord inspirée qui allait de jour en jour décroissant. J'ai dit que ces gens, à très peu d'exceptions près, étaient sédentaires; la plupart d'entre eux n'avaient jamais vu le visage d'un blanc, les razzias des Arabes ne s'attaquant jamais qu'aux vallées tibestiennes de l'ouest. Si Ton ajoute à cette circonstance les idées monstrueuses qu'ils se font de l'espèce d'infidèles qu'on appelle des chrétiens, on comprend que tout d'abord ma présence eût revêtu à leurs yeux le caractère effroyable d'une calamité publique, que c'eût été pour eux comme le prodrome de quelque peste dévastatrice ou d'une épizootie générâle. Toutefois, aucune de ces appréhensions n'étant venue parle fait à se réaliser, le soleil comme la lune, la montagne ainsi que la vallée, la faune de même que la flore n'ayant point subi de per-
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turbation, et nulle mortalité extraordinaire ne s'étant déclarée, les Bardaîens finirent par se rassurer, mais sans cesser de m'étre irréconciliables. La jeunesse mâle principalement me témoignait de la haine. Les hommes faits daignaient au moins attendre patiem* ment que je ne fusse plus aux mains tutélaires d'Arami^ tandis que les jeunes gens aussi bien que les petits garçons, surtout quand ils ayaient bu du lakbi^ menaçaient souvent de tout gâter. Non contents de cracher sur ma tente, de me lancer leurs jets de jus de tabac dégoûtants, et de me prévenir que prochainement on me fouillerait le corps à coups de lance pour m'en arracher les boyaux et les donner aux vautours et aux hyènes, ils passaient parfois de la parole à l'action, décochant leurs javelots contre ma tente, dans ma tente même, et n'attendant sans doute de ma part qu'un simulacre sérieux de représailles pour en tirer légitime prétexte à me massacrer.
Bou Zeid, le marabout surTappui duquel j'avais compté d'une manière toute spéciale, m'abandonnait de plus en plus. Dès le début, il était allé habiter chez son oncle Témidomi, afin de ne point partager ma famine ; toutefois il s'était d'abord employé loyalement à un dénoûment pacifique des choses. Avec les intérêts de famille et d'affaires qu'il avait au Fezzan, il était tenu ou de me ramener vivant à Mourzouk, ou du moins de prouver clairement qu'il lui avait été absolument impossible de me sauver de la mort. Malheureusement il s'était abusé, aussi bien qu'Hâdch-Dchâber, surlmfluence que lui donnait son titre de marabout, et, en face ^JeTanimadversion déchaînée contre moi, sa qualité de demi-Toubou, jointe à son rôle de salarié dans cette aventure, faisait de lui une sorte de traître au pays. Voyant que tous ses efforts en ma faveur restaient inutiles, il s'était mis à chercher une consolation dansTabus du lakbi. Ses visites devinrent de plus en plus rares, ^t, quand il venait, l'extrême susceptibilité d'humeur qu'il pui- ^ditdans l'alcool me rendait sa compagnie fort désagréable. 11 "^'accusait de l'avoir engagé dans le mauvais cas où il se trouvait, «t s'efforçait, par les façons les plus injurieuses, d'amener entre lui et moi une rupture dont j'aurais paru être responsable et qui lui jurait fourni un prétexte de retourner sans moi au Fezzan ; mais j opposais à son indigne conduite une placidité. et une patience qui tournaient ses desseins à sa confusion ; ce qui n'empêchait pas flu'au fond je lui en voulusse plus encore qu'aux Toubous, qui, eux, ^'u moins, ne savaient pas ce qu'ils faisaient, et je dois même avouer ^^6 je ruminais alors contre lui mille projets de noire vengeance,
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Aramifde son côté, était fort occupé. Plus puissant et plus considéré que Tafertemi même, il se voyait de toutes parts iDandé comme arbitre, comme médiateur et comme conseiller. Son actiifité était incroyable. Le matin de bonne heure il allait faire la cueillette des dattes, rapportait au logis sur son épaule le produit de sa récolte, distribuait la besogne du jour entre sa sœur et un esclave, travaillait lui-même à sa hutte. 11 se rendait ensuite aux assemblées générales, où il y avait toujours matière abondante à démêlés et à discussions, plaidait ma cause près du chef de TÉlat
Arami homme de ménage.
et des hauts Maînas, puis, vers une heure ou deux de l'après-midi, il rentrait chez lui, où diverses personnes Tattendaient pour régler des affaires. Après quoi, il retournait à sa plantation préparer la provende de son chameau, et, cela fait, derechef il visitait le Dardai qt les nobles, ou bien venait s'asseoir à côté de nous pour raccommoder sa chemise ou son pantalon, les travaux de couture au Tibesti étant exclusivement du ressort des hommes, à moins encore que des affaires ne Tobligeassent à courir sans relâche de côté et d'autre, auquel cas souvent il ne rentrait point avant dix ou onze heures du soir. Et à peine le croyait-on endormi^ que par-
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fois il reparaissait soudain, filant comme un trait dans la direction d'un village voisin, où il y avait quelque question épineuse à trancher ou un différend à aplanir : ce qui n*em péchait pas de le revoir le lendemain matin à Bardai en train de vaquer à son labeur de chaque jour.
Joignez à cela qu'il remplissait ponctuellement tous ses devoirs religieux, et ne buvait pas une goutte de labki; je n'ai pas même souvenir de l'avoir jamais vu chiquer. Il est vrai que, tel que je le dépeins, il faisait exception. Les autres nobles se remuaient fort, eux aussi, mais sans travailler. Toujours sur leurs jambes, ils allaient de l'un à l'autre satisfaire leur passion de bavardage et de discussion. En dehors des heures de la méridienne, où on ne les apercevait pas et où ils se livraient sans doute au repos, je n'ai jamais pu savoir à quel moment tous ces gens dormaient, quoique le temps, à vrai dire, ne leur manquât pas pour cela. Jusque bien après minuit, c'étaient, dans notre voisinage, des allées et venues incessantes, qui, en me frustrant de ma dernière consolation, un sommeil paisible, me causaient souvent une fureur impuissante.
Un jour qu'Arami, souffrant d'un catarrhe, était contraint de garder la chambre, j'allai le trouver, en compagnie de Bouï-Mohammed, pour lui parler sérieusement au sujet de mon sort définitif. Son habitation en clayonnage de palmier, dans le genre de celles de ses compatriotes du Fezzan, était munie, à l'entrée, d'un vaste toit en auvent qui formait une salle de réception telle qu'il en fallait à un homme qui voyait autant de monde ; à l'intérieur de la cour, — je n'ai point vu les autres compartiments — se trouvait une espèce de serre en forme de four faite de pierres cimentées d'argile. C'étaitlà qu'Arami se tenait pour l'instant, afin d'être autant que possible à l'abri de Tair. Nous causâmes par l'étroite ouverture qui servait d'entrée à celte sorte de niche. Je rappelai au maïna sa promesse « de me remettre, avec l'aide de Dieu, sur le chemin du Fezzan » ; je lui remontrai l'impossibilité pour moi de me soutenir longtemps au régime où j'étais, encore que je reconnusse volontiers les gros sacrifices qu'il s'imposait afin de me nourrir, et je lui exposai comme quoi, le peu d'amis que j'avais, en dehors de lui, allant de plus en plus se refroidissaût, je courais fortune de périr misérablement. Je finis par lui faire la proposition de me céder une certaine provision de vivres en échange des thalers qui me restaient, et de nous aider à fuir du Bardai, en nous accompagnant avec son chameau et celui de Gordoï jusque
iilO AU YAL BAttDAl.
sur l'autre versant des montagnes, où il n'aurait plus qu'à nous abandonner à notre destin.
En retour de ce service, je me déclarai prêt à lui céder tous les objets de ma cargaison qui lui feraient envie ; j'ajoutai que je ne manquerais certes pas de faire très vivement ressortir par devant le gouvernement Fezzanais le pouvoir et la considération dont il jouissait parmi les Toubous, à Tenconlre de l'impuissance et de la faiblesse de Tafertemi; je lui dis en autre ceci : qu'à mes yeux il n'y avait de salut pour le Tibesti que dans sa personne, que c'était
En visite chez Arami.
lui, visiblement, qui était le vrai chef désigné des Toubous Res* châdes, bien qu'après la mort de Tafertemi la dignité de chef de tribu dût revenir de droit au maïna Tokomî, de l'enneri Yoô ; que, son intelligence politique se prêtant à rétablissement de bonnes relations avec le Fezzaa et à la restauration du trafic des caravanes entre ce pays et FOuadaï, trafic qui promettait des droits de transit considérables aux vallées tibestiennes, les autorités de Mourzouk ne demanderaient pas mieux que de l'aider à obtenir chez lui le ran^ qu'il méritait, et que j'étais^ pour ma part, en mesure de coopérer largement à cette œuvre ; mais que, pour évi-
AU VAL BARDAI. 2H
1er uoe aggravation des difficultés déjà existantes du côté du Fezzan, il importait que mon retour ne fût plus retardé ; que si les autres nobles étaient des hommes à trop courte vue pour comprendre rimportance de la chose, il savait bien, lui Arami, quels dangers mon absence, en se prolongeant, ferait courirà ceux de ses compatriotes qui habitaient le district de Gatroun, et quels périls plus grands encore ma mort violente entraînerait, le plus gratuitement du monde, pour tout le Tibesti ; que par le fait, à me retenir ainsi au Bardai, personne jusqu'ici n^avait rien gagné, tandis que lui, personnellement, en avait recueilli ce préjudice de voir diminuer chaque jour sa provision de dattes.
Bien qu'Arami reconnût parfaitement la justesse de mes dernières observations, et qu'il fût flatté tant de la perspective politique que je lui ouvrais que de l'importance attachée par moi à sa personne, il me répondit qu'il ne renonçait pas à toute chance d'aclion finale sur le Dardai, et qu'il craignait trop de le blesser, pour pouvoir entrer immédiatement dans mes vues ; que c'était là une ressource tout à fait extrême et qu'il espérait encore me fournir les moyens de sortir du pays en plein jour et au nez de tout le monde.
Par malheur, ma principale ancre de salut vint à manquer quelques jours après. Un matin, dès Taube^ Bouï Mohammed me réveilla pour m'annoncer avec son calme habituel la présence de visiteurs étrangers. Comme je lui demandais quels étaient ces gens, il me dit que c'étaient des Toubous Reschâdes du Fezzan, et, en le questionnant d'une façon plus précise, j'appris que toute la colonie toubou établie là-bas venait de rentrer au pays. L'acte <Je brigandage que les hordes arabes, dont j'ai parlé ci-dessus, ^^aient exercé sur les Toubous de Bidân^ avait été suivi de représailles. Les gens de Toasis toubou de Djebâdo, au nord-ouest de ï^awàr, ne s'étaient pas contentés d'enlever un gros troupeau de <^hameaux fezzanais, ils avaient de plus fait main basse sur tous les habitants de Bidân qu'ils avaient trouvés, et les avaient em- "ïenés en captivité. C'est pourquoi les Toubous Reschâdes établis ^u Fezzan, craignant d'être rendus responsables du rapt, avaient enfourché leurs bêtes et s'étaient dépêchés de regagner leurs ii^ontagoes natales. Ils étaient tous là ; pas un ne semblait être ï^slé en arrière : je perdais donc du coup les otages qui constiluaient une sorte de caution en ma faveur, et répondaient de ma ^^^ comnae de ma sûreté.
Cette nouvelle m'anéantit ; tout mon reste de confiance s'en
alla à vau-l'eau, et Tavenip, un avenir tout proche, m'apparut sous les plus sombres couleurs. Les informalionsque je recueillis de la bouche de ces émigrés sur les projets de vengeance des Fezzanais, disposés, disait-on, à traiter avec la dernière sévérité tous les Toubous qui leur tomberaient sous la main, n'étaient point faites pour adoucir les sentiments de mes juges. Au lieu d'avoir des otages au Fezzan, c'était moi-même qui étais menacé de devenir une sorte d'otage. Pour surcroît, les fugitifs me donnèrent connaissance de l'horrible assassinat commis sur mademoiselle Tinne, ma compagne, chez les Touaregs. Gomme elle et moi nous étions arrivés en même temps à Mourzouk et qu'on nous avait vus toujours en rapports, on prenait cette dame, dont on ne s'expliquait pas autrement le voyage personnel, pour ma propre femme, si bien que mes ennemis cherchèrent à profiter, pour me perdre moi -même, du meurtre effroyable perpétré sur elle. Ils reprochaient avec moquerie à ceux de leurs compatriotes qui s'étaient faits mes protecteurs, de ne pas oser consommer chez eux, à l'abri sûr de leurs montagnes, un acte pareil à celui que les Touaregs, leurs ennemis héréditaires, avaient exécuté, virilement et sans peur, à quelques journées de Mourzouk, sur la frontière même du Fezzan. N'en pouvait-on pas conclure que les Toubous Reschàdes étaient inférieurs en résolution et en courage auxdits Touaregs, et n'y avait-il pas là de quoi faire rougir leurs propres enfants ?
Ne voyant que trop l'effet produit sur les indécis par ces suggestions d'un patriotisme mal interprété, je ne cessais de revenir à la charge auprès d'Arami pour qu'il acquiesçât, à tout prix, a mon projet de fuite ; mais la promesse même de lui céder mes chameaux, c'est-à-dire la ressource la plus précieuse qu'ait un fugitif au sein du désert, ne pouvait vaincre sa vanité, intéressée à remporter une pleine victoire dans le conseil des siens et à me procurer, en dépit de la majorité des nobles et de Tafertemi lui-même, une sortie publique hors du Bardai.
Heureusement, un incident dont il fut témoin le convainquit de la nécessité où j'étais de m'éloigner de nuit et clandestinement. Un habitant fort inoffensif du Tibesti méridional vint à passer par la vallée avec un chameau bien charçé. Comme il était soigneusement voilé, suivant la coutume de tous les Toubous en voyage, personne ne sut qui il était, et en un clin d'œii le bruit se répandit que c'était un de mes gens qui cherchait à quitter le Bardai pour mettre nos bagages en sûreté. Il se fit aussitôt un attroupement d'enfants, de femmes et d'esclaves, qui
se prirent à insulter rhomme, à le menacer, et qui se disposaient à le lapider, ce qui est, paraît-il, le mode de yiolence en usage, lorsqu'Arami et d'autres notables survinrent à propos pour éclaircir Taffaire et donner à ToOensé les satisfactions qui lui étaient dues.
Dès ce moment, mon hôte renonça à Tespoir de me voir opérer paci6quement une retraite ouverte, et me promit de s'employer à mon évasion nocturne. Gordoï et Birsa furent mis du complot, et le frère de Kolokomi, qui connaissait Tendroit où ce dernier s'était réfugié dans le val Ifôtoui, se rendit auprès de lui, pour qu'il se tînt sur un point désigné de la route. Puis, sous prétexte de soigner les chameaux d'Arami et de Gordoï, on les retira dans la maison du premier, afin que les voisins ne fussent point surpris en les entendant beugler nuitamment quand on les chargerait. Bou Zeïd acheta en outre de son oncle Temidomi des céréales, des dalles .et un âne, animal qui pouvait nous être fort utile parmi les rochers de la région, et, plus tard peut-être, remplacer momentanément un chameau. Moi, de mon côté, je déterrai les quelques thalers que j'avais enfouis sous le sol de ma tente, et je me tins énergiquement prêt à l'action.
C'était dans la nuit du 2 au 3 septembre que devait sonner l'heure de ma délivrance. J'étais dans un état d'émotion difficile à dépeindre. Après minuit, Gordoï, Birsa et Bou Zeïd arrivèrent, et l'on commença de charger les bêtes. Chaque beuglement qu'elles poussaient jn 'allait jusqu'aux moelles. Le pis, c'est que l'arrimage des paquets était, comme toujours au début d'un voyage, une affaire qui demandait beaucoup de temps, de sorte qu'il était près de deux heures du matin quand nous fûmes en état de nous mettre en marche. Mais alors Arami déclara tout à coup qu'il était trop tard pour cette nuit, et qu'il fallait attendre jusqu'à la suivante. Qu'on juge de ma consternation ! je soupçonnai tout de suite quelque trahison, et éclatai en invectives courroucées, dont j'eus franchement honte, après réflexion. Combien savent mieux 8e maîtriser ces barbares auxquels nous nous croyons si supérieurs, et quelle leçon de sang-froid me donnèrent, en cette circonstance, et mon vieux Mohammed, et ses congénères, et le marabout Bou Zeïd lui-même !
La journée du lendemain s'écoula comme les autres, et ne fut marquée que par un incident. Fatima, qui avait sans doute eu vent de la fugue que nous méditions, ne se gêna pas le moins du monde pour passer une inspection à fond de mes bardes, non sans se permettre, à cette occasion, les appropriations les plus éboulées. A minuit, mes compagnons revinrent, et, une heure après, nous nous ébranlions. Mon avoir avait si bien fondu, qu'à part le dressoir de la tente, les nattes et d'autres menus objets du même genre, nous fûmes à même de tout emporter.
Nous contournâmes le village, comme nous avions fait la nuit néfaste de notre arrivée, et, au bout de quelques heures, nous atteignîmes Tenneri Oroa, val étroit et pierreux, que nous avions eu, en venant^ une peine infinie à franchir de jour, et où il nous était à peu près impossible de passer dans Tobscurité. Nous fîmes donc halte à l'entrée du ravin jusqu'à ce que le soleil fût levé, puis, traversant l'enneri Gonoa en un autre endroit que celui où se trouvait la source^ nous arrivâmes encore de bonne heure dans l'après-midi au val Oudêno. Arami eut soin, chemin faisant, dans son intérêt et dans celui de ses compagnons, d'alléger peu à peu les chameaux de divers objets qu'il jugeait pour moi superflus: c'est ainsi qu'il déposa dans un creux de rocher mon excellent matelas, et que, lorsque son neveu Birsa prit congé de nous pour s'en retourner au Bardai, il ne manqua pas de lui remettre, pour qu'il les transportât chez lui, non seulement ma fine aiguière de laiton, mais encore une marmite de fer qu'il croyait sans doute être en cuivre. Le fils de Temidomi qui nous avait, lui aussi, accompagnés^ en considération de son cousin Bou Zeïd, n'eut pas de repos qu'il ne se fût assuré la possession des belles bouffettes, tout en soie, de mon propre tarbousch.
Je n'osais pas encore m'abandonner à un sentiment complet de sécurité, quoique, à vrai dire, il ne fût guère probable qu'on entreprit de se mettre à notre poursuite, quand on saurait qu'Arami en personne nous escortait avec ses parents. Le Maina luimême, pour dissiper les craintes que je lui exprimais à cet égard, me dit d'un ton de fierté : « Sois tranquille, je m'appelais antérieurement Ouordomi » ; par quoi il me donnait à entendre qu'il n'hésiterait pas, au besoin, à se débarrasser violemment de ceux qui nous poursuivraient, le changement de son nom primitif en celui à' Arami provenant de ce qu'il avait tué un ennemi personnel en combat public. Tous les Toubous ont coutume de prendre ainsi un nouveau nom à la suite d'un exploit de ce genre.
La seconde journée de marche, qui nous conduisit presque jusqu'au point culminant du col, acheva d'épuiser mes forces, minées par une diète et une immobilité de plus d'un mois. Nous passâmes la nuit non loin de l'endroit où j'avais campé en venant, et, plus encore que la première fois, ayant à peine de quoi me couvrir, je souffris, en ce lieu élevé, de l'abaissement de la température qui, à Taurore, n'était pas de 6 degrés centigrades. Versmidi, le lendemain, nous atteignîmes le cratère dont j'ai déjà parlé, et, là, déboucha soudain de derrière un rocher Kolokomi, qui nous attendait à cette place avec son frère et une chamelle.
Pénibles au suprême degré furent, pour nous et les bêtes, les deux jours que nous prit le passage du Tarso. Le 8 enfin, nous arrivâmes au pied du versant ouest, à l'endroit où Arami et Gordoï devaient se séparer de nous et nous laisser continuer seuls notre aventureux voyage vers Mourzouk. L'enneri Aouso où nous fîmes halte, — il n'était que temps, nous n'en pouvions plus, — nous fournit une eau excellente, sans préjudice d'un frais ombrage, à l'abri duquel nous festoyâmes dans un bien-être relatif de corps et d'esprit. Malheureusement, à peine avions-nous eu le loisir de nous repaître et de dormir un peu, qu'Arami et Gordoï nous gâtèrent les douceurs de ce repos, en prenant soin d'étouffer en moi le sentiment de reconnaissance qu'en dépitde leur avidité je nourrissais pour eux. Gordoï vint le premier à la charge en me réclamant le fret de son chameau, qu'il avait été convenu que je ne paierais qu'à mon retour au Fezzan, et le présent de bienvenue et de soumission qu'on appelle 5a/am. Il s'ensuivit une première et longue contestation, au cours de laquelle Bou Zeïd et le frère de Kolokomi s'en allèrent au val Arabou redemander à la vieille Kintâfo les chameaux et les paquets qui lui avaient été confiés.
C'étaient deux jours d^attente, durant lesquels nos rapaces Toubous me rendirent la vie dure. Arami prétendait que tout, absolument tout ce que j'avais, lui revenait de droit, pour mV Toir nourri, moi et mes gens, pendant près d'un mois, etm'avoir, en fait, sauvé de la mort : l'unique chose que, selon lui, je pouvais décemment réclamer, c'était de m'en retourner sans aucun mal. Bref, leur conduite avec moi fut tellement odieuse, que je fus tenté plusieurs fois de répondre à leurs prétentions par la force et de me soulager d'un seul coup du fiel que j'avais eu tout le temps d*amasser contre les Toubous. Giuseppe inclinait délibérément à ce parti, et il me proposa de retenir captifs jusqu'à notre départ ces libérateurs importuns, et de les laisser derrière
nous, pieds et poings liés. Avec nos armes, c'était assurément chose facile que de venir à bout de ces écornifleurs ; mais ceux-ci, après tout, ne nous en avaient pas moins sauvé la vie, et notre intérêt d'ailleurs aussi bien que celui des explorateurs à venir militait contre cette violente solution.
Le 11 septembre au matin, Bou Zeïd et le frère de Kolokomi revinrent, accompagnés d'une sœur de Kintâfo et d'un jeune homme. Ils ramenaient cinq chameaux dont l'aspect me fit grand plaisir; mais j'appris bientôt qu'un seul d'entre eux était mien; de mes autres bêtes, deux, me dit-on, étaient mortes, et la troisième avait été volée avec le bagage. Pour preuve de la mort des premières, on me présenta deux sacs de peau remplie de viande séchée. Discuter ces allégations était chose parfaitement oiseuse. Kintâfo était hors de notre portée, et Tessentiel pour nous était de regagner au plus vite le Fezzan, vu le peu de vivres dont nous disposions.
Conformément à ma promesse, j'abandonnai à Arami le chameau qui me restait, et qui, du reste, on le voyait à son état de faiblesse, n'eût pu que difficilement fournir le trajet ; puis je traitai de la location des autres bêtes qu'on m'avait amenées. Deux d'entre elles appartenaient à la femme qui les accompagnait; une autre était la propriété du jeune homme susnommé, et la troisième celle de Bou Zeïd.
J*aurais vraisemblablement fait aflaire pour les deux premières si leur maîtresse n'avait aperçu Sâ'ad mon domestique. Celuici lui plut tellement, qu'elle m'offrit de me céder ses chameaux à la condition que je lui donnerais le « joli esclave ». Plus d'une fois déjà, au Bardai, ledit Sâ'ad, quoiqu'il fut laid et disgracieux au possible, avait été l'objet d'une vive convoitise de la part des ménagères du cru, ce qui n'avait pas laissé de lui causer de terribles bouffées d'inquiétudesau sujetdeson avenir, étantdonné l'état de dégradation et de misère réellement navrantes où vivent les esclaves des Toubous Beschâdes. L'impossibilité où je me trouyais d'acquiescer au genre de marché que demandait de moi la Tibestienne fut cause qu'elle repoussa avec aigreur tout autre arrangement, et décampa en nous disant d'un ton railleur « que nous étions parfaitement libres de prendre racine pour le reste de nos jours au milieu des rochers. » Quant au jeune homme, qui était revenu depuis peu du Borkou, il consentit à me louer son chameau au prix exorbitant de 27 thalers, le triple de la somme accoutumée pour le trajet du Tibesti au Fezzan.
Une dernière discussion eut lieu, avant le départ, pour le règlement de mes comptes avec les Toubous. Arami daigna enfin se contenter de son lot ; son neveu Gordol et le frère de Kolokomi, outre divers menus objets, reçurent un engagement écrit pour les sommes à toucher par eux ; puis, nous nous séparâmes^ non toutefois sans que chacun d'eux eût fouillé une suprême fois dans les caisses pour en retirer tout ce qui lui convenait.
Nous chargions les chameaux quand je vis Kolokomi s'éloigner en toute hâte avec le sien, sans même prendre la peine de nous dire adieu. J'eus beau le rappeler; rien ne fit; et comme je priais
Les TottboaB foaillant dans les caisses du docteur.
mon vieux Mohammed de courir après lui, le bonhomme laissa biusquenient éclater la mauvaise humeur qu'il amassait, lui aussi, depuis longtemps : « Ah, ah ! s'écria-t-il, tu vois comment le dernier de ces traîtres nous fausse la compagnie. Va maintenant retrouver, si tu le peux, le chemin dont tu as si soigneusement pris note par écrit (Kolokomi, effectivement, emportait avec lui tous mes documents)! T'ai-je assez prévenu de ce qui arriverait? Oh ! ces chrétiens 1 Des entêtés, des savants ! mais, de cervelle, pas l'ombre 1 Par Dieu ! C'est à toi, qui es le plus coupable, de subir aussi le plus gros préjudice! Tu n'as plus qu'à choisir à présent de
quelle manière il te plaît de mourir, comme cela, — il fit le geste de se stranguler, — ou d'inanition... Nous autres hommes à la peau noire, nous en serons quittes tout au plus pour Tesclavage; mais, pour toi, je ne vois point de salut ! »
Sans m'attarder aux discours de mon Gatronnais, je me lançai aux trousses de Kolokomi, afin de le ramener à son devoir, car, sans lui, il nous était à peu près impossible de nous mettre en route. Boui Mohammed connaissait, il est vrai, le chemin par Abc; mais, abstraction faite des périls qui nous menaçaient par cette voie, surtout si nous nous y hasardions sans être accompagnés d'un Toubou, nous n'étions pas équipés pour en affronter les sept jours de manque d'eau. Il nous fallait absolument un guide pour gagner la route du Bornou, que le vieux Mohammed connaissait également, ou, sinon, nous périssions au moment même de nous voir sauvés.
Kolokomi, que j'avais rejoint, me répondit en termes brefs, sans cesser de pousser fiévreusement sa monture, qu'il ne voyait pas pourquoi il resterait avec moi, après que j'avais distribué aux autres tout ce que je possédais, en le laissant, lui, aller les mains vides. Pour tout le mal qu'il s'était donné, il n'avait récolté que la haine de ses compatriotes, et c'étaient ceux-ci qui avaient eu le bénéfice. La belle affaire pour lui de continuer à m'accompagner maintenant que je n'avais plus rien, absolument rien!
Vainement je lui rappelai le contrat qui existait entre nous; mon observation resta sans effet. Un peu plus efficace fut la promesse que je lui fis d'un nouveau présent à mon arrivée à destination, et tout à fait décisive la menace formelle que je lui adressai finalement, de le contraindre au besoin par la force à l'accomplissement de son devoir. L'homme au fond n'était point des pires, et peut-être, ce faisant, visait-il surtout à me rançonner. Cependant tout ce que je pus gagner sur lui, vu l'état d'hostilité qui régnait entre Fezzanais et Toubous, ce fut que, moyennant la promesse écrite d'un habillement neuf, il nous escorterait jusqu'à ce que nous fussions en vue des monts Tummo, point à partir duquel nous étions sûrs de notre chemin.
Pendant ce temps, Arami, Gordoï et le frère de Kolokomi avaient filé, chacun de leur côté. Quel soulagement fut pour moi leur départ! Nous nous ébranlâmes à notre tour, et le lendemain 12 septembre, ayant eu soin de passer de nuit et sans fracas dans le voisinage du val Arabou et de l'Oudouî, nous gravîmes le haut district de rochers qui se trouve au nord de ces deux enne-
ris. Lesdeux jours suivants, nouvelle course haletante : dévoré de fièvre, les pieds en sang, je désespérais presque d'arriver au but. La chienne Feida, pour son compte, ne devait pas l'atteindre. A la suite d'une halte que nous avions faite dans Taprès-midi du 14^ on s'aperçut que le fidèle animal était demeuré en arrière, blotti dans les roches. Ali Bou Bekre, auquel il s'était plus particulièrement attaché, revint sur ses pas pour le chercher ; mais il trouva la bêlQ résignée à son sort, complètement incapable de faire un mouvement. Ali n'eut pas la force de Temporler, et Ton continua
Dernière négociation avec Kolokomi.
de pousser en avant. Plus tard, nul d'entre nous n'eut encore le courage et l'énergie de faire une nouvelle tentative, si bien que la pauvre Feida resta abandonnée dans le désert. Enfin la vue des monts d'Afafi nous rendit quelque peu de vigueur; au val Lolemno, où notre caravane dressa son canipement, nous trouvâmes, outre un réservoir rempli d'eau, une chamelle paissant à l'aventure, selon l'usage de ces régions solitaires, laquelle nous fournit le reconfort d'un lait frais. Le 16 au soir, nous nous^rrètâmes non loin de l'endroit où nous avions si bien failli périr de soif en venant. Ce fut là que Kolokomi nous quitta, avec l'intention d'émigrer pour quelque temps à Kawâr, vu les
mauvaises dispositions dont ses compalriotes les Toubous étaient animés envers lui.
Les monts Tummo cependant étaient encore loin, et j'étais tellement harassé qu'il y eut un moment, le lendemain, oii jeme crus sur le point de rendre Tâme. Les bêtes aussi n'en pouvaient plus. Le chameau du jeune Toubou particulièrement étant, comme on dit, devenu battdl, à savoir incapable de fonctionner, force nous fut de faire une longue. halte, et de le débarrasser des caisses qu'il portait, pour les cacher sur place quelque part. Enfin, nous atteignîmes la chaîne de montagnes après laquelle nous aspirions tant, et nous nous y octroyâmes, près delà fontaine, la douceur de deux, jours de farniente. De ce point à la fontaine de Meschrou, il y avait encore deux journées et demie de marche, et, de cette dernière station à Tedcherri, une journée et demie ; mais l'idée que nous approchions du but et les forces nouvelles que nous avions puisées dans ce repos prolongé au Tummo nous remplissaient d'espoir et de confiance, encore que nous eussions achevé de dévorer nos provisions de bouche et que l'allure de nos chameaux devint de plus en plus vacillante. Non contents d'avoir allégé la charge de ceux-ci de tous les menus objets que nous étions capables de porter, nous laissâmes tout le reste du bagage dans des creux de rocher, pour assurer d'autant le transport de l'eau, qui était notre viatique essentiel. Mais, à peine sortionsnous des montagnes, que nos bétes refusèrent de nouveau le service, et que nous nous vîmes réduits à partager entre nos épaules la provision de liquide qui restait.
Marchant exclusivement de nuit, nous atteignîmes le 25 septembre le haut plateau d'Alaôta Kiou, puis, le surlendemain, après avoir franchi la Petite et la Grande Vallée, nous touchâmes à la fontaine de Meschrou.
Notre caravane offrait un aspect réellement grotesque. Ali et Sa'ad, dans le simple costume dWdam, avaient les outres sur le dos; le grave Bouï Mohammed, vêtu d'une longue chemise où ce n'étaient pas les lacunes qui manquaient, s'avançait portant mon bagage sur la nuque ; Giuseppe, les plantes en sang et pouvant à peine se traîner, avait essayé, mais sans trop de succès, de suppléer à l'absence de la pièce d'habillement la plus indispensable en opérant une jonction entre ses bottes et sa courle camisole de flanelle ; moi-même, les pieds absolument nus, les jambes enveloppées de loques de colon qu'avec la plus grande audace d'euphémisme on ne pouvait plus qualifier de pantalon^
le torse inclus dans un pardessus d'été parisien réduit à Tétat le plus piteux, je haletais sous le faix de deux fusils; quant à Bou Zeïd, il succombait presque sous le poids d'un sac contenant ses propres affaires, qu'il n'avait pas voulu, dans son avidité, confier à la cachette du Turamo; tous d'ailleurs, la bouche et le nez aussi soigneusement voilés que possible, pour diminuer la sensation de soif.
J'ai dit comment la pauvre et fidèle chienne Feida, ayant renoncé d'elle-même à la lutte, avait péri d'une mort lamentable; son compagnon Doudjâli, en récompense des efforts méritoires qu'il avait faits pour atteindre le but, se vit un moment menacé, et grâce à nous-méme^ d*un sort tout semblable. En dépit de sa maigreur pitoyable, je me crus obligé de laisser à mes hommes affamés le soin de décider si la pauvre carcasse de la bête ne devait pas, à la fontaine de Meschrou, faire les frais de notre unique repas entre le Tummo et Tedcherri ; la question fut mise aux voix. Ali et Sa'ad n'eussent pas demandé mieux que de se joindre à Giuseppe pour former une majorité dans le sens de l'affirmatiye; mais ils n'eurent point le courage de leur opinion devant Bou Zeîd et mon vieux Mohammed, qui déclarèrent que, vu le peu de chemin qui restait à faire, ce serait une honte impardonnable que de se souiller en mangeant la chair d'un animal impur, et c'est ainsi qu'à ma franche satisfaction le chien dut son salut à un préjugé musulman.
Sans plus insister sur les incidents de la dernière étape, je dirai que notre arrivée à l'oasis de Tedcherri mit en émoi la population. Tous ceux des habitants qui connaissaient les Toubous Reschâdes avaient depuis longtemps perdu l'espérance de nous revoir. Aussi nous accueillit-on avec une surprise joyeuse, mêlée d'une sincère stupéfaction à la vue de notre équipement physique. Immédiatement, on dépêcha un exprès au chef' des marabouts de Gatroun, que le gouvernement de Mourzouk, dans son inquiétude, avait rendu responsable de ce qui m'arriverait ; sur quoi, Tanxieux Hadch Dchâber s*était empressé d'expédier au Tibesti un messager avec un chameau, dont nous avions effectivement aperçu les traces fraîches en quelques endroits de la route. La joie du vieux Gatrounois, en nous revoyant, fut donc des plus vives, et le bonhomme se mit fort en frais pour nous bien traiter.
La cueillette des dattes était également commencée à Gatroun, et des troupes d'Arabes étaient venues de la Tripolitaine pour se procurer leur provision d'hiver, amenant avec eux, outre leurs
2^8 UETOUR A MOURZOUK.
montures chargées de céréales, de beurre et de graisse, tout ce qu'ils possédaient de mères-chamelles, tant parce qu'en chemin ils se réconfortent de leur lait, que parce que la vente des jeunes chamelons atteint souvent des prix fort élevés. La plupart de ces hôtes appartenaient soit à la tribu des OurfiUa, soit à celle des Oulad Sliman.
On redoute fort ces nomades au Fezzan, car, s'ils ne se rendent pas toujours coupables d'actes de violence contre les habitants eux-mêmes, ils profitent de toutes les occasions pour
Retour à Tedcherri (p. 211).
attaquer et dépouiller les Toubous ou les Touaregs, après quoi ils se replient bien vite chez eux, sans plus se soucier des représailles auxquelles ils laissent le payk exposé. Pour le moment, les Gatrounois étaient très inquiets de leur attitude. Ces incommodes visiteurs étaient au nombre de plus de 500, et malgré tout le tact et l'énergie que savait déployer Hâdch Dchâber, il y avait eu entre eux et les marabouts plus d'un échange d'injures et de coups. Les Oulâd Sliman surtout se montraient d'une grossièreté et d'une exigence incroyables, menaçant, au besoin, de piller la ville. Aussi avait-on envoyé de nuit un messager quérir
RETOUR A MOURZOUK. i^9
maia-forte à Mourzouk. Mais le bruit de cette démarche n'avait fait qu'empirer les choses ; ces brigands avaient osé rosser le vieil Hâdch Dchâber, et s'étaient installés en armes dans Gatroun même. Sans attendre la suite des événements, je profitai de ce que ce mouvement avait éloigné de moi les nomades, pour reprendre en catimini, le 5 octobre au matin, la route de Mourzouk^ où j'arrivai, le 8, sans antre aventure.
Avant de pouvoir vaquer aux soins de ma santé, il me fallut essuyer d'abord les visites de félicitation des notables, qui étaient d'autant plus émerveillés de mon expédition au Tibesti, qu'ils ne péchaient pas eux-mêmes par excès d'énergie. Tous, à qui le mieux, attribuaient mon salut à une grâce spéciale du Très-Haut, et y voulaient voir un présage certain de la réussite de mes plans de voyage futurs. « Omrek tawîl! Tu es assuré de longs jours, me disaient-ils, puisque Dieu t'a fait échapper à de tels périls ; quand on s'est tiré des mains des Toubous Rescbâdes, on peut s'aventurer partout avec pleine confiance! »
La ville était encore pleine de Feffroyable mort de mademoiselle Tinne, dont les gens de service vinrent incontinent se mettre sous ma protection. Je les accueillis d'autant plus volontiers que ce n'était que par un contact de tous les jours avec eux que je pouvais être à même de me renseigner avec précision sur les circonstances du crime, sur ses auteurs, et sur ses motifs. Le gouvernement lui-même ne connaissait pas au juste les coupables, et n'avait pas fait grand'chose pour les découvrir et s'en emparer. 0»ie dis-je? on croyait savoir que le pacha s'était montré bien aise d'un événement qui l'affranchissait d'une dette pécuniaire contractée par lui envers la victime. Il ne s'était pas même mis en peine de faire enterrer la pauvre dame, et c'était Hadch Brahim, qui avait dépêché dans cette vue un messager spécial sur le lieu du meurtre.
Par bonheur pour lui et pour la province dont il avait charge, ce peu estimable administrateur avait trépassé, entre temps, deis suites de ses infirmités et de son ivrognerie, et Hamed Bei avait pris provisoirement à sa place les rênes de l'État. Ce nouveau gouverneur, un peu moins incapable que celui auquel il succédait, n'avait en revanche guère plus de souci du bien public et de la justice; aussi tout le pays regrettait-il à bon droit que, jusqu'à la nomination d'un autre Moutasarrif, le pouvoir central de Tripoli n'eût pas confié à Hadch Brahim Ben Aloua le gouvernement de la province.
Quelques jours après mon armée, le bruit se répandit que Gatroun avait été pillé par les hôtes incommodes qui l'occupaient, et que des habitants même avaient été emmenés en captivité. Hamed Bei saisit cette occasion de donner, lui en tète, une sorte de représentation militaire. La garnison, 150 hommes environ, se rassembla sous les armes au bruit du tambour; les canons invalides et sans attelage furent traînés de la Kasba sur la place ; tout ce qu'il y avait de chevaux dans la ville, huit sans plus, fut harnaché et monté, et la population valide tout entière, empoignant fusils, pistolets, épées, se mit à suppléer^ à grand renfort de coups de timbales, de détonations et de clameurs belliqueuses, à ce qui lui manquait de courage réel. En même temps Ton envoya demander un renfort de cavalerie aux Arabes Mekaris, les antiques ennemis des Oulâd Sliman. 11 y avait certes lieu de s'applaudir que la horde si redoutée à laquelle on attribuait l'intention de piller, au passage, la capitale même du Fezzan, ne fût pas témoin de ces fanfaronnades guerrières, car la vue en eût été assurément propre à lui suggérer les plus grandes audaces au cas où réellement elle eût nourri de mauvais desseins ; heureusement, comme je le sus bientôt après par Bou Zeïd qui me vint faire visite, on avait exagéré les violences commises à Gatroun, et quant au projet de marche sur Mourzouk, ce n'était qu'une invention de désœuvré.