‹ Sahara et Soudan:Chapitre 36 sur 111 · LE MEURTRE DE M"' TINNE · texte numérisé non relu

LE MEURTRE DE M"' TINNE

heureux tomba mort par terre, et ce fut le sigaal d'une scène de confusion^ sur laquelle les traîtres ayaient bien compté. A la Yue de son camarade égorgé, Tautre Hollandais, Ary Jacobse, sauta sur son chameau pour empoigner son fusil ; mais, avant qu*il eût pu le saisir, l'assassin le renversa d'un coup d'épéo sur Tocciput et acheva de le tuer avec sa lance.

Tout cela n'avait été que l'aiïaire d'un instant. En un clin d'œil, Teffarement devint général. Les femmes se précipitèrent hors do leurs tentes, en hurlant et en se tordant les mains; les esclaves affranchis crurent que leur dernière heure était venue ; coupables et innocents, tout le monde criait, tempêtait et se bousculait. Le bruit de ce tumulte sauvage fit naturellement sortir mademoiselle Tinne de sa tente; mais ses paroles de commandement se perdirent sans trouver d'écho, et bientôt la pauvre dame, qui était la victime désignée d'avance, se vit prise au milieu de la bagarre, eotourée d'Arabes traîtres, de féroces Touaregs, et de serviteurs lâches ou complices.

Ce fut un Arabe qui, le premier, leva la main sur la malheureuse femme sans défense : un certain 'Otman, de la tribu des Bou Sêf, qui, à l'heure où j'écris^ erre encore impuni, menant une vie vagabonde d'outlaw sur le territoire tripolitain. Il lui asséna sur la nuque un premier coup de tranchant, qui ne réussit pas à la faire tomber; ce ne fut qu'après un second coup sur Tavant-bras, porté, parait-il, par un esclave du neveu d'Ichnouchen, que mademoiselle Tinne, rendant des flots de sang, s'affaissa sur le sol, où elle ne tarda pas, heureusement pour elle^ à perdre connaissance. Ce ne fut toutefois que plusieurs heures après qu'elle expira.

Avec la conscience de leur infamie, — car même dans ce inonde anarchique du désert, où la vie d'un homme pèse si peu, le meurtre d'une femme est réputé ignominieux, — les assassins cherchèrent aussitôt à s'excuser à leurs propres yeux et aux yeux d'autrui, en mettant leur acte de félonie sur le compte de leur fanatisme religieux et de leur haine contre les Chrétiens; pour les personnes dont se composait l'escorte de la victime, le crime parut ainsi quelque peu atténué. Les conjurés firent rentrer dans les tentes le personnel nègre et les femmes de la caravane, avec toutes sortes de protestations rassurantes qu'on ne toucherait pas à un cheveu de leurs têtes, et qu'on n'en voulait absolument qu'aux Chrétiens ; après quoi, ils s'occupèrent de satisfaire leur rapacité, laquelle avait été sans doute l'unique motif de leur action.

Page 1