‹ Sahara et Soudan:Chapitre 37 sur 111 · LE MEURTRE DE M"* TINNE · texte numérisé non relu

LE MEURTRE DE M"* TINNE

Si mince que soit le bagage de voyage d'un Européen voyageant au désert, il lui crée toujours un certain danger, par les convoitises qu'il excite chez les misérables habitants de ces régions ; combien, à plus forte raison, était-ce le cas pour mademoiselle Tinne, qui était partout précédée d'un renom de richesse légiendaire. Avant même qu'elle n'eût atteint le Fezzan, on s'entretenait dans les cercles de la cour de Kouka, au Bornou, de cette voyageuse solitaire et phénoménale, des trésors qu'elle portait avec elle, et la renommée de la « fille de roi », Bent el-Réy comme l'avaient baptisée les gens de la côte, s'était aussitôt ré* pandue parmi toutes les tribus du désert. Aussi les Touaregs avaient-ils pu d'autant moins résistera l'appât des innombrables caisses et paquets de la Hollandaise qu'ils étaient plus sûrs de rimpunité aux districts africains qu'ils habitent; et quant aux Arabes, ils entrèrent d'autant plus volontiers dans le complot que, les Touaregs en étant les instigateurs, il leur était plus tard toujours facile d'en rejeter la responsabilité sur ceux-ci. Il est probable aussi que le Tunisien Mohammed el-Kebîr et le Fezzanais Abd er-Rahmân étaient de l'affaire.

Ce fut le premier qui, après le meurtre, ouvrit les caisses et les coffres, pour remettre aux pillards Targent qui s'y trouvait. Les autres objets qu'ils contenaient furent débités sur place en détail au plus offrant. La victime même n'échappa pas aux brutalités de ses bourreaux : toute saignante, et gémissant encore faiblement, elle fut dépouillée de ses vêtements, à l'instigation du même Abd er-Rahmân. Cette vente à l'enchère fut bientôt faite, et le reste, jugé inutile ou sans prix, fut abandonné au milieu du chemin. Les serviteurs de mademoiselle Tinne, auxquels les meurtriers daignèrent laisser un chameau et quelques outres pour s'en retourner au Fezzan, se hâtèrent de regagner Mourzouk, plus enchantés de se tirer de là sans aucun mal, qu'affligés de la perte de leur maîtresse, aux bienfaits de laquelle ils n'avaient d'ailleurs jamais répondu que par l'ingratitude.

Le coup fait, la bande, elle aussi, se dispersa, et le silence du désert recommença de planer sur le lieu du crime, où les vautours guettaient provende assurée.

J'ai dit quel avait été le premier sentiment du gouverneur en apprenant l'horrible nouvelle. On mit bien d'abord en prison le Tunisien, le Fezzanais et le spahi; mais on relâcha bientôt le premier; quant au second, son père fournit caution pour lui, et lorsque j'arrivai à Mourzouk, le cavalier permissionnaire, qui était

L'HIVER DE 1870-71 A MOUBZOUK. 265

le moiûs coupable des trois, demeurait seul sous les verroux. Des chameliers arabes, on n'avait pris que ceux qui étaient innocents du forfait; les autres^ y compris Bou Otman, le principal criminel, rivaient bien tranquilles dans Toued Scbijâti. Pour Texcuse des autorités fezzanaises, je me borne à renvoyer le lecteur à ce que j'ai dit précédemment^ de l'impuissance du gouvernement mourzoukois à regard des tribus nomades d'alentour. Tout ce qu'il fit^ ce fut d'annoncer l'événement à Tripoli, de mettre le séquestre sur les efifets de la victime, et de demander à Ichnouchen qu'il rendit la jeune captive Niam-Niam et qu'il, renvoyât à Mourzouk les objets volés et les meurtriers. Le gouverneur de Tripoli, de son côté, Ali Rizâ Pacha, qui entretenait des relations d'amitié avec Ichnouchen, s'eGTorga de rejeter toute la faute sur les Arabes, saus toutefois prendre aucune mesure pour s'emparer d'eux. Il doona ordre qu'on dirigeât sur le chef-lieu de la Régence toutes les personnes de la suite de mademoiselle Tinne, pour qu'on fit le procès. Néanmoins, au bout de deux mois écoulés, personne encore n'était parti, ni ne se souciait de partir *. Ce ne fut que sur les réclamations énergiques du consul hollandais qu'on se décida; et six mois après le meurtre seulement, l'instruction put prendre son cours. Encore fut-elle à peu près illusoire; on ne tenait toujours pas les assassins, et, malgré l'envoi d'une note diplomatique, Ichnouchen n'avait garde de rien faire. Bref, à la veille de mon départ pour le Bornou, l'affaire, traînée en longueur, menaçait de rester à jamais sans solution.

Cependant l'hiver, à Mourzouk, n'avait pour moi rien de bien agréable. Le thermomètre s'était abaissé beaucoup plus que je ne Tavais prévu, et malgré le prêt d'un brasero que m'avait fait Ben Aloua, le manque de charbon était cause que le matin, dans ma chambre, pour lire et écrire, je n'avais souvent pas plus de cinq degrés. Dans la nuit de Noël, survint la pluie, qui, vu le mode de construction des maisons^ fit immédiatement mine de résoudre en bouillie le logis que j'habitais. Force me fut de quitter l'étage supérieur pour aller me réfugier au rez-de-chaussée dans la chambre de Giuseppe. Celle-ci n'avait, en fait de fenêtre, qu'une lucarne de plafond, vitrée tout bonnement à l'aide d*un numéro du Times, L'eau du ciel eut bientôt perforé ce carreau peu tenace,

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