CHAPITRE II
De Knwar à Agadem.- — Nouveaux aspects de la faune et de la flore. — Arrivée à Nguigmi. — Première vue sur le lac Tsad. — Un chef bornouan. — Le fleuve Yoô. — Envoyés du cheik Omar. — - Dernière étape vers Kouka.
Ce fut le 10 juin que nous reprîmes le cours de notre voyage. A une demi-heure au sud de Garou, la végétation disparut, et nous entrâmes dans une région de dunes qui est la section la plus pénible de la route, et où, plusieurs jours durant, hooimes et bêtes eurent fort à peiner. Déjà cependant l'oasis de la Grande Zau {Zaïi konrra), où nous fîmes halte le 12, anniversaire de la naissance du Prophète (Milâd), offre une richesse de flore et de faune, telle qu'on n'en rencontre pas dans le Sahara au nord de Kawâr; on sent qu'on approche d'une zone plus fertile. Malheureusement, au sortir de cet éden solitaire, on se retrouve aux prises avec les fastidieuses et décevantes lignes de dunes ; et c'est là surtout, pour le dire en passant, qu'on apprécie l'utilité du chameau. C'est là aussi que cet animal, tantôt émergeant au sommet d'une vague de sable, tantôt plongeant comme au fond d'un abîme, justifie son surnom de « vaisseau du désert ». Le voyageur, lui, tout à l'efiTort physique qu'il déploie, chemine machinalement sans mol dire. Nul sentier n'existe, bien entendu, à travers cette région sablonneuse, où même l'œil perçant de l'homme du désert chercherait vainement un point de repère accentué; les seuls jalons du parcours sont les quelques rochers qui, de loin en loin, dressent leurs têtes rigides en faisant quelque peu tache au-dessus de l'éternelle houle de Tarène, pareils à des phares sauveurs sur une mer de sable. De zig-zags en zig-zags, on finit par dévier sensiblement de la route, et il faut ensuite corriger le pre-
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mier mouvement d'inflexion par un autre opéré dans le sens inverse.
Les soirées, heureusement, dédommagent des fatigues du jour : le vent alors se tait ; le firmament, qu'aucun nuage ne voile, apparaît dans tout son azur foncé, avec son semis de constellations dont réclat n'a d'égal chez nous que celui qu'ofl're la voûte céleste, en certaines nuits d'hiver. Un calme profond plane sur Taire immense où, toute la journée, on a peiné en proie aux rafales de vent et aux tourbillons de sables mouvants ; dans Falmosphcre diaphane, les contours des dunes se dessinent avec une netteté prodigieuse; çà et là, sur les pâles croulières, pointe fantastiquement un rocher; une strie lumineuse àThorizon annonce le lever de la lune dont le globe argenté flolle bientôt dans l'éther, avec une allure si allègre et si gaie, qu'on s'imagine à tout instant qu'il va se mettre à sautiller par l'espace. Lumières et ombres, tout enfin revêt des formes tranchées qui prêtent aux reliefs multiformes des dunes je ne sais quelle variété mystérieuse, jointe à des intensités de clarté comme le soleil n'en pourrait produire. Ce sont là les meilleurs moments du voyage, et si dans le nord la nuit n'est point d'ordinaire l'amie de l'homme, au désert, jpar le clair de lune, sous la belle coupole d'un ciel étoile, parmi les fraîcheurs de l'air assoupi, elle a pour lui un charme indicible.
Nous étant remis en marche quelques heures après minuit, le 15 juin, nous atteignîmes au matin les monts de Dibbela,que nous franchîmes par un col qui les sépare en deux parties. Au delà se trouve l'oasis du même nom, longue de trois quarts de lieue environ, et qu'une chaîne de dunes divise par moitié. Le lendemain nous passâmes deux reliefs rocheux connus sous le nom de Tchigrin. A ce point, nous étions enfin sortis de la régioo des collines de sable, dont l'étendue de Kawâr à Bibbela n'est pas de moins de 120 kilomètres. Aux dunes succédait maintenant une vaste plaine ondulée où la végétation commençait de reparaître. Vers l'oasis d'Agadem, située à 80 kilomètres au sud de Bibbela, le changement des aspects s'accentua de plus en plus. Les mouvements du sol figuraient presque des montagnes et des vallées; les herbes fourragères abondaient, en même temps que se développait la vie animale. De quelque côté que l'on regardât, on n'apercevait qu^antilopes paissant tranquillement, en bêtes qui, n'étant point habituées à se voir pourchasser par l'homme,] ne se dérangent pas même à son approche. Aussi détela-t-on les
te
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chiens, et bientôt trois de ces inoffensifs animaux du désert, un màle, une femelle et un petit, mordirent la poussière. Ils appartenaient à Tespèce addax, et avaient des cornes en tire-bouchon de près d un mètre de long, et fort élégamment contournées. On assure que le principe humide contenu dans les herbes fraîches dont ils se nourrissent leur suffit au point qu'ils n'éprouvent presque jamais le besoin de boire, et c'est même la passion qu'ils ont pour cette excellente provende qui les rend d'ordinaire si faciles à chasser. Le nombre de ces bêtes était, je le répète, incroyable ; il s'en montrait de toutes parts, par individus isolés,
Capparis Sodada.
par petits groupes, et par troupeaux de centaines de têtes. Dans le dialecte Dâza de la langue toubou, on les appelle toiiroiië ichongij et les innombrables lévriers à l'aide desquels on 1rs chasse leur a fait donner chez le reste des Tedâ le surnom de kididâ (Gens des chiens, de kidi, chien).
L'oasis d'Agàdem, où nous arrivâmes le 18, est située au -pied ouest de la chaîne du même nom. Pas plus que Bibbela, et que Belgajifari, qui est plus au sud, elle n'est une station bien sûre pour les voyageurs ; aussi, avant d'y pénétrer, a-t-on soin de détacher des éclaireurs chargés de s'assurer s'il ne s'y trouve
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point en embuscade quelques bandes de Touareg ou de Toubou, et, à moins qu'on ne soit bien armé, on n'y séjourne que le temps nécessaire. Ce fut là que je saluai pour la première fois au passage une espèce d'arbre que j'avais déjà vue au Tibesti : c'est le konssomo [Capparis Sodada), en arabe toundoiiby el, par corruption, en bornouan toumtoiim.
Le 22, nous croisâmes dans le Grand Steppe {Tintoumma), une petite caravane dont l'apparition à Texlrême horizon n'avait pas laissé de nous mettre en émoi. Du plus loin qu'on en avait vu poindre le cavalier de tête, on avait pris toutes les dispositions pour l'éventualité d'une attaque ; on s'était déployé militairement, et l'on n'avait plus cheminé qu'avec la plus grande circonspection. 11 se trouva que l'on avait affaire à un Bornouan, fort inoffensif, qui filait avec dix chameaux sur Kawàr pour y acheter différentes denrées, et avait lui-même une peur atroce de rencontrer des Oulâd Sliman.
A Belgajifari, s'achève la transition d'une zone à Taulrc. Cette station aquifcre ne présente plus le caractère d'une hatlija dont l'aspect tranche sur les environs. Les formations pierreuses disparaissent, et les fontaines, au nombre de trois, acquièrent une profondeur de près de 6 mètres. C'est un changement radical, et qui se fait en quelque sorte à vue d'œil, dès qu'on entre dans la région des pluies estivales. Aux rares bouquets d'arbres du steppe succède une forêt claire, où dominent encore les acacias a épines et le genêt du désert que les riverains du Nil appellent mardi {Leptademia pyrotechtiicà)^ mais où apparaissent des essences nouvelles, au port plus fier, plus riches en ombre et en feuillage. L'arbre à fruit oursiné que l'on nomme kourna refoule ici à Tarrière-plan son proche parent le nabak {Zizyphus Spina Christï) ; le serrah [Mœrua rigida) déploie son branchage feuillu d'une manière bien autrement luxuriante que dans les maigres enneris tibestiens ; l'acacia gommifère appelé omm elbarka se multiplie ainsi que le harâza {Acacia albida)^ et tout cela éclipse les modestes arborescences du Sahara septentrional. Ajoutez qu'à tous ces fûts, principalement aux acacias, s'enroulent des plantes parasites et grimpantes [Loranlhm globifer, Momordica Balsaminà), dont les racines aériennes retombent sur le sol.
Au pied de ces troncs feuillus se développe dans la saison des pluies — déjà, lors de notre passage, les premières gouttes d'eau venaient de tomber — un riche tapis de verdure où les gramens
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du midi remportent également sur ceux du désert qui ont pu se faufiler jusque-là. Plus d'akoul ni d'hàd, ces plantes fourragères spéciales aux chameaux ; il y a bien encore du sebat et des herbes particulières au steppe ; mais ce sont d'autres espèces qui dominent. Sans doute, si Tœil y trouve son compte, il se mêle à cela des inconvénients : le sol est tout jonché de capsules traîtresses, d'ardillons aigus, agressifs, que Ton s*enfonce dans le pied au passage, tandis que mille fruits à piquants vous accrochent par les vêtements et la peau. Mais aussi quelle diversité pittoresque de formes et quelle inépuisable richesse de couleurs ! Avec quel ravissement intérieur on contemple ces créations d'une nature qui fait un contraste si saisissant avec le monde morne et désolé qu'on laisse derrière soi ! 11 est vrai que^ pour Thomme qui a vécu sous un climat plus méridional, ce n'est pas encore l'abondance tropicale ; aux yeux mêmes de l'homme du nord, sitôt que \ient la saison sèche, qui dure neuf mois de l'année, le site reprend son aspect aduste. D'ailleurs, en fait de forêt, il n'y a guère ici qu'une forêt d'acacias; ce n*e$t que dans les vallées complètement arrosées, oii il existe des cours d'eau permanents, que la végétation devient luxuriante et garde toute l'année sa fraîcheur.
Nous avions, je l'ai dit, abordé cette zone dans les circonstances les plus favorables. La saison des pluies commencée et le voisinage du lac Tsâd revêtaient le pays de ses plus beaux attraits. Non loin de Belgajifari, nous aperçûmes les premières traces du lion, animal qui a besoin d'eau et d'ombre, et qui, déjà ici, trouve mille occasions de se livrer à la chasse de l'antilope. Nous vîmes aussi la puissante empreinte du pied de la svelte girafe^ à qui cette région inhabitée et cependant fertile offre une lice d'ébats à souhait. Au revers des jolis monticules pâturait sans crainte la gracieuse antilope Mohor (en kanouri kirdchigué), que les Arabes appellent également Ariel {Antilope dama) ; près d'elles parfois se trouvait l'autruche son amie, qui, de là, s'élance aux solitudes du steppe. Puis, de toutes parts, dans la forêt, résonnaient à nos oreilles, depuis longtemps sevrées de ce concert, des gazouillements d'oiseaux que le renouveau rendait tout joyeux et dont les nids encombraient les arbres. Partout, débordaient la vie, la fécondité et la grâce.
Ranimés nous-mêmes au contact de cette nature enchanteresse, nous cheminions sept et huit heures durant sans le moindre sentiment de lassitude. Le 26, nous atteignîmes la fontaine de
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Koufê, où le sol, couvert (Vune iaGnilé d'énormes vers polypodes {dengueliy en langue kanouri) témoignait d'une pluie toute récente. Malgré le charme du paysage et la proximité du but, la concorde ne renaissait pas parmi nos saltimbanques marocains. Plusieurs d'entre eux, chemin faisant, s'étaient déjà séparés de la troupe. A Koufè, un autre vint me trouver dans ma tente, et me déclara en son mauvais arabe qu'il était résolu à quitter son chef, qui Tavait battu, lui, un homme, et qu'il espérait que je ne le repousserais pas de ma société. Vainement, essayâmes-nous de lui faire changer d'avis : il jura que^ si personne ne voulait l'accueillir, il s'en irait plutôt rejoindre les lions au désert. Force me fût donc, avec l'autorisation plus ou moins gracieuse d'Hâdch Sàlih, de garder à mon service le déserteur, qui s'appelait Hammou.
Le 27, nous arrivâmes à la station aquifère d'Azi, qui déjà est toute voisine du lac Tsâd. La végétation arborescente devenait de plus en plus dense, et la faune aussi se multipliait. Nous vîmes entre autres une sorte de huppe, à la tète surmontée d'un superbe panache rouge-jaunâtre, que les Bornouans appellent oudioiidi zannama; puis un autre petit oiseau, du nom de zogoum^ qui, comme le premier, gitc aux creux des arbres, et qui, capturé par nous, n'en poussa que de plus belle son cri de tchoutchou^ tchoutchou! Des excréments d'éléphant, joints aux traces des pieds de cet animal et aux ravages multiples dont le branchage de la forêt l'accusait nous prouvaient aussi que le gros pachyderme aimait à hanter les environs de la fontaine.
C'était le 28 juin que nous devions atteindre Nguigmi, la bourgade la plus septentrionale du Bornou.
Tout en cheminant avec une certaine solennité, nous nous écarquillions les yeux pour tâcher de distinguer au travers du fourré le fameux lac après lequel nous aspirions et la première localité nègre. Du moins la présence de superbes bœufs en train de pâturer, qui, à notre approche, faisaient entendre de doux beuglements, nous annonçait-elle la proximité des habitations. En dépit de leurs cornes géantes, l'aspect de ces ruminants, dont les grands yeux fixes nous regardaient curieusement, me remuait comme une vision du pays, et mon imagination en débauche ne rêvait plus que beafteaks. Bientôt nous nous engageâmes sur la ligne de hauteurs sableuses qui bornent de ce côté le lac Tsâd ; entre celui-ci et nous, il n'y avait plus qu'une petite plaine herbue, d'une demilieue d'étendue â peine, et au bord de la nappe d'eau apparaissaient en longues files les huttes de paille coniques de Nguigmi. Le
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lac lui-même étalait devant nous sa coupe nue, qu'enfermaient des rivages uniformes, ourlés de roseaux. Que de fois, jadis, aux heures fastidieuses de la classe, j'avais regardé d'un œil songeur les contours de ce lac, qui seul alors, avec les monts fabuleux de la lune, mouchetait, sur les cartes géographiques, l'immense blanc de l'Afrique centrale. Et voilà qu'à présent mes rêves d'écolier se réalisaient, non ioulefois sans une pointe de désillusion.
Si le lac n'offrait point Taspect que dans ma pensée je lui avais prêté, du moins l'étrange tableau de vie qui se déroulait sur ses bords était-il pour moi une compensation. La grande plaine herbue qui entourait le village était toule couverte de bœufs, d'ânes, de moutons et de chèvres; les habitants se démenaient partout d'un air affairé ; dlnnombrables oiseaux aquatiques, cigognes, hérons, canards, pélicans, oies de toute couleur, suivaient sans souci bctes et gens afin d'en obtenir la pâtée, et près du village, au bord de l'eau, un paisible éléphant étanchait sa soif, en aspergeant de sa trompe son corps gigantesque.
Nous nous arrêtâmes un instant sur le monticule, abîmés dans la contemplation de cette scène, sans que, au grand déplaisir de mon ambitieux compagnon Bou Aïscha, personne du village ne se dérangeât pour nous venir saluer et chercher. Après quelques moments d'attente vaine, nous dûmes prendre le parti de descendre dans la plaine pour y installer notre campement. Ce ne fut que lorsque les tentes furent dressées, que parut le Kazelma, ou chef du district septentrional du Bornou (lequel porte le nom de Kazel). Ce Kazelma, qui s*appelait Hassen, était un vieillard borgne, qui, par ordre supérieur, était venu tout exprès de Baroua« son lieu de résidence, au village de Nguigmi, pour nous faire accueil au nom de son maitre. Après nous avoir demandé des nouvelles du Fezzan et de Tripoli, et nous avoir dit quelques mots sur les événements politiques au Soudan, les espérances de la moisson et le prix des céréales, ce fonctionnaire nous quitta pour aviser aux préparatifs du repas d'usage.
Je profitai de cet intervalle de loisir pour courir à la rive la plus proche du lac. Le pacifique éléphant n*était plus là ; mais à sa place une trentaine d'autres pachydermes, des hippopotames (en kanouri ngouroutou)^ caracolaient gaiement dans les flots. En bêtes curieuses, et qui n'ont nulle idée de la rage de n^eurtre et de destruction qui dislingue des hommes civilisés, ces hippopotames s'avancèrent sans méfiance tout contre le bord, et je me
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gardai bien, pour mon compte, de troubler leurs ébats. Des résonnances métalliques semblaient leur plaire particulièrement, et, quand ils avaient Tair d'avoir tous décampé, on n'avait qu'à tambouriner sur un cliaudron de cuivre, pour les voir accourir de rechef, en vrais dilettantes, de tous les côtés. Giuseppe^ par malheur, ne se payait point de ces jeux innocents; il envoya une balle en plein dans Ténorme gueule béante d'un de ces monstres. Le pauvre amphibie, blessé à mort, revira au loin dans les roseaux, et la troupe folâtre disparut.
Les habitants deNguigmi, qui appartiennent à la tribu kânembou des Tomâghera, ne se génèrent nullement, de leur côté, pour venir se repattre curieusement de notre aspect. Les femmes surtout y mirent de l'entrain, et bientôt elles eurent improvisé près de nos tentes un marché plein d'animation, où elles nous débitèrent des poules, des oignons, des poissons secs, du lait, des pastèques, du tabac, du poivre, de Tindigo, et autres objets, le tout à des prix relativement modérés. Les indigènes, dont le teint foncé variait de nuances, en tirant le plus souvent au rougeâtre, étaient grands et svelles, avec des traits dont la régularité me rappelait les figures des Toubou. La plupart étaient nu-tèle ou coiffés d'un haut toquet de laine bleu que l'on nomme djhôka; ils portaient comme vêtement la tobe bleue, à teinture d'indigo. Le beau sexe offrait des formes plus rondelettes et une physionomie moins en lame de couteau que les Tibestiennes. Drapées dans le châle dont j'ai eu souvent occasion de parler, ces femmes avaient les cheveux relevés au sommet de la tête en petites tresses minces, et les tempes rasées ainsi que l'occiput. La suite du Kazelma so composait de six serviteurs à cheval et de dix-huit soldats armés de fusils, mais sans uniforme, qui me deman* dèrent tout d'abord un peu de poudre et des pierres à feu.
Le lendemain, de grand malin, les préposés de l'endroit vinrent nous présenter leurs civilités; puis le Kazelma s'acquitta de ses devoirs d'hôte, et me gratifia pour ma part d'une vache de boucherie, d'un peu de sorgho et d'une quantité de fourrage vert suffisante pour plusieurs jours de voyage; il va sans dire que je ne demeurai pas en reste de gracieusetés. J'allai ensuite visiter le village, dont les habitants étaient justement en train de démonter leurs huttes, pour les transporter à quelque distance plus au nord des rives plates du Tsâd, avant que les grosses pluies ne vinssent entraver ce déménagement. Les crues considérables que le lac subit à cette époque et les débordements qui en résultent les
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obligent souvent de se retirer ainsi jusque sur la ligne de dunes mentionnée. La bourgade comprend environ 300 cabanes, où peuvent loger 2,000 âmes à peu près ; mais, pour Tinstant, beaucoup de ces cases étaient vides. Elles sont Taites d*un lacis grossier de pailles, reposant sur un échafaudage d'échalas également de forme conique, avec une petite ouverture d'un mètre à un mètre et demi de hauteur. A côté d'elles, selon l'importance du ménage, s'en trouvent une ou plusieurs autres, plus petites, destinées aux femmes, aux enfants, aux esclaves, avec deslocaux particuliers pour le bétail, le tout enclos de haies en clayonnage [sigguedi), de deux à deux mètres et demi de haut.
En dépit d'une pluie torrentielle, accompagnée d'une bourrasque, qui avait signalé la journée du 29 et trempé à fond notre bagage, nous ne voulûmes pas différer davantage de nous remettre en roule pour Kouka. Le 30 donc, escortés du Kazelma et de ses hommes, lesquels s'en retournaient à Baroua, nous nous mimes à longer la rive ouest du lac. Le chemin que nous suivions serrait d'abord de tout près l'ourlet de roseaux et de latches dont la nappe d'eau était encadrée ; de place en place, des marécages ou de grandes flaques d'eau, peuplées d'innombrables canards, de hérons, et autres grands oiseaux aquatiques, nous contraignaient à faire un détour par la forêt; puis, peu à peu, la bande de terrain entre le lac et le bois s^élargit jusqu'à former une prairie superbe. Çà et là, nous rencontrions des buttes abandonnées où logent, dans la saison, les esclaves chargés de préparer le sel grossier qu'on tire de la cendre du bois de siwâk. A moitié route, nous passâmes près d'un petit groupe de palmiers qui marque l'emplacement où se trouvait jadis la ville de Woudi (ou Oudi), une des résidences temporaires des rois du Bornou. Ensuite le fourré devint plus épais, le chemin s'écarta du lac, et à mainte reprise ce ne fut pas sans peine que nos chameaux et nous nous pûmes louvoyer à travers cette dense frondaison d'acncias dont les aiguillons nous agrafaient au passage. L'escorte du Kazelma ne nous était pas inutile, car toute cette route, le long du lac, de Nguigmi à Kouka, est exposée aux incursions des Bouddouma; c'est le nom qu'on dcmne aux habitants des îles situées au milieu du Tsâd. Ces pillards ne se gênent nullement pour attaquer les voyageurs isolés et parfois même de petites caravanes. Embusqués derrière les roseaux du rivage, ils exécutent prestement leurs coups de main, et, se rembarquant aussitôt, se retirent en sûreté au large. Aussi, à part les gens de quelques
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vilhges kânembou qui entretiennent avec eux de pacifiques rapports de négoce, tous les autres habitants du Bornou ont-ils en haine ces insulaires, et, un de leurs canots s'étant montré, dans la matinée, hors de la portée du fusil, nos soldats ne purent quand même résister au plaisir de faire feu de ce côte.
Baroua, où nous arrivâmes le 1" juillet, après avoir couché à Kindjâlia^, est une localité entourée de murs de terre qui est à peu près de la grandeur dé Nguigmi. La résidence du Kazelma s'y trouve au pied de la ligne basse de dunes, qu'on voit apparaître encore çà et là. La population, qui me fit Tefl^et d'être bienveillante^ se compose en majeure partie de Kânembou, qui ont, comme ceux de Nguigmi, une peur effroyable des Touareg, contre les attaques desquels ils s'assurent tant bien que mal, en payant une sorte de tribut consistant surtout en poisson. J'avoue que la haute idée que je m'étais faite de la puissance des rois du Bornou subit en moi un certain déchet, quand je reconnus qu'elle ne suffisait même pas à protéger contre les pilleries des gens du désert ceux de leurs sujets qui habitent au nord du Yoô, affluent occidental du lac Tsâd.
Nous atteignîmes ce fleuve le lendemain 2 juillet, après une marche de dix heures, partie au travers d'une plaine boisée où les antilopes grouillaient à foison, partie par des champs de céréales et de plantations de colon, où Ton préludait aux prochaines semailles en brûlant des broussailles et des herbes sèches. Au fur et à mesure que nous avancions, les hyphènes, d'abord rabougris, croissaient de taille et d'ampleur, et leurs panaches flabelliformes finirent par régner en maîtres dans le fourré. Pintades, lièvres, gazelles, sangliers même se montraient à nous. Arrivés au bord du Yoô, nous vîmes pour la première fois le tamarinier dans toute la majesté de son feuillage; c'était celte essence qui, avec l'hyphène, formait la bordure principaledu fleuve.
Après avoir suivi le cours d'eau en amont, Tespace de quelques kilomètres, nous aperçûmes, sur la rive opposée, la ville de Yoô ; huttes et habitations, tout nichait sous le couvert d'arbres magnifiques ; des femmes, la cruche sur l'épaule ou sur la tête, allaient et venaient le long de la rivière : tableau délicieux, où le charme de la nature se renforçait d'une paisible idylle.
A la fin de la saison des pluies, le fleuve, transformé en torrent, oppose des obstacles considérables au passage des caravanes. Tel
I. Propreinenl, lo « village d'esclaves », de Kindji, qui veul dire esclave.
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nétait pas encore le cas : nous pûmes U franchir par un gué à sec, et camper à un pelit quart d*heure de la ville '. Bientôt, comme à Nguigmi, parurent les femmes de Tendroit avec leurs denrées. Cette abondance, soit dit en passant^ fut fatale au coursier de Bou Aïscha, dont j'avais tant de fois admiré Tallure ; on le trouva mort le lendemain matin, sans autre cause apparente de trépas que Texcès de grain dévoré la veille. Gomme nous devisions encore de ce triste accident, vous vîmes paraître une troupe de cavaliers arabes, qui nous venaient saluer, tant de la part du Cheik Omar qu'en leur nom personnel. L'envoyé olficicl du sultan était un certain Mohammed et-Titiwi, le frère du
Tamarinier.
trésorier deMourzouk, lequel, depuis de longues années, habitait le Bornou. En grande faveur auprès du Cheik, il était le représentant reconnu de tous les étrangers venant du nord, et l'intermédiaire par lequel ceux-ci se mettaient en rapport avec le sou-
I. Saivanl M. Nachtigtfl, ce serait à tort que Barth, à la désignation de Komodougou Waubé, subsUtue celle de Komodougou Yoobé, Il semble avoir cru que ce mot WaU" té était le nom propre du cours d*eau, tandis que ce n'est que le génitif du nom de lieu Wau (comme Yoôhé est celui de YoS), Cette dernière ville est la localité principale de toute la région, celle près de laquelle la plupart des caravanes venant du nord passent le fleuve, et elle a par conséquent plus de droit à donner son nom à la ri\iére que Wau qui est située plus loin à lest et a moins d'importance.
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vcrain. Barlh et Gerhard Rohlfs avaieot déjà eu affaire à ce personnage^ dont on m'avait dit beaucoup de mal au Fezzan. Quoique, par la suite, je n'aie pas eu lieu de le juger très favorablement en tant que fonctionnaire public, je ne puis néanmoins me souvenir, sans un sentiment de reconnaissance, et de ses prévenances de toute sorte, et des gros services qu'il m'a rendus, et de l'accueil amical et hospitalier que j'ai toujours trouvé dans sa maison. C'était un homme de teint jaunâtre, au corps trapu, épais et lourd, de cinquante et quelques années d'âge, qui était un peu brouillé avec ce que nous nommons propreté, et qui, prévenu comme je l'étais contre lui, ne me fit pas tout d'abord une bonne impression.
Avec lui se trouvaient, entre autres notables, le chérif el-Haschâschi, un Tripolitain qui habitait de préférence le Bornou ; le chérif Hasan, un Fezzanais établi depuis plus de vingt ans à la cour de Kouka, et un marchand aisé, nommé Mousiafa Toufaïri, qui se disposait à regagner Tripoli. Ces messieurs, on le pense bien, n'eurent guère d'attention que pour mon compagnon Bou Aischa, eue Titiwi ne manqua pas de présenter au Cheik comme un ambassadeur du Sultan de Constantinople, bien qu'il ne fût que l'envoyé pur et simple du gouverneur général de la Tripolilaine. Kn surfaisant ainsi la qualité du personnage, on se promettait davantage pour lui de la générosité innée du prince bornouan, générosité dont, bien entendu, l'intermédiaire officiel comptait profiter. Naturellement aussi, comme je Tavais craint, ma propre mission et ma personne se trouvèrent tout de suite reléguées au second plan.
Dans une lettre que j'avais adressée de Nguigmi au cheik Omar, j'avais exprimé le désir de loger, à Kouka, dans la maison dite tt des Chrétiens », que déjà Barth, Overweg et Rohlfs avaient habitée, à seule fin de me soustraire aux influences et obligations auxquelles on est nécessairement soumis quand on est l'hôte d'un dignitaire. Quelle ne fut donc pas ma déconvenue, lorsque Tiliwi m'informa que cette maison était en trop mauvais état pour que je pusse y descendre. Ce qui me fâcha encore plus, c'est que je vis nettement, au langage évasif dudit Titiwi, que, dans l'émoi général causé par l'arrivée d'un représentant*, du Commandeur des Croyants, on n'avait nullement songé au domicile qui devait m'ètre assigné.
En même temps que les saints du maître, l'envoyé nous avait apporté un présent de bienvenue consistant en une petite cor-
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beille de noix de Gouro fraîches, le don gracieux par excellence, et en un sac de cuir contenant diverses friandises du pays, telles que gâteaux de riz et de froment accommodés au beurre, au miel, aux épices. Quant au pain qui nous fut remis, il paraissait d*un âge tout à fait respectable, car il était moisi, et rongé de petits insectes vermiformes.
Comme le sultan semblait très impatient de nous voir, nous quittâmes Yoô le plus tôt que nous pûmes. Nous eûmes occasion, chemin faisant, d'admirer les magnifiques chevaux que montaient nos hôtes, et qui, caparaçonnés d'ornements fantastiques, de housses brodées de soie et de coton, la tète et le cou surchargés de plaques de laiton, de pendeloques, d'amulettes, allaient, suivant leur coutume, un amble rapide, dont j'avais peine à suivre Tallure. Au bout de sept heures de marche, nous fîmes halte dans le district de Kaliloua, à 50 kilomètres environ de Kouka. Là, nos hôtes nous quittèrent pour filer en avant. Gontinuantd^avancer avec plus de lenteur, nous arrivâmes le lendemain 6 à Ngalàro, où nous couchâmes, puis, le 5 juillet, à Daouergo, petit village sis à une lieue au nord de Kouka, où nous trouvâmes déjà, nous attendant, quelques habitants de la capitale.
Titiwi avait eu l'attention de m'envoyer, à titre de prêt, une bonne tente, la mienne, petite et usée, n'étant guère en état de me faire honneur. A l'exemple de mes compagnons, je revêtis mon plus beau costume de citadin fezzanais, de sorte que moi, chrétien, j'apparaissais en tenue musulmane, tandis que Bou Aîscha, avec son uniforme européen de fonctionnaire civil ottoman, avait bien plutôt l'air d*un chrétien. I^s nombreux visiteurs, Arabes, Tedâ, Gatrounois, Fezzanais, allaient naturellement tout d'abord à lui, pour ne venir à moi qu'eu seconde ligne. Une seule visite fut exclusivement pour moi : ce fut celle d'un quidam on ne peut plus drôle, une yraie figure de casse-noisettes, qui descendit de cheval devant ma tente, en compagnie d'un esclave encore plus grotesque, lequel était affublé d'une tunique de drap écarlate et d'un large pantalon bleu soudanien, sans le moindre soupçon de chemise. Ce personnage, appelé Dounkas, se présenta à moi, avec un flux prodigieux de paroles, comme un « esclave chrétien », ayant appartenu jadis au fameux Abdel-Wâhid, vtUgo Edouard Vogel : il avait, me dit-il, tout enfant, accompagné ce dernier jusqu'à Yakoba et Adamaoua, puis, plus tard, mon compatriote, en partant pour TOuadaï, l'avait laissé à Kouka, chez ce Lamino dont Barth parle dans sa relation. Malgré
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l'emphase de son langage, ce Dounkas me fit l'effet d'un très braye jeune homme, ayant gardé le plus chaud souvenir de rînfortuné chrétien qu'il avait servi. Avec les salutations dudit Lamino, il me pria d'agréer une provision considérable de volailles et d'œufs que celui-ci m'envoyait.
Le soir, parut une longue file d'esclaves de la domesticité du Cheik, qui nous apportaient le repas d'usage, savoir une soixanlaine de plats constituant un menu des plus variés. C'est à peine si nous pûmes dévorer le tiers de ce festin opulent; en revanche, les porteurs, qui avaient guetté comme des animaux affamés le moment où notre faim serait assouvie, ne manquèrent pas de tomber sur les restes, lesquels d'ailleurs, suivant l'usage, leur revenaient de droit, et remplaçaient, pour cette première fois, le pourboire de rigueur.
VOYAGE AU BORNOU