‹ Sahara et Soudan:Chapitre 43 sur 111 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Arrivée et réception à Kouka. — Chez le Cbeîk Omar. — » Visites diverses. -- La maison de Lamino. — Petites intrigues. — Coup d'œil sur la capitale du Bomou. ^ Scènes de la rue. — Mon logis et mon mode d'exis* tence. — Mes relations.

Ce fut le 6 juillet que nous fîmes notre entrée solennelle dans la capitale du Bomou. Les premières personnes que nous rencontrâmes furent les principaux Arabes et étrangers de la ville, parmi lesquels le vieux Bou Alak, ce chef des Arabes du Nord, qai m'était déjà connu avantageusement par ce que m'en avait dit Barth. C'était un Oulad Sliman de vieille roche, qui avait depuis longtemps échangé la vie de sauvages et de pillards que menaient ceux de sa tribu pour une existence paisible à Kouka^ où il était devenu membre du grand conseil. Tous ces gens avaient arboré leurs plus beaux habits, leur plus riche équipement de cavaliers, et je ne pouvais me lasser d'admirer la quantité de montures superbes, toutes remplies de feu et de souplesse, qui caracolaient dans la plaine. Bientôt, nous apprîmes de Titiwi que le Gheik avait ordonné à son fils aine, Aba Bou Bekr, Théritier présomptif du trône, d'aller nous recevoir soleûnellement à la tête d'un fastueux cortège. Nous nous arrêtâmes donc pour attendre son arrivée, puis, quand un cavalier nous eut annoncé son approche, nous recommençâmes de nous ébranler majestueusement à travers la plaine presque dénuée d'arbres qui s'étend de Daouergo à Kouka.

Sur un monticule de sable, devant le prince^ se tenait une troupe d'infanterie armée de fusils, qui offrait un aspect réelle*

ment grotesque. Ces militaires, engoncés dans d'étroites vestes et des pantalons de coupe européenne^ aux couleurs les plus bariolées, — Tun avait un habit rouge et des culottes jaunes, un autre un habit jaune et des culottes vertes, un troisième était mi-parti bleu et rouge, — ces militaires» dis-je, avaient littéralement Tair de singes habillés. Autour du prince étaient rangés les dignitaires (membres du Grand Conseil, Capitaines) somptueusement vêtus de burnous de drap de diverses nuances et de larges pantalons brochés d'or, la tête coiffée du rouge tarbousch, avec ou sans le turban, les uns le visage voilé, les autres la face découverte. Tous montaientdes chevaux de prix, pourvus d'étriers et'de selles arabes, au flanc gauche de chacun desquels pendait un long glaive, et, de Tautre côté, une carabine au large canon. Derrière ces dignitaires se tenaient des cuirassiers, les uns revêtus d^une armure de métal avec un casque au cimier saillant, parfois aussi des brassards ; les autres, et ceux-là avaient Taspect moins guerrier, d'une ample et lourde tunique de ouate piquée, qui les enveloppait entièrement et paralysait leurs mouvements. Leurs chevaux étaient, pour la plupart, accoutrés de la même manière, le corps, y compris le cou, disparaissant dans l'enveloppe ouatée, et la face protégée par une plaque de laiton rembourrée, laquelle formait un angle obtus, afin de ne pas écorcher la peau de la bête. Pour porter un tel équipement et un cavalier aussi lourd, on est obligé de choisir les chevaux les plus forts, car, dans les moments critiques, c'est de la vigueur et de la vélocité de la monture que dépend le salut du guerrier. A celui-ci, du reste, on adjoint autant que possible, dans le combat, un fantassin qui, au cas où la béte vient à être tuée, débarrasse en hâte le cuirassier du fourreau gênant qui l'enserre, et le rendrait incapable de se défendre. L'arme de ces cuirassiers est la lance ou une large et courte épée.

Autour de ce noyau brillant de l'escorte princière caracolait sans gêne une troupe de cavaliers légers, vêtus de la simple tobe nationale, tête nue pour la plupart, et la lance au poing; puis venaient des esclaves à pied, armés de lances et de javelots, et des archers païens des régions frontières du sud-ouest, qui souvent, pour tout costume, n'avaient qu'une ceinture.

Quand nous ne fûmes plus qu'à une vingtaine de pas du prince héritier, on nous invita à mettre pied à terre pour saluer le représentant du souverain. Pendant que nous allions à lui, un orchestre composé de tambourins, de tambours, de flûtes, de cornes d'antilopes, de trompes de bois ou de métal, et de corne-

muses aux accents criards /en lama un concert affolant, où les notes les plus glapissantes se mariaient, en dépit de toute règle, aux grondements de basse les plus sourds, et aux ronflements les plus nasillards. Aba Bou Bekr cependant demeurait, grave et

Cuirassier bornouan.

digne, sur son magnifique coursier, au sommet de Téminence de sable. C'était un homme presque noir, avec quelques poils de barbe au menton et aux joues, de belle stature^ quoique de peu de noblesse dans les traits, et qui semblait avoir trente-cinq ans passés. 11 nous dit en arabe quelques mots bienveillants, nous

serra la main en nous souhaitant la bienvenue dans les Etais de son père, nous denianda brièvement des nouvelles de notre voyage et de noire santé : après quoi, nous remontâmes à cheval, et le cortège se mit en mouvement, au bruit de la musique, aux cris de la foule, aui détonations incessantes de la poudre, sans préjudice des fantasias exécutées par les cavaliers de l'escorte.

Aussi loin que la vue portait, la plaine fourmillait de curieux; je ne crois pas qu'une seule personne fût restée dans la ville. Pour moi Je cherchais des yeux la capitale, sans Tapercevoir. Rien qu'une aire de sable argileux où pointaient des acacias rabougris. Enfin émergea à l'horizon une ligne allongée de végétation qui prit peu à peul'apparenced'unbois; puis lesarbressedesserrèrent, et j'aperçus un mur de terre uni, qui, avec sa couleur terne et poussiéreuse, tranchait à peine sur le terrain environnant. Dans cette ligne uniforme, étendue d'est en ouest, s'ouvrit, à la longue, une brèche qui alla peu à peu s'élargissant, et vers laquelle nous nous dirigeâmes.

Kouka, je le dirai plus loin, se divise en deux villes. Nous traversâmes le vaste espace en partie vague qui les sépare, pour pénétrer dans la ville de Test ou cité royale, tandis que nos chameaux et les gens de service gagnaient les quartiers de Touest qui nous étaient assignés pour demeure. Une porte toute simple, à deux battants, assez large pour laisser passer de front deui:ou trois cavaliers, nous donna accès dans une large voie qui conduisait au palais du Cheik. La foule était si pressée que nous n'avancions que très lentement ; la poussière telle, qu'à peine discernions- nous les maisons. A droite seulement, des ficoïdées projetaient un ombrage épais. Devant la demeure du prince, se dressait un petit minaret surmontant un modeste pâté de constructions, qui était, conséquemment, une mosquée.

Arrivés au palais, qui ne se distinguait des autres habitations qu'en ce qu'il avait un étage et des exhaussements en forme de tours, nous fîmes halte, et le tapage des coups de feu et de la musique atteignit alors son point d'apogée. Le cheik Omar, qui a l'habitude de regarder des baies ébrasées de l'étage supérieur les étrangers nouveau-venus aussi bien que les cortèges de fête, demeurait pour nous invisible. Le point le plus brillant de la scène était à ce moment le groupe des Marocains, dont les uns s'escrimaient sur leurs flûtes, leurs tambourins et leurs tambours, tandis que les autres exécutaient prestement le maniement de leurs jolis fusils. Au bout de quelques instants, Aba Bou fiekr entra dans le palais; bientôt Titiwi l'y suivit, et enfin Boa Aiscba

RÉCEPTION A KOUKA. 3!i

y fut mandé à son tour, et ne tarda pas à en ressortir, drapé dans un burnous de drap écarlate brodé d'or. Bien que je me fusse attendu à me iroir effacé par mon compagnon de voyage, j'avoue que je me sentis blessé au nom de TEurope du retard qu'on mettait à m'accorder une audience de salutation. Cette négligence m'aSecta d'autant plus, que j'étais disposé à l'attribuer, non pas à l'excellent Gheik, mais à Bou Aîscha et à Titiwi. Je ne pus m'empécher d'en témoigner d'un ton acerbe mon mécontentement à ce dernier, et ses excuses embarrassées aussi bien que ses explications contraintes me donnèrent la conviction qu'on avait négligé de transmettre au brave Cheik la lettre que je lui avais écrite de Nguigmi. Bou Alak, Moustafa Toufaïri et d'autres eurent beau faire tout leur possible pour m'apaiser ; je me retirai en maugréant dans la ville de Touest, où je devais résider, accompagné de Titiwi, lequel se confondait en humbles excuses, sans que je daignasse seulement lui répondre.

Mon logis se trouvait dans la grande maison d'Ahmed Ben Brahim, un des premiers dignitaires du pays, et peut-être aussi le courtisan le plus en crédit. Il se composait provisoirement de plusieurs cours et d'une unique maisonnette de terre, que je jugeai tout au plus suffisante à remiser mon bagage. Quant à l'installation de ma personne et de mes domestiques, on n'y avait pas songé. Qu'on juge de mon désappointement ! Aussi, sans plus d'explications, donnai-je l'ordre qu'on me ramenât mon cheval, résolu que j'étais, dis-je à Titiwi, d'aller me plaindre directement à son maître de cet inqualifiable sans-gêne. Bien m'en prit: mon cheval n'était pas encore sellé, qu'à coups de hache, ce fut l'affaire de quelques minutes, on avait pratiqué au travers d'un mur une issue qui me procurait un logement relativement convenable. Cette porte improvisée donnait accès sur une belle cour carrée où s'élevait un grand bâtiment renfermant une chambre spacieuse, avec un magasin contigu, parfaitement propre à me servir de résidence personnelle. Dans la même cour se trouvaient deux autres locaux couverts où mes gens pouvaient loger et faire la cuisine.

Fort aise de n'avoir plus à courir, par la grande chaleur de midi, après un logement, je me tins pour satisfait, et me payai immédiatement les douceurs de la sieste. Quant à Titiwi, il s'empressa de retourner près du Gheik, pour l'informer de mes dispositions, et à peine avais*je eu le temps de me reposer et de faire un bout de toilette, qu'un messager arriva du palais pour m'inviter à une audience.

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