U CHEZ LE GHËIK OMAR
du caraclère et du but de mon voyage, que néaumoins il me demandait pardon pour ce qui était arrivé, que rien n^était plus loin de sa pensée que de vouloir offenser hôtes et messagers venant d'un pays dont il avait appris, depuis des années, à connaître et à estimer les fils et les représentants. Bref, il me pria de ne plus penser au malentendu, et, pour mettre fin à cette explication désagréable, il fit un signe à Teunuque Abd el-Kèrim, lequel apporta et me mit sur les épaules un burnous de Un drap noir doublé de soie. Tiliwi, qui venait d'entrer sur Tentrefaite, me dit, pour achever de m'apaiser, qu'au lieu de me formaliser, j'avais au contraire tout lieu d'être fier, qu'un puissant prince comme le cbeik Omar eût daigné m'adresser des excuses. Non seulement je voulus bien me contenter de cette explication, mais j'éprouvai ud vrai plaisir de voir le bon accord rétabli. Après un nouvel échange de paroles courtoises, je me retirai, ravi de l'amabilité, de la tenue digne et simple, des manières intelligentes de l'homme doot dépendait surtout le succès de mes expéditions ultérieures.
Le lendemain eut lieu la présentation solennelle des préseats du roi Guillaume. Le tout agréa fort au roi nègre qui, par parenthèse, me fit répéter et déclamer une demi-douzaine de fois en allemand la lettre royale que je lui avais remise dans une jolie boîte, avec sa traduction en arabe. Comme j'ajoutais que, parmi les cadeaux, manquait un objet, — c'était une voiture, — que Moustafa Bey, c'est-à-dire Gerhard Rohlfs, avait promise autrefois de faire envoyer au Cheik, mais qu'à la première occasion favorable on s'empresserait de combler la lacune, la joie du prince ne connut plus de bornes, et il m'assura qu'il savait parfaitement, comme le monde entier, avec quelle fidélité scrupuleuse les Chrétiens observaient la parole donnée.
J'étais à peine sorti du palais, que toute la ville était informée delà splendeur des présents du Chrétien. Si cette nouvelle me valut un surcroit de considération, elle éveilla d'un autre côté, chez messieurs les dignitaires bornouans, des espérances que je n'étais pas en état de satisfaire. De ces dignitaires, le premier auquel je rendis visite fut un certain Fellati Ibrahim, que Gerhard Rohifs m'avait spécialement recommandé, comme jouissant de beaucoup d'influence et de crédit. Par malheur, entre temps, son étoile avait bien pâli, et, s'il conservait encore, du moins dans la bouche du peuple, son titre de Digma^ il n'avait plus sa faveur d'autrefois. Il me fit toutefois reflet d'un brave homme. De chez lui, j'allai chez le fameux Lamino (El-Amin), dont j'ai déjà eu occasion
de parler. Dès la porte de sa maison, située sur une vaste place dans la TÎIle orientale Je pus juger, au grand nombre de chevaux somptueusement'harnacbés qui attendaient la sortie de leurs maîtres, et à la foule d'esclaves, de petits fonctionnaires, de clients, sans parler des mendiants, qui assiégeaient Thuis, de quelle importance jouissait le personnage. La place n'était point précisément tenue avec propreté; il y bâillait des trous à immondices, que fouillaient des pourceaux. J'entrai. Dans un vestibule, j'aperçus un gros ichneumon, attacbé à la manière d'un chien, qui flaira nos pieds en reniflant ; plus loin, une jeune hyène en liberté me regarda fixement de ses yeux sournois ; tout autour du vestibule, il y avait des esclaves et des malfaiteurs enchaînés. Plus loin encore, dans la première cour, se trouvait, également à la chaîne, un de ces superbes lynx d'Afrique {F. Caracal), au corps isabelle, au ventre blanc, auquel ses longues oreilles redressées {Soumo) ont fait donner par lesBornouans le nom de Soumoli. Des esclaves étaient en train de décharger une trentaine de chameaux qui arrivaient des domaines ruraux du maître avec une provision de céréales. Par terre gisaient d'énormes têtes de buffles, trophées de chasse cueillis sur les bords du Tsâd.
Un portique de passage, fourmillant de solliciteurs et d'esclaves, me donna accès dans une autre cour sur laquelle s'ouvrait la salle d'audience. Là se tenaient accroupis en groupe des chefs arabes et des esclaves d'une condition plus relevée, qu'on me désigna comme les « capitaines » du maître de la maison ; car Lamino entretenait une troupe de cavalerie régulière d'environ i ,000 hommes, dont 300 cuirassiers, et une garde du corps de 40 à SO soldats, également montés, qui ne s'éloignaient jamais de lui et qui formaient son escorte habituelle.
Ce fut le chef des eunuques, — encore un luxe inusité au Bornou que ce personnage se payait, — qui m'annonça au seigneur de céans. Il nous fallut fendre la presse pour pénétrer dans la vaste salle où, du matin au soir, il recevait subordonnés, amis et solliciteurs. Je trouvai, assis sur une peau d'antilope, entouré de ses familiers, un homme chauve, replet, quelque peu crasseux, qui m'accueillit avec un sourire amical^ et me fit aussitôt étendre une toison. 11 avait un teint roux-grisâtre, une tête puissante attachée à une vraie encolure de buffle, et, contrairement à l'usage du Bornou,il portait toute sa barbe blanche. Par sa membrure, il me rappela les pachydermes de son pays. Près de lui était une grande corbeille remplie de chaînes, car Lamino était une espèce de mi-
nistre de la police, et Barlh raconte avec quelle rigueur cruelle il s'acquittait de ces fonctions. Chacun savait d'ailleurs qu'il avait occupé sa jeunesse à brigander par les routes, et ce fut dans l'exercice de ce métier qu'un haut fonctionnaire d'Omar, ayant reconnu ses capacités, l'avait péché pour le service du Cheik. Pour le moment sa richesse autant que sa puissance, sa libéralité autant que ses façons bienveillantes, en faisaient un objet d'admiration pour les gens de la capitale, et il était à coup sûr le personnage le plus populaire du Bornou. S'il était souvent d*une dureté implacable pour les criminels, il convient de dire que la justice s'alliait chez lui à la sévérité, et qu'il était vraiment urgent de pourvoir au rétablissement de Tordre et de la sécurité dans un État où la faiblesse du prince comme la vénalité inique des dignitaires avaient eu pour effet d'accroître d'une manière dangereuse le nombre des malfaiteurs. S'il était craint de ces derniers et odieux aux intrigantsrde cour, il était, en revanche, estimé des particuliers, apprécié par le prince, adoré de ses esclaves, et béni des pauvres.
La passion favorite de ce haut justicier, c'était le soin de sa cuisine. Sans cesse il essayait de nouveaux mets, et cette activité culinaire lui prenait une bonne part de son temps. Il goûtait à tout ce qu'on lui apportait du dehors, et il avait toujours sous la main toutes sortes d'ingrédients variés à l'aide desquels il donnait luimême le dernier assaisonnement aux plats de régal. Il expliquait volontiers ses recettes, se répandant en conseils d'expert, et se glorifiant de posséder a ce point de vue les cuisinières les plus entendues qu'il y eût du Nil au Niger. Je me souviens qu il me prépara de sa propre main une boisson aromatique à la farine de riz, au miel et au lait, qui faisait le plus grand honneur à son goût. Ajoutons que si cet épicurien ne touchait jamais à un breuvage alcoolique, il ne partageait cependant point la prédilection d'Hippocrate pour l'eau claire.
Tout en manipulant et en épiçant fervemment ses plats, Lamino n'oubliait point les afl'aires ; il les menait de front avec la cuisine, donnant concurremment des audiences, expédiant les solliciteurs, écoutant les accusés, recevant les nouvelles, distribuant ses ordres et ses instructions, et trouvant encore le temps de me parler de Barth et de Rohlfs, dont il avait gardé le meilleur souvenir. 11 me promit son entière protection, et, comme je l'entretenais de mon intention de visiter les lies du lac Tsàd, il entra également dans mon dessein, qu'il trouvait parfaitement praticable avec l'aide
d*im capitaine Bouddouma du nom de Kachella Kiinmé. Il regrettait seulement que je fusse arrivé en un moment où une épizootie générale avait porté un grand préjudice au bien-être public. Rien que pour sa part, il avait perdu 32,000 têtes de bétail. La gent chevaline, elle aussi, avait été, paraît-il, très gravement éprouvée.
Je sortis donc avec d'excellentes impressions de chez cet homme, que tout le monde s'accordait à me représenter comme disposant de plus de pouvoir que le Cheik lui-même, en ce sens qu'il était le seul dignitaire qui fût capable de brider la débonnaireté dangereuse d'un souverain dénué de volonté, et le seul sans le conseil et l'avis duquel celui-ci jamais ne se permit d'agir. Manquait-il quelque chose à Omar, Lamino était là pour le lui procurer ; y avait-il quelque difficulté politique avec un vassal ou un roi voisin, Lamino se chargeait de la solution, et il savait toujours débrouiller les choses avec autant de fermeté que de prudence. 11 était en outre précieux en affaires, payant toujours rubis sur l'ongle, tandis que les autres officiers de la cour ne se faisaient nul scrupule de manquer à leur parole et de traîner les règlements de compte en longueur. Joignez qu'il se tenait ostensiblement en dehors de toutes les basses intrigues de cour, et que si Ton pouvait parfois lui reprocher sa rigueur, sa réputation demeurait hors d'atteinte.
J'allai voir ensuite le secrétaire d'État et privé du prince, Moallim Mohammed, lequel exerçait avec beaucoup de conscience, disait-on, les fonctions de juge supérieur, et celles d'interprète delà loi religieuse. C'était un homme maigre, ridé, grave, de manières pédantes, qui jouissait à la ronde d'un grand renom de savant, et qui possédait une bibliothèque n'ayant point sa pareille depuis Kartoum jusqu'à Timbouctou. Son ambition prétentieuse lui avait aliéné ses collègues de Tadministration et de la cour. Je visitai aussi cet Ahmed Ben Brahim, que j'ai déjà présenté au lecteur, un intrigant qui ne devait sa faveur qu'au souvenir des grands services de son père et à l'entremise de la première femme du souverain ; et enfin le sieur Titiwi, le « consul des Arabes », commB l'appelaient ses flatteurs.
Chacun des personnages auxquels j'avais présenté mes hommages m'ayant répondu, selon l'usage, par l'envoi d'un bélier Tivant, j'eus bientôt une cour pleine de ces animaux. Je n'avais point du reste à me préoccuper de ma cuisine, car, les premiersjours de mon arrivée, il y fut pourvu du palais du roi, et j'em-
32a VISITES DIVERSES.
magasinai ainsi tant de provisions que toute ma maisonnée eut le couvert assuré pour un bout de temps. Il m'en coùta^iiesl vrai, d'onéreuses bonnes-mains aux esclaves pourvoyeurs. Le Bornou est le pays par excellence du pourboire, qui y est si bien obligatoire, que messieurs les eunuques et autres esclaves ont des tarifs fixes dont il n'y a pas à appeler. Au premier eunuque, je donnais 4 thalers, au second 3, au quatrième 2, et celte gratification était exclusivement personnelle aux hommes qui dirigeaient le transport des objets; les porteurs proprement dits n'y avaient aucune part. Heureusement que ces derniers étaient beaucoup moins exigeants pour leur compte, et se contentaient de menus cadeaux, tels que jniroirs de poche, foulards de coton et rasoirs. Je ne dois pas omettre de dire, qu'en outre des comestibles précités, le Cheik me gratifia, toujours par l'entremise d'un eunuque, de divers échantillons de costumes soudaniens. Encore son amabilité ne se borna-t-elle pas à tes dons : il m'envoya un matin un jeune bœuf vivant, puis, le lendemain, ou plutôt la nuit, entre une et deux heures, on meréveilla pour que je prisse livraison d'un beau cheval pie. Commeje m'étonnais» du moment choisi pour me faire agréer le cadeau, on m'expliqua que le transfertdes chevaux avait lieu de préférence la nuit, pour les garantir du a mauvais œil » de la part des hommes, il va sans dire que le pourboire dut se modeler sur la circonstance.
Quant aux présents que je fis aux dignitaires susnommés, ils restèrent nécessairement au-dessous et de l'importance des personnages et de mon caractère d'envoyé d'un puissant prince de l'Europe. Ce fut mon vieux Mohammed qui eut mission de les remettre en mon nom ; seuls Lamino, et le prince héritier reçurent les leurs de ma main propre. Bien que les gens par moi gratifiés se fussent sans doute attendus à mieux, ils ne laissèrent pas cependant de chercher à resserrer leurs rapports avec moi, les uns par l'espoir d'obtenir plus tard davantage, les autres dans le désir de me soustraire à des influences rivales.
Chacun aussitôt, à qui le mieux, de me mettre en garde, confidentiellement, contre ses collègues, et de se rehausser à mes yeux. Lamino lui-même m'envoya l'avis d'avoir à me méfier de mon hôte, et surtout de ne goûter, si possible, à aucun des mets provenant de sa cuisine. L'ex-Digma me fit aussi exprimer Fespoir qu'à Texemple de Rohlfs mon devancier, je ne manquerais pas en toute occasion de recourir à lui, d'autant que Mo'alliffl Mohammed n'était qu'un intrigant déguisé, Titiwi un coquin,
Ahmed Ben Brahim une canaille, et que je ne pouvais prendre assez de précautions contre ces trois hommes. Mo'allim Mohammed, de son côté, m^offrit expressément son assistance en toutes choses, mais se bbrna, en sa qualité de savant et d'homme politique, à me faire observer d'une manière générale, qu'à Kouka on ne pouvait être trop circonspect dans le choix de ses conseillers et qu'il fallait avant tout se méfier des gens de cour. Ahmed Ben Brahim enfin m'avisa que le Gheik m*avait tout spécialement remis entre ses mains^ en l'autorisant à se charger de toutes mes afiaires, et il profita de l'occasion pour me traiter l'cx- Digma de « fils de chien », et pour m'arranger les autres de façon analogue. Il n'y eut que Titiwi qui garda un silence prudent : il était, il est vrai, notoire qu^il s'était entendu avec mon hôte pour lui livrer ma personne à exploiter, tandis que lui-même s'était adjugé, comme revenant-bon, celle de Bou Aïscha.
L'ancienne Kouka ayant été détruite, il y a une trentaine d'années, par Mohammed Cherif, roi de rOuadaï^ le cheik Omar l'a fait reconstruire en deux moitiés séparées, l'une, la ville de TEst, habitée par lui et ses fonctionnaires ; l'autre, la ville de l'Ouest, affectée surtout au menu peuple et aux étrangers. Ce n'est que du côté nord que la banlieue a Taspect désert que j'ai eu occasion de décrire ; encore, près de la porte qui s'ouvre dans cette direction, le chemin présente-t-il une bordure de hameaux et de maisons champêtres qu'enveloppent des bosquets tout grouillants d'oiseaux . Vers les autres points cardinaux, la nature offre les attraits les plus riants. Le sol, sous une couche superficielle de sable, recèle de Targile, puis une terre sablonneuse mêlée de calcaire, au delà de laquelle on rencontre l'eau à 12 ou 16 mètres de profondeur.
Au pied des murs d'enceinte se trouvent un grand nombre d'excavations d'où Ton extrait le lehm qui sert à bâtir. Ç^ et là aussi, les environs de la ville présentent de vastes emplacements à sépultures qui prouvent le peu de souci que les Bornouans ont des morts. Les trous sont si peu profonds qu'on voit poindre hors du sol un coin des nattes dont le peuple a coutume d'envelopper les cadavres. Les tumulus, très peu élevés, presque à fleur de terre fort souvent, ont tout au plus pour ornements un bâton avec des lambeaux de drap ou de calicot, ou quelques tessons. Le tout est
laissé, sans clôture protectrice, à la merci des ravages nocturnes des hyènes.
Des deux villes dont Kouka se compose, la plus grande est celle de l'ouest {Billa foutêbè)^ qui forme une sorte de quadrilatère de deux kilomètres environ de côte, avec une porte au milieu de chaque face. Elle est séparée en deux moitiés, nord et sud, par la principale artère commerçante {Dendal), à l'extrémité ouest de laquelle est la place du marché [Dourrid). Les maisons en bordure, basses et de peu d'apparence, occupent souvent en revanche une énorme surface. Au tiers du Dendal, en se dirigeant vers l'est, se trouve un élargissement de la voie, où s'élèvent, d'un côté, confinant à une mosquée, la résidence du Cheik dans ce quartier de la ville, et, de l'autre, l'habitation de mon hôte Ahmed Ben Brahim. En dehors de cette chaussée centrale, il n'existe que peu de voies régulières. Les nombreuses artères de négoce sont plutôt des sentiers tortueux, un fouillis de maisons campées au hasard, qui ne laissent pas toutefois que d'avoir leur charme aux yeux de l'étranger.
La ville de Test [Biila gedibê), séparée de l'autre par un espace de terrain d'un kilomètre environ d'étendue, que sillonnent plu • sieurs larges chemins le long desquels essaiment des groupes désordonnés de maisons, offre à peu près le même caractère; elle est seulement un peu plus étirée en longueur, et a six portes, deux a l'ouest, deux à l'est, et deux au midi. Le Dendal, beaucoup plus large, au lieu de traverser toute la ville, se termine, aux deux tiers à peu près de son développement, par le Palais du roi proprement dit et la mosquée qui lui fait face. Les habitations, la plupart en terre, avec des murs nus et gris manquant de fenêtres, ont une monotonie que corrige cependant çà et là quelque gauchissement de la rue, qui va s'évidant tout à coup pour laisser place soit à une ample ficoïde à la verdure sombre, soit à un kourna élancé, soità un gigantesque calebassier ou à un hedjilidj brancha.
L'argile dont sont bâties les maisons n'offre d'ailleurs guère plus de résistance à la pluie que celledont sont faites les demeures fezzanaises ; après chaque averse un peu abondante, il en faut réparer le toit et les murs. Le type d'habitation le plus commun est un enclos divisé en plusieurs cours dans lesquelles s'élèvent des huttes en chaume et quelques bâtisses de terre cuboïdes, renfermant une chambre unique avec un réduit contigu tout au plus, de sorte que les deux tiers du logis se composent d'espaces non couverts.
Dans les conslrucUons en terre (Sôro), on place sur les murs pariétaux, qui en général ont une grande épaisseur, des solives longitudinales grossièrement équarries, qui servent de soutiénement à une infinité de traverses plus courtes et plus faibles, jointées elles-mêmes au moyen de pièces d'un bois léger et découpe cylindrique. Au-dessus de cette charpente on étale une forte couche d'argile délayée avec de Teau et mélangée de gravier, de paille hachée et de fumier. Quand la pièce est un peu grande, on élaie au besoin la toiture à Taide d'un gros pilier médian, de
Vue do Kouka ot de ses environs.
forme carrée. On comprend que, dans certains cas, la pluie arrive à percer un toit de ce genre ; aussi, dans les habitations confortables, les boiseries de raccord sont-elles remplacées par des nattes de branchage d'hyphène; néanmoins^ et quoique, à la fin de la saison sèche, on ait soin de réparer à fond la couverture de terre qu'a fendillée l'action du soleil, il arrive fréquemment que l'intérieur du logis est inondé, et qu'il faut prendre la précaution, lorsqu'il pleut très fort, d'empaqueter son avoir dans des caisses ou des sacs de cuir.
Généralement, l'ensemble des ustensiles de ménage se trouve
empilé dans les huttes des femmes ; Tunique meuble qui se retrouve à peu près constamment dans la pièce d'habitation, c'est un large banc de bois, garni de nattes et de tapis, qui sert de reposoir. Les murs sont nus du reste, et par terre, quelquefois, s'élalent des nattes plus ou moins fines. On a vu déjà que le siège du maître de la maison est une natte, une peau d'antilope^ ou bien un tapis du Nord. Parfois, en outre, il y a une sorte de console en bois, pour poser tel mets qu'on tient à mettre à l'abri des rats, sinou des fourmis qui abondent surtout à l'époque des pluies. Chez les grands du pays, dont le logis renferme souvent un jardin fleuri et légumier {Fâio), les cours /extérieures sont afl'ectées aux esclaves mâles, tandis que les femmes et les esclaves femelles habitent les huttes de Tintérieur. Dans une des cours tout à fait à part, et soigneusement close, toujours pour éviter le mauvais œil, se trouve V écurie [Moult) tenue avec un soin merveilleux, et confiée à l'esclave qu'on nomme Moulima^,
La hutte, de paille ou de jonc {Nguim)^ est en forme de cloche ou de cube, avec une flèche culminante, ornée souvent de quelques œufs d'autruche, appendice destiné, paralt-il, à assurer la fécondité des femmes qui l'habitent. Un banc circulaire, plus ou moins ouvragé, fait à la fois pour s'asseoir et poser les ustensiles de ménage (vaisselle, corbeilles, etc.), en constitue l'ameublement principal. Au dehors, devant la porte, à l'ombre et au courant d'air, sont placées les larges cruches à eau en terre cuite ; a côté est le foyer ; dans un coin de la cour, souvent, est un pigeonnier à plusieurs étages ; puis, presque toujours, un arbre plus ou moins ombreux où perchent des cigognes, des hérons, des oiseaux chanteurs ; ce qui fait que. la ville, vue de loin, oiïre l'aspect gracieux d'un bois clair.
La vie publique se concentre principalement sur le Dendal; 1& place du Marché, qui est à l'un des bouts de cette artère, est le rendez-vous de la partie affairée de la population, tandis que l'extrémité opposée, où est le Palais, attire surtout les oisifs, les ambitieux, les spéculateurs. C'était pour moi une distraction toujours nouvelle que de me promener à cheval par cette voie, tant la foule y était variée et intéressante, sans parler des scènes curieuses d'intérieur que, du haut de ma selle, je découvrais i droite et à gauche. Là défilent, devant Tétranger, tous les types de la population bornouane^ depuis le Kanouri ou le
1 . Aulrement dit « homme de l'écurie t'y — Ma signiOe homme ; c'est, on l'a va» le singulier de Bou.
Kânemma aisé à pied ou à cheval, qui plie sous le poids d'un accoutrement que ne justifie guère la température locale, et dont l'ampleur prodigieuse lui donne Tair d'une machine colossale, jusqu'au vieux noble, représentant de l'ancienne aristocratie, qui chemine, tout de blanc vêlu^ la tête rasée, portant à la main le lourd bâton à pomme en forme d'olive, qui est son attribut historique et traditionnel. A côté, voici le marchand tripolitain, qui chevauche fièrement, en costume arabe, et le rouge tarbousch sur le chef; voici également l'habitant du désert, reeonnaissable au litham qui lui enveloppe le nez et la bouche. Puis^ ce sont des femmes et des jeunes filles désœuvrées qui flânent par la rue, pour montrer leurs charmes, drapées dans le châle bornouan^ dont une longue traîne balaie le sol entre leurs deux pieds, tantôt portant une chemisette blanche ou bleue, à broderies de soie^ qui s'arrête à la naissance de la cuisse, ou bien, quand ce vêtement manque, montrant volontiers, sous leur châle négligemment enroulé, une épaule ou un sein à nu. Un appendice d'argent en forme de demi-lune couronne les innombrables et courtes nattes de leur chevelure^ et un petit morceau d'isis leur agrémente l'aile droite du nez. Ainsi se prélassent ces belles du terroir^ dandinant les hanches, tortillant les épaules, décochant à droite et à gauche des œillades provocantes, riant et jacassant de manière à montrer leurs dents noircies au g or go ^.
Parmi les coquettes et les oisifs va et vient le menu peuple des travailleurs. Les fontaines, entourées d'une clôture d'épines, sont assiégées par des groupes babillards de femmes et de jeunes filles qui, tout en échangeant des nouvelles, remplissent leurs grandes cruches d'argile^ pour les remporter ensuite sur leurs têtes. Et il faut voir avec quelle vigueur et quelle adresse des fillettes de dix à douze ans vous balancent parfois une charge de vingt litres! Regardez aussi ces esclaves, vêtus tout bonnement d'un tablier de cuir, travailler, sous l'œil d'un architecte ou d'un surveillant, à la réparation ou à la construction d'une maison. Mais, qu'aperçoisje ici sous le vestibule d'une habitation? C'est un instituteur primaire [Magarendt) qui a installé céans son école^ el s'égosille à inculquer à ses élèves les versets du Saint-Livre. Ailleurs, c^est un lettré qui, lisant à demi- voix des feuillets jaunis, tout en tournant machinalement les grains d*un rosaire entre ses doigts, tra-
1 Poadre où le Ubac et la noix de Gouro entrent comme éléments principaux.
vaille du même coup à son instruction et à son saluf^ ou bien s*en va arpentant les rues, sans interrompre ses exercices, avec Tostentation d'un Pharisien. Ici c'est un atelier de teinturerie, tout retentissant de bruits de foulage et de martelage; là, c'est une officine de forgeron ; plus loin, devant cette porte, voici une fileuse étirant à la main le coton blanchi que le tisserand retravaillera à sa mode, et dont le tailleur ou « homme de Taiguille » (Librâma) confectionnera ensuite des Tobes; plus loin encore, voici un nattier qui besogne, sous son vestibule, au milieu des faisceaux de branchage et d'écorce, teints en rouge, en jaune ou en noir, que son art utilise.
En un endroit bien sec de la rue, une marchande a improvisé au moyen d'une natte sur quatre bâtons une échoppe où elle vend des pois, des dattes, des gâteaux, du miel; autant en a fait le peaussier^ pour débiter les produits de son travail. Enfin, par la porte ouverte d'une cour, nous pouvons en passant jeter un coup d'œil sur le train d'un atelier de menuiserie, ou, au bord d'une glaisière, près de laquelle il a installé sa demeure, voir un potier façonner ses pots.
Tous ces artisans travaillent sur place et à domicile. Ce barbier, lui {Wanzamma)y parcourt la ville, eu jouant de la flûte, pour prévenir les chalands. Qui a besoin de lui le convie d'entrer; au besoin, il exerce son métier en plein air. Accroupi au milieu de la rue, il vous rase hommes et femmes agenouillés devant lui, taillade, selon les règles de l'art, les nécessiteux, et, par surcroit, applique des ventouses. Ajoutez les laitières, qui cheminent, leur vase sur la tète, criant leur denrée d*une voix inintelligible, comme font en tous pays les laitières : Kiâm! Kiâm! Kiâm Kili (lait frais) ! Foula (Beurre frais) ! Et les maquignons, qui s*en vont caracolant par les rues, de manière à bien faire valoir leurs bétes! Et les petites caravanes de chevaux de bât, d'ânes et de bœufs, qui défilent portant des poissons secs du lac Tsâd, des noix de Gouro, des vêtements et cuirs de Kano, des tobes teintes^ <ki sel, du natron, ou des objets manufacturés de la capitale à destination des provinces bornouanes ! Et les troupes de chameaux, appa^ tenant aux gros bonnets de la ville, qui s'en reviennent de la campagne, chargés des céréales de leurs maîtres ! Et les députations des tribus et des diverses localités du Bornou, qui affluent vers le palais du Cheik, pour verser leurs prestations en nature I Et, enfin, au coucher du soleil, les audiences données en plein vent par les grands, lesquels, entourés de leurs clients, de leurs hommes
de service, de leurs esclaves, disent en commun, avec tout ce monde, et coram populo^ la prière du soir {Maghreb) !
Ce n*est qu'à l'heure du souper {Aschâ en arabe, Usa en kanouri), que chacun rentre dans sa maison : puis, un peu plus tard, la jeunesse se rassemble par les rues et les places pour danser, chanter, et il est rare que ce concert monotone, accompagné de battements de mains rythmés, cesse avant minuit.
Ce qui fait ombre à ce tableau joyeux de la vie quotidienne à Kouka, c'est le nombre incroyable d'aveugles, demi-nus, presque mourants de faim, qui encombrent la voie, en sollicitant d'une voix criarde la pitié des passants, ou qui, par file de dix et plus, sous la conduite du plus expert, s'en vont tâtonnant à la queue-leuleu au travers des rues les plus fréquentées, en hurlant leurs malheurs sur un mode plaintif. Une autre plaie de la chaussée, ce sont
Prière du soir.
les écoliers mendiants, qui, venus de tous les pays voisins pour étudier dans la capitale du Bornou, cherchent à se procurer leur pain quotidien. Leurs visées, en fait de science, ne sont pas de haut vol. Dès qu'ils sont capables de lire le Coran d'un bout à l'autre, ils retournent chez eux, en qualité de Moallemins ou de Foukahas, réclamer le respect des leurs, pour le privilège qu'ils ont désormais de savoir déchiffrer tant bien que mal une lettre, et la provision de formules médicatrices et de talismans protecteurs qu'ils rapportent avec eux.
Tous ces étudiants ont le même costume et les mêmes attributs: une peau d'hyène, de léopard ou de chèvre, qui, nouée sur une épaule ou une hanche, ne couvre que tout juste leur nudité ; dans une main, un long bâton avec une calebasse où ils mettent les dons gracieux auxquels ils ont droit: dans l'autre main, ou pendues au flanc gauche par un cordon, des tablettes de bois
[Hoah cnarabe), avec un enerier de terre ou un petit flacon dans lequel est fichée une plume grossière. Quelques-uns sont logés dans les vestibules des notables, nourris et instruits avec les fils de la maison ; d'autres sont réduits à mendier ou à gagner leur subsistance en s'acquittant, le jour, dé menus services. Dans ce cas, la nuit seule leur reste pour étudier. Il va sans dire qu*avec un tel genre de vie beaucoup atteignent un âge respectable avant d*avoir terminé leurs <c cours » ; quelques-uns même, après avoir mendié tout petits, continuent de mendier en cheveux blancs: ceux-là forment , parmi les étudiants de Kouka, ce que nous appellerions le clan des a vieux de la vieille ».
La population totale de Kouka peut être de cinquante à soixante mille âmes, chiffre assez faible encore, eu égard à l'immense étendue de la ville. Les deux tiers des habitants sont concentrés dans la partie ouest ; dans l^autre, la famille royale à elle seule figure pour un appoint considérable, car non seulement le vieux prince, lors de mon séjour, avait encore des enfants en bas âge^ mais son héritier était père de plus de 70 rejetons, et un de ses frères cadets avait déjà dépassé ce nombre.
J'ai dit que mon logis était situé sur le grand Dendal de la ville ouest, non loin de la résidence du Cheik. La description que j'ai donnée des habitations bornouanes en général me dispense de m'étendre avec détails sur la mienne. Mon domestique Sa'ad m'ayant quitté pour retourner à Tripoli, avec la première caravane qui s'était présentée, j'avais engagé à sa place, pour être agréable à Lamino, le Dounkas dont j'ai ci-dessus parlé*. Pour la cuisine, ne voulant pas acheter des esclaves, j'avais loué une femme, dont malheureusement j'eus tout de suite lieu de suspecter la gérance. Je ne tardai pas non plus à savoir qu'Ali, qui était d'intelligence avec elle, allait vendre mon grain au marché, tandis que mes chevaux dépérissaient ; bien plus, toute la famille de la cuisinière était quotidiennement repue, avant même que mes gens eussent leur part. Mon vieux Mohammed, lui, était toujours honnête et fidèle ; par malheur, comme, en dépit de- ses façons dignes et de son âge avancé, il n'éprouvait aucun éloignement