APPRÊTS DE DÉPART
au plus. Aussi me rendis-je, le jour même, auprès du Cheik Omar, que je trouvai dans son enclos de la ville de Test, où Giuseppe, mon ci-devant domestique, promu là aux fonctions de jardinier en second, lui avait installé un gentil kiosque, agrémenté selon les fantaisies de son goût personnel. Le prince n'ayant rien à objecter contre mon projet de voyage en compagnie des susdits Arabes, quelque fâcheuse expérience qu'il eût faite pour son compte de ces nomades, notre départ fut fixé au lendemain du grand Bairam (fêtes de Pâques), époque à laquelle mes gens pensaient avoir terminé leurs affaires.
Une chose essentielle me manquait par malheur, c'était l'argent. Les quelques centaines de thalers qui me restaient à mon arrivée au Bornou avaient été entièrement dépensés, et je voulais, autant que possible, éviter de recourir, comme l'avaient souvent fait mes prédécesseurs, à la libéralité du sultan. Peut-être m'eût-il été facile de trouver à faire un emprunt à de bonnes conditions, si j'avais été en mesure d'indiquer la date précise du remboursement ; mais, outre que les envois d'argent à travers le Grand-Désert sont toujours soumis aux chances du hasard, la rareté des caravanes sur le chemin de Tripoli ou de Mourzouk à Kouka ne permettait pas de se livrer de ce chef à aucun calcul. De plus, des voyageurs isolés, venus de Kawar ou de Gatroun, parlaient d une guerre effroyable allumée entre les Etats chrétiens ; les rumeurs ne spécifiaient point les noms des parties belligérantes ; mais il semblait hors de doute que l'une des deux était la France, et l'on était porté à croire que l'autre était Nimsé, nom sous lequel en ces pays on désigne d'ordinaire l'Autriche. Dans tous les cas et bien que je ne doutasse point encore que la seconde combattante était justement la Prusse, ma patrie, une grande guerre européenne ne pouvait que tomber mal à propos au milieu de mes embarras d'argent.
Je m'adressai à Bou Aïscha, qui, étant lui-même dépourvu d'espèces, me renvoya à Titiwi, lequel me demanda tout d'abord un intérêt de 150 pour 100, et, quoi que je fisse, n'en rabattit rien. Toute autre voie m'étant fermée, force me fut de souscrire un reçu de 500 thalers, en échange duquel on m'en remit 200. Seulement, comme la loi de l'Islam interdit formellement le prêt d'argent à intérêt, on tourna la difficulté, selon la sophistique habituelle : mes amis me vendirent à crédit un stock de coquil* lages cauris jusqu'à concurrence de la somme voulue, puis me les échangèrent au cours du jour contre des thalers.
800 marks (1,080 fr.), c'était à coup sûr un bien petit denier pour le long voyage que j'allais entreprendre, sans compter qu'il me fallait laisser derrière moi en vue de mon retour à Rouka ce qu'on appelle une poire pour la soif. Il est vrai que le Gheik Omar, informé de ces petites opérations usuraires, m'envoya, dans sa générosité, cent thalers autrichiens, en me faisant dire par surcroît qu'il se chargeait de me fournir les chameaux.
Le mois de février s'écoula, puis le 2 mars, vinrent les fêles de Pâques, dont la célébration eut lieu avec la pompe habituelle. Elles étaient à peine terminées qu'arrivèrent les premières nouvelles, encore vagues, de la chute de Masségna et de la fuite de Mohammedou ; sur quoi je me mis à hâter les préparatifs de mon excursion au Borkou.
Les Oulad Sliman, dont j'ai déjà eu occasion de parler à plusieurs reprises, constituent une petite tribu d'une originalité tout à fait étrange. Bien que Henri Barth, il y a plus de vingt ans, ail cru en devoir prédire la dissolution imminente, elle n'en continue pas moins, toute faible qu'elle est numériquement, à régner sur d'immenses contrées de l'Afrique. Ce rameau de la famille arabe habitait originairement le Fezzan et les parages de la Grande Syrie. Durant l'hiver et au printemps ils menaient paître leurs troupeaux de chameaux dans les steppes voisins de la côte, campant ça et là dans les vallées fluviales qui aboutissent de l'ouest à la vaste baie ; l'été, ils allaient dans les oasis fezzanaises, où ils possédaient des plantations de dattiers, pour y faire la récolte annuelle.
La tribu se composait de quatre familles ; les Djebaïr, fixa à Semnou, les Hewât, habitant Temenhint, les Miaïssa et les Scheredât, établis dans les bois de dattiers de l'oasis de Sebha. Leurs forces militaires réunies se montaient tout au plus à 1,000 cavaliers ; mais, grâce à leur opiniâtre énergie, à la supériorité de leurs chefs, et à un certain renom de fidélité chevaleresque à l'égard des peuplades leurs alliées, ils étaient arrivés à un haut degré de considération et de puissance. Des discordes intestines brisèrent ensuite ce faisceau primitif. C'est ainsi que, sous le prédécesseur de Yousef Pacha, les fils des Djebaïr et ceux des Hewât en vinrent aux mains à Semnou; les Hewât ap-
pelèrent les Scheredât de Djedid, et, avec leur aide, vainquirent les Djebaïr, qui dès lors quittèrent Foasis, et sous la conduite de leur capitaine, Seïf en-Nasr, émigrèrent au nord jusqu'aux monts Tarhouna. Là, un chef local, Abd el-Hâdi, sous lequel s'étaient groupées les tribus d'alentour, accorda Fhospitalité de ses domaines au groupe fugitif, qui comptait dans son sein les plus nobles familles Oulad Sliman. Mais bientôt s'élevèrent des inimitiés, et les nouveaux venus, inférieurs en nombre, durent, après deux combats malheureux, se replier en toute hâte du côté du Fezzan.
Chemin faisant, à Bou N'dscheim, ils rencontrèrent leurs frères du sud qui gagnaient leurs pâturages de la côte. Le malheur des Djebaïr fit oublier l'ancienne querelle. Tous s'en revinrent ensemble au Fezzan, pour préparer une attaque commune contre les Arabes Tarhouniens, et l'année n'était pas révolue, qu'ils donnaient suite à leur projet et battaient à El-Hasba, au revers des montagnes, les tribus ennemies, dont le chef Abd el-Hâdi était tué.
Dès ce moment, la suprématie des Oulad Sliman fut incontestée. Les petites peuplades circon voisines se rangèrent successivement sous la conduite de Seïf en-Nasr, qui bientôt affecta de ne plus reconnaître la suzeraineté de Yousef Pacha. Celui-ci, dit-on, le fit assassiner ; puis, fomentant des divisions au sein de la tribu, il parvint ensuite par la force à la refouler jusqu'en Egypte, où régnait Mehemet Ali. Mais ce dernier, qui connaissait l'humeur remuante de ces Arabes, ne leur permit pas de se fixer chez lui, de sorte qu'ils revinrent, altérés de vengeance, du 'côté de Mourzouk. Un combat indécis eut lieu entre eux et les troupes fezzanaises ; puis Mohammed Tscherkès, un mamelouk de Yousef Pacha, les ayant attirés dans un guet-apens, sous prétexte de débattre les conditions de la paix, fit massacrer la fleur des guerriers des Djebaïr et des Miaïssa, qui, de la sorte, se trouvèrent pour longtemps mis hors d'état de nuire. Les Scheredât et les Hewât, refoulés par ruse vers leurs districts originaires de la Grande Syrte, y subirent, à leur tour, un sort semblable, si bien que la tribu tout entière disparut pour près de vingt ans de la scène. Son renom néannjoins demeura vivace, et la génération nouvelle attacha des regards pleins d'espoir sur son futur chef Abd-el-Dchlîl, qui, avec ses frères et son neveu, grandissait à la cour de Tripoli. Le jeune Oulad Sliman conquit la faveur de Yousef Pacha, et se distingua à la tête des siens dans les diverses expéditions militaires dirigées alors du Fezzan contre les Toubou, vers Kànem, et même jusqu'au Baguirmi.
De là datent et la haine des habitants du Soudan contre ces Arabes pillards, et aussi la convoitise de ceux-ci à Tégard des luxuriantes contrées dont ces razzias leur avaient révélé Texistence. Nommé chef de district à Sebha (Fezzan) Abd el-Dchlîl y attendit quelque temps en paix que sa tribu eût repris toutes ses forces, puis, sous prétexte de porter secours à d'anciens alliés, les Ourfilla, il entama Tœuvre de revanche que de longue main il préméditait, s'empara de toute la région jusqu'à Toued Béni Oulid, et, douze années durant, disputa aux Turcs la domination du Fezzan. Mortellement blessé au combat d'el-Baghla, il réunit, avant d'expirer, les anciens de la tribu, et les conjura d'aller chercher une nouvelle patrie dans ces beaux districts du sud, où lui-même avait fait ses premières armes et qui touchent aux riches pâtis à chameaux du Bodelê et du Bahar-el-Ghazal.
Les siens suivirent son conseil, et, sous la conduite de Scheich Mohammed, son fils, ils émigrèrent d'abord au Borkou, puis, de là, ils gagnèrent le Kânem, plus rapproché des marchés bornouans et des opulents pacages précités. Leur établissement n'alla pas sans luttes ; toutefois, à force d'opiniâtreté, ils réussirent à vaincre l'une après l'autre toutes les tribus domiciliées tant entre le Tsad et la frontière méridionale du Tibesti qu'entre la route du lîornou et celle de l'Ouadaï à Benghasi (Grande Syrte). Une force de 500 cavaliers et d'autant de guerriers à pied leur avait suffi pour cette besogne. Dès lors ils furent redoutés à la ronde, et, sur le bruit de leurs exploits, grossis fabuleusement à distance, tous les autres Arabes du désert nord-est de l'Afrique quittaient volontiers leur pays pour s'en venir, à titre d'alliés de passage, coopérer aux fructueux coups de main de leurs hardis congénères du sud.
Bientôt, la lisière sud du Tibesti, comme les districts duBaharel-Ghazâl et ceux de l'Ouadaï septentrional, se trouvant en partie dépeuplés de chameaux, les Oulad Sliman, enhardis par leurs succès, dirigèrent leurs razzias contre les troupeaux des Touareg, et, en cpielques années, enlevèrent, dit-on, près de 50,000 têtes de bétail à l'oasis de Rawâr et aux environs. Mais les Touareg, tribu autrement puissante que celles dont les Oulad Sliman avaient eu jusqu'alors raison rassemblèrent 7,000 guerriers montés, marchèrent à leurs ennemis du Kânem, et, les surprenant non loin de Medeli, en firent un effroyable carnage. Vingt cavaliers seulement réchappèrent, à ce que me dit le père de Ilazâz, un des survivants de cette sanglante journée.
Pour la seconde fois, en l'espace d'un demi-siècle, la tribu se
trouvait donc aux Irois quarts détruite ; aussi n'est-il pas étonnant que Barth, dont le voyage au Kânem eut lieu à très peu de temps de là, ait cru devoir pronostiquer la disparition prochaine d'une peuplade qu'il voyait à ce point mutilée. Telle est néanmoins l'énergie vitale et, en quelque sorte, l'élasticité de cette horde arabe, qu'elle parvint à se relever de nouveau. Le gouvernement de Kouka prit sous sa protection expresse les restes de la tribu décimée ; elle la pourvut d'armes et de chevaux, et entreprit de lui commettre la surveillance des frontières bornouanes du côté de rOuadaï. Dès qu'ils furent quelque peu refaits, les Oulad Sliman n'en reprirent pas moins leurs anciennes visées : à dix ans de là, on les trouve engagés, à titre de soutiens d'un compétiteur, dans les querelles intestines de l'Ouadaï, et, dix années plus tard encore, c'est-à-dire lors de mon voyage au Borkou, ils étaient redevenus les maîtres absolus de tout le vaste territoire qui avait été le théâtre de leurs exploits avant que les Touareg ne leur eussent infligé la défaite précitée. Aussi redoutés et aussi, haïs qu'au temps le plus florissant de leur fortune, ces routiers poussaient leurs déprédations jusqu'au nord du Darfor ; partout où il se trouvait des chameaux, partout où il verdissait un pâtis, l'Oulad Sliman passait et pillait. Du nord au sud, de l'est à l'ouest, il était le grand écumeur du Désert, et, à moins de l'avoir lui-même pour escorte, pas un voyageur ne pouvait se hasarder à travers les espaces qu'il tenait sous sa loi.
Pour le moment (1871), la tribu, qui avait pour chef le jeune Abd-el-Dchlîl, était veuve de presque tous ses anciens héros ; le plus grand nombre reposaient dans la tombe; d'autres s'étaient établis au Bornou, dans les temps néfastes dont j'ai parlé, pour s'y adonner paisiblement au trafic ; un d'eux, le vieux Bon Alak, était même conseiller à la cour de Kouka ; mais la jeune génération restait fidèle aux anciennes traditions, avait en horreur et en mépris toute occupation civile, et ne vivait que pour brigander aux dépens de ses voisins au teint bis.
Tels étaient les gens avec lesquels je me disposais à faire société pour un bon bout de temps, muni que j'étais de lettres de recommandation adressées par un TripoHtaîn, M. Gagliuffi, aux anciens de cette tribu redoutée.
Mes préparatifs furent vite achevés. En fait de présents officiels, je me bornais à emporter le manteau d'honneur dont le roi Omar m'avait fait cadeau lors de mon arrivée au Bornou, et que je destinais moi-même au Cheik Abd-el-Dchlîl, plus un châle de laine
fine pour un cousin dudit cheik, appelé Mohammed, et un autre pour mon compagnon de voyage Ilazâz. Comme monnaie d'échange, je m'étais procuré un certain nombre de ces pièces d'étoffe [cham) et de ces vêtements teints à l'indigo, qui jouent chez les Oulad Sliman le rôle des thalers Marie-Thérèse au Bornou. A cela, le sultan Omar ajouta une tente et trois chameaux qui, je dois le dire, ne payaient pas trop de mine ; néanmoins Hazâz, qui était un homme expérimenté, nourrissait Fespoir, qu'une fois refaib dans les savoureux herbages du Kânem, ces bêtes pourraient gagner le Bornou. Quant à mon vieux Gatrounois, il faisait particulièrement fond sur un chameau touareg, à la robe pie, qui était à la vérité le plus maigre des trois, mais qui appartenait à une sorte de variété albinos qu'on nomme M/rfAi, c'est-à-dire « salée », et qui passe pour posséder une grande force d'énergie et de résistance.
A TRAVERS. LE KANEM