‹ Sahara et Soudan:Chapitre 61 sur 111 · Les Dâza nomment aussi cel endroit Enneri Téfé ou Lagari · texte numérisé non relu

Les Dâza nomment aussi cel endroit Enneri Téfé ou Lagari

lantes peuplades, je me livrai à un repos complet de corps et d'esprit.

Pour la première fois, j'avais devant les yeux un groupe important de Dâza purs. Je trouvai en eux des hommes généralement foncés de teint, aussi réguliers de traits, et aussi bien conformés de corps, que leurs frères les Tèda du Tibesti.

De là nous continuâmes tout doucement notre route vers Wâguim, la première station du district de Scbitati. Là se trouvent des pâtis partagés entre les Oulâd Sliman et les Kâdiwa ou Kâdawa, que Barth, trompé par les Arabes, dont l'habitude est destropier tous les noms de tribus, a appelés à tort Fougabou. Une petite caravane de ces derniers campait près de la fontaine, et, comme nous sûmes qu'ils machinaient un mauvais coup contre moi, nous nous détournâmes un peu de notre chemin pour aller planter plus loin notre tente. Le 6 avril, nous rencontrâmes quelques cavaliers Miaïssa *, qui établirent leur campement tout près de nous, et le soir, nous étions à leurs cantonnements, assemblage de huttes volantes, où nous reçûmes un accueil d'une cordialité vraiment émouvante. L'excellent repas qui nous fut servi était, par malheur, trop substantiel, pour que, dans mon état d'épuisement, je pusse y faire honneur à mon gré ; je me dédommageai du moinsi en me régalant de lait de chameau, alimentation dont j'avais souvent entendu vanter la vertu en cas de fièvre.

C'était le lendemain que nous devions arriver chez le cheik Abd-el-Dchlîl et les Djebaïr. Ce second rameau de la tribu des Oulâd Sliman, subdivisé lui-même en plusieurs groupes ou FérikSj celui du cheik, celui de Bon Alak, celui de Scherfeddin, demeurait en rapports étroits avec la branche sœur des Miaïssa, et, bien qu'occupant des pâtis séparés, les uns et les autres avaient l'habitude de voyager et de piller en commun. Par contre, le troisième rameau, celui des Scheredâl, qui était le plus nombreux de beaucoup, et qui avait pour chef nominal Ahmed-el- Dchezia, mais pour chef effectif le fameux el Assouad (Le Noir), fils de ce dernier, habitait d'ordinaire à part des deux autres et montrait même à leur égard une sorte d'antagonisme. Quant aux

1. Autre groupe de la tribu des OulAd Slimau : voyez ci-dessus, page 96C.

Hewât, ils avaient fini, avec le temps, par s'émietter et par se dissoudre ; il n'en restait plus que quelques individus isolés, établis dans la Tripolitaine ou fondus dans le groupe des Scheredàt. Ajoutons qu'avec ces Oulâd Sliman, et répartis parmi eux au hasard, vivaient des représentants de toutes les tribus du nord de TAfrique, OurfiUa, Kedadifa, Riah, y compris même quelques Mekaris, leurs traditionnels ennemis au Fezzan.

Le campement d'Abd-el-Dchlîl, situé près de la fontaine centrale de Barka, offrait une certaine animation ; des troupes de chameaux allaient aux pâtis ou en revenaient ; des mères chamelles, avec leurs petits, les uns nouveau-nés, les autres déjà plus gaillards, étaient parqués derrière les clôtures; ici se voyaient des huttes de nattes comme celles des Toubou, ailleurs des tentes de cotonnade blanche, telles qu'en ont en voyage les marchands du nord et les gros négociants du Bornou ; puis d'autres en poil de chameau, à la mode des nomades de la Tripolitaine. L'ensemble formait un charmant tableau.

Le chef de la tribu, informé de ma visite, sortit, en compagnie de son beau-frère Brahim Bou Chandchar, et nous reçut à l'ombre d'un hedjilidj. Je lui remis, avec mon modeste cadeau, les lettres de recommandation de M. Gagliuffi, et, tandis qu'il les déchiffrait, j'eus tout le loisir de le bien contempler. Son extérieur, je dois l'avouer, ne répondait guère à l'idée que je m'étais faite du rejeton de tant de hardis guerriers. C'était un robuste jeune homme de vingt et quelques années, d'une belle taille moyenne, au teint brun foncé {asmar), avec une physionomie fort peu arabe, qui ne respirait particulièrement ni la bonté ni l'intelligence. Ce qui dominait en lui, c'était le sang de sa mère, une métis d'Oulâd Hamed et de Krêda *. Il était d'une taciturnité qui m'embarrassa. Après m'avoir murmuré un mot de bienvenue, il se contenta de m'assurer que, dans tout le ressort de sa tribu, il ne m'arriverait rien de fâcheux. Son beau-frère, qui paraissait plus dégourdi que lui, mit la conversation sur Abd-el-Kerim (c'està-dire Barth) et sur le Tâbid (médecin), comme dans ces pays on appelait Overweg. Beaucoup de gens, dans la tribu, avaient ^ardé d'eux un très bon souvenir. Quant à mon autre compatriote Ibrahim Bei (Maurice de Beurmann), mes hôtes déploraient que, par son obstination à décliner l'hospitalité des Oulâd Sliman, il eut été de lui-même au-devant de son sort tragique. Us ajoulè-

I. Les Oulâd Haraed sont une Iribu arabe do TOuadaî; les Krôda, une tribu Dâza du Babar-el-Ghazal.

rent que, malgré la différence de religion, ils estimaient qu'entre eux et les Chrétiens, comme le prouve d'ailleurs Tidentité de teint, il existe plus d'affinités qu^avec ces « maudits Keràda », nom collectif par lequel les Arabes du Kànem désignent toutes les tribus foncées de peau avec lesquelles ils sont en contact, que ce soient des Toubou, des Bidèjat, des Kanouris ou autres, et qu'elles soient mahométanes ou païennes. Le beau-frère m'assura en outre qu'on conservait la tradition des bons offices rendus autrefois au Sultan Abd-el-Dchlîl par les consuls chrétiens à Tripoli ; lui-même avait été dans cette ville, et, de plus, savait beaucoup de choses sur l'Egypte et Tunis, de sorte que notre entretien ne chôma pas.

Au sortir de cette entrevue, qui ne m'avait que médiocrement édifié sur le compte du chef dont dépendait en grande partie le succès de mon voyage, j'allai rendre visite au Cheik Mohammed, cousin d' Abd-el-Dchlîl, et, par le rang, le second personnage de la tribu. C'était également un jeune homme, de pure race Oulàd Sliman, avec des yeux pétillants et des joues rosées, qui lui donnaient un air particulièrement aimable, quoique bien peu en harmonie avec la rude existence d'un fils de la zone torride du Désert : ce qui n'empêche pas que, lorsque le vieux père de Mohammed avait voulu retourner dans le nord pour s'y faire enterrer à côté de ses aïeux, ce jouvenceau au teint délicat avait refusé de l'accompagner, tant sont puissants et l'attrait de la li bre existence de nomade et la force de l'habitude et des mœurs!

En rentrant à notre campement, nous rencontrâmes le père de Hazaz, Bou Alak, dont la personne me gagna tout d'abord. C'était un superbe vieillard, d'extérieur simple autant que digne, et qui me parut parfaitement mériter la haute réputation d'honorabilité que je lui avais si souvent entendu faire à Kouka. Aussi, dès le soir même, m'empressai-je de transférer ma tente tout près de lui.

Grâce au repos, à l'air pur du Désert et au régime de lait de chameau frais, je ne tardai pas à aller beaucoup mieux; les accès de fièvre devinrent de plus en plus rares et plus faibles, et finalement ils disparurent. Je pus dès lors m'intéresser d'une manière plus suivie au milieu dans lequel j'étais destiné à passer plusieurs mois. La société, dans notre férïk^ était peu nombreuse. En dehors du chef, il y avait son épouse Schwêcha, une bonne grosse Arabe très entendue, qui était d'âge à ce que je pusse, en tout bien tout honneur, frayer avec elle, et qui se mit complète-

ment à ma disposition. 11 y avait aussi un frère cadet de Hazàz, appelé Nidjem (l'Étoile), adolescent de dix-huit ans, qui n'avait pas grandes qualités de cœur ou d'esprit, mais qui, nonobstant, m'amusait fort par sa naïveté et son ignorance absolue du monde. N'oblions pas la femme de Hazâz, Nidjema, à qui sa jeunesse imposait une certaine réserve envers moi, et qui était d'ailleurs un laideron, aux manières impérieuses et hautaines, n'ayant absolument dans l'humeur rien de cette noblesse qui est le caractère distinctif des Arabes. Il y avait en outre un vieux frère de Schwêcha, l'oncle Salih [Amm Salih), comme on l'appelait; veuf depuis longtemps, il vivait sous la férule d'une jeune esclave qui prenait soin de son petit ménage. C'était un homme bon, mais avare, en qui ces deux penchants constamment en lutte engendraient parfois les conflits les plus drôles. A ces personnages enfin ajoutons Houseïn, dit Ngomati, un petit homme placide d'apparence, mais dont l'esprit inventif était toujours en ébullition ; il excellait dans l'art de fabriquer d'excellentes cordes de palmier ainsi que des selles de chameau hors ligne, et, pour vendre et acheter des chameaux, il en eût remontré à toute la tribu. 11 passait à la ronde pour un topographe accompli, sachant retrouver n'importe quel endroit, n'importe quelle fontaine, pour peu qu'il y fût allé une seule fois, et n'ayant pas son pareil pour diagnostiquer les traces d'homme ou de bête *. Lui aussi, il avait abdiqué entre les mains de son épouse Hallàba, une virago déterminée qui avait sauté à pieds joints par-dessus l'étroit cercle oii l'usage confine les femmes des Arabes. Cette Hallâba avait auprès d'elle une fille mariée d'un premier lit, dont le mari se trouvait justement en voyage, et qui était la plus jolie personne de tout le voisinage.

Il y avait à peine quelques jours que je vivais dans le férik, quand toute la peuplade fut mise en émoi par l'apparition d'un envoyé du roi de l'Ouadaï. Ce prince mandait aux principaux de la tribu, entre autres à Bon Alak et Assouad, de le venir trouver près du lac Fitri, et l'homme chargé de transmettre l'invitation était lui-même un Oulâd Sliman, fait jadis prisonnier par les Oua-

1. Voyez ci-après l'épisode relatif à la recliercbe d'Hammou.

daïens, et qui avait fini par devenir le conseiller intime du souverain à la cour d'Abeché. On a vu plus haut les projets militaires du sultan AU. Or, forcé de compter coûte que coûte avec les Nomades turbulents du Kânem, qu'il lui était impossible de réduire, ce prince voulait, en cette occurrence, s'assurer tout au moins leur neutralité. Après d'interminables délibérations, où non seulement les chefs des groupes et des nobles familles, mais encore les plus humbles de la tribu, ceux-ci il est vrai pour la forme, furent admis à donner leur avis, le sentiment qui se dégagea fut celui de l'attachement, qu'en dépit de toutes les apparences contraires on conservait pour le Cheik Omar. La grande majorité des Oulâd Sliman soupçonna derrière les démonstrations amicales d'Ali des desseins hostiles au Bornou. On récapitula les bons offices que, depuis son arrivée au Kànem, la tribu avait reçus des princes de Kouka; on rappela l'importance qu'avaient pour elle les grands marchés bornouans, la longanimité que les sultans de là-bas avaient opposée à tant d'incursions faites au mépris du droit sur des terres de leur ressort, et l'on déclara que ce serait une grave faute de conduite, si Bou Alak, qui avait un frère fonctionnaire à Kouka, s'en allait, par une visite personnelle, donner une marque publique d'amitié à l'ennemi héréditaire du Bornou.

Toutefois, après des journées entières de dits et redits pour ou contre, l'espoir d'obtenir de riches présents du roi de TOuadaï, qu'on savait pourvu d'un énorme butin, finit par primer toutes les raisons de politique et de convenance, et lorsque les personnages expressément invités eurent achevé un beau jour de trancher la question en déclarant qu'ils voulaient voyager, chacun d'eux vit une douzaine de clients s'attacher à lui en spéculateurs.

Sur cette même entrefaite, je me préparais à reprendre ma marche en avant, lorsque Bou Alak vint tout d'un coup me prier, de la part de ses congénères, de vouloir bien retourner au Bornou. Ce revirement était dû à deux missionnaires de la secte fanatique des Snousis, qui s'étaient arrêtés récemment au férik. Cette association religieuse, toute-puissante dans le nord-est de l'Afrique, s'occupait alors d'établir des instituts de propagande {Zawias) au Borkou et dans l'Enncdi, et ses délégués avaient, au passage, prêché de si belle sorte les Oulàd Sliman, qu'ils les avaient laissés férus d'une contrition à peu près parfaite. Or, lesdits missionnaires, qui se trouvaient maintenant à Mâo, y ayant été informés de ma venue, s'étaient hâtés d'écrire une lettre à cheval à

Abd-el-Dchlîl, pour lui déclarer qu'ils allaient de ce pas quitter un pays dont les habitants, non contents de tous leurs autres méfaits, s'apprêtaient par surcroît à favoriser l'intrusion d'un Chrétien dans des contrées qui, jusqu'alors, n'avaient jamais été souillées par le pied d'aucun infidèle d'Europe. Après lecture publique de cette lettre, les Arabes, fort perplexes, n'avaient donc rien imaginé de mieux, pour le soulagement de leur conscience, que de m'insinuer l'idée de battre en retraite. A cette suggestion je me bornai à répondre, que je n'étais venu en définitive que dans la pensée que les OulâdSliman, en souvenir des rapports d'amitié qui avaient autrefois uni leurs ancêtres avec les Chrétiens de Tripoli, me garantiraient un bon accueil parmi eux; que si je m'étais trompé sur ce point, et que, de leur propre et formel aveu, la présence d'un Chrétien leur fût une souillure, j'étais prêt à rebrousser chemin vers Kouka; mais que, sinon, je n'avais nul souci de ce que pouvaient dire et penser de moi messieurs les Snousis; que leur opinion visait, non pas ma personne, qui leur était parfaitement inconnue, mais tout simplement ma religion; que, celle-ci, je l'avais héritée de mes pères, et que Dieu seul savait si c'était la vraie.

Là-dessus s'entamèrent des pourparlers qui ne prirent fin, au bout de quelques jours, que parce que la tribu, sur le point de gagner le Borkou, dut transférer ses quartiers plus à l'est. Force fut alors de trancher la question qui me concernait, ce dont Abd-el-Chlîl se chargea en personne, en venant me dire, non sans quelque embarras, qu'on m'avait fait un compte rendu fort exagéré de ce qui s'était passé au conseil au sujet de la protestation des Snousis, et que les choses étaient arrangées à mon gré.

Je ne laissais pas toutefois, vu l'insuffisance de mon personnel d'escorte, la faiblesse de mes chameaux, et celle de mes approvisionnements, de me mettre en route avec quelque inquiétude. De mes trois domestiques, l'un Soliman, qui était un effréné coureur du beau sexe, et qui s'en était donné à cœur-joie auprès des esclaves femelles du ferik^ ne négligeait que trop sa besogne ; le second, Hammou, ne cessait d'être souffrant et on le trouvait toujours parmi les retardataires ; seul, Hâdch Housein se montrait aussi vaillant qu'entendu. Mais la tâche était fort compliquée ; il fallait aller chercher de l'eau, couper du fourrage pour les chevaux, faire paître et abreuver les chameaux, transformer le grain en farine : occupations foncièrement serviles.

que je ne pouvais, au milieu d'une peuplade qui regardait le travail comme un déshonneur, imposer à mes compagnons au teint clair, parmi lesquels il y avait même un chérif. Mes chameaux enfin, je le répèle, me rendaient très soucieux. Mon milâhi n'avait que la peau et les os; le second, un chameau blanc du Rânem, m'avait paru peu solide dès le début , le troisième, une gigantesque bête du Koyâm, n'inspirait pas non plus grande confiance. J'en avais, il est vrai, acheté en route un quatrième qui appartenait à l'excellente race des Bidêjat; malheureusement, il était trop jeune pour pouvoir porter de lourdes charges. Ajoutez que ma pénurie de ressources ne me permettait ni de louer des hommes de renfort, qui eussent été autant de bouches de plus à nourrir, ni de me procurer un surcroît d'animaux, avant que les razzias des Arabes, dont chacun se promettait merveilles, n'eussent fait baisser les prix du bétail.

DU KANEM AU BORKOU

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