LES STATIONS DU TORO
Le 15, nous alteignîmes la seconde station du Torô, en arabe Bîr ed-Doûm, pour les Dâza, Bodounga. Plus nous descendions, plus Teau affleurait de près la surface du sol, si bien qu'en certains endroits il suffisait pour l'obtenir de gratter le sable avec la main. Le lendemain, nous étions à Taiguade de Kâro, le point le plus bas de notre trajet à travers le Bodelê, et la fontaine la plus salée que nous eussions encore rencontrée. Hazâz prétendait que l'eau en était si débilitante, qu'un chameau qui en buvait trois ou quatre jours de suite devenait incapable de porterie faix. Comme néanmoins elle passait pour être très bienfaisante aux organes digestifs, nous prîmes le parti de rester la journée du 17 à l'aiguade. La halte était d'autant plus urgente que vingt-cinq chameaux des Miaïssa s'étaient enfuis du pâtis, et qu'on eut grande peine à les retrouver, par un vent violent et chargé de sable qui effaçait vite tout vestige de pas. Ce vent, qui, depuis quelques jours, s'était mis à se lever très régulièrement vers huit heures du matin, augmenta, durant les étapes suivantes, jusqu'à prendre des proportions tempétueuses, soulevant des masses de sable et de gravier qui nous fouettaient la peau et les yeux, et voilaient si bien l'atmosphère, qu'il y avait réellement péril à marcher. Au Désert, en effet, quand le soleil se cache, c'est la boussole du nomade qui se dérobe. Ce n'était qu'entre trois ou quatre heures de l'aprèsmidi, que l'intensité du vent diminuait. Aussi choisissions-nous ce moment pour manger, nous reposant au milieu de la journée, et cheminant de préférence la nuit.
J'avais profité de la dernière halte pour faire appliquer des sandales de cuir aux pieds de mon dernier chameau bornouan, que le sable brûlant et le gravier avaient endoloris outre mesure; mais cette opération ne remédia pas à la faiblesse croissante de la béte, et je dus, à l'heure du dépari, la laisser continuer à vide.
De Karô, nous gagnâmes, en. montant un peu au nord-est, par delà des chaînes de dunes fixes, la fontaine de la hatlija Ouadanga, puis le val Ankarâo, où nos yeux furent récréés par la vue de nombreux hyphènes; le 22, nous étions dans l'oued Meibis, et, le lendemain, nous touchions à la station extrême du Bodelê, Jajo el-Srhîr (pour les Dazâ, Kifikifi). Là, avant de poursuivre plus outre vers la fameuse source de Galakka, la première aiguade du Borkou, nos Arabes résolurent, selon leur coutume quand ils doivent fournir l'étape terminale, de s'octroyer un repos de quelques jours. Ils utilisèrent le répit pour tenir conseil entre eux au sujet des razzias projetées, et à ces délibérations vinrent tout de suite
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s'adjoindre un certain nombre d'habitants des oasis borkouanes, qui, sûrs de perdre quand même leur récolte de dattes, n'avaient plus d'autre espoir que de participer aux coups de main fructueux de leurs incommodes amis, et forgeaient des plans hostiles contre l'Ennedi, le Wanjanga, les Mahamid et le Tibesti. La plupart d'entre eux 'appartenaient, par la couleur de leur peau, à la catégorie dite Achdar; d'autres étaient de la nuance Asmar,
C'était au son du tambour qu'avaient lieu les convocations d'assemblées générales ; quelques coups isolés, à intervalles réguliers, dénotaient des nouvelles de peu d'importance ; trois coups successifs, séparés par des pauses, plus longues, signifiaient toujours qu'il s'agissait d'incidents de guerre, d'une attaque imminente ou de quelque autre affaire de ce genre. Il n'y avait que deux tambours pour toute la tribu : l'un appartenait aux Djebair et était sous la garde spéciale du chef ; le second était la propriété des Scheredât, par un privilège, sans doute, de leur nombre et de leur état d'indépendance.
Nous passâmes une semaine entière à Jajo es-Srhir, et j'eus pendant ce temps-là le chagrin de voir abattre mon troisième chameau, qui n'avait pu qu'à grand'peine se traîner jusque-là. Ce fut le seul des "trois dont nous eûmes du moins la chair en profit. Comme moyen de transport, il ne me restait plus que l'animal que j'avais acheté au Kânem, et Dieu sait de quelle tendre sollicitude je l'entourais.
Au point de vue de la température, cette halte ne nous fut guère favorable. Quotidiennement, dans l'après-midi, le mercure du thermomètre montait à l'ombre au-dessus de 45 degrés centigrades, et le pis, c'était l'humidité de l'air. Le 25 mai au soir, après une journée où le vent avait constamment soufflé de l'ouest, d'épais nuages d'orage arrivèrent du nord-est, et, bien qu'il tombât seulement quelques gouttes de pluie, nous eûmes une tourmente effroyable, accompagnée de tonnerre et d'éclairs, qui nous obligea de replier la tente et de nous laisser ensevelir dans le sable. Déjà, plus au sud, entre TEguei et le Borkou, nous avions eu assez fréquemment, quoique sans phénomènes électriques, de ces soudaines trombes de sable, au point que, pour donner à notre tente la solidité suffisante, nous en enfoncions les montants [drêk) à plusieurs pieds de profondeur dans l'arène, en l'assujétissant de plus au sol, par sa partie périphérique, au moyen d'un bourrelet de cailloutis. Cette formation de. nuages presque
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quotidicnue était attribuée par mes Arabes à des chutes de pluie dans TËnnedi et dans les vallées situées au nord de TOuadaï.
Entre Jajo es-Srhir et la source de Galakka, il y a un trajet de trente et quelques heures, sans eau, et à marche forcée, que les nomades ont coutume de fournir en une journée et deux nuits sans plus, vu l'impossibilité d'emporter une provision de liquide suffisante pour alimenter plus longtemps un personnel de chevaux, d'enfants et de femmes. Aussi ces étapes me furent-elles pénibles au suprême degré : depuis mon néfa^e voyage au Tibesti, dont j'avais encore des souvenirs tout vivaces, jamais je n'avais souffert à ce point. Notre dernière marche de nuit eut lieu au travers d'un district où il n'existe aucun signe de repère, et où plus d'une fois des Arabes, quelque sens d'orientation qu'ils possèdent, ont péri misérablement. A chaque instant, je m'endormais sur mon cheval, ce qui était d'autant plus grave, que la pauvre bête était incapable de se conduire seule, et qu'elle ne montrait que trop de tendance à se séparer du reste de la troupe. Dès que je sommeillais, elle ralentissait le pas. Une fois, entre autres, passé minuit, je m'étais assoupi de la sorte, lorsque je m'aperçus en me réveillant que ma monture s'était complètement arrêtée. Vainement, je cherchai la trace de mes compagnons: l'incessante tourmente de sable effaçait presque tout de suite les empreintes de pas sur le sol. Sans me casser davantage la tête à ce travail d'exploration, je mis pied à terre, et je m'assis, résigné à attendre le jour pour continuer mon chemin au nord-est, direction suivie par la caravane. Seulement, pour le cas où je succomberais au sommeil, je m'attachai au bras la bride de mon cheval.
Le souci heureusement me tint éveillé. Au bout de quelque temps, je discernai un point sombre qui se mouvait dans les ténèbres, à une distance assez rapprochée pour que je pusse supposer que c'était un détachement de ma colonne. Je marchai à cette ombre flottante, et parvins ainsi à me retrouver. Mais beaucoup des nôtres manquaient à l'appel : ce ne fut que l'un après l'autre, dans le courant de la journée, quelques-uns même le soir seulement, que je vis apparaître les divers feriks des Arabes.
Enfin, le 31 mai dans l'après-midi, nous campions en terre
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borkouane, près de la susdite source de Galakka. Ce jet d'eau douce sort au pied d'une colline de sable, et, sur un espace d'un kilomètre environ, court dans un lit de quelques pieds de large, pour disparaître peu àpeu dans lespâturagesluxuriantsde laplaine. A l'endroit où elle prend naissance s'est formé un bassin où croissent d'une manière exubérante herbes et roseaux. 11 sufût d'élargir l'orifice d'écoulement de la fontaine pour que l'eau jaillisse en grande abondance, et ce fut pour moi un vrai crève-cœur que de voir cette belle masse liquide se perdre au milieu des grameusdc toute sorte que sa propre vertu fécondante a créés. On aperçoit cependant des traces de canaux de dérivation, en partie artificiels, qui prouvent que des générations antérieures ont su un peu mieux apprécier ce merveilleux présent de la nature. Tout près de la source, je découvris les restes d'une vieille et solide construction de briques, à quatre pans, dont les côtés, tournés au sud-est et au nord-ouest, mesuraient 235 pas de longueur sur 160 de profondeur, et dont les angles semblaient avoir été munis de tours. Les briques sont bien taillées et bien cuites, et le mortier est très résistant.
Tout l'édifice dénote une science architecturale dont il n'existe d'échantillon, ni au Bornou, ni dans aucune des régions sahariennes par moi visitées. Aux alentours se trouvent d'autres restes de maçonnerie d'une importance moindre, dont je n'ai pu déterminer d'une manière certaine l'ordonnance. Quelques indigènes font remonter cette constructioa relativement considérable à l'époque où eut lieu l'immigration de la classe actuellement dominante au Bornou ; d'autres, tout en l'attribuant aux rois bornouans, lui assignent une origine postérieure ; ils prétendent, et je crois que c'est l'opinion la plus plausible, qu'elle date du temps où ces princes étendirent leur puissance vers le nord jusqu'au-delà du Fezzan : le bâtiment alors était une mosquée à laquelle le Kasr se trouvait adjoint. D'autres, enfin, en font honneur aux nomades d'Egypte, qui, obligés de s'expatrier sous le règne de Mehemet Ali, s'établirent quelque temps dans celle forteresse. Toujours est-il que depuis longtemps il n'y a plus d'habitants sédentaires près de la source. On disait pourtant que les Snousis avaient choisi ce coin fertile pour y établir une mission.
Dès le premier jour de notre arrivée en ce lieu, les Arabes Mghârba, qui venaient de faire une expédition contre les gens de l'oasis de Gouro, rapportèrent comme premier butin un chameau de belle taille et bien dressé, de l'excellente race des Bidejât, qu'ils m'offrirent d'acheter, mais que je ne pus payer le prix
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demandé. Le 1" juin, les deux tribus nomades (Ouiûd Sliman et Mgharba) se dislribuèrenl entre elles les vallées de dattiers du Borkou ; celles de Ngourr et d'Elleboë échurent aux premiers, celles de Jin et de Kirdi aux derniers; quant aux oasis septentrionales de Boudou, deTiggi et de Jarda, qui produisent une espèce de dattes de qualité supérieure et ne mûrissent que plus tard, on les réserva pour être exploitées en commun. De Woun, oasis placée sous la domination du roi de TOuadaï et appartenant à une peuplade plus ou moins ennemie, celle des Nakazza, il n'en fut aucunement question pour Tinstant. En compagnie de mon voisin Housein, je me rendis pour ma part à Jin, curieux de voir cette localité, qu'on surnomme, je ne sais pourquoi, le « pays des aveugles » {Beled el-Amian).
Cette oasis, située à six kilomètres au nord de Galakka, s'allonge ovalement de Test à l'ouest, et consiste en un bois de palmiers entrecoupé de collines de sable et partagé en deux moitiés par une ligne de dunes. De nombreux jardias, pour lors abandonnés, où l'on avait cultivé du blé, du sorgho et une espèce de tabac microphylle comme on en produit au Fezzan, témoignaient de l'activité relative des habitants. Une cinquantaine de huttes, toutes pareilles à celles de mes Arabes et des nomades du Tibesti, s'éparpillaient sur les monticules de sable. J'avoue que je fus désillusionné. C'était donc là cette oasis si fameuse à la ronde ! Il est vrai que, peu de temps avant notre arrivée, Jin, de même que Kirdi, Ngourr et EUeboë, avait eu à subir une incursion des Mahamid, qui avaient, dit-on, fait main basse sur tout, et emmené en captivité près de 1,500 personnes. Ce chiffre était sans doute fort exagéré ; mais le fait était que, dans toute l'oasis, il restait à peine une tête de menu bétail, et que des femmes et des enfants étaient les seuls êtres humains qu'on y rencontrât.
L'apparition des Arabes dans ces latitudes a fait du Borkou un pays malheureux. Certes, auparavant, il ne laissait pas que d'avoir souvent guerre avec les peuplades qui Tavoisinaient ; toutefois, parmi ces tribus limitrophes, il pouvait aussi compter des alliés, et jamais il ne les voyait se liguer toutes à la fois contre lui; mais, depuis que les Oulîld Sliman ont transporté là le quartier* général d'où ils exécutent en tous sens leurs coups de main, les Borkouans sont devenus les boucs émissaires de chacune des populations d'alentour. Les nomades une fois rentrés au Rânem, c'est sur eux que tombent les vengeances de tous ceux qui ont été dépouillés. Aussi ces pauvres gens en sont-ils réduits
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à se réjouir du retour périodique de la horde pillarde, comme d'une occasion de se dédommager par son entremise des pertes et molestes subies.
Bien que les habitants de Jin portent le nom collectif de Jinoa, ils sortent néanmoins de souches très diverses. Les maîtres primitifs de Toasis ont été, parait-il, les Aterêta, peuplade errante entraînée vers le sud dans le mouvement d'émigration générale des populations du nord de l'Afrique, et que Denham et Clapperton ont encore retrouvée, formant une tribu assez importante, dans les districts méridionaux de la route du Bornou.
Oschar {CaUtt^opis procera).
Actuellement, ses restes habitent la province bornouane de Kazel. Ce qui en est demeuré dans le Jin s'y rencontre allié aux Jawâna, venus du Kânem, aux Bescha, originaires d'Ouri, au\ Jàwarda, aux Tourdo, et autres familles, dont chacune a son chef à part.
L'oasis est si riche en eau, qu'il suffit d'y gratter le sol pour en faire jaillir un filet liquide, et presque partout on trouve des sources.
Le 4 juin, nous nous remimes en marche pour gagner Toasis de Ngourr. La maturation des dattes étant encore fort peu avancée, nous n'avions pas besoin de nous presser. Outre l'Oschar,
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fort beau ici, il y avait une essence très commune dans toute la région, la Salvadora persica, dont les baies servent de comestible. Le siwak abondait également, à tel point que les gens de Rirdi et de Ngourr sont désignés par le sobriquet générique de M mangeurs de Koukourda », nom que porte le fruit du siwak. Comme Jin, Ngourr est divisé en deux parties {Digré et Ma) par une intumescence rocheuse qui court du nord-ouest au sudest. L'une fut assignée en lot aux Miaïssa et aux Djebaïr, tandis que l'autre fut réservée pour les Scheredât. Mon ferik, à moi, s'installa juste au pied du cordon de dunes qui entoure le bois de palmiers, et j'eus cette fois, pour voisin de campement, im Dazâ^ du nom de Haran, avec sa famille.
SÉJOUR AU BORKOU