CHAPITRE IV
Dans l'oasis de Ngourr. — Mon voisin Haran. — A propos de lakbi. — Histoire d'une razzia manquée. — Ce qui résulte pour moi de la déconfiture des Arabes. — Mon institutrice ennedienne. — Au régime du maigre. — Encore le missionnaire snousi ; comment Hazâz discute victorieusement avec lui. - - Excursion vers la partie nord du Borkou. — Retour à Galakka.
Triste temps que celui que nous eûmes pour notre installation à Ngourr. A une chaleur presque constante de 40 degrés centigrades, s'ajoutaient ces ouragans de sable dont je n'avais déjà que trop fait rexpérience. Sous la direction de Ilaran, nous entourâmes, il est vrai, notre tente d'une clôture en feuillage de palmier, qui nous garantissait de la tourmente ; mais, en revanche, Tagglomération de sable que le vent amena contre ladite haie eut pour effet de transformer notre gîte en une espèce de fournaise brûlante. Heureusement que Haran mon voisin était un homme intelligent, fort au courant de la topographie et des races de toute la contrée toubou*, et en état de me faciliter mes études du dialecte dazâ. Il chercha de plus à me procurer une jouissance matérielle en saignant, pour en tirer du lakbi^ un certain nombre de palmiers non fruités qui se trouvaient dans le voisinage ; mais, en dépit de tous ses efforts pour m'assurer régulièrement le produit alcoolique eii question, il ne put arrivera ses fins : ce qui peut-être fut heureux pour moi, car qui sait si, pour me distraire de la mono-> tonie de mon existence, je ne me fusse pas adonné outre mesure à ce genre de boisson ?
Deux ou trois fois seulement, mes gens réussirent à se mettre en possession du jus végétal que le tronc avait distillé dans la nuit; car sitôt que des amateurs venaient à découvrir l'arbre mis en
DANS LOASIS DE NGOURR. 399
perce, adieu le conlenu de noire récipient. A quelque heure matinale qu'on s'y prît, impossible d'attraper les coupables. Que dîs-je? j'avais beau faire coucher un domestique au pied du palmier, presque toujours les larrons trouvaient moyen de perpétrer leur vol. Un jour enfin que, bien avant l'aube. Hâdch Housein s'était embusqué aux environs de l'arbre, il surprit en flagrant délit une dame arabe de distinction : sur quoi tout le monde s'accorda pour dire que, du moment que des femmes même ne se faisaient nul scrupule, non seulement de boire la liqueur prohibée, mais encore de se la procurer par fraude, il fallait renoncer à toute tentative pour avoir du lakbi.
Afin de tuer le temps jusqu'à la récolte, on résolut de faire une razzia du côté de l'Ennedi. Mon désir eût été de me joindre. à l'expédUion, qui m'eût permis de voir une partie du désert oriental non encore connue de moi. Comme le district en question était situé à sept jours de marche, et qu'on voulait que les participants au coup de main fussent aussi nombreux que possible, il fut décidé qu'on l'exécuterait avec des chameaux. Encore, en défalquant du contingent de guerriers montés que la tribu pouvait fournir les Arabes partis pour l'Ouadaï et ceux qui, pour une cause ou une autre, étaient hors d'état de prendre part à la chevauchée, ne restait-il qu'une force militaire assez faible contre les vallées bien peuplées de TEnnedi. Je fis néanmoins, à tout hasard, revenir du pâtis où il était au vert le jeune chameau dont j'étais possesseur; malheureusement on mêle ramena avec un pied malade, de sorte que je dus renoncer à donner suite à mon projet.
Après le départ de la colonne guerrière, composée d'une centaine d'Oulâd Sliman et d'autant de Borkouans, auxquels s'adjoignirent en chemin un certain nombre de Mghârba et de Dàza, la vie au campement devint encore plus monotone que devant. Mon voisin Haran, qui, faute d'un chameau assorti à la circonstance, ne pouvait non plus être de la campagne, demeura ma seule et unique ressource. Heureusement que, de temps à autre, la pratique de mon art médical me conduisait à Ngourr Ma, chez les Scheredât. El Assouad, le chef effectif du groupe, se trouvant encore auprès du roi de l'Ouadaï, je ne pus, à mon grand regret, faire sa connaissance ; mais du moins fis-je celle de son frère El-Hischi, qui avait pour femme une sœur d'Abd-el- Dschlil. Cette dernière était bien la personne la plus intelligente, la plus aimable, et la plus aimée de toute la tribu ; elle frayait
librement avec les hommes sans que sa considération en souffrit le moins du monde, et exerçait sur son mari l'autorité la plus absolue. Cette subordination de l'homme à la femme ne parut du reste être de règle chez les Oulâd Sliman, et c'était vraiment chose curieuse que de voir l'effacement domestique de ces fiers et redoutés coupe-jarrets dont l'existence, au dehors, n'était qu'une suite de luttes et de périls.
Une quinzaine de jours s'était écoulée, sans que nous eussions eu de nouvelles du corps d'expédition, quand, l'après-midi du 1" juillet, éclata dans notre voisinage un concert de lamentations qui nous remplit de sombres pressentiments; bientôt apparurent, se tordant les mains et hurlant, des femmes du village d'à côté. Les nôtres de se précipiter aussitôt à leur rencontre, si bien qu'en un clin d'œil tout le campement se remplit de douloureuses clameurs, dont l'expression semblait se modeler sur une sorte de cadence voulue par l'usage. Les pleureuses, s'abordant tour à tour l'une l'autre, s'étreignaient tantôt avec les hauts cris, tantôt avec de petits gémissements ou une espèce de récitatif musical ; puis elles se mettaient à danser ou à battre la mesure avec les pieds, sans jamais cesser, même en tournoyant fiévreusement et en s'arrachant les cheveux, de se conformer à un certain rythme.
On fut assez longtemps avant de pouvoir leur arracher une parole précise, et encore ce qu'elles dirent ne signifiait-il pas grand'chose. Un bruit vague s'était répandu que nos guerriers s'étaient fait battre dans l'Ennedi ; d'où venait ce bruit, quel en était l'auteur, personne ne le savait. Nos hommes montèrent à cheval pour aller aux informations chez lès Scheredàt, et bientôt ils revinrent nous dire la chose telle qu'elle semblait être. Les Oulâd Sliman et leurs alliés dàza s'étaient dirigés en droite ligne à l'est, vers la vallée ennedienne la plus proche, l'enneri Nikaoulé (ou Kaoulé), tandis que les Mgharba, avec leur appoint respectif de Dàza, avaient marché vers l'enneri Mourdo, oasis située au nord-est de l'autre. Les premiers, ayant de primeabord capturé un troupeau considérable de chameaux, l'avaient laissé à une station d'eau sous la garde de ceux de leurs compagnons qui étaient les moins valides et les moins solidement montés ; puis ils étaient repartis à la recherche d'un nouveau butin. Qu'avaient fait alors nos gens de l'arrière-garde? Au lieu de demeurer à leur poste, ils s'étaient immédiatement mis en devoir de rentrer au Borkou ; mais, en route, ils avaient été surpris par
l'ennemi, qui avait tué la moitié d'entre eux, et emmené les autres en captivité. Quant au gros des Oulâd Sliman, il n'avait fait que des prises insignifiantes, et on les disait en train de revenir. Les Mgharba, de leoir côté, ne semblaient pas avoir été plus heureux.
Quelques jours après, en effet, eut lieu le retour des membres survivants de l'expédition, lesquels confirmèrent l'affligeante nouvelle, et incontinent l'on dépêcha vers l'Ennedi un messager chargé de s'enquérir du sort des hommes disparus et de traiter spécialement du rachat des prisonniers de guerre, négociation à laquelle les Bidejât, soit dit en passant, se prêtèrent avec une facilité que n'eussent pas, à coup sûr, montrée à leur place les Oulâd Sliman.
Cette déconfiture de mes compagnons m'ôtait tout espoir de pousser une pointe vers l'Ennedi, et comme la perspective de rester au Borkou jusqu'à l'achèvement de la récolte des dattes n'était point de nature à me sourire, je me mis à presser Ilazàz pour que, suivant sa promesse première, il me ramenât du côté dufiornou. D'abord il me pria de patienter jusqu'à l'arrivée de son père Bou Alak, qui devait bientôt revenir del'Ouadaï avec les autres Arabes députés au sultan Ali ; puis, comme un jour, à l'improviste, on apprit que ledit Bou Alak, après avoir salué le prince ouadaïen près du lac Fitri, avait rabattu en droite ligne vers son pays, le val Schitati, force fut bien à mon guide de s'engager à me faire partir tout au moins avant la dernière cueillette, celle des oasis Tiggi et Boudou. Malheureusement, ce brave Hazâz avait compté sans les femmes de notre douar qui étaient absolument décidées, avec ou sans sa permission, à effectuer intégralement leur récolte de dattes et de sel. Quitter les familles dont l'absence de son père le constituait le chef, il ne le pouvait, et quant à me renvoyer sous l'escorte d'une autre personne, c'était chose dont il ne voulait point entendre parler, soit qu'il eût à mon égard le sentiment sérieux de sa responsabilité, soit aussi peut-être qu'il spéculât sur les présents que je lui pourrais faire, une fois de retour.
Les jours, les semaines, les mois s'écoulaient donc pour moi dans une mortelle uniformité. De la conversation de mes compagnons, dont le thème unique et inépuisable était les prises de chameaux et
de bulin, j'avais eu bientôt par-dessus la tête. Au commencement, je m'étais hasardé à causer avec les plus intelligents et les plus cultivés d'entre eux du genre de vie criminel qu'ils menaient, et j'avais essayé de leur inspirer une première pensée de résipiscence en les engageant à se faire sédendaires et à se livrer à quelque travail fructueux ; quelques-uns, en qui revivait l'esprit d'Abd el-Dchlill'ancien, semblaient en effet tout disposés à se fixer au Borkou et à y subsister des produits de leurs dattiers et de leurs jardins; ces velléités toutefois demeurèrent sans effet : leur orgueil de nomades l'emportait toujours. « Oui, disaient-ils, c'est la vérité, nous ne vivons que d'injustices et de mauvais coups, mais quel autre moyen avons-nous de pourvoir à nos besoins, sans travailler ? Le travail ! nos ancêtres ne l'ont jamais connu, et ce serait une ignominie et une trahison, si nous dérogions à cette coutume des êtres privilégiés de ce monde. Et pourquoi donc ces maudits Keràda seraient-ils sur terre, sinon afin de travailler pour les hommes de race supérieure. »
Peu à peu ces barbares me devinrent si odieux, que leur vue seule m'horripilait. Dès le lever du soleil je prenais mes livres et mon ^écritoire et me retirais dans la solitude du bois de dattiers Là, assis au frais sur le sable, je passais la journée à rêver, en écoutant le murmure du vent dans la belle frondaison, et rien alors ne m'empêchait de prendre par la pensée pleine possession du temps et de l'espace, d'évoquer tour à tour les heureux souvenirs de la patrie lointaine et le tableau imaginaire des contrées inconnues que je me proposais de visiter par la suite.
Une fois encore mon bon destin m'envoya un peu de distraction. Ne pouvant aller dans l'Ennedi, je voulus du moins obtenir le plus de renseignements possibles sur ce petit pays, et j'empruntai, à cette occasion, d'un certain Abdallah Ben Salim, une esclave ennedienne que ses essais réitérées de fuite avaient fini par faire condamner aux fers à perpétuité. Chaque jour, — c'était la condition,— j'allaismoi-même prendre cette femme aulogisdeson maître, et ensuite je l'y reconduisais. Par malheur, mes études avec elle finirent d'une façon prématurée. Mon institutrice était une grande et solide gaillarde, d'un teint foncé tirant au rougeâtre, et chez qui l'amour indompté de la patrie entretenait, malgré tout, uae opiniâtre pensée de désertion. Un matin que, selon la coutume^ elle venait de passer quelques heures dans ma tente, elle prit congé de moi en me disant que, par suite d'une querelle survenue entre elle et la femme légitime de son maître, celui-ci l'envoyait
pour quelque temps dans un autre douar. Je lui remis quelques cadeaux, et la quittai sans le moindre soupçon. Le soir, j'appris qu'elle s'était sauvée, après avoir brisé ses fers. Toutes les recherches pour la retrouver furent cette fois inutiles, et, si sensible que me fût sa perte, j'avoue que j'accompagnai de tous mes vœux l'énergique et courageuse fugitive.
Peu à peu, cependant, les dattes du Ngourr achevèrent de mûrir, et, bêtes et gens, nous n'eûmes bientôt plus d'autre nourriture, vu la décroissance correspondante de la provision de grain apportée duKânem, et les difficultés de plus en plus grandes qu'on avait à se procurer de la viande. Une vache que j'avais un jour rapporté de Jin, après l'avoir payée un prix fou, me fut volée, à peine abattue, par des Arabes du voisinage. Les indigènes, plus que tous les autres, soufiTraient horriblement de la famine. Mon quatrième et dernier chameau avait crevé, sur le pâtis même, pour avoir mangé trop de fourrage frais, ce qui lui avait donné le « gros ventre », et, comme une seconde razzia des nomades, dirigée cette fois contre le Tibesti, n'avait pas eu plus de succès que la première, le bétail était monté à des prix toujours plus exorbitants, au point qu'en échange d'un poulain, superbe il est vrai, je dus donner une tobe surfine, quatre vêtements ordinaires du Bornou, plus trois thalers Marie-Thérèse. Il est vrai qu'Abd el- Dchlil me restait redevable d'un chameau, en échange de trois costumes d'Haoussa que je lui avais cédés pour qu'il en fît pré- .sent à ses amis, les chefs dâza du Borkou ; mais je ne voyais pas d'où je pourrais tirer les deux autres bêtes qui m'étaient absolument indispensables. Une mortalité qui se mit sur l'espèce vint encore rehausser les prix, sans même nous valoir en compensation, vu l'éloignement des pâtis frappés, un surcroît de viande. Vainement, pour avoir les animaux sommiers dont j'avais besoin, j'essayai de troquer mon cheval et ma tente, toutes mes tentatives n'aboutirent à rien.
Le 17 août, la cueillette étant terminée dans le Ngourr, on l'alla faire dans l'ËUeboé, oasis située à douze ou quinze kilomètres plus au sud-est. De là, J'eusse volontiers poussé une pointe jusqu'à celte spacieuse vallée de Woun, la seule du Borkou qui se soit maintenue franche de la domination arabe ; mais, outre que je n'atais rien à porter en cadeau aux chefs du pays, mes nomades étaient trop occupés de leur récolte et en trop mauvais termes avec les Nakazza, habitants de la susdite vallée, pour que je pusse tenter l'excursion. On apprit d'ailleurs qu'Assouad, revenant de