EXCLUSION NORD DU BORKOU
rOiiadaï, se trouvait précisément dans le Woun avec le missionnaire snoiisi qui m'en voulait tant, et il va de soi que je ne tenais pas à faire isolément la connaissance de ce dernier personnage. J'avais du moins espéré pouvoir enfin, à Elleboé, me procurer de la viande fraîche ; mais cet espoir fut aussi déçu, par le manque ibsolu de chèvres. J'avais une telle en\ie de manger gras que, le .^oir de notre retour au Ngourr (21 août), au risque de me faire mourir, je me jetai sur un restant presque putréfié de chair séchée qui provenait de la dernière vache abattue.
On commença enfin à parler de revenir du côté de Galakka, l'usage étant que les hommes seuls procédassent à la récolle des dattes dans les vallées septentrionales du Borkou ; on attendait seulement, pour partir, l'arrivée d'Assouad et du cheik snousi. La rentrée en scène de ce dernier, qui ne tarda pas en effet d'appa- *'aître au douar d'Assouad, à Ngourr Ma, tandis que nous étions à Ngourr Tigré, fut pour moi une source nouvelle de tracas. Ce saint homme ne se mit-il pas à exciter publiquement les Arabes à me tuer, en leur remontrant les périls que devait attirer sur eux l'intrusion d'un premier Chrétien dans le pays, et en leur affirmant que ce meurtre leur donnerait un droit assuré aux félicités du paradis? Le résultat de ces prédications fanatiques fut de me sevrer de la dernière jouissance qui me restât, à savoir mes promenades solitaires dans le bois de palmiers; du moins, si je m'y hasardais, n'était-ce plus qu'avec une escorte bien armée.
Heureusement que toute vertu hospitalière, j'en eus la preuve en cette occasion, n'était pas éteinte dans le cœur de mes Arabes. Comme le missionnaire refusait, à cause de moi, de venir à Tigré, Mohammed Ibn Omar et Uazaz, son beau-frère, allèrent, revêtus de leurs plus beaux habits, visiter le farouche Snousi à Ngourr Ma. Ils le trouvèrent au milieu des nomades, et en train de les morigéner ainsi que des marmots désobéissants.
Hazâz, qui ne Tavait jamais vu, commença par lui dire ex abrupto qu'il regrettait que, pour leur première rencontre, il y eût entre eux un petit désaccord, et, devant la multitude rassemblée il lui demanda de répéter formellement tous ses propos à mon égard. Le pieux docteur ne se contenta pas de les répéter, il les amplifia en outre de toutes ses forces. Sans se laisser intimider, Hazàz, tout en s'excusant de n'être pas assez versé dans les textes sacrés pour pouvoir disputer avec un savant et saint nomme tel que le missionnaire, se mit à démontrer au Snousi et à toute l'assistance que les Djebaïr, si durement condamnés par
DANS L»0AS1S DE NGOURR. i07
le premier, se trouvaient en somme à mon égard sur le même pied que le Commandeur des Croyants en personne, que la plupart des habitants de la capitale de l'Islam, que le Khédive et les autres princes du monde musulman, y compris aussi les Oulémas du Caire, de Tunis, de Fez et de Bagdad, attendu que partout les Chrétiens se trouvaient en paix avec les Croyants. Que si le cheik, s' adressant à des Dâza ignorants, leur prêchait l'assassinat d'un chrétien comme devant leur valoir les délices du ciel, lui Ilazâz, un simple fils du Désert, entendait autrement les préceptes de sa religion : ce n'était qu'en cas de guerre sainte, quand infidèles et fils du Prophète étaient en présence, qu'un tel acte avait la susdite sanction ; mais jamais, au grand jamais, la loi de l'Islam n'avait été que l'on tuât, par trahison et perfidie, l'hôte qu'on avait pris sous sa protection.
Le Snousi essaya bien, à grand renfort de citations et de dialectique, de défendre sa manière de voir ; mais la simple logique d'Hazâz l'accula si bien, qu'il se vit forcé de céder pas à pas et que, finalement, il promit de rendre visite au chef djebaïr. Les Arabes présents à la scène se réjouirent au fond de ce dénouement, non pas par bienveillance envers moi, mais parce qu'ils se sentaient tout fiers du courage et de la science qu'un des leurs venait de déployer, et aussi parce que ce succès allégeait en eux le poids du remords que la conscience de leurs péchés avait éveillé dans leurs cœurs à la vue du saint homme.
Sur l'entrefaite, j'eus enfin occasion de connaître Assouad, appelé que je fus à soigner son enfant, un pauvret de cinq mois, perdu sans ressource. Le chef des Scheredât était un vigoureux homme de trente-cinq ans environ, aux manières rudes et franches, et d'une foi si profonde, que féru de compassion pour l'égarement dans lequel j'avais si longtemps vécu, il essaya, avec une ferveur réellement touchante chez ce malandrin^ de me convertir à la vraie religion.
Le !•' septembre, les chevaux arrivèrent du pâtis, et nous nous mimes à rebrousser chemin vers la fontaine de Galakka, mais en décrivant un crochet par les vallées septentrionales du Borkou, Tiggi, Boudou, Jarda, Aouï. D'une intumescence tabulaire, de cent mètres environ d'altitude relative, qui se dresse au nord de ce dernier val, on aperçoit dans le lointain une longue chaîne de montagnes qui, partant du Tibesti, se continue à l'est jusqu'au Wanjanga. Droit au septentrion, s'en détache un relief considérable, qui n'est autre que l'Emi Koussi, la plus haute des monta-
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gnes tibestiennes avec le Tarso. Nous en étions, à ce que me dit Haran, mon Dâza, à quatre jours de marche.
En redescendant dans la direction sud-est, je donnai contre une agglomération de quatre-vingt ou cent huttes, groupées autour d'une roche isolée, aux parois presque à pic, qui pouvait avoir vingt-cinq mètres de haut. C'était le village boudou de Taraka. On voyait aux gigantesques échelles de troncs de palmier qui servaient à faire l'escalade de l'étroit plateau culminant, que celui-ci servait de lieu de refuge. Les habitations étaient toutes proprettes et offraient le vrai type des demeures tibestiennes. A l'aspect insolite de mon personnage, tous les gens de l'endroit se rassemblèrent, et moi, pour gagner un peu leurs bonnes grâces, je leur fis une distribution abondante d'aiguilles, objets très prisés dans ce coin de l'Afrique. L'assistance se composait principalement de femmes et de jeunes filles, aux formes élégantes et bien prises, vêtues et coiffées comme au Tibesti, mais plus aimables et plus réservées que leurs congénères d'au delà du Koussi. Plus loin, en gravissant les hauteurs frontières du côté de l'est, je découvris encore plusieurs petits centres de population enfouis* dans un chaos de roches sombres : c'était le reste des villages boudou.
Le 16 septembre, enfin, nous étions à la source de Galakka, et là, pour le prix de 41 thaler Marie-Thérèse, je pus me procurer, à crédit, un chameau. Mais, avant de raconter les incidents du retour au Kânem, il convient de jeter un coup d'œil général sur le Borkou et les oasis situées entre l'Ouadaï et le Tibesti méridional.
LE BORKOU