CHAPITRE XI
Barka Hallouf et ses alliés les Arabes. — Nouvelles de Mourzouk. — Incidents de ma rentrée à Kouka. — Paquets et lettres d'Europe. — Soucis d'argent. — Mes projets de voyage au Baguirmi. — Apprêts de départ. — Mes nouveaux serviteurs. -- Une Chronique introuvable.
Une grande animation régnait pour Tinstant au campement des Ouldd Sliman. Il s'agissait de se procurer de quoi manger pour l'hiver, car, d'abord, la provision de dattes rapportée ne constituait pas, à elle seule, un fonds d'alimentation suffisant, et ensuite il en fallait troquer les trois quarts contre des vêtements et autres objets dont il était impossible de se passer. On a vu que, d'autre part, le sort n'avait pas favorisé mes amis, lesquels rentraient au Kànem sans leur butin habituel de chameaux, ce qui était d'autant plus grave, que les détenteurs de grains étaient résolus à ne livrer leur denrée qu'en échange de bétail. Aussi était-il à prévoir que les nomades, dans leur dénûment, allaient brigander plus que jamais aux dépens des paisibles agriculteurs et éleveurs du pays, et c'est pourquoi, à notre retour, nous les avions trouvés en train de se concerter avec des représentants des Dâza leurs alliés sur les mesures à prendre en la circonstance.
L'orateur principal de la réunion était Barka Hallouf, l'énergique chef des Kadawa et le plus ancien ami des Oulâd Sliman au Kànem. C'était un homme relativement extraordinaire, qui, à une force et à une prestance de corps remarquables, joignait un courage, une décision et un sens intellectuel des plus rares. 11 avait lié son sort à celui des Arabes, et, depuis plus de vingt
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années, leur était resté fidèlement uni. Par eux, il jouait le rôle prééminent parmi les tribus indigènes du Kânem ; par eux, il était assuré contre l'hostilité des Touareg du sud-est; par eux enfin, il avait réussi à maintenir provisoirement son indépendance en face de Texpansion toujours croissante de TËtatouadaîen. Il était, d'autre part, pour les Arabes un allié indispensable et un auxiliaire maintes fois éprouvé. En sa qualité de chef d'une des plus importantes peuplades du Kànem, il leur prêtait, en cas de guerre, une assistance souvent décisive, et, comme ses Kadawa possédaient abondance de chameaux, de bétes à cornes et de grains, il était fréquemment venu en aide à ses paresseux amis, qui ne vivaient qu'au jour la journée.
Il est vrai que cette conduite avait eu pour effet de l'isoler, ainsi que les siens, au milieu des indigènes du Kânem. Les autres tribus dâza étaient blessées des façons arrogantes avec lesquelles il cherchait à prédominer sur tout le monde. Les peuplades kanembou (Danoa, Bouddouma, Kouri, Dalatôa, etc.), et les habitants du Bahar el-Ghâzal haïssaient en lui un ennemi irréconciliable qui excitait contre eux ces redoutés Oulàd Sliman, ses complices. Tout cela n'empêchait pas ces derniers, qui étaient des gaillards exigeants, de se plaindre souvent de leur fidèle allié. Il s'était justement produit, un peu avant notre rentrée au camp, un incident qui leur avait échauffé la bile contre Hallouf. De> chevaux et des esclaves, que les Arabes députés vers Ali avaient ramenés avec eux de rOuadai, avaient, paraît-il, disparu, et on les avait retrouvés, partie chez les Kadawa, partie chez d'autres amis d'Hallouf. Aussi celui-ci était-il venu non seulement pour offrir encore une fois son concours aux Oulad Sliman, mais encore pour se remettre en bonne odeur auprès d'eux.
A ce conseil s'étaient également rendus un notable wandala, du nom de Soultan, autre ami dévoué des Arabes, et Kedela Akid, chef des Jouroa; on attendait en outre l'Alifa Mohammedou, de la tribu des Dagorda. Tous ces personnages me visitaient fréquemment; mais le plus intéressant, à mes yeux, c'était, à coup sur, Hallouf, dont je ne pouvais m'empêcher de reconnaître les rares qualités. Je l'entendis un jour, à une grande assemblée chez Abd el-Dchlil, prononcer une harangue qui était un vrai chef-d'œuvre de clarté, de logique et d'adresse. Il avait d'abord, en manière d'exorde, rappelé aux Arabes comment, à l'époque où, en leur qualité d'intrus étrangers, ils avaient contre eux le pays tout entier, il avait embrassé leur parti, et, durant près d'un quart de
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siècle, les avait fidèlement assistés dans le péril et le besoin. Depuis lors, entre eux et lui, Talliance était demeurée constante; il leur devait de régner dans sa sphère ; ils lui devaient de régner par toute la contrée ; depuis lors, victorieux et redoutés, ils n'avaient plus à craindre d'attaque extérieure. Il avait sur eux la supériorité de connaître à fond le pays et les gens entre le lac Tsâd, le Bahar el-Ghâzal et le nord de l'Ouadaï ; ils avaient, eux, la supériorité de leur armement et un sens guerrier tout spécial. Le nœud qui les unissait devait donc rester indissoluble, car, séparés, ils succomberaient sous la coalition de leurs ennemis. A ces considérations d'ordre politique s'en ajoutaient d'autres tirées de la sphère économique. Ils étaient, eux, les maîtres de l'espace ; mais ils ne possédaient de chameaux, qu'autant qu'ils en pouvaient conquérir: sa tribu, à lui, non seulement était bien pourvue en bétail, mais renfermait un élément sédentaire qui, pendant que le reste de la peuplade s'en allait pâturer ou guerroyer au loin, s'occupait de produire du grain, l'aliment indispensable entre tous. Or, c'étaient là deux sortes de biens qu'il avait toujours, en cas de nécessité, partagés avec ses amis les Arabes, et aujourd'hui encore il était prêt à le faire libéralement. Pour Tinstant, il leur promettait cinq cents têtes de gros bétail, et pour l'année suivante un nombre égal, plus une provision considérable de douchn. Quant à cette allégation d'un détournement de chevaux et d'esclaves, c'était là une infâme calomnie, et la meilleure réponse qu'il y pût faire, c'était celle-ci : pour chaque esclave, pour chaque cheval dérobé aux Arabes, et dont la disparition pourrait être imputée à l'un des siens, il promettait d'en rendre deux ; mais il fallait qu'en revanche on lui garantit bonne et sûre alliance et qu'il pût compter sur ses amis contre tous les gens au teint noir.
Ce qui faisait que les Arabes ne se pressaient point de se décider, c'était la nouvelle qu'une colonne de nomades descendus de fe Tripoli taine se trouvait à la station de Bou Foumin. Elle se composait, disait-on, d'une centaine d'hommes de diverses tribus (Ferdjan, Hasouna, etc.), sous la conduite de Salim Ben Djabekallah, qui, à deux reprises déjà, avait pénétré jusqu'au Kànem, et, chaque fois, y avait passé quelques années avec les Oulad Sliman. On prétendait que ces pillards avaient rencontré sur le chemin de Kawar une horde de Touareg marchant contre les Tedâ du Tou et qu'ils l'avaient anéantie ; puis qu'eux-mêmes s'étaient dirigés vers le Tibesti ; mais, d'après le petit nombre de chevaux et de chameaux qu'ils avaient avec eux, il ne semblait
pas que cette expédition, non plus qu'ensuite une course au Borkou, région épuisée, leur eût procuré un bien gros butin. Toujours est-il que si leur apparition se confirmait, c'était là, pour les Oulad Sliman, une perspective précieuse de renfort, qui leur permettait de tenir la dragée haute à leurs amis et auxiliaires du Kânem, dont ils avaient dès lors moins besoin. Il est vrai que, d'un autre côté, ce gros surcroît de bouches à nourrir était de nature à compliquer d'autant la question des approvisionnements.
Sur l'entrefaite, 13 décembre, le Rhamadan vint à finir, et, le lendemain, eut lieu, avec la pompe habituelle, la fête religieuse de l'Id-el-Fatra, que solemnise joyeusement tout Tlslam. Néanmoins, la sainteté du moment n'empêcha point mes compagnons de songer à leurs petits brigandages. La nouvelle étant arrivée, le matin même, que les susdits cousins de la Tripolilaine se trouvaient réellement an val Sommêze, on convint immédiatement, en leur honneur, d'une petite razzia, en manière de sport, et on leur en envoya faire la proposition. Dès le soir, on eut leur réponse affirmative. Le tambour d'Abd-el-Dchlîl sonna aussitôt la convocation, et, à l'entrée de la nuit, toute la horde sauta en selle pour aller surprendre, en compagnie des gens de Djabekallah, un détachement de Hawalla* établis dans le voisinage.
Fort heureusement, ceux-ci, avertis (probablement par les Dogorda), avaient eu le temps de se mettre en sûreté avec leur bétail, de sorte que les nôtres revinrent le lendemain avec un butin des plus maigres. L'un rapportait un petit sac de grain, un autre une demi-douzaine de poules ficelées à la selle de son chameau ; un troisième une douzaine de poulets qu'il avait fourrés dans un sac, et qui, natureUement, y avaient élouffé ; un quatrième n'avait déniché que quelques bouteilles de paille vides (en kanouri, korio) ; un cinquième enfin avait dû se contenter de quelques nattes sans valeur. La razzia eût donc complètement échoué, si les Tripolitains, en s'en revenant avec les Scheredat, n'eussent découvert une des cachettes des Hawalla, et n'y eussent saisi quelques têtes de bétail et une demi-douzaine d'enfants, en égorgeant dix malheureux qui se trouvaient là. Housein Ngomati, décidément oublieux de ses pieux propos et de sa mésaventure toute récente, était, quoique encore mal en point, parti à cheval, avec quatre chameaux, pour quérir du butin. J'eus la satisfaction