‹ Sahara et Soudan:Chapitre 78 sur 111 · G*est la tribu que les Arabes du pays appellent Uedela · texte numérisé non relu

G*est la tribu que les Arabes du pays appellent Uedela

de leToir reparaître bredouille, en vilain état, et son cheval bottant. Je l'accueillis toutefois avec compassion, ainsi que mon vieil ami Otman, du groupe des Miaïssa, qui, bien qu'âgé de soixante-quinze ans, s'était joint, lui aussi, à l'expédition, moins, il est vrai, par cupidité, que parce que, comme il me l'avoua, ayant absolument besoin d'une natte, il n'avait trouvé personne qui voulût à sa place, enfourcher son chameau. Le vieillard était tombé avec sa monture, et le bois de sa selle l'avait si gravement blessé au bas-ventre qu'on l'avait rapporté pour mort. J'allais souvent voir ce pauvre bonhomme, qui aimait à me parler du passé. Son cas était effectivement grave ; mais le genre de vie de ces nomades a le don de cheviller l'âme au corps h ceux d'entre eux qui, tout jeunes, y résistent. Le blessé se rétablit vite, et il eut par dessus le marché le plaisir de recevoir la visite de deux neveux qui étaient venus avec Djabekallah et que leur vieux père avait chargés de lui ramener en Tripolitaine son frère cadet Otman, dans le cas où il serait encore vivant. Le vieillard, à la vérité, ne put se résoudre à obtempérer au désir de son a!né : il voulait terminer ses jours au milieu des compagnons qu'il n'avait point quittés depuis un demi-siècle ; mais c'était néanmoins chose touchante que de voir avec quelle profonde émotion il accueillait, au terme de ses aiis, ce message vivant de la patrie lointaine et la chair et le sang de sa famille.

Un de ces neveux avait, peu de temps avant son départ pour le Kânem, fait un séjour à Tripoli, et j'espérai un moment avoir par lui des informations un peu plus précises touchant les événements militaires de l'Europe : mais il ne put me renseigner en rien, et cela ne m'étonna pas. Les classes illettrées, même dans les villes du littoral, demeurent dans une ignorance profonde relativement à tout ce qui se passe en pays chrétien. Je me souviens qu'un jour un capitaine tunisien, en compagnie duquel je ^faisais la traversée de Tunis à son port natal, causait avec les autres passagers de la guerre de Crimée, à laquelle il avait pris part, et parlait des merveilles de Stamboul, de la puissance des Turcs et de leurs victoires. Un loustic de la compagnie s'étant mis à dire que c'était chose vraiment surprenante, que le Sultan , pour réduire la Russie {Moskou)j eût eu besoin des Anglais {Inglis) et des Français [Fran-' sis), croira- t-on que le personnage, censé connaître à fond, de visu^ les choses de l'Europe, répondit fièrement : « Imbécile, ne comprends-tu pas que YEmir-el-Moumenin (Commandeur des Croyants) était bien forcé de faire appel à ses vassaux, afin

d'épargner autant que possible, dans cette guerre contre les rebelles moscovites, le sang des Fidèles ? » Si tel est le langage d'un capitaine civilisé de la côte, que pouvais-je attendre d'un Bédouin ?

Je sus du moins que le procès entamé à Mourzouk au sujet du meurtre de Mademoiselle Tinne était terminé, au détriment des chameliers arabes, sur lesquels les Touareg avaient eu l'adresse de se décharger entièrement. Six d'entre eux avaient été condamnés, et l'on avait acquis la présomption que c'était Hadch Brahim Ben Aloua qui les avait incités au meurtre. Aussi ce dernier avait-il été mandé à Tripoli avec son père, et tous deux avaient reçu leur châtiment, puis avaient péri à peu de temps de là, empoisonnés, disait-on. Cette nouvelle de la mort de mes meilleurs amis de Mourzouk me causa une profonde émotion; on me la donnait en termes si précis, qu'il ne m'était point possible d'en douter, encore que, pas un instant, je ne voulusse croire à leur culpabilité.

Tout cela me faisait désirer encore plus vivement de rentrer à Kouka. J'avais arraché à mon hôte la promesse qu'il m'y ramènerait après l'Id-el-fatra, et de fait, nous devions partir le septième jour après la fête ; mais, cette date n'ayant point paru, après discussion, être suffisamment propice pour le commencement d'un voyage, nous ne nous mîmes en route que le dimanche 23 décembre. Au val Tchinti, le surlendemain, nous fûmes rejoints par les Mghàrba, qui voulaient se rendre avec nous au Bornou. Là, nous apprîmes que les Wandala, dont nous avions atteint la frontière, avaient pris, eux aussi, la même direction, émigrant avec leurs familles, pour échapper à la tyrannie de Hallouf.

Dans l'enneri Tchanga, nouvel arrêt, pendant lequel nous reçûmes la visite des dames du douar des Wandala que nous avions rejoint. C'étaient des créatures de belle corpulence, et quelques-unes jolies de visage. Leur teint variait du noir au brun foncé. Chez beaucoup d'entre elles le cylindre de corail, à Taile du nez, était remplacé par un petit clou d'argent épointé, et leurs colliers de fausses perles rouges étaient entremêlés de perles d'ambre, selon la mode des femmes choas. Tout d'abord, ces belles curieuses se contentèrent d'admirer mon petit stock d'objets européens,

montre, brosses, miroir, photographies, eic ; mais ensuite, devenant plus hardies, elles s'attaquèrent sans trop de gêne à ma personne ; elles m'ôtèrent mon tai'bousch, palpèrent mes cheveux, y passèrent les doigts, et se mirent à m'inspecter la peau, particulièrement aux endroits où, sous le vêtement, elle avait gardé sa teinte naturelle. Bien que cet épiderme avec sa finesse et la transparence bleuâtre des, veines leur fît Teffet de quelque chose d'inachevé, et leur rappelât Faspect embryonnaire du jeune animal qui n'a pas encore de poils ou de plumes, elleç ne furent pas, en somme, trop mécontentes de leur examen. Non seulement elles aboutirent à cette conclusion que, bizarrerie à part, je n'étais pas le moins du monde un échantillon aussi repoussant de l'espèce humaine qu'on le leur avait dit, mais encore l'une d'entre elles poussa son empressement auprès de moi jusqu'à me faire des propositions d'hyménée, et l'autre me déclara que, dans ce cas, elle n'éprouverait aucune répugnance à partager le sort de sa compagne.

Le 31 décembre seulement, nous reprîmes notre voyage. Après avoir cheminé, six heures et demie durant, au travers d'un district irrégulièrement accidenté, nous arrivâmes à l'enneri Borodi, — le Bir Seboul de mes Arabes. Cette vallée a cela de remarquable que son sol depuis fort longtemps, est en ignition. Le foyer d'incendie se trouve à sa partie nord-ouest, non loin d'un petit étang desséché. Le terrain, grisâtre à la surface, se colore en noir dès la couche immédiatement inférieure, où la température augmente d'une manière sensible ; un demi-pied plus avant, la chaleur devient considérable ; la fiente sèche se carbonise instantanément ; enfin, si l'on descend d'un pied, du bois mort se consume non moins vite. Çà et là se sont formées des crevasses qui dégagent, avec une faible fumée, une très forte quantité de calorique, et le sol d'alentour est très noir. A certains points superficiels où se trouvent des amoncellements de sablé, il pousse des plantes herbacées. 11 parait que cet embrasement souterrain dure depuis six années, et, un peu plus à l'ouest, dans le val Kourna, on observe depuis plus longtemps encore le même phénomène.

Le 4 janvier, après avoir coupé diverses anses et de petits épanchements du lac Tsâd [ridchont), nous nous mimes à côtoyer de tout près le bassin, dont on apercevait les reliefs insulaires. Comme nous venions d'établir notre campement de nuit près d'une lai^e baie, nous vîmes passer quelques cavaliers koumosoalla, qui revenaient de faire une razzia au nord du Bornou, et que suivit bientôt toute une troupe armée. Cette apparition jeta l'alarme parmi

nous. Mes compagnons s'imaginant airoir affaire aux Touareg, dont la présence avait été signalée dans le pays, se hâtèrent de rentrer les chameaux, et tout le monde de sauter en selle et de prendre les armes. Mais on ne tarda pas à reconnaître dans la troupe en question d'inoffensifs habitants de Nguigmique les Koumosoalla venaient de molester, et qui, fort ingénument, s'étaient mis à pied à la poursuite de Tescadron de pillards. Leur ardeur de vengeance ne tint pas longtemps contre la fatigue ; ils repassèrent au milieu de la nuit, rebroussant chemin, et dans un tel état d'épuisement, qu'ils nous supplièrent de leur donner gîte et restauration.

Le lendemain 5 janvier nous gagnâmes notre précédent campement au nord de Nguigmi, et, le 6, nous atteignîmes cette localité. J'allai aussitôt chez mon hôte le Sôma Mohammedoupour reprendre ma chienne Saîda, que je lui avais confiée en venant. Dès l'entrée du logis, mon œil la découvrit, au milieu d'un parc, avec des chèvres et des moutons; la pauvre levrette, jadis si fringante, était dans l'état le plus lamentable. Ses camarades d*enclos euimémes semblaient non seulement avoir perdu tout respect devant elle, mais on voyait que cette malheureuse bête efflanquée leur faisait pitié. Elle était étalée tristement, et ce ne fut qu'en nous apercevant que, soit la joie de nous revoir, soit le pressentiment d'un sort plus humain, elle retrouva la force tle quitter son lit de douleur. Le maître de la maison, accouru en hâte, ne se contenta pas de m'expliquer par une grave maladie le fâcheux état de sa pensionnaire ; il vanta par surcroît la sollicitude qu'il avait déployée envers l'animal, énumérant les sacrifices de beurre et de viande devant lesquels il n'avait pas reculé, et, pour achever de forcer ma reconnaissance, il me fit cadeau d'un mouton maigre. Faute de mieux, et provisoirement, je lui donnai en retour ma marmite de fer, qui, lors de mon premier passage, lui avait déjà tiré l'œil, et je lui promis qu'à sa prochaine visite à Kouka je le gratifierais par-dessus le marché d'un foulard [tourkedi) ; après quoi, ladite brebis devant moi sur ma selle, je rejoignis la caravane.

Nous nous remîmes à côtoyer le lac, dont les eaux étaient à peu près aussi hautes qu'au mois de mars de Tannée précédente, et je trouvai plus de charme que jamais à regarder grouiller sur ses bords et les grands troupeaux d'antilopes et les innombrables oiseaux aquatiques. Quant à la gent des hippopotames, elle était visiblement atteinte d'une épidémie qui avait déjà fait force vie-

times, et qui ne semblait pas le moins du monde être en décroissance. Presque chaque jour nous rencontrions des cadavres frais, ou à demi réduits en squelettes, de ces bêles énormes ; chaque jour aussi nous apercevions de ces amphibies atteints parle mal, et qui, couchés sur les îlots de sable émergeant du bassin, paraissaient attendre, entourés de leurs parents et amis, l'heure de la guérison ou de la mort. Dès que je poussais mon cheval dans Teau pour marcher sur eui, le groupe se disloquait aussitôt; le gros du tas, à mon approche, plongeait au sein de l'élément liquide ; mais un certain nombre d'individus, sans doute les plus proches parents du malade, se postaient au devant de celui-ci comme pour le défendre, en ouvrant d'un air de menace leurs énormes mâchoires.

Le 8, à midi, nous campions sur la rive sud de la rivière de Yoo, non loin de Beri, et à Test de Joa Kourra. Là, j'achetai en toute hâte un peu de grain pour mon cheval, et, escorté d'Ali ez-Zedani et du Jitima de Joa Kourra, je piquai des deux vers Kouka, car plus j'approchais de cette ville, moins j'étais maître de mon impatience. Il y avait deux ans que j'étais sans nouvelles de l'Europe, où il se passait de si graves événements ; aussi, tout en causant avec mes deux compagnons, je me régalais en imagination des monceaux de lettres et de journaux qui devaient m'attendre là-bas. Obligé toutefois de coucher à Arêgué, j'en repartis le lendemain dès avant l'aurore pour fournir ma dernière étape, et le soir, à l'heure de YAscha, j'entrais par la porte nord de la cité ouest, dans la capitale du Bornou.

Il me semblait me retrouver chez moi. Près d'une année s'était écoulée, depuis que j'avais quitté la ville ; aussi le cœur me battaitil pendant que je galopais vers ma demeure. J'avais appris, de différentes parts, que Bou Aischa n'était pas encore retourné au Fezzan, et je pouvais par conséquent compter retrouver chez moi et mon brave Mohammed de Gatroun, et le fidèle Hadch Brék, et mon jeune cheval qui promettait tant, et tous mes singes, et mes perroquets.

11 était nuit noire lorsque j'arrivai, et tous les h^tes du logis étaient déjà partis se coucher, comme ils avaient coutume de le faire, après le repas du soir. J'eus beau frapper à ma porte habituelle, point de réponse. Enfin un voisin qui rentrait chez lui m'informa qu'Ahmed le propriétaire avait, en mon absence, repris, pour son usage personnel, cette partie de la maison, et qu'on avait percé dans la cour où s'élevait l'hedjilidj une nouvelle porte donnant sur le Dendal (Grande Rue). J'allai donc

heurter de ce côlé, et, cette fois, Bouï Mohammed entendit aussitôt. Il Yint ouvrir avec le phlegme que je lui connaissais ; mais, en s' apercevant que c'était moi, il sortit de son calme ordinaire, et poussa de tels cris, que Hadch Brék s'éveilla à son tour et que le cheval lui-même se mit à hennir. « Grand Dieu ! c'est le médecin {tabid) ! [El Hamd Lillah !) Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! » Et le bonhomme, si taciturne d'ordinaire, ne se lassait point de répéter cette exclamation.

Tandis que j'examinais, d'un rapide coup d'oeil, mon logis, Mohammed et Hadch Brêk, avec une loquacité inusitée chei Tun et chez l'autre, me racontaient comme quoi, il y avait déjà longtemps, une caravane était arrivée du Fezzan, et avait apporte pour moi des charges entières de paquets, de caisses et de lettres, plus une grosse somme d'argent; mais que tout cela se trouvait encore aux mains du porteur, par suite du bruit qui s'était bientôt répandu que j'avais été tué dans une razzia des Arabes contre l'Ennedi. Le cheik Omar, ajoutaient-ils, avait été fort marri de la nouvelle ; néanmoins il avait toujours conservé l'espérance de la voir démentir. Quant à eux, Mohammed et Hadch Brêk, ils se portaient bien ; le chérif de Médine avait soigneusement pourvu à leur entretien, et était, lui aussi, demeuré convaincu que je reparaîtrais sain et sauf. Pour ce qui était du départ de Bou Aischa, et, conséquemment, du leur, c'était chose remise à l'été suivant. Mes bêtes, elles, avaient été moins heureuses ; la mort avait fait des vides parmi elles. Mes singes avaient été atteints presque simultanément d'une laryngite, et en quelques jours ils avaient tous péri. Un des perroquets avait aussi trépassé. Seul, le cheval avait prospéré à merveille, et c'était maintenant une des plus jolies bêtes qu'il y eût au Bornou, le pays des beaux chevaux.

Le soir même, j'allai voir Ahmed mon hôte, que je trouvai, comme toujours, en compagnie de quelques favorites, occupées à masser sa grasse personne. Il envoya aussitôt prévenir le cheik de mon arrivée ; mais, avant que son messager eût eu le temps de faire la commission, il parut un esclave dépêché du palais pour savoir justement ce qu'il y avait de fondé dans le bruit de mon ! retour. Cet homme, frappé surtout de la vue de mon accou-

trement déguenillé, alla faire à son maître, touchant ma per-

sonne et celle de ma monture efflanquée, un rapport tellement lamentable, que, dès le lendemain, au petit jour, le factotum de Texcellent prince vint m'apporter trois costumes superfins, pour que je pusse recevoir décemment mes visites. Cène fut pas tout. Une heure après, le même fonctionnaire reparut avec tout un complément de garde-robe, y compris une paire de bas gigantesques qui ne pouvaient m'être d'aucun usage, mais qui prouvaient combien le brave Omar prenait à cœur mon heureux retour.

Presque en même temps, mon ex-compagnon de voyage Bou Âischa me fit tenir, en manière de bienvenue, une belle tobe de Nifé, un tarbousch et une paire de chaussures fezzanaises brodées de soie ; après quoi eurent lieu les visites de félicitation de mes amis et voisins, et, enfin, survinrent, à la file, les Arabes arrivés du Fezzan avec la dernière caravane précitée. L'un apportait un paquet de lettres et une grande caisse, Fautre, la missive officielle d'Hâdch Brahim Ben Aloua, le gouverneur de Mourzouk, un troisième une immense liasse de journaux, et ainsi de suite; mais aucun, à ma grande surprise, ne soufflait mot d'argent à me remettre ; et cependant le chérif de Médine m'avait parlé d'une grosse somme, quinze cents thalers Marie-Thérèse pour le moins, arrivée pour moi.

Surexcité comme je l'étais, j'eus besoin de faire quelque effort, pour recevoir et entretenir mon monde avec toute la convenance voulue. Au lieu de pouvoir me plonger dans la lecture des lettres si vivement attendues, je dus prendre le café avec ces messieurs, écouter tout ce qu'ils me dirent du Fezzan et de Tripoli, et pérorer avec eux sur l'état de marasme où se trouvait le commerce du Bornou. Vers midi enfin, je restai seul, et ayant condamné ma porte pour tout le monde, excepté pour mon ami le chérif, je me mis au dépouillement de ma correspondance. Les nouvelles de l'Europe et de la Tripolitaine étaient vieilles au moins d'une année ; elles roulaient exclusivement sur les graves événements de 1870, qui, à la date que portaient les lettres, n'avaient pas atteint leur plein dénouement. L'impression en fut grande sur moi, et, à la pensée qu'en six mois de temps une révolution aussi radicale avait pu s'accomplir là-bas, je ne pus songer sans confusion au peu que j'avais fait, durant les trois années révolues depuis que j'avais quitté Tripoli, et à la déplorable lenteur qui présidait à mes entreprises. Saisi d'une sorte d'inquiétude fébrile, je me mis dès loi-s, sans plus de retard, à préparer de nouveaux plans de voyage.

Le point sombre pour moi, c'était, momentanément, la question d'argent. De toutes parts, il est yrai, il n'était bruit que des quinze cents thalers qu'on m'avait envoyés, si bien que nos Arabes et mon hôte Ahmed redoublaient d'amabilité envers moi ; néanmoins, à part une lettre de Gerhard Rohlfs qui m'annonçait que la Société de géographie de BerUn m'avait cautionné de cinq cents thalers près de M. Rossi, consul à Tripoli, je ne découvrais dans toute ma correspondance d'Allemagne aucune allusion à un envoi. Encore, vis-je par les lettres de M. Rossi, qu'antérieurement à l'arrivée des cinq cents thalers en question, il avait eu l'intention de me faire passer pareille somme ; mais, finalement, il en demeurait là, et ne me parlait de rien de plus. Bref, sans un ami, qui, avec la collection du Times, de V Indépendance belge et de la Gazette de Cologne j pour l'été et l'automne de 1870, m'ayait expédié 300 thalers à Tripoli, je n'aurais pas même été en état de payer le chameau que j'avais acheté à crédit.

Hadch- Brahim m'informait que le porteur de cette modeste somme était le marchand fezzanais Hadch Bou Bekr Bou Aima. Celui-ci, chose étrange, ne soufflait mot de sa commission. Au bout de quelques jours, j'envoyai mon vieux Gatrounois le prier de me remettre mon dû. 11 me répondit tout bonnement qu'il n'était pas en mesure de le faire ; il convenait bien avoir touché à Mourzouk trois cents thalers qui m'étaient destinés ; mais il prétendait qu'Hadch Brahim l'avait autorisé, au cas où je serais mort ou définivement parti du Bornou, à considérer cette somme comme un prêt applicable à ses propres affaires. Il ajoutait que, sur l'assurance que tout le monde lui avait donnée de ma mort, il s'était cru le droit de convertir mon argent en esclaves et en marchandises, lesquels, pour l'instant, se trouvaient en route pour Kâno et d'autres marchés. 11 concluait en me disant qu'il chercherait, nonobstant, les moyens de satisfaire à mes justes réclamations.

11 y avait de quoi se décourager. La créance générale était toujours que la caravane de l'année précédente avait apporté pour moi de grosses sommes, et j'avais beau interroger chacun des membres de ladite caravane, je ne découvrais absolument rien qui fût de nature à confirmer ce bruit. La chose la plus vraisemblable, c'était qu'un certain Batteïch , fonctionnaire du gouvernement tripolitain, qui était parti avec la caravane, pour aller recueillir au Bornou la succession d'un parent défunt, avait reçu de M. Rossi mandat de me faire toutes les avances que je demanderais. Un

passage d'une lettre du consul et certaines paroles que Ton me rapportait de Batteïch militaient bien en faveur de cette hypothèse ; par malheur, cet homme était mort dans rintervalle, sans laisser aucune indication écrite sur ce point.

Dès le premier jour de mon arrivée, j'avais rendu visite au cheik Omar, qui m'avait reçu plus cordialement que jamais. Tout en lui narrant les ennuis de ma longue pérégrination, je n'avais pas manqué de lui dire de quelle façon vraiment amicale m'avaient traité les Oulâd Sliman, et quel attachement, en dépit même de leurs brigandages, ceux-ci conservaient pour lui dans leur cœur.

Comme les Arabes devaient arriver d'un moment à l'autre, je m'occupai diligemment de régulariser ma situation financière, car mon honneur exigeait que je payasse immédiatement le chameau que j'avais acheté à crédit. Les cent thalers que j'avais laissés, lors de mon départ, aux mains du chérif de Médine, avaient passé à diverses dépenses et à l'entretien de ma maison, durant les neuf mois de mon absence. Mon unique ressource était donc dans le recouvrement des trois cents thalers que me devait le marchand fezzanais Bou Aima. Ce ne fut qu'à grand'peine que, partie en espèces, partie en pièces d'étoffe, je parvins à lui arracher la somme, sur laquelle encore je perdis deux pour cent.

Le 14 janvier, la caravane de nos nomades arriva à Daouergo, et le lendemain eut lieu l'entrée solennelle du cortège, à laquelle j'assistai, monté sur mon superbe coursier. Le cheik fit à ses incommodes voisins un accueil plus aimable à coup sûr qu'ils ne le méritaient; il les traita de son mieux, et, glissant avec sa bienveillance habituelle sur leurs coquetages avec l'Ouadaï, il leur dit que, malgré tout, il avait foi dans leur dénouement, dont je lui avais moi-même rendu témoignage. Cette révélation acheva de me gagner l'amitié entière des Oulâd Sliman, et lorsque, par surcroît, j'eus payé mon chameau et distribué à la ronde de menus cadeaux, je fus auprès d'eux en une telle estime, que c'était à qui m'exprimerait son regret de n'a\oir pu m'ajder davantage à c< voirie monde ». Quant à Hazaz en particulier, pour reconnaître sa loyale assistance, je lui donnai mon beau cheval bornouan. Le cheik me dédommagea presque aussitôt de ce sacrifice, en m'envoyant deux bêtes excellentes, et j'eus le bonheur, de mon côté, de pouvoir être agréable au prince en lui faisant cadeau d'une lanterne magique, avec tout son appareil ingénieux, qu'on venait de m'expédier d'Europe.

Cependant la situation politique au Bornou n'avait pas changé pendant mon absence ; c'étaient toujours les mêmes symptômes d'affaissement général, les mêmes influences néfastes à la cour, 011 Ahmed Ben Brahim^ mon hôte, continuait de faire la pluie et le beau temps. Le brave Lamino n'avait point eu son remplaçant. Son fils Abâdchi que le cheik, en souvenir du père, avait maintenu dans la plupart des gouvernements de ce dernier, n'avait pas tardé à s'attirer par ses vilenies l'animadversion générale, et le suUan avait fini par apprendre, ce qui était au su de toute la ville, que le personnage était féru d'amour pour une de ses filles, la princesse Mabrouka, laquelle, comme presque toutes les Soudaniennes de la classe privilégiée, faisait en quelque sorte métier de ses charmes, si bien que, pour satisfaire à ses exigences, Abâdchi se livrait aux dissipations les plus folles. Ahmed Ben Brahim se réjouissait en secret de voir sur quelle pente glissait le fils de son ancien ennemi, car, de la sorte, il pouvait espérer se mettre peu à peu en possession de la majeure partie des chaînes qu'il détenait.

L'année, peu pluvieuse, n'avait été que médiocrement féconde ; l'épizootie n'avait pas encore disparu , les affaires languissaient ; les marchés étaient vides. Les produits régionaux se transportaient à Kàno, où, grâce à l'affluence des marchands du Nord ils trouvaient un débit rapide et avantageux ; de là, en revanche, arrivaient à Kouka, sensiblement renchéris par les frais de transport, les articles.d'Europe qui n'avaient pu se vendre sur les marchés de l'Haoussa. Il y avait des moments où l'on ne trouvait pas à acheter sur la place une livre de café ou de sucre, un tarbousch, un burnous, un rasoir, des ciseaux, tous objets de pacotille qui abondent d'ordinaire sur les marchés soudaniens. On cachait soigneusement cet état de choses à Omar ; il va de soi que ce dont il avait besoin, on le lui procurait toujours, en le prenant au besoin chez les grands. De là, au dedans du pays, un mécontentement qui allait s'aggravant. Aux frontières, pour surcroît, régnait une rébellion ouverte. On avait dû, en mon absence, marcher contre la tribu païenne des Mousgos, et bien qu'à la suite de ce coup de main, qui n'avait rapporté qu'un maigre profit, on eût affiché quelques airs triomphants, on se racontait entre soi que le chef

même de Texpédition ne s'était tiré d'affaire que tout juste. Pour le moment, on préparait une autre campagne, contre la tribu sédentaire des Bàbir ; mais on s'en promettait d'autant moins de succès que la personne du commandant, le prince Brâhim, n'était nullement propre à inspirer la confiance.

Pour en revenir à mes projets de voyage, je proposai de nouveau au cheik de me laisser partir pour l'Ouadaï ; mais il n'y voulut pas consentir, estimant l'entreprise encore dangereuse. La guerre des Ouadaïens contre le Baguirmi semblait, il est vrai, terminée depuis la prise de Masségna et la fuite du souverain légitime Mohammedou, à la place duquel le sultan Ali avait installé Abd er Rahman; mais la situation de l'État vaincu était la plus triste qu'on pût imaginer. Ali, en s'éloignant, avait dû laisser au Baguirmi un corps de troupes comme soutien de Tantiroi, car Mohammedou, fort de l'appui de ses sujets, n'avait pas quitté les rives du Chari et reprenait de temps en temps l'offensive. Il en résultait que le nord du pays était toujours le théâtre d'hostilités, qui dégénéraient maintenant en une guerre civile, tandis que les steppes situés au-dessus, jusqu'au lac Tsâd, étaient la proie de hordes d'Arabes, qui profitaient de l'anarchie générale l>our piller.

Au lieu de pousser vers l'Ouadaï, je me résolus donc, de l'aveu du cheik, qui jugeait l'excursion parfaitement praticable, à me rendre dans les régions baguirmiennes qui étaient encore au pouvoir de Mohammedou. Celui-ci, qui s'était d'abord posté à Mandiafah (ou Maiza), avait dû, ensuite, vu le manque de vivres, — car la guerre avait empêché la culture, — se replier plus au sud, vers Bousso. L'occasion pour moi était tentante d'aller lui rendre visite dans cette ville, et d'atteindre, avec son aide, les territoires païens ses alliés, à savoir le Somraï, le Ndam, la région de Sara et autres, et de gagner de là le cours supérieur du Chari.

Mes ressources, on l'a vu, n'étaient pas brillantes. Mes dettes soldées, mes Arabes gratifiés à souhait, il me restait, après un séjour d'un mois à Kouka, cinq cents francs environ qu'il allait me falloir laisser pour l'entretien de ma maison pendant ma nouvelle absence. De plus, je me trouvais sans personnel d'escorte. J'avais payé et congédié mon domestique Soliman, qui était, je l'ai dit, un coureur incorrigible du beau sexe. Mon ex-serviteur Ah de Mandara s'en était retourné chez lui, après mon départ pour le Kânem. Restaient mes Marocains, Hammou et Hadch Housein, car Hadch Brèk, à proprement dire, ne faisait plus

partie de mes gens. Je les avais traités en serviteurs, sur leur promesse de m'accompagner jusqu'à mon retour définitif, et à la condition que je ne les payerais qu'à notre arrivée sur un point quelconque de la côte africaine. Or, ils trouvaient à présent que mon retour menaçait de se trop faire attendre. Mon excursion au Borkou avait duré près d'une année, et je parlais maintenant de m'enfoncer vers le sud, dans des contrées païennes habitées, disait-on, par des cannibales. Cette dernière perspective, avec laquelle Houseïn surtout ne pouvait se familiariser, acheva de décider mes deux acolytes à demander leur congé. En toute autre circonstance, je me fusse hâté de les prendre au mot; mais, dans la gêne pécuniaire où j'étais, leur départ me contrariait sérieusement. Avec la meilleure volonté du monde, il m'était impossible de sacrifier plus de cent thalers Marie-Thérèse. L'offre même, repoussée par eux, de leur payer la moitié de leur salaire, me mettait dans un grave embarras. La solution de la difficulté, à laquelle Bou Aïscha et le chérif de Médine s'étaient d'abord employés sans succès, sortit enfin de la grandeur d'âme ou de la bonne volonté d'Hammou, qui, pour permettre à Houseïn son ami, lequel le dominait complètement, de toucher son dû tout entier, s'offrit à m'accompagner chez les païens anthropophages ; sacrifice que l'autre accepta sans trop se faire prier. Ce fut ainsi que je recouvrai un domestique dévoué, à vrai dire, mais de tous points incapable.

Là fâcheuse expérience que je venais de faire des serviteurs «libres», de leurs exigences intéressées, de leur répugnance à s'acquitter de travaux qui, proprement, reviennent à des esclaves, de leur mauvaise grâce à se soumettre aux ordres d'un chrétien, et en outre ma pénurie de ressources me déterçiinèrent à prier le cheik Omar de me prêter une couple d'esclaves de sa maison. Je lui dis que s'il voulait me céder deux garçons d'âge à me servir déjà utilement et assez jeunes pour s'attacher à ma personne, il pouvait être convaincu, sachant quelles étaient les idées de mon pays, que, plus tard, lorsqu'ils seraient devenus hommes, je les traiterais absolument au gré de leur volonté.

Le cheik déféra obligeamment à mon vœu. Il m'envoya d'abord un garçonnet d'une douzaine d'années, de la tribu des Gamergou, peuplade apparentée aux gens de Mandara et qui habite le sud du Bornou. Celui-ci arriva tout craintif et chagrin au logis du « chrétien » dont on lui avait fait une si noire peinture, et il m'en coûta, le premier jour, bien de la peine pour venir à bout de ses

eflarouchements. Il s'appelait Billama, un nom fort commun au Bornou (c'est aussi un titre d'officier local) ; il était très petit pour son âge, avec une physionomie intelligente et aimable, en dépit de son prognathisme et de son nez exigu et camard. Ce nez fut pour lui plus tard, quand nous eûmes réussi, non sans mal, à atteindre le Caire, la source de bien des tourments ; les médecins de là-bas, étonnés d'un organe si rudimentaire, étaient toujours à le lui tàter, ce qui lui causait un grand déplaisir; et je me souviens de la façon indignée avec laquelle un jour le garçon se plaignit à moi de l'incivilité d'un docteur allemand qui lui avait sans •cérémonie fourré son petit doigt dansjes narines.

Billama. * Mohammedou.

Quelques jours plus tard, je reçus le sçcond esclave, un adolescent de seize à dix-sept ans, dont le père était un métis fellata, et dont la mère appartenait à la tribu des Margui. Comme ses parents vivaient libres dans le district de Mâgommeri, Mohammedou — c'était le nom du jeune homme — n'avait eu aucun soupçon de sa condition servile, jusqu'au jour où on l'avait transporté à Kouka. 11 ne parlait que la langue kanouri, savait quelque peu lire et écrire, et était un mahométan fanatique. Tandis que, chez Billama le teint était d'un noir gris, il tirait chez lui au rougeâtre. Son prognathisme, sa large bouche lippue, ses grandes oreilles, ne produisaient pas un effet absolument déplaisant, grâce à son corps bien pris, à son front parfaitement conformé et à ses yeux vifs et intelligents. Ces deux garçons étaient en somme ce qu'on appelle au marché de jolis esclaves.

Le cheik me prêta en outre un ancien domestique d'Edouard

Vogel, qui était demeuré à son service après le meurtre de son maître dans TOuadaï. C'était un homme dans la force de Fàge, natif de Mandara, au sud du Bornou, qui avait d'abord vécu comme esclave à Gonstantinople, et qui, plus tard, avait accompagné Rohlfs dans les expéditions que ce voyageur entreprit de Kouka. Il s'appelait Aimas, c'est-à-dire la Perle : un garçon pratique du reste, entreprenant, plein de courage, connaissant parfaitement les pays d'alentour, et, de plus, excellent cuisinier. Le revers de la médaille, c'est que dans la fréquentation des gens de la cour bornouane, il avait pris leur goût du plaisir, leurs mœurs dépravées, leur infatuation et leur égoïsme.

Je finis également par résoudre la question d'argent, grâce à un marchand de Tripoli, Hâdch Mohammed-el-TarâbouIsi, qui m'avança cent cinquante thalers Marie Thérèse (sept cent cinquante francs), contre une reconnaissance d'une valeur double. Dès lors, sûr de pourvoir à mon équipement, j'employai le temps qui me restait avant mon départ à lire mes journaux, à rédiger la relation de mon voyage au Borkou et à recueillir de nouveaux documents pour l'histoire de la région où j'étais. Malgré Texiguité de mes ressources, je payai même, dans cette dernière vue, deux lettrés besoigneux chargés de rechercher particulièrement la vieille chronique bornouane connue sous le titre inexpliqué de Chronique de Masfarma, Tout le monde avait entendu parler de ce document; chacun en affirmait l'existence; mais personne ne l'avait vu. Le cheik lui-même eut robligeancc d'écrire, à propos du livre souhaité, à quelques vieilles familles du pays qui avaient é^é étroitement liées avec la précédente dynastie ; je fis faire, de mon côté, des investigations à droite et à gauche, offrant de payer la découverte le prix relativement élevé de cinq thalers : tout fut inutile. Chacun prétendait n'avoir pas l'ouvrage.

Février touchait à sa fin, quand mes préparatifs se trouvèrent terminés ; mon départ était fixé au dernier jour du mois. Grande était ma joie, à l'idée d'un voyage qui promettait de me conduire dans des régions à peine soupçonnées de l'Europe, car nous avions appris par des envoyés de Mohammedou que celui-ci venait de transférer son quartier général à Bousso, la localité la plus méridionale du Baguirmi proprement dit, et que, de là, il comptait descendre encore plus au sud.

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