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CHAPITRE XII

Le Kanem proprement dît et le Manga. — Éléments nomades et fixes de population. — Kadawa, Jouroa,Wandala, Dogorda, Dalatoa. — Les districts de Liiloa et de Mâo. — Caractère des vallées méridionales. — Notice historique sur le pays. — Oulâd Sliman, Kanembou et Kanouris. — Statistique.

Avant de quitter de nouveau le Bornou et son aimable population, pour nous enfoncer plus avant dans le Soudan, il convient de jeter un coup d'œil d'ensemble sur le Kânem et le bassin du lac Tsâd.

Le Kânem, au sens le plus étendu du mot, est borné à l'ouest, par la route qui relie Toasis de Kawar à la pointe septentrionale du Tsâd ; au nord, il a pour limite une ligne allant de la station de Belgajifari, sur la route précitée, à Taiguade de Birfo, touchée par nous lors de notre voyage au Borkou. De Birfo, la frontière s'infléchit à Test, à peu près parallèlement à la dépression de TEguei, puis, passant par Taiguade de Billori (en arabe Bou Foumin), court au sud-est dans la direction du Bahar el- Ghâzal, sans toutefois l'atteindre, et revient, de là, sur la gauche, toucher la rive nord-est du lac Tsâd. La région ainsi délimitée figure un pentagone de soixante-dix à quatre-vingt mille kilomètres de superficie environ, englobant, avec les vallées qu'occupe la population sédentaire, les points aquifères et les pâtis que visitent périodiquement les nomades.

Quant à la portion de pays habitée d'une façon permanente, elle se réduit à un tiers au plus du territoire total du Kânem, c'est-à-dire qu'elle a pour limites, au nord, la marge extérieure des districts de Schitati et de Liiloa, à l'est, une ligne courant vers le Bahar el-Ghâzal, et, au sud-ouest, le tracé de celui-ci; elle

dessine ainsi un triangle dont la base s'appuie au lac, et dont la partie sud-est seulement porte, dans la langue locale, le nom que nous appliquons à la contrée tout entière. Au nord de ce Kânem proprement dit et restreint, s'étend le district de Manga, où Ton arrive en montant peu à peu depuis le lac Tsâd, et d'où l'on redescend insensiblement dans la région basse de TEguei, au nord-est- Ce Manga constitue une vaste croupe de terrain aplati formant la démarcation naturelle du Kânem pris au sens limité du mot.

A la frontière nord, Birfo est à peu près à la latitude de fielgajifari, station toute voisine de Bedouaram sur la route du Bornou^; les aiguades intermédiaires sont Bir si Ali, Firkaji, Kêderi et Dira. Entre le district de Manga et TEguei se trouve, comme zone intermédiaire, un steppe herbu, mais sans arbres, faiblement mamelonné, d'un développement approximatif de cent kilomètres. 11 y a la même distance à peu près entre la fontaine de Kedela Woati(au Manga) et la station éguéïenne de Solado; la même aussi entre Hadjo, autre aiguade éguéïenne, et Killori, également au Manga. Par la nature de son sol et de sa flore, cette marge de séparation appartient au Désert, tandis que le district de Manga, large de soixante-dix à quatre-vingts kilomètres, présente des accidents de terrain plus vifs et de longs enneris encaissés où croissent quelques acacias; cette dernière région est coupée de biais par le quinzième parallèle, qui forme à peu près limite entre le steppe pur et les parages boisés, quoique encore participant du steppe, du Kânem proprement dit : c'est, on le voit, de la zone du désert à celle où régnent des pluies estivales, la même transition insensible que nous avons déjà observée sur le chemin de Kawar au Bornou.

Les fontaines nord-ouest du Manga sont visitées au passage par des tribus errantes qui habitent d'ordinaire plus au sud, dans le voisinage de la route de Kouka; celles du sud-est le sont par les nomades du district de Lilloa ; quelques vallées seulement, où l'eau se rencontre plus à souhait, sont de temps à autre mises en culture par les Danoa. Les pâtis et les aiguades de la région sont aussi, cela va sans dire, fréquentés par les nomades du Schitati, lesquels poussent parfois leurs visites pastorales ou leurs courses guerrières jusqu'à l'Egueï.

Mais les maîtres reconnus du pays, ce sont diverses tribus ou

I. On donne même aussi d'ordinairo le nom de Belgi^ifari à Bedouaram.

fractions de tribus qui y ont en quelque sorte leur patrie. Tels sont, au nord-ouest, les Gounda, un rameau de la peuplade tibestienne du même nom, lesquels possèdent quelques chameaux, avec un petit avoir de bœufs et de chevaux, et visitent les pâtis voisins de la route du Bornou jusqu'à Agadem, au nord. Ils avaient pour chef, au moment de mon passage, un certain Koussouo Kôremi, dont les Arabes mutilaient le nom en celui de Kôsa, Avec eux pâturent, et un détachement des Aterêta, tribu que j'ai déjà mentionnée comme ayant jadis possédé l'oasis de Jin au Borkou, et des fractions de Worda-Kouja et de Worda-Neddia, dont les frères, les Worda-Soukkoma, habitent aux alentours de Mondo.

Plus loin, dans la même partie du Manga, sont établis les Ozima (une subdivision des Jouroa), qui exploitent surtout, comme étant leurs, les pâtis de Louro, de Rehi, de Jounko et de Maderdé, dont je n'ai pu déterminer d'une manière précise l'emplacement, et qui se tiennent le plus volontiers dans le voisinage de Belga- Jifari; puis les Jorumma, détachement des Daza Sakerda, qui se disent venus autrefois du Bahar el-Ghâzal et de TEgueï, et qui se composent de deux groupes, les Tommulma et les Kadjeloa.

Ces tribus précitées pénètrent rarement au Kânem proprement dit, dont nous nous occupons surtout ici, ce Kânem dont le sol privilégié de la nature fournit de quoi nourrir une population sédentaire, ce Kânem qui, jadis, dans l'histoire du centre de l'Afrique, a joué un rôle prééminent, et qui a été le berceau de l'État bornouan. Ce Kânem-là n'appartient que pour sa partie nord (Schitati, Lilloa, etc.) à l'élément nomade; tous ses districts sud, à partir du 14*^ degré de latitude à peu près, possèdent un noyau fixe d'habitants; et ces districts, plus ou moins dépendants de l'Ouadaï, et dont Mâo est la capitale, constituent justement la région que, dans le pays, on désigne spécialement sous ce nom de Kânem.

Examinons-en d'abord la section nord-ouest, celle qui commence, à l'est, au 15* degré de longitude (Greenwich), et finit, à l'ouest, en deçà de la pointe nord du lac Tsâd *. C'est un territoire ovale, d'un diamètre longitudinal de cent kilomètres au

] . Ni Màlen el-Milab, ni les enneris Sidi, Adouglia, Odero et Sogor, stations de mon -voyage aa Boricou, n*appartiennent à celte fraction du pays.

moins, que, lors de notre retour du Borkou nous avons traversé de Test à Touest, de Bîr-el-Barka à Borodi. Il s'y trouve nombre de vallées, la plupart dirigées du nord-nord-est au sud-sud-ouest (Waguim, Beldjidji, Nouko Adi, Dosa, Tchanga, Borô, Tchinti, Fedderké, Kaou, Belindé, et autres). Les Arabes leur donnent à toutes le nom de wadi (oued), les Daza, celui d'enneri ; mais ces désignations sont impropres, car ces vallées sont des coupures fermées de toutes parts.

Plus on avance vers Test, plus ces sillons de terrain se multiplient; plus aussi Teau terrestre abonde, et, partant, la facilité de culture, qu'on favorise aussi, lorsqu'il se peut, au moyen de puits h poulie {chattatir). La partie la plus profonde de la dépression contient les puisards; cependant, beaucoup de ces vallées, telles que Jigui, Borô et autres, ont à leur centre un lac à natron renfermant plus ou moins d'eau, selon la quantité de pluie tombée et le niveau liquide du Tsâd. Le terrain d'alentour, plus ou moins accidenté, offre une couche supérieure de sable, sous laquelle, dans les vallées, on aperçoit une argile grise. Les parties sèches de la dépression sont garnies d'une épaisse végétation arborescente, et, vues du rebord de la vallée, font absolument l'effet des oasis au désert; seulement, le terrain d'alentour, au lieu d'être complètement chauve, présente une maigre végétation d'acacias sajal, de karads, d'hedjilidjs, de siwaks, d'oskars et de toundoubs. A ces essences s'ajoutent, dans les vallées, des hyphènes, des kournas, quelques ficoïdées, tous arbres revêtus de convolvulacées et de plantes grimpantes.

Le district de Schitati compte plus de quinze vallées, renfermant une population fixe ou temporaire. Celles de l'est, les plus nombreuses, sont occupées principalement par les Kâdawa, à côté desquels on trouve en outre des Jouroa, des Orabba, des Dânoa, sans parler, bien entendu, des derniers venus, les Oulad Sliman, qui prétendent à la suzeraineté sur tout le pays *.

Les Kâdawa ou Kâdiwa sortent de la souche kânembou des Dibbiri, lesquels, au lieu de suivre le mouvement d'émigration vers le sud de leurs congénères, restèrent à vivre avec la tribu dâza des Jiré et en prirent peu à peu les mœurs, le langage et le genre d'existence. Malgré le mélange inévitable des deux races ainsi associées, la peuplade, aujourd'hui encore, se divise en deux groupes distincts, formés, l'un, d'éléments kânembou, l'autre,

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