ESTELLE
ESTELLE A LÉOME.
Nice, 12 avril.
J’ai quitté Paris avec mystère; personne, mais personne, ne saura où je vais. Je n’ai point défait ma mai.son, et j’ai laissé à mes domestiques l’ordre de m’attendre tous les jours. Je suis certaine de ta discrétion, car tu m’approuveras d’essayer de fuir un monde frivole qui, selon loi, aurait fini par me rendre idiote.
Devine, ô ma sœur, quel est mon dessein , et pourquoi je me suis mise en voyage î Je ne vais point cherchant la haute sagesse pareille aux fleurs altières et sans parfums, aux camellias, aux soleils, aux roses trémières. Mes ambitions, Léonie, sont plus modestes. Je vais, les yeux baissés, m’efforçant de découvrir la douce mélancolie, semblable aux plus humbles violettes. Voilà une confidence qui va vous mettre en joyeuse humeur, mon estimable beau-frère et toi.
Ne riez pas, je vous le défends ! Cette vieille mélancolie surannée, que les poètes et les romanciers n’osent plus chanter, je la désire, et je marche à sa rencontre. J’ai tant subi la mode, que la mélancolie a peut-être pour moi le charme d’une vertu démodée. J’ai dit vertu, je crois. Ce n’est pas dans le feu d’un premier enthousiasme que je reviendrai sur ce mot-là! Mélancolie, si je te trouve, tu
seras pour moi la vertu ! Oui, tu m’aideras à me détacher des plaisirs bruyants et trompeurs. Mélancolie veut dire sentiment paresseux de la beauté des choses, rêve, repos, admiration indéfinie permise à l’ignorance ; je suis faite pour elle ! Il n’y a, dans ma nature moyenne, ni la place d’une grande joie, ni celle d’un grand désespoir; point du tout instruite, et cependant affligée de ne rien savoir, la mélancolie est faite pour moi ! C’est sous cette forme, sous ce nom, que m’apparaît le sérieux de la vie.
J’eiitreprends demain le voyage de la Corniche, que M""' d’Estreville, la plus mondaine de mes amies, recommençait tous les ans,* et dont elle me parlait avec assez de passion pour que j’aie eu, depuis longtemps, l’impérieux désir de le faire. Nous avions rêvé, elle et moi, de passer ensemble quelques semaines en Italie. Hélas ! la pauvre
femme est morte à Bagnères-tle-Luchoii, au
mois d’octobre dernier. Elle me manque beaucoup! M“* d’Estreville était plus âgée que moi de près de trente ans, mais c’était la plus adorable vieille femme que j’aie connue! Gaie, bienveillante, spirituelle, je la préférais à des amies jeunes. Depuis mon veuvage, quoiqu’elle aimât le monde follement, elle était la seule qui comprît mon goût pour la solitude, et je lui en savais un gré infini.
On prétend, mais je n’en crois' rien, qu’elle
avait rêvé de me faire épouser son fils, une
sorte d’Alceste, fanatique d’industrie, accusé de socialisme, dont les anciens amis de M”“ d’Estreville parlaient d’un air mystérieux, et que je n’ai jamais vu.
Le voyage traditionnel de la Corniche a toujours été un voyage sentimental. Au bord, des précipices de la route, combien de demoiselles anglaises ont rêvé à quelque aven-
(lire excentrique ! Combien de jeunes femmes françaises ont égrené là leur bonheur ! Moi, je cherche la mélancolie, qui flotte autour de cette Méditerranée langoureuse, dont le bleu me pénètre et m’attendrit. Il me semble voir la Mélancolie assise sous les orangers immobiles, sous les oliviers gris, à l’ombre de ces arbres qiii, durant leur longue existence, ne sont ni égayés par les jeunes bourgeons du prinlemps, ni attristés par la mort de leurs feuilles en automne.
J’oublie le motif principal de ma lettre.
Les effets ont toujours pour moi plus d’importance que les causes; mais il y a une cause à mon brusque départ, et, pour prendre ainsi le mors aux dents, j’ai dû recevoir un coup de fouet.
Je t’ai conté autrefois qu’avant sa mort, Julien, se sentant perdu, fit un jour venir ses deux- meilleurs amis, Karnac et Saiut-
Elme, compagnons inséparables de nos voyages et de tous nos plaisirs. Que leur dit Julien? «
Je ne le demandai pas, sachant de reste qu’aucune pensée grave ne pouvait effleurer l’esprit de mon mari , fùt-ce à cette heure suprême * de la mort! Les dernières recommandations qu’il m’avait faites à moi, quoique affectueuses, avaient été si légères et si banales, que j’oubliai complètement sa conférence avec ses amis. Mais, depuis quelques semaines, Karnac et Saint-Elnie m’ont tant de fois parlé de ce qu’ils appellent le testament moral de Julien, qu’il m’a bien fallu les prier de m’en faire la confidence, et qu’après un bel étalage de scrupules ils m’ont répété mot à mot les paroles que voici :
« Mes très-chers, leur a dit Julien, sachez
qu’il est plus facile d’abandonner une vie de
distractions ou de folies qu’une vie d’études
ou de douleurs. Je mets au défi tous les phi-
JO
losoplies ensemble de contempler leur dernier jour avec plus de courage que moi. Une chose me console : c’est que mo^ petit voyage est des plus à la mode en ce moment ; une chose m’attriste : c’est de n’avoi,r pu trouver un Guide dans lequel est décrite la ville d’eaux pour laquelle je pars. Le moindre mot de Joanne ou de Murray, la moindre preuve que.
les baigneurs d’outre-tombe se refont une nouvelle santé, m’eussent tianquillisé beaucoup plus que tous les livres de métaphysique et toutes les prophéties religieuses. Ne vous signez pas, mes amis! J’ai légué vingt mille francs au denier de Saint-Pierre, je mourrai muni, et mon enteri’ement sera de première classe. Que diable! je suis un homme comme il faut, et ma dernière sortie ne peut pas être celle d’un bourgeois voltairien! Lorsqu’on a. pour intimes deux soldats de Castelfidardo, il 'est impossible de mourir en paltoquet! Adieu,
chers amis, conlinua-t-il, amusez-vous bien; lie devenez jamais sérieux; c’est le plaisir qui manque le moins. Un serment, un seul! Jurez-moi, par vos pères, d’être les preux chevaliers d’Estelle. Ne permettez pas aux amoureux sentimentaux de l’approcher ; elle a des tendances à la réflexion et à la tristesse; je vous lègue l’entretien de sa gaieté! »
Tu ne saurais croire, chère Léonie, combien ce discours m’a déplu. Julien vivant, une moralité si bouffonne m’eût fait rire; Julien mort, elle me révolte. Pourquoi? Ces paroles me découvrent-elles un côté nouveau du caractère de mon mari? Pas du tout.
J’ai vécu sans souffrance aucune, heureuse même, de dix-sé^it à vingt-cinq ans, auprès de lui, dans le mond^ qu’il aimait, faisant de ses amis les miens. C’est moi qui ai choisi ce compagnon, indifférent à tout ce qu’il y a de beau et de bon sur terre; c’est moi qui ai
voulu un mari aussi complètement inutile que la mousse parasite dont certains arbres sont recouverts. Le nœud de sa cravate, son pied finement chaussé, l’élégance avec laquelle il saluait, son goût pour ma toilette, sa goguenardise, la façon dont il contait les anecdotes, les bons mots qu’il empruntait, en citant ses auteurs, aux gens qui font métier de leur esprit, la manière dont il recevait, son grand savoir-vivre comme invité, tout cela suffisait pour nourrir mon esprit, renouveler mon admiration, satisfaire mes désirs les plus exigeants. Eh bien, tant de qualités si précieuses à mes yeux il y a quelques mois, et qui détournaient victorieusement
mes réflexions les plus profondes, ne sontelles pas assez puissantes encore pour s’imposer à mon souvenir?
Léonie, Léonie, à quoi bon remuer tant de pensées dans ma tête? Pourquoi vouloir alour-
(lir une cervelle légère, lorsqu’un mot, un seul mot peut expliquer ces changements, ces lassitudes, ces réflexions tardives? J’ai vingtsix ans accomplis! n’est-ce pas l’âge où toute femme s’arrête un instant, se regarde, s’interroge, et répond aux rares questions qu’elle s’est adressées jusque-là? J’en ai assez, de mon rôle de femme à la mode ! Je voudrais avoir le courage de le déchirer. Mais que vais-je apprendre maintenant? Il n’importe!
Je suis libre d’aller où bon me semble; me voilà débarrassée du fatigant devoir de m’habiller quatre fois le jour; je ne serai plus forcée de changer, par genre, mes heures de promenade toutes les semaines; rien ne m’oblige désormais à voir ce qu’il faut avoir vu. Je ne recevrai pas de sitôt les billets doux de Sainl-Elme; je n’eritendrai plus les tirades plaisantes de Karnac contre le mariage. Ils doivent se rappeler tous deux mon dernier
bonsoir. J’y ajoutai un grand soupir de délivrance. Allons, bonsoir, messieurs! Bonsoir, ma Léonie! Je n’ai jamais tant griffonné.
Pardonne à ces bavardages.
P.-S, Écris-moi à Bordighera, d’où je t’écrirai. Adresse tes lettres à Marie, ma chère petite filleule, que j’ai prise avec moi. Tu sais comme elle est intelligente et dévouée. Au moment de mon départ, quand elle s’est vue seule dans mon secret, et que je lui ai dit, sans trop y songer, que j’allais chercher’un peu de mélancolie, loin du monde, elle m’a
répondu, avec cet air si lin que tu lui con-
nais : « Je remercie madame de sa confiance.
Il faudra que cette mélancolie, dont ma marraine a besoin, soit bien cachée pour que je ne la fasse point lever. On n’est pas fille de braconnier pour rien ! «
KSTELI.F. A LËOXIE.
Menton, 15 avril.
J’étais eucore à Nice ce matin. Ayant laissé à Paris ma femme de chambre, qui est une personne fort indiscrète, il m’a fallu en trouver une autre avant de partir. Je suis allée en chemin de fer jusqu’à Monaco, où j’étais attendue par un cicérone que j’avais envoyé hier au soir, et qui doit, durant tout mon voyage, régler mes comptes d’hôtellerie, organiser le service de mes voitures, et traduire mon français en italien. Marie est dans l’admiration des bonnes manières de cet homme. Cette petite m’amuse; je m’ennuierais beaucoup si je ne l’avais pas; mais le grand air la grise, elle bavarde comme
une perruche, et me fait rire à propos d’une mouche qui vole. Je crains qu’elle ne me seconde fort mal dans ma recherche de la mélancolie.
J’aurai une lettre de toi à Bordighera. Je voudrais déjà la lire. A mesure que Je me détache de mes amitiés convenues, je sens mieux le prix de ta tendresse. Écris-moi souvent, je t’en conjure. Je sais bien que ton mari et toi n’approuverez point la forme de ma nouvelle entreprise, mais je suis certaine que son objet aura vos encouragements.
Je prends à chaque instant des notes au crayon, pour te mieux rendre la fraîcheur et la sincérité de mes impressions. Marie ou moi, nous te recopierons ces notes informes tous les soirs, et tu auras ainsi, par mes lettres, une sorte de journal, une relation exacte de tous mes faits et gestes, de toutes mes pensées, voire de toutes mes rêveries. •
A Monaco, un voiturin très-commode nous attend. Ledit voiturin se compose (car il n’est pas simple du tout) d’une calèche demi-ouverte et demi-fermée qu’on peut faire clore entièrement au moindre froid, d’une sorte de cabriolet couvert pour le cicérone et la femme de chambre, et d’un siège pour le cocher. Derrière la calèche, on place aisément toutes mes caisses. Quatre mules agitent leurs grelots, et nous passons auprès de la merveilleuse, de l’incomparable cité de Monaco. Ah I comme je me repens de m’être tant de fois moquée de ce royaume!
Qu’il est mignon et joli ! On ne peut rien imaginer de plus gracieux. Le chûteau du prince est campé sur des rochers inaccessibles ; sa ville, ses fortifications, sa place d’armes, ses jardins, sont suspendus au-dessus de la mer et baignés de tous côtés par les flots bleus. Une végétation africaine couvre les escarpements
des rochers , emplit les crevasses des vieux murs; cene sont que figuiers de barbarie, aloès, fîcoïdes en fleurs. Quelques palmiers, calmes et fiers, dominent le paysage et complètent le décor. Oui, le décor, ma grande sœur ! Ici, je ne vois rien de véritable ; la fantaisie gouverne la coquette principauté ; on marche dans le cadre d’un conte des Mille et une Nuits.
Des pommes d’or pendent aux arbres, et les fruits sont plus nombreux que les feuilles.
L’oranger fleurit, les citrons mûrissent. Faites arrêter, monsieur le cicérone ! Je veux me promener dans ce jardin, où tant de gens vont et viennent avec indifférence, comme s’ils n’étaient pas dans le plus bel endroit du monde.
Essaye de te figurw, Léonie, des bouquets de palmiers en grand nombre, des arbres inconnus, la plupart recouverts de fleurs étranges, que je me rappelle vaguement avoir
vues dans nos serres. Représente-toi le jardin de l’établissement des jeux de Monaco formant une grande courbe qui s’avancé dans la mer. Des terrasses, de beaux escaliers blancs, se découpent sur le bleu du ciel, sur l’azur de l’eau. Un palais de marbre, à l’aspect mystérieux, occupe le centre d’un énorme massif de verdure. La gaieté de ce lieu est telle, que je ne me sens ‘plus môme un désir de mélancolie. Je marche avec des exclamations d’enthousiasme, je m’arrête pour chanter une belle phrase de Lalla-Roukh, et je m’assois pour rêver à quelque roman dont je vais être l’héroïne...
Il me semble que je suis seule, sur un banc, avec ma confidente. Habillée pour une fête, vêtue d’une robe couleur de la mer, j’attends... Qui donc? Un beau prince, car, si je ne me trompe, me voilà devenue princesse orientale ! Mes courtisans sont ré-
pandus par groupes au milieu des bosquets; une musique ravissante et douce soupire dans le palais blanc. Là-bas, là-bas, entre la mer et le ciel, j’aperçois un grand vaisseau, avec des voiles brunes. C’est le vaisseau qui porte mon prince ! J’agite mon mouchoir...
— Est-ce à la Mélancolie que madame fait signe? me dit ma filleule, qui devine mon exaltation et s’en inquiète.
— Ah ! Marie, pourquoi me tirer de mes beaux songes? J’allais voir apparaître un brillant corsaire barbaresque, ou bien un chevalier des temps passés, ou bien...
— Pardon, madame, n’entendez-vous pas les grelpts de nos quatre mules? Elles s’impatientent ; retournons, je vous en prie, dans notre voilure. Ici, tout m’épouvante. Je viens de suivre la conversation de gens qui pleuraient derrière nous. Ah ! madame, c’est affreux ce qu’ils disaient ! Nous allons dé-
couvril* quelque pendu à ces palnliers. Je voudrais bien, sauf l’a\is de marraine, que nous quittions tout de suite ce vilain lieu.
— Marie, Marie, je te croyais plus de goût.
Écoute le bruit de la mer.
— J’écoute, madame ; ce bruit est un gémissement !
— Vois ces beaux arbres touffus.
— Je vois que leurs feuilles sont épaisses pour mieux cacher les suicidés !
— Tourne les yeux vers ce palais de marbre blanc.
— Il est fait de marbre pour qu’on y puisse laver, chaque unit, les larmes et le sang !
— Ose me dire que cette musique n’est pas délicieuse!
— Je n’entends que la plainte de l’or, et ce palais, madame, s’appellerait en Picardie un dangereux tripot! Venez, marraine!
Le croirais-lu, Léonie? j’entrai dans les salles de jeu, malgré la résistance, le désespoir de la pauvre Mariette, qui me poursuivait de ses lamentations. J’aime à voir jouer, et, \ pour la première fois, je jouai moi-même. Ce j ii’est pas très-bon genre, quand on n’est pas | princesse russe, mais c’est curieux. Julien ne m’avait jamais permis de jeter une pièce i
d’or sur le lapis vert ; j’en ai jeté dix, et cela ’
m’a fort amusée. Que de distractions à la fois !
J’ai rencontré un magnifique paysage; j’ai fait un beau songe éveillée; j’ai eu, pendant un quart d’heure à la roulette, une émotion défendue : voilà une journée complète!
A peine ai-je fini de crayonner pour toKces quelques détails de mon séjour à Monaco; à peine suis-je remontée en voiture, que je me sens mécontente et attristée. Marie pleure.
Est-ce que j’ai eu tort d’entrer dans cette maison de jeu et de jouer? Peut-être ai-je
abusé de ma liberté? Je n’aurais pas fait cela à Bade, au milieu de mes amis. Une tentation s’est offerte et je n’y ai point résisté ! La veille de mon départ pour Nice, je m’étais juré de ne plus rien entreprendre qui pût me déplaire. Je voulais, dès le début de mon voyage, laisser la vieille femme derrière moi et commencer une femme nouvelle. Je ne devais plus rien- dire, rien faire, ^ rien désirer qui fût excentrique, capricieux, Jéger ; qui fût désapprouvé par toi, ma Léonie, à laquelle je me promets de tout écrire. Quoi! sitôt, tous mes projets s’envolent I Dans le monde, quand on est bon, ou pas mauvais, on prend souvent la résolution d’être tout à coup très-bienveillant, très-discret, de défendre l’absent, de soutenir le juste : autant en emporte le vent! Mais, lorsqu’on est libre, seul, il faut à tout prix se surveiller et s’approuver. Comment! je n’ai pas seulement les
défauts qu’on acquiert dans le commerce des gens désœuvrés, ennuyés, blasés? J’en ai d’autres, à moi, venant de mon cru, et des plus vilains. Tout à l’heure, si je ne m’étais quelque peu retenue. J’aurais joué comme une femme déclassée. Oh ! que c’est laid, mon Dieu! Et je me croyais des qualités incomprises; je voulais m’admirer dans mes vertus personnelles; je m’applaudissais démon soidisant mépris des plaisirs faux et malsains.
Graves oliviers , pins tranquilles , sombres caroubiers, chênes verts tordus par le vent, ne me regardez pas avec ce dédain !... Au crépuscule, sur les routes, les silhouettes des arbres me font peur! Mais j’aperçois Menton.
Adieu, Léonie; ne me gronde pas trop.
P. -S. C’est moi, madame, qui recopie ce soir les notes de marraine; ne soyez point surprise de l’écriture, et veuillez croire à mon entier dévouenienl. marie.
ESTELLE A LÉONIE
Bordighera, IG avril.
J’ai l’honneur de vous apprendre, madame ma sœur, que j’ai quitté Menton à une heure de l’après-midi, par un Jour superbe. Le vent d’ouest avait soufflé le matin et balayé toutes les impuretés de l’air. Ma promenadé, aujourd’hui, a été plus merveilleuse encore que celle d’hier, et il me semble que j’ai fait un petit voyage dans le bleu.
Le pays, de Menton à Bordighera, est magique. Cette mer qu’on voit sans cesse, qui ne vous abandonne jamais, qui renouvelle à tout instant son vêtement de gloire,
enchante mes yeux, ravit mon cœur, et il
faut que tu subisses mon enthousiasme pour elle. Écoute le récit de ses beautés : elle a toutes les grâces des lacs tranquilles, toute la limpidité des clairs ruisseaux; elle purifie l’eau deç ravins sablonneux, et réchauffe l’eau glacée des fleuvesqui descendent bruyamment des miontagnes ; ses vagues molles donnent à ses golfes des contours d’un dessin achevé. Qu’elle est* belle et souriante, avec ses nombreuses presqu’îles, ses îlots, dont elle baise les terres, au lieu de les mordre comme font les océans ! Il est impossible de ne pas prêter une personnalité à cette mer, et de ne pas voir en elle une déesse Amphitrile! La mythologie païenne, devenue très-^ l'ococo dans le Nord, reprend ici toute sa fraîcheur et toute sa puissance. Cette mythologie est bien fille des Grecs, oui, leur fille; car donner la forme à un être de l’imagination, c’est faire un acte de paternité plus
méritoire que donner la \ie à un enfant.
Voilà une phrase que j’aurais voulu développer, mais qui dépasse la mesure de mes raisonnements de tous les jours, et je ne la termine pas. Mon estimable beau-frère, philosophe et philosophant, rirait de moi et recommencerait à m’appeler une femme incomprise. Dans ce pays, je vibre au contact d’idées qui me sont étrangères. Cela fait toc toc dans mon esprit; ça entre et puis ça sort, après avoir résonné dans ma tête. Voilà une chercheuse de mélancolie passée à l’état de guitare !
Ah! que je suis sotte, ma Léonie, de plaisanter sans cesse sur mes admirations ! Eh bien , je me moque de ma moquerie, et je continue sérieusement. La grande Méditerranée me représente une femme grecque, enfermée à l’intérieur par ses rivages, comme les femmes d’Athènes par les murs du gyné-
cée. Un peu attristée oii affaiblie par son esclavage, elle ne cherche point à sortir de son lit; silencieuse comme une opprimée, elle est tière et sage comme une matrone. Cette grande voix rauque de l’Océan, qui me plaisait autrefois, me paraît discordante aujourd’hui. Les . mouvements brusques des flots toujours irrités, d’une violence toujours imprévue, toujours aveugle, provoquée par une colère sans frein, se peignent à mon souvenir comme des mouvements pleins de lourde gaucherie et de grossière puissance. La Méditerranée, qui glisse sur les plages et se retire avec discrétion, qui cause pour ainsi dire et n’assourdit" point l’oreille, qui n’éclabousse personne, est du monde civili.sé. J’ai beau vouloir me défaire de mes habitudes d’estime pour ce qui est de bon ton , la force brutale, le rude, l’excessif, l’emporté, l’incontenu, rencontrent en moi des répugnances, tandis que
je suis toujours prêle à reconnaître la vraie beauté dans la grâce, dans la souplesse, dans le joli, et un peu dans le cherché.
Sous les oliviers et sous les orangers, partout, l’herbe est tleurie à en éblouir les yeux. Quelle lutte de couleurs et de formes! Marie descend pour me cueillir un brin de bourrache, de ces bourraches bleues, si char-
mantes, si mélancoliques, dont la tige épaisse porte des pétales si finement dessinés. Des champs entiers de ces bourraches semblent vouloir porter un défi au bleu de la mer.
- Toi aussi, tu aimes les fleurs bleues. Rappelletoi comme nous guettions la floraison des bluels, du lin, des myosotis dans les champs, et celle des belles-de-jour, des épatiques, de l’indigo dans le parc. Si lu voyais la Méditerranée, le ciel du Midi, chère grande sœur, c’est le triomphe du bleu ; la pensée nage en plein azuri 11 y a beaucoup de gens qui dé-
:îO
testenl le bleu et trouvent que c’est une couleur vulgaire, fade, prétentieuse. Chère couleur! elle réjouit mes yeux, attendrit mon cœur , repose mon imagination. Lorsque dans mon sommeil le bleu apparaît, sous n’importe quelle forme, il calme ma fièvre, me berce, et me protège contre toutes les terreurs. Il est pour moi, dans mes cauchemars, ce qu’est un drapeau dans la bataille pour les soldats ; il me guide, me fortifie; il éveille et encourage ma bravoure. Le blanc, le gris, le vert ne me plaisent que lorsqu’ils prennent des teintes bledâtres. Tu me comprends, tu partages mes goûts, parce que tu es blonde comme moi. Julien, qui était brun, ne me trouvait belle que si je portais du rouge, du maïs, du violet, ou l’une -de ces affreuses couleurs à la mode, qui sont toutes lie-devin ou d’un brun jaunâtre, c’est-à-dire laides.
Il y a dans les petites prairies, au bord de la mer, des jonquilles blanches, des téraspics, des pâquerettes à profusion. Tout lutte de première verdure et de fraîcheur. Que c’est beau de voir !
Je suis maintenant tout à fait en Italie, Nous approchons de Vintimiglia. Un trèshaut palmier domine l’enceinte fortifiée de la ville. Les Alpes maritimes, couvertes de neige, se détachent sur le fond du ciel. On n’a sous les yeux que des murs blancs, des remparts, la mer, le palmier, la chaîne glacée derrière. Je me crois transportée dans quelque site biblique. Les collines qui m’entourent sont nues, pierreuses, infertiles; une forteresse est pittoresquement campée sur l’une d’elles. Seul, le romarin, fleuri de pâles fleurs lilas, sert de pâture aux troupeaux de chèvres dont les essaims s’accrochent aux flancs des collines. J’aperçois une plante singulière dont
j’ignore le nom; sa fleur est une petite boule bleue, sèche comme une immortelle; son feuillage est épais, roide; peut-être suis-je en présence de quelque rose de Judée? Mais nous entrons dans la ville; tout change.
Les maisons, peintes à la * fresque, descendent par gradins jusqu’aux rives pjantureuses de la Roya ; des pots d’œillets ornent toutes les fenêtres; des aloès par centaines, groupés en bataillons serrés, escaladent les terrasses, emplissent tous les intervalles entre les maisons. Quel aspect méridional et particulier pour mes yeux ces aloès donnent aux villes et aux villages que je traverse! Les cascades bruyantes de la Roya parlent haut à Vintimiglia; c’est le plus beau torrent que j’aie vu ; il sort des gorges neigeuses des Alpes, dont il suit tous les contours. A Vintimiglia, on se croirait au pied du pic de Tende, des pics de Brouis et de
Braus; il semble qu’en étendant un peu la main, on toucherait la neige; et cependant les orangers montrent dans les jardins leur ^ verdure sombre, égayée par des fruits d’or.
Les pêchers, sans feuilles et tout roses, fleurissent parmi les oliviers grisonnants. Quel contraste gracieux! la jeunesse, la pn'maycm, à côté de tous ces arbres dont les feuilles sont si bien nommées persistantes. Ce persistant me rend bien la froideur, la sévérité, et l’aspect artificiel de l’oranger et de l’olivier. Dans une petite anse, des navires sont tirés sur le# sable; comment fait-on pour les remettre à flot? car il n’y a point de maréeà Vintimiglia.
Au milieu de ces navires, un rocher maigre, sans forme, sans couleur, parce qu’il est pétri de cailloux et de terre comme 1e sol de Vintimiglia, donne à ce petit port, qui serait coquet sans lui, une apparence misérable.
Sur la roule, les mulets endimanchés se-
couent de belles petites sonnettes et marchent gravement avec leur diadème de cuir, tout constellé de clous d’acier poli; ils agitent, de droite et de gauche et comme en cadence, au hruit des clochettes, les glands nombreux de laine écarlate qui ornent leur tête et leur col.
La vue d’une chose sans importance, qui m’a beaucoup frappée, tant frappée qu’un si petit incident domine ce soir mes impressions du jour, c’est, devine... un champ d’ails sauvages en fleurs! Tu ne peux te figurer la beauté de ce champ. Imagine un tapis immense, égal, de fines ombelles blanches, de la blancheur des lis; au milieu de cette neige, tantôt éparses et tantôt massées, des anémones d’un lilas si tendre qu’on les dirait bleues ; toutes ces fleurs abritées par l’ombre élyséenne des vieux oliviers ! Je fais arrêter ma voiture pour m’asseoir auprès de ce champ
et lui payer mon tribut d’admiration.
O nature ! tu peux défier pour la régularité même tous les jardiniers. Mon cicérone m’apprend que chaque année cette herbe fleurit ainsi ; qu’on appelle l’endroit le jardin du fou. Enfin voilà une histoire, une légende. Je veux me la làire raconter, mais on sait peu de chose. Un homme demeure dans une hutte, sous les oliviers ; après la floraison des ails et des anémones, s’il a remarqué un petit coin où les fleurs sont moins épaisses, il le replante soigneusement. Marie demande à voir ce fou; notre [cicérone lui répond qu’il se tient d’ordinaire pendant le jour auprès des bains d’isola.
Les bains d’isola sont sur la route. L’homme au champ fleuri ne parle jamais; on ne sait rien de ses /-aventures. A Vintimiglia, où l’on respecte l’olivier en ne le cultivant pas, ce fou ne gêne ni arbres, ni proprié-
taire. Mais voilà le fou en personne ! il est affreux. La terre a commencé quelque formation géologique sur sa figure. Pourquoi ce masque de terre ? Le front du mendiant ne se relève pas; il marche courbé en deux. Ses paupières seulement jouent d’une façon étrange pour lancer le regard le plus dur qu’il y ait au monde. Il est vêtu d’une houppelande noire en lambeaux. Pourquoi ce regard si fier, avec cette démarche si humble? Je lui donne une petite pièce d’or ; il ne me re- ' mercie pas. Quel est cet homme? L’ennui des voyages, c’est qu’on ne peut rien savoir d’intime. Les choses et les gens défilent sous vos yeux avec une rapidité qui n’a d’égale que la facilité avec laquelle on oublie le spectacle.
Je passe deux jours à Bordighera. J’y attends une lettre de toi demain matin. Je vais me promener à l’ombre des forêts de
palmiers. C’est fatigant, les voyages ! Je me sens déjà lasse.
LÉO ME BERREKS A ESTELLE DETILLENEDVE, A BORUIGHERA (iTALIE).
Séricourt, 14 avril.
Je ne te dirai pas assez le plaisir que tes lettres nous ont causé, à tfector et à moi.
Voilà certainement les premières pages à peu près sensées que tu nous écris, les seules où il ne soit question ni de robes courtes et de robes longues, ni de chignons, ni d’étoffes à couleurs nouvelles, ni de fils de familles interdits, ni de ces scandales si fréquents autour de toi, et qui nous indignent. Enfin tu te détaches de ces babioles qui faisaient, à Julien et à loi, toute votre occupation, et vous don-
• naient un langage, des goûts, des satisfactions i d’amour-propre, des désirs auxquels je n’ai jamais pu rien comprendre. I
Chère Estelle, ne crois pas être exilée de la société entière parce que tu es sortie d’un cercle de gens très à part, qui semble vouloir résumer aujourd’hui toutes les sottises et toutes les excentricités. Autrefois, avant la révolution qui nous a donné le jour, A nous les roturiers, le monde gravitait autour ' d’un trône; c^était le roi qui distribuait les richesses, l’honneur, les brevets d’intelli- 1 gence. Maintenant que les forces et les facultés se sont répandues parmi toutes les classes dans une mesure égale, les grandes richesses s'amassent loin de la cour, Thon-, neur se conquiert en dehors, et les réputations d’esprit, desavoir, faites par la France . '
elle-même, sont de meilleur poids, sans garantie du gouvernement î
La coterie qui, à l’exclusion de tout autre, s’appelle le monde, à Paris, est déplus en plus restreinte; haut juchée, elle prend des vessies gonflées d’air pour un piédestal ; elle s’agite dans l’extraordinaire, ne participe à aucun entraînement généreux du pays, se fait écho à elle-même, et se nourrit d’idées corrompues à force d’avoir vieilli ; elle confond le ridicule avec le bon genre, le grossier avec le fort, le tracas avec l’activité. Cette coterie croit que l’univers est sans cesse occupé d’elle et que toutes les ambitions tournent autour de ses lustres, comme les étoiles autour des soleils !
Voyons ces beaux plaisirs, si enviables !
Quand les saisons à la mode réunissent ta société, tu me l’as dit souvent toi-même, ce ne sont plus que médisances, soupçons, jalousies de la part des femmes ; alors, les hommes désertent les salons pour se retrouver
dans tous les lieux qui leur sont réservés, surtout à l’écurie. Pauvre monde! Non, tu n’étais pas faite pour vivre toujours dans ce milieu ; c’est assez d’y avoir passé huit ans, ma sœur. Tu en es sortie et tu n’y rentreras pas, j’en ai l’espoir. Dans quelques jours, ton œil se sera déshabitué de la caricature, et tu ne consentiras plus à revêtir, en temps honnête, des costumes de carnaval. Combien d’avertissements j’aurais à t’envoyer! Mais ne faut-il pas que tu soies tirée de l’eau avant d’écouter mon discours, chère grande enfant?
Ton estimable beau-frère, comme tu l’appelles, me dit que le mieux est de te laisser complètement libre de juger tes amis et toimême; il affirme que ta dernière lettre indique un effort sincère, une belle résolution dont il faut te savoir gré. Te voilà d’ailleurs à une bonne distance, comme nous, pourvoir l’ensenible des folies que tu quittes.
Pourquoi te parler de ce que tes amis appellent le testament moral de Julien? Il m’a déplu à naoi aussi ; mais, ayant toujours partagé le mépris de notre pauvre père pour les idées de ton mari, ces derniers adieux, qui complètent une existence inutile, n’ont rien pu ajouter à mon blâme et à mes griefs.
J’ai voulu rire de ton voyage à la recherche de la mélancolie, lequel me paraissait fort drolatique, je t’en demande pardon, mignonne.
Hector, ou la justice, m’a sévèrement grondée ; il défend ta mélancolie, il fait des vœux pour que tu la trouves, il la croit, pour le moment du moins, dans une mesure parfaite avec le sérieux que tu désires posséder; Nous souhaitons qu’elle te détache de ces squares, de ces jardins, où tu ne contemples que des fleurs tropicales, presque artificielles, et qu’elle te réacclimate à la vraie nature.
Tu as bouleversé toutes mes idées sur la
mélancolie, et je veux que tu saches pourquoi je te trouvais une si plaisante figure, courant à sa recherche. J’ai toujours vu la mélancolie sous la forme d’un personnage d’Albert Dürer, personnage mystérieux et désolé entre tous ! Combien de fois ai-je cru découvrir le secret de cette composition énorme, qui dépasse peut-être la pensée de son auteur ! Dans cette femme colossale, dans cet archange aux ailes puissantes, j’ai parfois reconnu le génie de l’humanité. Le merveilleux Penseur de Michel -Ange, assis avec élégance, posé dans sa chaise comme un prince de la terre, semble ne regarder que le spectacle des nations. Le Penseur d’Albert Dürer, femme, archange ou génie, regarde par delà les mondes ; il est assis sur le sol ; le coude appuyé sur son genou, il soutient sans grâce, de sa main large, une tête remplie de lourdes pensées; ses yeux portent en plein dans l’in-
fini, et ils lui demandent avec colère le pourquoi du labeur humain. Des instruments de travail de toute sorte s’échappent des plis épais de sa jupe et sont répandus autour de lui ; une tenaille entr’ouverte, des clous, une règle, un rabot, une scie, un marteau gisent inoccupés. Mais plus loin un creuset s’allume, une échelle se dresse, une cloche est mise en branle ; la flamme fait frissonner le métal en fusion ; des sons aigus rompent le silence ; l’échelle invite à l’escalade!
Pourquoi, en même temps, cette immobilité et cette vie aux côtés du génie? pourquoi cet angelot, sommeillant sur une meule usée?
pourquoilîeite bête de l’Apocalypse endormie? pourquoi cet octaèdre énorme, en cristal de roche, qui repose inutile au milieu des instruments de travail? pourquoi cet ostensoir dans lequel l’encens ne fume plus? Là-bas, là-bas, au bord de la mer, une ville se devine
avec ses riches monuments, son port empli de vaisseaux, son phare, son enceinte de montagnes. Le soleil se couche et ses rayons remontent au ciel comme s’il renonçait, un beau soir, à éclairer la terre. Que disent ces clefs, pendues à la ceinture du génie auprès d’une escarcelle pleine? Génie, ton livre d’heures est fermé ; sans doute il a refusé de répondre à tes questions sacrilèges! Mais ce compas, sur tes genoux, qui embrasse l’étendue de ses deux pointes écartées, n’a-t-il pu te révéler les secrets de l’espace ? Cette table d’arithmétique suspendue au mur, et qui calcule tant de chiffres, ne sait-elle pas ce que c’est que le nombre? Ce sablier, tant de fois retourné, qui a mesuré tant d’heures et de jours, ne t’apprendra-t-il pas ce que c’est que le temps? L’infini recule à mesure que le génie de l’humanité s’avance! Voilà pourquoi il est assis, le travailleur ; pourquoi il est las ;
pourquoi, entre son regard et le soleil, qui répand la lumière physique sur le monde, une harpie agite cette banderole où nous lisons : Melencolia !
A présent, chère Estelle, il me faut voir la Mélancolie sous les traits d’une beauté blonde, au teint de lis et de rose, avec les yeux les plus bleus et le regard le plus séduisant qui soit au monde; il me faut rêver à une Mélancolie fine, élégante, dont la taille, à la fois élevée et mignonne, a des grâces irrésistibles. Me voilà songeant à une Melencolia que nul ne contemple sans l’aimer, qui conquiert indistinctement hommes, femmes, enfants, et que la fortune a dotée d’un charme tel, qu’il lui suffit d’un sourire pour prendre à tout jamais le cœur le plus indifférent. La binette remplace dans ma pensée un grand dessin tragique.
Rien ne manque à tou petit scénario, chère Estelle : le testament ou les dernières volontés
4fi • SAINE ET SAUVE.
d’un époux ; une filleule spirituelle et confidente, un ami sceptique, un amoureux insupportable ! L’idéal que tu cherches, ce n’est pas un mari, fi donc ! cela ressemblerait à tous les dénoùments! Tu as plus d’ingéniosité. Tu veux un beau décor à la fin ; c’est si demandé aujourd’hui! Ne faut-il pas un peu croiser les genres pour arriver à de nouveaux perfectionnements d’effets? La comédie se terminera par une apothéose : dans le lointain, au milieu d’une nature éclairée au gaz ou à la lumière électrique, on verra paraître la Mélancolie, vêtue avec goût, et représentée par la plus belle des veuves, émue et reconnaissante.
Ceci n’est pas sérieux et j’en ris I Hector, heureusement , ne verra pas la fin de ma lettre. Je ne suis guère malicieuse d’ordinaire ; mais, à l’heure qu’il est, j’ai le droit de me plaindre. Quoi ! au lieu d’un neveu ou d’une
nièce, que j’avais demandé avec insistance, on me promet la Mélancolie I
Puisque tu ne me parles pas de mon fds, c’est que tu n’as pu lui dire adieu. J’irai le chercher à Sainte-Barbe dans quinze jours, pour les vacances de Pâques, et je descendrai à l’hôtel. Je ne veux pas être ennuyée par les questions de tes domestiques.
ESTELLE A LËOME.
San-Remo, 18 avril.
J’ai reçu ta lettre à Bordighipra, et j’avais grand besoin de te lire. Mais tes plaisanteries m’ont découragée; je ne comprends plus rien à rien ! C’est au moment où je m’elîorce de devenir un peu grave, que toi, Léonie, tu de-, viens moqueuse et légère? Je suis dans une
irritation difficile à peindre. Il souffle un mistral épouvantable et je me sens tout à fait malade. San-Remo étant, à ce que me disait mon cicérone, plus abrité que Bordighera, j*y ai couru ; mais cet abri, nous l’avons cherché en vain. La question d’abri est curieuse sur le littoral. On prend des airs mystérieux, solennels, lorsqu’on parle d’une propriété en état de grâce, é’est-à-dire abritée. Note que, par ce mistral, les différences sont insaisissables et qu’on est toujours souffleté. Pour dix mètres de recul, dans un sens contraire au vent, pour un bouquet d’arbres, les prétentions des loueurs d’appartements croissent de la façon la pj^s amusante.
J’ai trouvé le mistral partout ! 11 est difficile de se représenter un vent plus féroce; il pé-
nètre et vous poursuit dans les chambres les mieux closes; il siffle à fendre la tête, sèche la moiteur du corps et le refroidit à ne pou-
voir le réchauffer: il gronde, il attaque les maisons, brise les arbres, torture les nerfs, et s'applique à mettre tous les êtres vivants au niveau de sa violence et de sa fureur. Àh ! le maudit vent !
Depuis le commencement de mon voyage, j’ai beaucoup souffert du manquede sommeil.
On ne dort pas dans le Midi ; l’agitation y va toujours croissant, et, pour peu qu’on subisse ce qu’on appelle ici un coup de mistral, alors on devient enragé. Marie est en pleine révolte, et ses gémissements sont les plus comiques du monde; elle seule m’égaye; chaque fois qu’elle rencontre un Italien, elle l’apostrophe à propos du mistral. Ls^plupart des gens d’ici font commerce de leur température, et ils ont une vanité singulière, développée par la concurrence et les vantardises des villes voisines ; ils croient devoir se défendre du mauvais temps, affirmer qu’ils n’y
sont pour'rien; que Nice, Menton et Cannes sont plus éprouvés encore; que le fait est unique, extraordinaire. J’assiste à des scènes bouffonnes. Si ce vent dure encore troisjours, je rentre à Paris.
Je ne puis m’expliquer comment ma pauvre amie, M“* d’Estreville, si nerveuse et si faible de la poitrine, pouvait supporter les aigreurs du climat de la Corniche. Non, ce n’est pas ici qu’il faut venir chercher la mélancolie, c’est-à-dire le calme, l’apaisement, le rêve doux et attristé. Tout est cruel dans ce pays. On est la proie des influences extérieures. Je sors, le soleil me bombarde de ses flèclîes, l’air m’excite et m’entraîne, la lumière m’aveugle, la poussière m’inonde, le vent me torture. ' Dès le matin, dans mon lit, Je suis attaquée par un jour terrible ; il me faut renoncer à mes bonnes heures de sommeil. Je n’ai vu, dans aucune saison, un
joi^r aussi entreprenant. Quand lé soleil se lève, c’est comme une bombe qui éclate; il entre en vainqueur chez moi, et la moindre fissure aux doubles volets qui me défendent contré ses rayons lui suffît pour pénétrer dans ma chambre et l’inonder de lumière.
Mes yeux, habitués au soleil discret de Paris, de Bade ou de Trouville, sont effarouchés par l’intensité du jour. Je suis comme une personne galvanisée, je ne m’appartiens plus; les battements de mon cœur et de mon pouls s’accélèrent; j’ai la fièvre! J’ai des gaietés subites et sans cause, des larmes toujours prêtes. Chaque matin, je veux aller, venir, escalader, connaître, découvrir ! Chaque soir, dès que l’ombre paraît, je suis saisie d’une crainte singulière; tout prend à mes yeux un aspect menaçant, une forme désolée; l’inquiétude, le tourment vague m’assaillent; il faut que je rentre dans le poulailler où je
perche, et je me couche naturellement comme les poules. Si je. dors, les images de mes songes se dessinent avec une netteté qui me fatigue outre mesure; mon pauvre cerveau est obligé de travailler comme en plein jour, dans de mauvaises conditions, sans l’aide de mes sens paralysés. Aussi, lorsque je m’éveille, je suis anéantie !
Sais-tu ce que ta Melencolia regarde, Léonie? Elle regarde la Méditerranée, une ville du Midi avec des vaisseaux emprisonnés dans son port; elle cherche le moyen de vaincre le mistral; et moi, cherchant un moyen d’y échapper, je dois avoir quelque chose de son air désespéré !
Remercie Hector de sa bienveillance; mais avoue-lui pour moi qu’en ce moment ce que je désire le plus, c’est d’être à Paris, où l’on n’entend pas le mistral, où les nuages voilent d’ordinaire l’éclat du soleil, où Phébus discret
n’entre dans l’appartement des femmes qu’après une invitation !
Merci de tes jolis compliments^ sur ma personne et mes charmes; c’est du sucre!
Tu ne m’avais jamais dit tant de si jolies choses. Je suis friande de louanges, maintenant que je n’en reçois plus de personne !
Écris-moi, écris-moi longuement à Gênes, où j’ai hâte d’arriver.
ESTELLK A LËONIK.
i San-Remo, 20 avril.
Toujours le mistral ! Toi qui as lu Dante, sais-tu s’il a utilisé le mistral comme torture dans l’un des cercles de son Enfer? La pluie seule, une grosse pluie, peut abattre le vent. Je vois des nuages boursouflés, d’un blanc de
neige, qui s’amoncellent dans la direction de Gênes, Aux extrémités de l’horizon, une brume épaisse tombe lourdement du ciel sur la mer, et envahit ces espaces bleus que mes yeux parcouraient sans cesse. Ce pays-ci doit être affreux par la pluie; l’ombre déjà l’enlaidit incroyablement. La ligne des paysages est sèche, dure, parfois gauche. L’artiste a compté sur les séductions d’un radieux soleil ; il a négligé le dessin pour soigner le coloris, comme on dit en style de peintre, et il a caché les imperfections de la forme sous les vêtements de gloire de la lumière.
Je quitte San-Remo à quatre heures. Le mistral se permet quelques loisirs au coucher du soleil , et ne reprend d’ordinaire ses exercices qu’entre onze heures et minuit. J’aurais préféré voyager le jour, mais je ne puis me décider à voir mon carrosse onduler sous le vent au bord des précipices. J’aime
SAINE ET SAUVE. r,r,
mieux jiffronter la peur des fantômes de mon imagination que les dangers de la réalité.
Ace soir!
Onefflia, 9 heures du soir.
Au moment où je pars de San-Remo, l’horizon demeure noyé dans la brume. La mer est d’un violet blafard, les nuages effleurent avec hésitation les collines nues, d’un gris sale, déplaisant à voir. Le mistral épuisé rencontre dans l’almospère humide un obstacle aux derniers élans de sa fureur ; il gémit à lui seul comme une troupe de soldats vaincus; les arbres, les herbes, le ciel, ont des teintes noirâtres et lugubres. Quelques goélands effarés tournoient dans les golfes. Les petits navires, pressés, inquiets, toutes leurs voiles gonflées encore par le mistral, cherchent un
refuge. Notre cicérone affirme qu’un coup de ' vent d’est causerait en ce moment bien des sinistres. Allons, je n’ai pas la bosse des belles horreurs. Que c’est donc navrant, ce spectacle ! ^
que c’est laid ! Si je pouvais te céder ma place I pour voir ceci, je n’hésiterais pas un instant ! Julien avait raison : les gens du monde ne | sont pas faits pour voyager. Je ne sens aucune ' bienveillance dans mon humeur pour les dé- j convenues de la route. Les mauvaises voitures, les mauvais dîners, les mauvaises au- |
berges, le mauvais temps, ne me trouvent j point résignée. Et ce qui m’irrite par-dessus toute autre chose, c’est la poussière, cette poussière du Midi, en permanence sur les routes, qui vous aveugle, vous baigne, s’attache à vos vêtements, à vos cheveux, se faufile dans vos caisses, et ne vous laisse pas un | seul instant le loisir de l’oublier. Quand je ' serai roi d’Italie, j’abolirai l’impôt sur le sel
et je ferai arroser la route de la Corniche avec de l’eau de mer. Si j’étais roi, je ne chercherais certainement pas la mélancolie ; elle s’attacherait à mon âme comme la poussière du Midi s’attache à mon visage ; cette légèreté de cœur, cette insouciance, cet enfantillage qui me mécontentent, seraient les objets de mes constants désirs. Est-ce que je voudrais être roi ou reine? Ma foi, non ; les reines et les rois vont trop dans le monde ! Je demande à Marie si elle consentirait à porter une couronne; elle me répond en riant que c’est trop lourd, qu’elle n’a pas la tête assez forte, que si on laisse tomber ces sortes de coiffures, ça casse trop de choses et ça fait trop de bruit; elle ajoute cent balivernes.
Puis elle devient sérieuse, et, avec cet esprit raisonnable que tu lui connais, elle me dit, elle me prouve que, pouj être véritablement heureux, il faut être pauvre comme elle. Je
veux te résumer cette conversation, qui m’a paru bien curieuse. Tout d’abord , selon Marie, les bons serviteurs (tu sais qu’elle a la prétention d’être ma très-humble servante) sont plus favorisés que les bons maîtres; ils peuvent choisir, chercher, s’informer, changer aisément, jusqu’à ce qu’ils aient trouvé à se caser bien ; les bons maîtres, au contraire, attendent, prennent ce qui ne leur convient pas, sont trompés souvent, attrapés, volés, parce qu’il est bien naturel de voir les gens qui possèdent être plus exposés que ceux qui n’ont rien. Voilà pour ce qui touche à l’argent I La filleule ajoute que les riches ne sont jamais dans le vrai. Si nous nous amusons, nous prenons trop de plaisir, trop facilement; nous épuisons en quelques semaines des distractions qui suffisent, pendant toute une existence, aux gens de petite fortune.
Alors nous vient la difficulté de désirer quel-
S.\INR ET SAUVE,
que chose ! Nous sommes avides de nouveau ; nous avons cette soif d’inconnu que la richesse ne désaltère jamais; nous cherchons sans cesse ce à quoi nous n’avons pas goûté encore, et nous trouvons la satiété. J’arrête cette petite, car elle m’effraye ; je suis confuse de n’avoir rien à lui répondre. Je n’ai pas réfléchi à la morale et à tout ce que Julien appelait des subtilités et de la métaphysique. Si la richesse ne fait pas le bonheur, les réflexions trop profondes et trop creusées ne le font pas davantage. Je me suis quelquefois interrogée, en voyant des malheureux, sur la «
différence qui existe entre les riches et les pauvres, et je me suis avoué tout simple^ ment, sans trouver mieux , que j’étais fort contente d’être parmi les élues de la société. Je donne à qui me demande, je suis charitable, et je vais jusqu’à me dire qu’il vaut mieux être trompée foute sa vie que de refu-
ser une seule fois l’aumône à un vrai misérable. Sans doute, et j’y songe aujourd’hui, ma charité est bien froide à côté de la tienne ; ta bienfaisance, à toi Léonie, est active. Quand je pense à votre colonie de Séricourt, à tous ces laboureurs que vous instruisez, que vous enrichissez, à ces familles qui sur vos terres se croient chez elles et travaillent dans vos champs comme si ces champs leur appartenaient, je me sens confuse. Heureusement pour moi, je n’entends rien, absolument rien, à ce que vous appelez l’union entre le labeur et l’argent; de sorte que, n’ayant aucune intelligence pour le bien général des autres, je ne suis pas tourmentée du désir de le réaliser. Ah ! s’il n’y avait qu’à ouvrir sa bourse, sans plus, je l’ouvrirais maintenant toute grande! Dis à ton mari de m’écrire une lettre sur la charité, à mon usage; il est sensé, il ne me demandera pas l’impossible. Ma charité an-
ciennè, quand j’y réfléchis, ne me paraît plus
suffisante. Depuis que j’ai quitté Paris et nos
salons, j’hésite à propos de tout. Les mots
dansent dans ma pauvre tête sans que j’ose
. leur assigner une signification exacte. J’ai
peur des idées, des vues nouvelles qui me
hantent le jour et la nuit. J’aurais voulu trou-
ver la rêverie dans l’isolement, et voilà que je fais de la morale sans le savoir I Je deviens pédante. Est-ce que ce voyage va devenir une excursion autour de ma personne? Merci bien ! Faut-il donc que je m’étudie, que je me regarde avec sévérité? Ma complaisance devra-t-elle faire place à mon jugement? Vais-je descendre en ma conscience, me gronder et.
redresser mes torts, pour parler le beau langage? Dans ce cas, me voilà forcée d’apprendre ce que je ne sais pas, de m’éclairer, de me mettre d’accord avec moi-même , de développer en ma personne fugitive, par tous
les moyens, ce qu’on nomme, je crois, le caractère; je suis tenue de rechercher l’atfection de gens sages ou savants; je cours au-devant des conseils de ceux qui pérorent gravement, sans imprévu, et qui sont toujours satisfaits de ce qu’ils ont dit ! J’aime mieux, cent fois mieux, rentrer dans le monde et recommencer à m’étourdir!
Mais j’oublie entièrement le récit de mon voyage, pour causer de choses trop sérieuses, qui deviennent sous ma plume des billevesées. Je ne sais pas coudre ensemble mes observations et les faire suivre l’une par l’autre, quand elles ne concernent pas ce que je vois de mes yeux, ce que j’entends de mes oreilles. Lorsqu’il s’agit de comprendre des idées en elles-mêmes, je me souviens toujours d‘un mot de M"’" Lebrun, ta savante amie, qui refusa un jour de causer avec moi sous prétexte que je manquais de critère! Ce
mot de critère sort gaiement de mon souvenir chaque fois que je veux essayer d’être profonde ; je ris , et la troupe de mes sages pensées s’envole.
Je reprends donc I Ma conversation avec Marie cesse à Riva. Je traverse au grand galop Riva d’abord, puis San-Slefano, San-Lorenzo, trois bourgs exactement semblables, posés de la même façon au bord de la mer.
Je vois des boutiques enfoncées, sombres, humides. Les rues sont si étroites que deux voitures y passent difficilement de front.
Sur les dalles nos quatre mules piétinent avec un bruit assourdissant; notre cocher presse les gens de se garer et les avertit de loin, à très-haute voix. Les maisons se relient, d’un côté à Tautre de la rue, par des arcsboutants très-larges, qui ajoutent encore à la tristesse de ces bourgades. La mer baigne pour ainsi dire le pied des habitations, qui
lui tournent le dos. Ce qu’on paraît craindre surtout, dans le beau pays où fleurit l’oranger, c’est la lumière et le soleil.
La nuit vient brusquement; le mistral a cessé ; la mer est sombre, mais calme, presque immobile. Après ma sortie de San-Lorenzo le silence m’étonne; il y a dans la nature comme un repos momentané et dramatique.
Tout à coup une lune inquiète, rouge, enflée, se lève devant moi en repoussant les nuages; son ascension est lente, pénible, toujours arrêtée par des entassements de brume. Enfin elle atteint les hauteurs du ciel, suivie de quelques étoiles affairées, qui traversent à la hâte les petits coins de l’espace dégagés par la grande balayeuse. Les paysages étranges d’en haut absorbent mon attention, et je ne regarde plus ceux qui défilent . autour de moi. Des montagnes, des plaines, des forêts, semblent courir à toute vitesse
dans un sens contraire à la lune, et des monstres, des animaux, en troupes floconneuses, peuplent ces contrées fantastiques. La lune attaque ët combat troupeaux, .monstres, forêts! Sans cesse ils changent de forme pour lui échapper, mais, impitoyable, elle les dévore et en purge l’empyrée. Voilà de belles batailles ! Hélas I hélas ! ma lune est prise, vaincue, peut-être dévorée à son tour ! Un crocodile immense, épais, tout noir, étalé en travers du ciel, allonge ses pattes démesurées, lui barre le passage, marche avec elle, et la retient prisonnière!... Enfin, elle est libre! Le crocodile, à moitié englouti, fuit vers l’ouest, et bientôt s’évanouit dans l’air. La lune, un peu lassée, se repose et s’arrête un moment au-dessus de la mer. Ses rayons tracent un cercle d’or sur l’eau qui frémit ; on dirait que les vagues accourent de toutes parts, forcent l’entrée du cercle, et présentent leurs crêtes
frissonnantes au baisement des rayons dorés. En voyant ainsi la lune et la mer se sourire et se chercher, je me dis qu’elles s’aiment et se parlent.
Je côtoie une plage basse, et je découvre au milieu du cercle brillant tracé par la lune une chose étrange, dont je ne puis durant quelques instants me rendre compte. Une torche enfumée, portée par une ombre noire, se meut dans l’eau. Rien n’est plus bizarre que cette apparition! Je fais arrêter mon voiturin, je m’approche, et je vois un homme aux jambes nues, marchant dans la mer une torche de résine d’une main, un sabre de l'autre; il a une hotte sur le dos, un bonnet phrygien sur la tête. Cet homme suit les contours de la plage, abaisse de temps en temps son sabre dans l’eau, pique un poisson, qu’il détache en raclant sur le bord de sa hotte, et qu’il jette au fond. Ce pêcheur me
: SAINR RT SAUVR, 67
; retient longtemps; c’est un personnage de Gallot. Quel relief il a dans le sillon lumineux tracé par la lune, avec celte torche dont une marche difficile agite la flamme en tous sens. Je n’oublierai jamais la silhouette de cet bomme-là !
Nous brûlons Porto-Maurizio, où je voudrais passer la nuit; mais les ciceroni et les cochers en ont décidé autrement. Dans
‘ une belle et grande ville , on m’assure qu’il n’y a point d’hôtel. Je suis conduite à j Oneglia, ville plate et boueuse, et je m’installe dans une auberge toute noire, où je ; recopie mes notes et d’où je t’écris cettre ' lettre.
P. -S. Je n’ai pu dormir, tant les chambres
de cette auberge sont laides et glacées. J’ai I rêvé, les yeux ouverts, à la lune, au pêcheur,
au crocodile. Des cauchemars affreux m’ont
poursuivie. Tantôt le pêcheur piquait la lune et la jetait dans le fond de sa hotte, tantôt le crocodile dévorait le pêcheur, tantôt la mer noyait la lune, et le pêcheur, et le crocodile I
Puisses-tu, chère grande sœur, avoir mieux dormi que moi, dans notre joli château de Séricourl !
Je te quitte pour monter en voiture.
ESTELLE A LÉONIE
Loaoo^ 21 ayril à midi.
Hier, tout était sombre, tourmenté; aujourd’hui, tout est paisible et magnifiquement éclairé. Quelle souplesse de nerfs il faut, dans ce Midi, pour subir d’aussi brusques variations. Je ne suis pas faite pour de tels change-
ments, ils me rendent malade. L’atmosphère, secouée hier matin par un vent d’une violence folle, est aujourd’hui d’une douceur, d’une mollesse inimaginables. Nulle trace de pluie, pas un nuage, une pureté si audacieuse qu’elle me fâche. Ce n’est plus ni le même pays, ni la même mer, ni le même ciel, ni le même aspect des choses. Tout s’est transformé comme par miracle. Transitions amenées, lumières attendues, nuances délicates, beautés sans surprises de ma chère France du Nord, c’est à vous que je reviendrai demander le calme et les doux rêves l La route qui monte en sortant d’Oneglia, est fort pittoresque. Je me retourne et je vois Porto-Maurizio, blanche comme une ville (les contes de fées. Assise au sommet d’un beau mamelon, elle descend par étages jusqu’à la mer. On dirait un grand monument découpé avec art et formé d’arcades super-
posées qui me font songer aux temples des Indiens. De belles vallées d’oliviers, sur lesquelles une rosée vaporeuse est encore répandue, entourent la ville, qu’on croirait bâtie sur des nuages.
Nous continuons de gravir une côte trèslongue, et, quand nous sommes sur lahauteur, j’aperçois Diano-Marina (quel adorable nom !) posée comme ses voisines au milieu des oliviers. Partout, égayant les collines, apparaissent de jolis villages, dont les maisons tantôt se rapprochent et tantôt se fuient. Le pied de Diane-Marine est mouillé par la mer; la plage sablonneuse qui entoure ses murs est dorée par- le soleil; de longues vagues molles glissent avec lenteur, et, courbées à leurs points extrêmes par la forme du golfe, viennent baiser avec une grâce toute païenne les vieux remparts de Diano-Marina.
Toujours la mer; toujoursde nouvelles villes,
avec les plîis beaux noms du monde; toujours de nouveaux villages, mieux encadrés de verdure; encore des golfes; encore la chaîne des Alpes couverte de neige et brillamment éclairée ; encore des montagnes noires ,
sombres comme la Melencolîa, et se déta-
chant à l’ouest sur un ciel pur; toujours de ■belles forêts d’oliviers centenaires; toujours des rochers énormes, aux couleurs les plus variées; toujours des collines grises, infertiles, mais vêtues d’ombre et de lumière; toujours de jolies petites îles vertes, poétiquement habitées par des troupeaux de chèvres; et toujours, toujours la mer! Cela, pendant de longues heures, sans trêve, sans repos, sans fin, produit dans l’esprit une somme d’admiration que la vue d’aucun site, fût-il le plus beau du monde, ne doit pouvoir égaler. Mais quelle lassitudej’éprouve! et combien l’obligation de regarder sans cesse
m’aurait déjà exaspérée, si cette nature singulière, en même temps qu’elle vous fatigue et vous importune, ne vous attirait avec une puissance irrésistible !
Marie a retrouvé toute sa gaieté ; elle chante à demi-voix des chansons picardes, sur ce ton lent qui leur prête une douceur si grande.
Quelques couplets d’une vraie saveur me transportent au milieu de nos grandes plaines, pendant la moisson. Les faucheurs s’agitent au milieu des blés mûrs et chantent la chanson de Marie ; les gerbes se nouent; les chariots trop pleins se balancent gravement dans les terres, et, toujours debout, semblent toujours près de verser. C’est donc pour comprendre la poésie picarde que je suis venue ici? 11 faut donc aux esprits superficiels comme le mien, le contraste, la distance, les loisirs accidentels, pour qu’ils consentent à se former une opinion sur un de leurs goûts ?
Quel dédain mérité nous devons inspirer à ceux qui pensent et qui jugent du matin au soir; mais basta! comme on dit en italien.
Une autre chanson de Mariette me fait revoir encore ma Picardie. Des étendues sans fin de colzas dorés passent dans mon souvenir. Marie chante la floraison des trèfles incarnats, « qui réjouit l’œil picard » î Elle chante le bleu tendre des fleurs du lin, la blancheur des pommiers en bouquets ; « car c’est en Pi-
cardie que fleurissent les. trois couleurs du drapeau français » ! Il me seinble que je traduis encore assez bien notre patois, Léonie?
Me voici dans les chènevières au moment de la cueillette. Quel enivrement! La senteur du chènevis, qui fait chanter les oiseaux, fait chanter les travailleurs. Quels cris joyeux, que de gros rires ! Les bons mots sautent pardessus les plus hauts brins de la chènevière,
et vont retomber sur une jeune fille ou sur
un jeune garçon ; parfois, ils sont renvoyés comme une balle. Les paysans picards ont de l’esprit et la repartie très-vive. Mais pourquoi, pourquoi ces souvenirs? Pourquoi celle Picardie si ennuyeuse, si piale, qui n’avait jusqu’aujourd’hui aucun charme à mes yeux, m’apparaît-elle si souriante et si animée? Pourquoi ce que je regarde ici me fait-il songer à ce que j’ai regardé là-bas dans mon enfance? C’est folie de comparer des choses si différentes ! Mais je résiste en vain. Les attraits divers de nos campagnes me plaisent beaucoup plus que ces paysages immuables.
Vhomme sur le littoral n’est rien. Son travail même ne peut donner une couleur particulière aux choses, puisqu’il n’y a pas ici dé printemps, pas d’été, pas d’automne et point d’hiver. En Picardie, l’homme est tout ! C’est lui qui impose à la nature son expression , toujours nouvelle, toujours ondoyante
comme lui-même. Autour de moi règne la beauté complète, qui m’exalte et m’attriste.
Décidément, je préfère la physionomie à la forme. Ma Picardie, moins belle, me paraît plus Jolie ; moins imposante, elle est plus gaie I Lorsqu’on s’y promène en voilure, on ne risque pas de tomber à la mer ou de recevoir des rochers sur la tête. La beauté, c’est beau, mais on n’est pas à tout instant disposé à la comprendre. Je suis depuis huit jours en-
fermée dans un musée, je voudrais bien en sortir. Une promenade dans la forêt de Séricourt, voire au bois de Boulogne, ferait mieux mon affaire en ce moment que ce voyage sur cette sempiternelle corniche.
Je demande à Marie pourquoi elle ne regarde pas la mer, les vallons, les golfes.
« C’est toujours la même chose I » me répond-elle. Oui, et, si je n’écrivais pas à mesure mes impressions, je ne retrouverais
jamais dans mon esprit l’ordre de toutes ces villes, de toutes ces vallées, de tous ces torrents, de tous ces petits ports, de toutes ces gorges, dominés par les mêmes chaînes de montagne.
C’est toujours du décor. On revoit sans cesse les mêmes seconds plans, les mêmes fonds.
Seule, la scène change.
A la sortie de Bollo, toute une colline est plantée mi-partie d’oliviers pâles, mi-partie de caroubiers d’un gros vert. C’est choquant pour l’œil. On voudrait supprimer l’une des deux espèces de ces arbres, car la colline est d’une forme originale et gracieuse. La route surplombe la mer à une hauteur effrayante.
Près d’Andora, les Alpes maritimes disparaissent derrière un petit village posé à l’extrémité d’un torrent ; mais aussitôt nous apercevons les Apennins ! Ils encadrent pareillement des paysages semblables â ceux que nous laissons derrière le cap delle Melle.
En face d’Alassio, dans une baie très-large, se trouve l’île de Gallinara, que je promets à Marie pour sa dot. De là des plaisanteries qui me distraient. Marie bâtit un château dans cette île, et je découvre la forme de ses rêves. Très -brune, elle aura quelque préférence pour un homme blond. Cette petite m’avoue en «rougissant qu’elle aime les yeux bleus. Il faut que son idéal soit gai de nature, car elle a la terreur des caractères graves; il faut que ledit objet soit grand de taille, et surtout qu’il possède l’utile vertu delà bonté. «Lorsqu’un homme est bon et gai , dit Mariette , la joie et le contentement ne quittent point son ménage. S’il est gai sans grande bonté, ou bon sans vraie gaieté, on ne peut répondre de rien ! L’intelligence n’est pas très-nécessaire au préféré de Marie; pourvu qu’il sache son état, qu’il soit courageux, travailleur, et point bête, il n’est pas tant besoin d’esprit.
affirme la malicieuse, qui sait bien qu’elle en aurait à revendre. Dieu me préserve, ajoutet-elle, d’un mari beau parleur, qui s’imaginerait tout savoir, et qui, n’ayant point assez de loisirs pour apprendre, ne se ferait admirer que par les imbéciles. — Mariette, dis-je, ton idéal ressemble trait pour trait, si je ne me trompe, à Sylvain, le maître jardinier deSéricourt ! » Elle se trouble, ét me fait sa confidence. Croirais-tu que sa mère , la vieille Clara, refuse de consentir à ce mariage parce que Sylvain soutient son vieux père infirme, et qu’il n’a pas d’économies? Oh !
les paysans! Arrange la chose avec Clara; dis-lui combien je la blâme d’être si avare ; mais ajoute que je donnerai cinq mille francs le jour du contrat. Voilà ma petite Mariette heureuse! Sa joie. me fait du bien, et m’apporte un instant ce calme que je cherche.
Sylvain et Marie trouveront sûrement le bonheur dans leur union. Une vie laborieuse, que ni les grandes catastrophes de fortune, ni les grandes passions, ni les grands dégoûts n’atteignent jamais, est peut-être la vie la plus enviable, Léonie! Cette enfant avait raison, l’autre jour, en me disant qu’une situation médiocre est une condition de félicité ; que celui qui ne connaît pas la richesse de l’or échappe à la triste misère de la satiété. L’appétit du travail maintient la santé morale; il est si sain qu’il peut se nourrir, d^urant toute une existence, d’un mets tous les jours^ le même. Le jardinier plante, ratisse, le forgeron forge, le tourneur tourne, le boulanger cuit son pain; ils sont souvent harassés, mais ils ne se lassent pas î Si nous autres, dans le monde, nous avions à subir une continuité de distractions pareille à cette continuité de travail, nous serions tous morts d’ennui au
bout d’un mois. Pourtant, la chose la plus étonnante, à mon avis, c’est qu’il y ait des hommes très-intelligents, des femmes trèsbelles, dans les villages et les petites villes. Comment ne sont-ils point tourmentés du désir d’habiter Paris? Leur horizon est si rapproché, le cercle dans lequel ils se meuvent est si étroit, qu’ils savent, pour ainsi dire à l’avance, quelle petite espérance ils peuvent avoir, quelle récompense ils trouveront, quelle sera enfin leur destinée entière. Mais toimême, Léonie, tu ressembles aces gens! Ton mari et toi, vous vivez occupés de vos terres, donnant du travail aux ouvriers, du pain aux malheureux, de l’argent à ceux qui en ont besoin. Vous surveillez vos semailles, vos récoltes ; vous lisez, vous étudiez, vous vous promenez. En hiver, votre lampe s’éteint de bonne heure, le soir, pour se rallumer le matin. La monotonie règne en maîtresse chez
VOUS, chez vos paysans, et vous Taccueillez comme une amie; loin delà repousser, vous lui faites place; vous la croyez gardienne de vos joies tranquilles. Vous avez recommencé la vie de mon père et celle de ma mère, sans
y rien ajouter que le bonheur de votre en-
tourage, et vous vous dites heureux ! Te souviens-tu de mon étonnement au lendemain de ton mariage? Je demandai à mon père si vous n’alliez pas voyager. Il me répondit :
« Non, ma fille; ils s’aiment comme nous nous aimions ta mère et moi ; Séricourt est
assez grand pour contenir leur bonheur ! »
Et il ajouta : « Toi, ma pauvre EstSle, quoique tu sois bien jeune encore, tu n’as qu’un seul projet en tête, celui de te marier pour nous quitter I »
Hélas î Julien m’apparut comme un sauveur ! Aujourd’hui, pour la première fois depuis huit ans, je mets en présence mes joies et
les vôtres. J’ai goûté à tous les plaisirs de notre monde ; je fais un voyage en Italie, seule distraction que Julien m’ait refusée; et le mécontentement, l’irritation me poursuivent, tandis que vous vivez dans la paix et dans la sagesse. Vous récoltez ce que vous avez semé, et le bien, répandu à profusion autour de vous, donne une moisson de reconnaissance qui vous enrichit tous les jours. Moi, je vais éparpillant sous le soleil les impressions que j’éparpillais autrefois à la clarté des bougies ou du gaz. Je cherche la solitude après avoir cherché les promenades les plus fréquentées.
En désirant le contraire de ce que je désirais jusqu’ici, retrouverai-je mon équilibre perdu? Non. Mais voudrais-je de votre existence ? Non encore • Il me faut l’imprévu, le divers, ou rien I Je sens que je suis hors du vrai, et que je tournerai autour de la raison comme je tourne autour des ennuyeuses fortifications d’Alassio,
Mais c’est assez parler de moi, de cette personne insipide, dont j’ai trop négligé de m’occuper et qui m’assomme a\ec ses grands airs incompris.
Me voici dans une vallée un peu large, la vallée d’Albenga, toute formée d’alluvions, très-riche et très-bien cultivée. Je regarde une forteresse pleine de peinturlures excentriques, et je m’arrête auprès d’un vieux pont
romain presque entièrement recouvert de cailloux et de terre. Autrefois, j’aurais vu votre image dans ce pont ensablé, la mienne dans ces tourelles éclatantes.
Sous les oliviers fleurissent tant de pâquerettes que l’on n’aperçoit pas un brin d’herbe. Tiens, il y a des ouvriers dans les champs !
Encore un peu, j’allais t’écrire que, sur le littoral, les terres se cultivaient toutes seules. Autour d’Albenga, les collines ont un modelé que je n’ai rencontré nulle part ailleurs.
Ceriale, Borghetto, n’ont aucun caractère.
A Loano, je griffonne ceci pendant que les chevaux se reposent. Il y a quatre voitures sur la place, auprès de notre auberge. Arrivée la dernière, j’assiste au départ de ce qu’on appelle ici des familles. Je suis une famille ! Ce très-beau monsieur, tout seul, qui va monter dans sa voiture, à peu près en même temps que je monterai dans la mienne, c’est une famille ! Depuis Menton, je rencontre cet inconnu partout. Il descend dans les mômes hôtels que moi, mange aux mêmes heures, me salue, me regarde sans trop d’impertinence, mais aussi sans timidité. On dirait que mon cocher et le sien sont d’accord sur nos heures de départ et d’arrêt; parfois, ils se devancent; parfois, ils se perdent pour se retrouv(T toujours.
Digilized by C.~i0^1e ,
ESTELLE A LÉONIE
Savone, 21 avril au soir.
Je reprends mon récit au point où je l’ai quitté. Les mules secouent leurs grelots, les cochers font claquer leurs fouets, nos lourds voiturins s’ébranlent. Le pavé de Loano résonne bruyamment, elles gamins crient derrière nous : « Bon vovage ! » Tout cela fait un
tintamarre qui me rompt la tête. Enfin nous sommes sur la route. Mais voilà un bien autre désagrément! Le voiturin qui me précède m’inonde de poussière. Je n’aperçois le paysage qu’à travers un nuage épais comme au retour des courses. J’ordonne à mon conducteur de marcher plus lentement et de se tenir à distance. Aussitôt le premier voiturin s’arrête. Nos cicerones échangent quelques mots en
italien, et je passe. Marie, toujours curieuse, demande pourquoi le monsieur qui avait les devants nous a cédé la route. Notre cocher répond que le signer voyage à petites journées ; que, sachant des dames derrière lui, au milieu de cette affreuse poussière, il a jugé qu’elles étaient pressées d’arriver et leur a donné sa place. Notre cocher, qui décidémeut en sait très-long sur l'étranger (c’est ainsi qu’on nomme encore les voyageurs sur le littoral), ajoute que le monsieur aimable va seulement à Gènes, qu’il l’a déjà conduit avec une trèsbelle dame de Paris, il y a quatre ans, et que c’est un Français. Je n’en doute pas!
N’ayant remarqué que ce Français depuis mon départ de Menton, j’éprouve un certain plaisir à savoir que j'ai pour voisin de route un compatriote galant, qui pourrait m’assister au besoin. En calculant, d’après la distance de nos frontières, la toute petite somme d’é-
motion que je ressens à propos d’un inconnu, dont le seul mérite est d’être Français, il me semble que, si j’étais en Chine, je me serais déjà précipitée dans ses bras! Est-ce bête la tendresse pour ses nationaux? Celui-là d’ailleurs n’est pas le premier venu, il a l’air d’un homme tout à fait distingué.
Je traverse Pietra, jolie petite ville très-coquette, où les palmiers et les orangers atteignent des proportions colossales. Le soleil y est plus chaud et le vent moins rude que dans le comté de Nice. En sortant de Pietra, je cueille un bouquet d’iris bleus superbes, qui se sont permis de fleurir jusque dans l’eau,, sur le rivage de la mer.
De Finale à Savone, la route absorbe toute mon attention. C’est le plus beau point du voyage. On entre dans le pays des géants. La route serpente à travers des roches de toutes couleurs, qu’ondiraitornéespardesinosaïsles.
et sur lesquelles de larges coulées de quartz forment les arabesques les plus capricieuses. Nos mules galopent sous d’énormes tunnels taillés dans le marbre. Leur sonorité prête à la mer qui les frappe une voix puissante. De quelque côté que l’on regarde, on ne découvre que les rochers, le ciel et l’eau. Une épouvante singulière s’empare de moi ; j’admire, et j’ai peur ! Partout des escarpements gigantesques
m’entourent. Il me semble quela montagne, dont on a ouvert les flancs et qui montre des veines sanglantes, va ramasser toutes ses forces et se refermer ! Déjà, là-bas, devant moi, elle rapproche lentement ses parois gigantesques. Nous ne pourrons plus avancer.
Je me retourne, la roule a disparu ! Les rochers se sont rejoints, il n’y a plus de retraite possible ! Une oscillation effrayante agile la montagne. J'ai le vertige de la hauteur! Le marbre se penche vers moi, j’entends des
craquements épouvantaWes, mes oreilles tintent un glas lugubre, je ferme les yeux, je sens mon cœur faillir, et je perds connaissance...
Je m’éveille au bord de la mer, étendue sur le sable. Marie à genoux, plus pâle que je ne dois l’être , couvre d’eau salée mon front et mes mains. Notre cicerone et le voyageur français qui m’a, au départ de Loano, cédé sa place sur la route, interrogent mes yeux avec inquiétude. Je suis brisée, j’ai la fièvre, j’ai froid et je brûle en même temps.
Marie fait approcher mon voiturin le plus près possible dans le sable ; je me lève, et je me tiens debout à grand’peine. Le Français, avec une insistance dont je n’ai pas le loisir d’apprécier la mesure parfaite, m’oblige de prendre- son bras.
— Ce paysage vous émeut trop, madame, me dit-il. Vous devriez fuir des admirations
aussi violentes. Si j’étais votre parent ou votre ami , je vous conseillerais de renoncer au voyage d’Italie. Ces tunnels, ces rochers n’en sont que la première porte ; il faut avoir le goût du danger pour affronter les menaces de toutes ces pierres, et je ne sais que les cœurs pleins d’ombres capables de supporter tout cet éclat, toute cette couleur et toute cette lumière.
— J’accepte votre conseil, monsieur, répondis-je. Le beau, le superbe dans la nature m’écrasent. Je ne suis pas faite pour comprendre autre chose que le joli. Merci de l’intérêt que vous m’avez témoigné, merci de votre aide.
Je monte en voiture, il me salue, et fouette cocher! A Savone, nous descendons dans le même hôtel. Mais la discrétion de cet inconnu est si grande, qu’il n’envoie pas même demander de mes nouvelles.
Après le dîner, j’allai mieux, et je commençai à t’écrire; mais, en t’écrivant, la fièvre est revenue. J’aurais dû attendre à demain pour forcer mon imagination à retracer toutes mes terreurs de l’après-midi.
P,-S. Je trouverai à Gênes, en arrivant, une lettre de toi. J’ai hâte de la lire, fût-elle moqueuse et décourageante comme la dernière.