LÉONIE A ESTELLE
Sériconrt, 20 avril.
Il y a dans tes lettres, ma chère Estelle, une exaltation qui m’inquiète. L’air du Midi te fait mal ; tu es cent fois plus nerveuse , plus surexcitée qu’à Paris. A mesure que tu niarches, tu t’éloignes davantage de la mélancolie, « rêveuse et doucement triste » , qui n’est
nulle part, dans le pays du grand soleil et des sites tapageurs. Reviens à Séricourt, tout y est calme, ombrag('3, modeste; tout y est voilé.
Chaque année, le printemps me paraît plus gracieux dans notre forêt, plus coquet dans nos prairies. Jamais les bourgeons n’ont mis plus d’impatience à s’ouvrir; tous les jours, je vois de nouveaux arbres en fraîche toilette. Les catalpas, pressés de montrer leurs fleurs, n’attendent pas leurs feuilles et s’ornent avant de se vêtir. Je les compare souvent à ces beaux sauvages qui méprisent nos habillements vulgaires et se couvrent déplumés, de verroteries, de bijoux de toute sorte. La prairie de la ferme est dans toute sa grâce ; l’herbe y est fine, un peu pâle encore, mais inondée de primevères jaunes, que tu dois te rappeler, dont nous faisions des volants, et qu’on nomme ici des coucous. Nos vaches, que le beau temps nous permet de mettre au
vert, s’en donnent à cœur joie et dévorent en une heure cent bouquets. Aussi le lait et la crème sont-ils parfumés comme du miel.
Le soleil a cette chaleur douce et vivifiante qui fait tout pousser et tout éclore. On dirait que chacun de ses rayons est chargé de réchauffer et de réveiller quelque plante engourdie par l’hiver. C’est une lutte constante entre là vie et le sommeil. On se sent verdoyer soi-même, chère Estelle. Que le matin est joli dans les bois ! La rosée, à peine retenue sur les arbres, dont les feuilles trop jeunes et trop frêles ne peuvent la porter encore, tombe en pluie bienfaisante sous les rameaux avant que le soleil la boive, et fait fleurir les muguets blancs et bleus par milliers. 11 ya des senteurs délicieuses qui poursuivent le promeneur et s’imposent tour à tour à l’attention et à l’odorat. On s’arrête et l’on s’écrie : « Tiens, c’est l’odeur des primevères jaunes; tiens, c’est l’odeur du
muguet ; à présent, c'est Todeur des feuilles nouvelles! » Il faut voir les champs! Plus de jachères comme dans notre enfance ; la plaine est verte d’un bout à l’autre ! Tu sais comme j’aime voir le blé en herbe : apprends donc, pour l’oublier aussitôt, légère Parisienne, qu’il est superbe cette année. On voudrait obliger la nature à s’arrêter un instant, à regarder sa belle œuvre, en pleine beauté.
Mais que dis-je? elle s’admire en agissant.
Non, elle n’est pas aveugle, ni indijBférente, ni grossière; elle est coquette dans la fleur, bienfaisante dans le soleil, colère dans l’orage, musicale dans le vent, intelligente dans l’homme, scrupuleuse dans ses fonctions, exacte comme le chiffre, comme la mesure, comme le poids dans toutes les manifestations de sa puissance.
Tandis que je t’écris, les rossignols chantent sous les bois; ni les oiseaux, ni les gens.
ni les fleurs ne sont encore accablés par la chaleur de midi.
La gaieté règne tout le jour, une gaieté tendre, émue, qui se prêterait aisément, j’en suis certaine, à ta mélancolie. Dans mon ménage, la joie tranquille s’est retrouvée comme au printemps passé. Viens donc jouir de notre repos, plutôt que de chevaucher avec l’agitation en croupe. Reviens au colombier, mon
frère, sans quoi les aventures et l’orage te surprendront! Une femme jeune, très-belle, voyageant seule avec une soubrette éveillée et familière, est-ce sage, est-ce prudent? Vous devez avoir l’air, Marie et toi, d’écoliers en vacances. J’ai eu un instant l’idée de t’envoyer Hector, mais le sacrifice m’a été impossible. Si mon mari me quittait pour un long voyage, je n’aurais qu’un moyen de ne pas trop souffrir de son absence, ce serait de l’aimer moins ! La séparation est une mort anticipée. Hector
me dit souvent que, s’il avait été malheureux avec sa femme, il aurait voyagé; qu’il a la passion des voyages, mais plus encore la passion du bonheur. Reviens à Paris, reviens Estelle! J’irai prendre mon fils à Pâques et je te ramènerai avec lui, chère grande fille. Tu aimes ' la Picardie bien plus que tu ne l’imagines. |
Julien la déclarait ennuyeuse, et tu partageais
■ . ■ < son dédain sans réfléchir. Lors même que j
ton affection d’enfant pour le pays qui t’a donné le jour ne renaîtrait pas, tu aurais ici, mieux qu’ailleurs, l’occasion des rêves paisibles. Notre nature du Nord est si discrète! Elle ne s’impose jamais aux regards, elle se montre et ne vous poursuit point, elle subit l’homme et se modèle souvent sur ses pensées tristes ou joyeuses, elle apaise et guérit les cœurs tourmentés. S’il est difficile que tu reviennes pour Pâques, n’attends pas, je t’en conjure, la Trinité!
il I
Notre affection est impatiente, reviens vite, chère sœur aimée.
Gènes, 23 avril.
J’ai lu ta lettre ce matin seulement. La poste a fait je ne sais quelle difficulté pour * la donner à Marie, quoiqu’elle lui fût adressée. Écris-moi maintenant sans mystère, à mon nom, hôtel Foeder; j’en ai assez de mon incognito.
Ouf! je n’en puis plus ! Je n’ai jamais eu, à Paris, une existence plus livrée à mes goûts mondains. Sais-tu sur qui je suis tombée en
débarquant à Gênes? Je dois le dire tout d’abord que j’avais quitté mon voitiirin à Sa-
qui. m’attendait à la gare? Saint-EIme et Karnac ! Un de leurs bons petits amis du Jockey m’avait reconnue àMonaco, m’avait surveillée, vue partir, et leur avait écrit son rapport ! Voilà comment je suis punie d’avoir joué à la roulette! Suis-je punie? Je ressens des émotions si contradictoires, si extraordinaires, depuis deux jours, qu’il m’est impossible d’asseoir mon jugement sur des idées raisonnables. J’avoue, Léonie, qu’en découvrant Saint-Elme et Karnac au milieu des visages inconnus de la foule génoise, mon premier mouvement fut très-joyeux. Je n’eus qu’à me louer de leurs aimables services. Une voiture confortable me conduisit à l’hôtel, où un joli salon et de belles chambres avaient été retenus pour moi. Le salon était rempli de fleurs, la table était mise, un bon dîner avait été commandé. Une femme du monde ne peut se passer d’esclaves, ni de ces mille petits soins charmants dont un
homme bien élevé l’entoure. Je viens de faire, eu étourdie, l’expérience de la solitude. I^a solitude n’est possible qu’à deux. Heureusement, nous voici trois ! Je suis ravie d’avoir repêché deux épaves de ma vieille cour dans le naufrage de ma fuite. Voilà une bonne phrase, bien ridicule. Saint- Elme m’est surtout nécessaire; il est amoureux, et les , amoureux sont une race précieuse. Ce senties souffre-douleurs les plus complaisants qui aient jamais été inventés ; on leur conte toutes les balivernes d’une âme incomprise, sans que jamais ils se rebiffent. L’état d’amoureux exige toutes les souplesses, toutes les patiences, toutes les vertus. Souvent l’amoureux »
est forcé de faire la cour à un mari, à une femme de chambre, à un chien, à un perroquet. Que de travail et que de capitulations !
Et les femmes sont stupéfaites après cela, parce que du soir au matin cette pauvre chry-