‹ Saine et sauveChapitre 4 sur 7 · î.'50nû · texte numérisé non relu

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salide devient papillon. Quand l’amoureux devient amant, elles s’étonnent de ce qu’il étale ses ailes, et porte sur son visage l’orgueil d’une indiscrète victoire ; elles sont surprises de ce que sa taille se redresse, de ce qu’il est moins humble, de ce qu’il a l’air de confesser son beau secret à tous les passants de la ville, à tous les arbres de la campagne. La métamorphose est si éclatante, que les femmes habituées à regarder la voient toujours. J’avais quelque réputation de méchanceté parce que bien des fois, n’y pouvant tenir, je félicitais le papillon. «Monsieur, disais-je, au pauvre amoureux de la veille, il vous est tombé soudainement quelque grande joie, vous ne pouvez dissimuler votre bonheur. Qu’est-ce donc? »

Mais où suis-je? quelle idée me prend de l’écrire, de Gènes, les choses que je t’écrivais de Paris, de Bade ou de Trouville, et qui te révoltaient si fort !

Donc, j’avais été mal non nie su rie littoral; en revanche, je dînai très-bien dans mon petit salon fleuri, meublé avec goût, entre deux serviteurs, dont un amoureux fort ému de me revoir. Je dois leur rendre cette justice, qu’ils ne se permirent aucun blâme sur ma conduite.

— Vous étiez libre, me dirent-ils tous deux, et, lorsque des interprétations malveillantes circulèrent au Jockey et chez M™* de Lairfond sur votre brusque départ, notre tranquillité apparente, nos sourires malins, une certaine façon de lever les épaules, tirent croire que nous savions où vous étiez. On commença de raconter que vous finissiez votre deuil à Séricourt.

— Nous avions décidé, ajouta Karnac, que nous qi^tterions Paris, en nous disant appelés par vous. Nous étions résolus à venir en Italie, sachant le désir que vous avait donné

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M"’* d’Eslreville de voir la Corniche, désir que vous aviez plus d’une fois manifesté devant Julien. La lettre de notre ami de Monaco arrangea toutes choses. Partis il y a trois jours de Paris, nous sommes arrivés à Nice hier à cinq heures, et nous avons fait en sept heures, par le bateau, le voyage que vous avez fait en huit jours par terre.

Mon dîner fut des plus gais, sauf à la fin, où les lamentations de Saint-Elme commencèrent. Dès qu’il me parle de son amour pour moi, de son amitié pour Julien, le mélange qu’il fait des deux choses, le style qu’il emploie pour peindre l’état de son âme, l’air grave et sentimental qu’essaye de prendre la figure la plus rubiconde et la plus épanouie que je connaisse, tout cela est du dernier plaisant. Tu n’as jamais vu Saint-Elme; eh bien, le voici : Figure-toi un gros petit monsieur, très-court, très-large d’épaules.

fort arrondi par le dos, trottinant quand il marche, haut perché lorsqu’il s’assied ! Il a les yeux bruns, recouverts de longues paupières molles et alourdies; son regard est toujours étonné, fixe, mais beaucoup plus goguenard que sot. 11 a le nez très-fin sur des joues très- épaisses ; il a la bouche grande avec de belles dents blanches, qu’un sourire en permanence, ou plutôt une légère grimace, montre à chaque instant. Imagine donc ce monsieur-là, prenant l’air contrit, parlant de sa souffrance extrême, de son désir impérieux de vivre seul, en voyage, avec une femme adorée, dont il regrette sincèrement le mari. La scène, à première vue, est fort risible; mais je la connais trop, et elle me fait bâiller lorsqu’elle se prolonge. Il me vint une idée, que je n’avais pas eue à Paris, celle de guérir, une fois pour toutes, le pauvre Saint-Elme de sa langueur.

Je lui tins le discours suivant :

— Mon cher ami, vous vous fatiguez outre mesure, vous prenez trop de peine, vous suez sang et eau pour vous faire autre chose que ce que vous êtes. Or, en jetant votre caractère au panier, vous en ramassez un autre qui vous affuble plutôt qu’il ne vous habille, et qui ne vous va pas du tout. Otez donc votre faux caractère, comme on ôte un faux nez; soyez vous-même, et, par là, si vous n’avez pas la fortune de me séduire, vous aurez au moins la galanterie de ne pas m’ennuyer. Autrefois, lorsque vous étiez le camarade des plaisirs de Julien, que vous vous vantiez naïvement de vos défauts, vous étiez bien plus amusant. Ayez le courage de vos goûts pour le jeu, pour l’amour sans idéal, et pour les bons dîners. Vous ne croyez à rien en ce monde qu’à la jouissance; parlons de plaisir! Racontez, quand vous

avez absolument besoin d’être sérieux et émouvant, les drames de votre écurie, de votre chère écurie. Dites-nous les malheurs de Tartempion , vos espérances sur Follichonne, la singularité d’élans de Lucrèce quand elle saute les fossés, et, tout bas, d’un air mystérieux, faites-nous pressentir que Cascade pourrait bien avoir des destinées superbes! C’est entendu, plus d’hypocrisie, plus de pose ! Je vous plairai mieux, en ne vous obligeant plus au mensonge, et, en ne mentant pas, vous me déplairez moins.

Karnac riait à gorge déployée; Karnac rit toujours, mais il riait plus fort qu’à l’ordinaire, tant ma boutade l’égayait. Malgré son mécontentement, Saint-EIme, prévoyant que ma franchise aurait pour lui des avantages, se leva de table, secoua sa personne rondelette, comme un chien qui vient de recevoir une averse, réfléchit un instant, ce qui lui

arrive fort rarement, et répliqua du ton le plus drôle du monde :

— J’aime mieux ça ! Parlez-moi du naturel! Je n’ai pas ce qu’il faut pour jouer la comédie de société. Je suis gauche, je perds tous mes moyens quand j’emprunte un rôle à une situation. Après tout, vous me connaissez, chère madame, et la preuve, c’est que vous avez fini par deviner que je n’étais plus moi-même en prenant des airs contrits.

Mais c’est égal, vous savez à présent ce que je suis capable de faire pour vous. Eh ! j’y songe ; au lieu d’emboîter le pas derrière votre mélancolie, je vais unir à la fois mon devoir et mes goûts pour vous en distraire.

N’est -ce pas, Karnac? Je vous ferai oublier mon pauvre Julien 1 J’ai peut-être moins de genre que lui dans les idées, mais j’ai plus de chic; il le disait souvent. Nous voyagerons; c’est très-sain, les voyages ; on a un appétit

d’enfer; il n’y manque vraiment que le Jockey- Club et les chevaux, mais on les retrouve avec plus de plaisir 1

— A la bonne heure, mon cher Saint- Elme ! Seulement, vous oubliez qu’en voyage on mange fort mal, et, si je juge de l’Italie par la Corniche...

Il m’interrompit avec une explosion de colère, et s’écria :

— Je me souviendrai toute ma vie qu’à ma première excursion sur le littoral, on me servit à Cogoletto...

— Patrie de Cristofo Colombo ! dit Kârnac en riant.

— Qu’est-ce que ça me fait Christophe Colomb! repartit Saint-Elme; mon cuisinier a inventé une omelette à la Christophe Colomb, et il m’assomme avec ce nom-là. Mais le poulet de Cogoletto, tu te le rappelles, Kar-

nac, il était installé sur la table depuis huit jours !

— Je n’ai jamais ri comme le jour de ce poulet, répondit Karnac. J’ai déjeuné avec du rire et du lait cuit ! Saint-Elme rageait, m’accablait d’injures, et, comme je lui montrais dans la rue, sous nos fenêtres, une jolie Italienne, il me dit que la plus belle femme du monde ne valait pas un bon déjeuner.

— J’étais ainsi dans ce temps-là !

— Et à présent ?

— A présent, je ne suis plus le même, puisque je suis amoureux.

— Eu es-tu sûr?

— Ah çà! quel air chantes-tu donc, Breton bretonnant ? Tu joues le rôle d’un traître, si je m’y connais !•

— Eh bien, puisqu’on est dans un jour de franchise, ajouta Karnac gaiement, je fais ma déclaration. Je me mets au rang dos adoia-

leurs de la très-belle , très-gracieuse , trop spirituelle, trop mélancolique Estelle Devilleiieuvel Je suis prêt à soutenir par les armes, dans les tournois, la beauté de la dame que je choisis, et mes prétentions à sa main et à son cœur!

— Tu plaisantes, dit Saint-Elme inquiet.

— Non ; la lumière s’est faite dans mon âme après le départ de mon idole. Depuis que j’ai cessé d’entendre son joli rire, je ne riais plus moi-même, et les Karnac sans gaieté sont des hommes morts. Chevalier de la Boule- Ronde, mon ami, nous sommes rivaux î — Tu aurais dû me dire une chose si grave dans un autre moment.

— Pardon si je trouble ta digestion, ajouta Karnac; j’en suis bien marri, ce qui veut dire : je m’en moque ! <

— Tu m’agaces, repartit Saint-Elme, avec tes éternels ahî ah! ah! bruyants comme

la sonnerie d’une cloche. Je te pardonne d’avoir la taille d’un grenadier de la garde et de n’en pas perdre un pouce; mais, quand on possède une voix de stentor aussi éclatante, on devrait s’efforcer de la contenir un peu; ce qui m’irrite, ce n’est pas ta personne, c’est ton gosier !

Tels sont les deux amis de.Julien; ni meilleurs, ni plus mauvais, ni plus spirituels, ni plus sots, ni plus profonds que ce qu’ils disent. Voilà mes deux prétendants I Voudraistu de l’un ou de l’autre pour beau-frère?

Je vous entends déjà, Hector et toi, me répondre avec horreur I Cependant, je reconnais, ma Léonie, que la déclaration de Karnac a singulièrement flatté mon amourpropre. Üu mariage avec lui aurait un succès incroyable. Il a quarante ans, et se pose, depuis quinze ans au moins, en ennemi déclaré de tout esclavage légal. 11 est devenu

proverbe ! On dit d’un homme résolu à ne point se marier : « C’est comme Karnac ! » 11 faut qu’il soit bien amoureux, et bien décidé à supporter une avalanche de reproches, de moqueries, de louanges goguenardes, pour désirer ma main. Quel triomphe, si je voulais rentrer dans le monde, d’y rentrer avec lui ! Tu es incapable de comprendre avec quel plaisir on provoque l’envie et l’étonnement de ce qu’on appelle tout Paris. J’en conviens, cela nae tente l Le pauvre Saint-Elme a bien raison d’être inquiet; son air contrit est sincère maintenant !

Cette lettre va vous attrister, Hector et toi; je voudrais la reprendre ; mais pourquoi ne pas vous préparer un peu, par mes impressions d’aujourd’hui, à mes résolutions prochaines? L’existence de veuve m’ennuie, soit que je retourne à Paris, soit que je voyage.

Je vivais trop entourée depuis huit ans; il me

faut une cour. J’ai compris, sur le littoral, que la liberté, c’est l’isolement ; et la perspective de cette liberté, qui me séduisait à Paris, m’épouvante dans le Génois.

A demain ! J’oubliais de te reparler plus longuement que je ne l’ai fait au début de cette missive, de ta dernière lettre et de ta jolie description du printemps de Séricourt.

Deux jours plus tôt, cette invite à la contemplation des grâces de notre soleil picard fût venue à point; tu verras, par mes dernières lettres, que si la tienne était tombée au milieu de mes souvenirs d’enfance, elle m’eût peutêtre décidée à tourner bride ; mais à présent !...

KSTELLE A LÈOME.

Gènes, 24 avril.

Gênes est une ville animée, vivante, active, qui me rappelle à l’oreille Bade et Paris.

Pourtant, malgré le bruit, j’ai pu dormir et me reposer. J’étais, cette après-midi, tout à fait moi-même, sans exaltation, sans impatience de quoi que ce soit, et la preuve, c’est qu’après avoir reçu de mes deux adorateurs des bouquets magnifiques, grands comme des tables, je les priai de me conduire le soir à l’opéra de Gênes, qu’on dit brillant et trèssuivi.

Je suis reprise par mon goût du monde, j’ai une rechute. Voir des villes nouvelles, peuplées, avec des amis , je le veux bien ; mais voir de grands paysages silencieux, efîrayants, toute seule, ou ne m’y reprendra plus.

Marie est de mauvaise humeur; je la crois jalouse; elle déteste Saint-Elme et Karnac, je le sais, et se fâche de ce qu’ils m’amusent plus qu’elle ne m’amusait en voyage.

— Et notre mélancolie, madame, me di-

sait-elle, tandis qu’on me coiffait pour le théâtre, est-ce que nous allons l’abandonner avant de l’avoir découverte? Madame a une fantaisie, mais elle se fatiguera bien vite des conversations de ces messieurs, qui ne sont pas plus drôles à Gênes qu’à Paris. Comme ce joli printemps de Séricourt, dont parle Léonie, ferait plus de bien à ma marraine que l’opéra, avec MM. de Saint-Elme et de Karuac !

— Sylvain, ma chère, influence tes opinions, répliquai-je pour la taquiner.

Elle soutint fièrement mes regards moqueurs.

— Je sais aimer ma marraine sans égoïsme, répondit-elle, et je jure que son plaisir m’est plus cher que le mien. Je ne suis qu’une paysanne, mais les gens simples devinent souvent des choses qu’ils ne comprendraient pas en raisonnant. Eh bien, j’ose dire que ma-

daxne ne se distraira pas pour de bon en recommençant l’existence d’autrefois.

Cette petite a sur moi une véritable inflgence; lorsqu’elle parle, elle répond toujours à quelque doute de mon cœur ou de mon esprit. Est-ce parce que j’ai eu sa mère pour nourrice, ou parce que, confidente de mes désirs, vivant plus retirée que moi, elle n’interrompt pas la suite de ses réflexions? Il est certain qu’une fois habillée, je fus saisie d’une tristesse vague et douloureuse. Que d’impressions subites, diverses, inexplicables, j’éprouvai ce soir !

Lorsque j’entrai dans la loge choisie par Karnac, une fort belle loge très-bien placée, ma toilette produisit un grand effet

dans la salle ; elle est de Worth, et des plus réussies. J’ai eu un vrai succès d’entrée, ce qui n’arrive pas à toutes les femmes, ni tous les jours. Il y a de belles Italiennes, mais une

belleFrançaise les écrase toutes. En entendant le Trovatore, que j’ai vu cent fois et que je n’avais jamais écouté, je sentis chacun des airs forcer pour ainsi dire mon oreille, et entrer malgré moi dans ma tête. Là, ils subissaient je ne sais quelle métamorphose. • Le

drame sombre devenait doux. Marie chantait les airs de la sorcière ; toi, tu me prenais par la main, tu me conduisais dans nos prairies, dans notre parc, et nous apercevions au loin la silhouette d’un homme dont je me rappelais confusément la tournure élégante, et que je ne reconnaissais pas. Mes yeux, qui ne voyaient plus ce qu’ils fixaient, avaient couru dans toute la salle ; ils s’étaient arrêtés par hasard sur une loge que j’avais crue vide; mais il me sembla qu’une ombre, une forme, s’agitait sous mes regards. Cela fit envoler mon rêve!

Je prêtai une attention plus grande à ce qui se passait autour de moi, et je découvris tout

à coup... Devine? Mais comment pourrais-tu deviner? Je découvris mon inconnu de la* Corniche, celui qui m’avait accompagnée, peut-être suivie, de Menton à Savone ; le même qui m’avait laissée passer devant lui sur la route poudreuse, et, après mon évanouissement, m’avait offert son bras jusqu’à ma voiture !

Je rougis en le revoyant; mais nul autre que moi ne fut dans la confidence de ce trouble sans cause, que je dissimulais sous mon éventail. L’inconnu s’était approché jusqu’au bord de sa loge, où il était seul, comme pour être ' plus près de moi, et me contemplait avec extase! Je ne sais pourquoi, au milieu de tous ces visages étrangers, sa figure me parut familière*, il me sembla que je connaissais de longue date ces yeux d’un bleu sombre, ces cheveux châtain doré, et cette physionomie à la fois hautaine et douce. Tout cela n’est-il

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pas le beau type picard? N’esl-ce pas Hector lui-même, tel que tu me le décrivis quand tu m'en parlas pour la première fois. Mou inconnu était peut-être un compatriote; qui sait si nos deux noms ne nous eussent point dit quelque chose? Le monde est si petit, et le cercle où s’agitent les individus est relativement si grand, qu’on est toujours l’ami d’un ami de quelqu’un.

Saint-Elme etKarnac, au premier entr’acte, me demandèrent l’autorisation d’aller saluer dans sa loge une fort belle Italienne, la marquise Tampericci, avec laquelle je m’étais liée à Paris chez M“* d’Estreville. Ces deux dames ayant l’une pour l’autre une affection très-rare entre femmes, très-constante, trèssuivie, très-tendre, se visitaient d’Italie en France, de France en Italie, et c’était pour la marchesa que M”* d’Estreville faisait tous les ans le voyage de Gênes. Je priai Karnac en

SAINE ET ISAUVE.

riant de dire à M“* Tampericci que j’étais à Gênes incognito.

Au moment où mes deux cavaliers me quittaient, mon inconnu sortit brusquement de sa loge et je crus qu’il allait venir chez moi.

Cet homme, dont j’ignorais le nom, pouvait être très-audacieux et très-mal élevé ; j’avais accepté de lui des services, peut-être allait-il se croire autorisé à me faire visite? Mon cœur battit violemment, je me sentis rougir de nouveau, et je me retirai au fond de ma loge.

Personne ne frappant à la porte, je me rassurai et je repris ma place.

Mon compagnon de voyage allait chez la marquise! Elle lui tendit sa main qu’il baisa

tendrement, et le visage sculptural deM“‘*Tam-

pericci s’anima sous les regards du beau Français. .T’étais dans un jour d’imagination, je bâtis une histoire. La marchesa, dont la beauté extraordinaire est en grande réputa-

lion, passe pour n’avoir aucune coquetterie et pour dédaigner les adorateurs. Je me dis qu’elle avait une passion, et que je voyais son amant. Cet inconnu, qui voyageait seul, venait à Gênes pour la belle marquise! Je ne me rappelai pas qu’on m’eût présenté le marquis Tampericci. Je supposais qu’il était fort mal de sa personne, gros, court, frétillant, et je le dotai du type le plus commun de certains nobles italiens.

Depuis que je vais dans le monde il m’a toujours été facile d’admirer la beauté, et j’ai souvent été surprise d’entendre les femmes les moins mauvaises déchirer en paroles le visage d’une femme très-belle qu’elles len contraient pour la première fois; il y a des ambitions de beauté aussi violentes que les ambitions de succès artistique et que les ambitions de pouvoir. Les ambitieux que j’ai connus se divisent en deux classes : ceux qui luttent contre

une avidité semblable à la leur et détruisent sans scrupule tout ce qui leur fait obstacle, et ceux que tout acte intelligent, toute réussite, toute gloire gêne et blesse. Je sais un financier célèbre qui prend visiblement de l’humeur aussitôt qu’on lui parle d’un mérite de n’importe quel genre, et qui, en revanche, se donne une peine extrême pour louer les médiocrités. Je me souviens d’un très-riche imprimeur sur étoffe de coton qui se croyait insulté par tous les peintres de talent et qui les détestait. Les femmes éprouvent, en général, tous les vilains sentiments que je viens de te dire, chère Léonie, lorsqu’elles sont en ' présence d’une autre femme aussi jolie ou plus jolie qu’elles. C’est ce que j’avais toujours observé sans m’en rendre compte. Je me l’expliquai ce soir-là ! J’enviai, je discutai la beauté vraiment incomparable de la marquise Tampericci ; j’y cherchai des défauts.

Mais il est plus facile de tromper les autres que de se tromper soi-même; je .ne vis rien que d’achevé dans cette femme. Pourquoi donc ne l’admirai-je pas à Gênes comme je l’avais admirée à Paris? Sans doute, parce que les compliments, les fadaises m’ayant manqué durant quelques jours, j’en voulais à la seule personne qui pût détournera son profit une trop grosse part de mon succès.

Tandis que je m’etforçais de combattre en moi un sot mouvement de jalousie, Karnac et Saint-Elme, précédés d’un Italien aussi beau que la marchesa, entrèrent dans la loge de M“* Tampericci. Karnac , à l’aspect, de mon inconnu, fit un geste de surprise trèsamical et lui serra la main. Je me réjouis en pensant que j’allais savoir le nom et l’histoire de mon très-galant compagnon de roule. Je ne doutai plus qu’il ne fût du monde, et de notre monde, puisque le baron était lié avec lui.

Toute mon altenlioii se porte donc sur la loge de la marquise. Malgré les formes qu’on y met, je sens qu’on parle de moi. Mon inconnu s’anime, Saint-Elme s’échauffe; ils paraissent en accord complet sur ce qu’ils disent. Saint-Elme lève les yeux au ciel, rapproche brusquement ses mains ; je puis traduire son geste : il affirme que jamais on n’a vu une femme aussi aimable, aussi spirituelle que moi; il en prend les dieux à témoin. La marquise, à demi renversée sur l’épaule du bel Italien qui est entré avec mes amis chez elle, écoute, sourit, et m’a tout l’air de croire Saint-Elme sur parole ; elle est meilleure que moi! Mais j’y songe, en Italie, dans sa loge, la marchesa ne peut se pencher aussi tendrement que sur l’épaule de son mari. Cet Apollon est le marquis Tampericci ! Voilà pourquoi la marquise n’est pas coquette, pourquoi elle dédaigne les adorateurs. La très-merveilleuse

Italienne a choisi le plus beau des Italiens, et elle l’aime ! Il n’y a pas deux couples comme celui-là, et je serais de marbre si une telle perfection me laissait froide. Je suis bien généreuse pour la marquise, me disje. Est-ce parce qu’elle est indifférente aux adulations que je crois mépriser? Est-ce parce que j’ai la preuve qu’elle ne m’enlèvera point le cœur d’amoureux dontjeneme soucie guère? Oh! les femmes, les femmes, quelles plumes au vent!

Le baron et mon inconnu se posent des questions pressées, qui se succèdent sans attendre que les réponses aient pris leur place. Ils parlent en même temps. Karnac rit de tout son cœur. Ce n’est pas une rencontre triste.

Le gros rire du baron, que toute la salle entend, m’impatiente. L’habitude d’avoir à Paris ces éclats de voix dans les oreilles fait qu’on s’en aperçoit à peine; à l’étranger, cela me

blesse comme une chose de mauvais Ion, Le rideau se lève ; mes deux cavaliers saluent la marquise et reviennent auprès de moi. Quand je demande à Karnac le nom du

Français avec lequel il s’est entretenu chez la

marquise, il me répond :

— C’est Warnier; quoi ! vous ne l’aviez jamais vu?

— Non.

— Je vous le donne pour le plus grand original delà terre! J’avoue qu’il est très-bienfaisant, très-instruit, mais c’est le paysan du Danube en personne l Au demeurant, malgré ses qualités, c’est un rustre !

— Un rustre, avec cette tournure?

— Oui, mais vous le défendrez parce qu’il est Picard. Sa fameuse filature modèle est à Raucourt, auprès d’Amiens, dans le village où ma tante de Lireux a toutes ses terres et où je passe huit jours de temps à autre. 11 est im-

possible que vous n’ayez pas entendu parler de Warnier, d’Abel Warnier?

— Abel, dis-je; tiens, c’est un joli nom!

Il n’y avait pas là de quoi rougir, n’est-ce pas? Eh bien, je rougis une troisième fois à . propos de ce M. Warnier. J’ajoutai aussitôt avec nonchalance, et en me plaignant d’un mal subit à la tête

— Parlez-moi donc de la marquise, à laquelle votre Abel fait la cour, mon cher ; Karnac.

— Personne ne fait la cour à la marquise, j

répliqua-t-il, et encore moins Warnier qu’un |

autre. Ce garçon-là n’est point un galantin; il a épousé la philanthropie, et tous lés enfants pauvres de France et de Navarre sont ses enfants; il en rapporte de chacun de ses voyages. C’est un homme bien curieux que ce Warnier, je vous le raconterai demain, il vous

amusera. A propos, chère madame, la mar-

quise demande |à vous faire visite; pourrezvous la recevoir demain à quatre heures?

— Oui, sans doute, répondis-je sans beaucoup d’enthousiasme; mais pourquoi désiret-elle me voir si vite? Ne lui avez-vous pas dit que je vivais très-retirée?

— Vous avez à l’Opéra un si joli air de mondaine, repartit Karnac, que je n’ai plus pensé à votre sauvagerie.

— Ce monsieur qui parle si tendrement à la marquise, c’est bien le marquis? demandai-je.

— Sans doute! c’est le beau Tampericci, ancien ministre. 11 est digne d’elle, elle est digne de lui par les attraits et par la naissance. Leur noblesse à tous deux vaut celle des Karnac, avec cette différence que les Karnac sont inscrits dans le tableau dès croisades appelé en Bretagne le tableau des conquérants du paradis, et que les Rinaro et les Tampericci sont couchés tout au long

dans Tenfer du Dante. Ces petits-fils de damnés habitent à Florence les palais de leurs aïeux, qui se touchent et dont ils ont réuni les riches galeries. C’est à Florence que, Saint-Elme et moi, nous leur avons été pré- ' sentés; ils reçoivent à la française, ce qui est rarissime en Italie. Ils ont quitté la capitale nouvelle au commencement d’avril, pour venir faire leur saison habituelle de printemps au bord de la mer, dans un joli palazzo, qu’on croirait élevé par la baguette des génies. La marchesa n’a qu’un défaut: c’est celui de parler sans mesure, sans trêve, des mérites de son mari, de ses qualités, et du grand bonheur que tous deux possèdent.

— Voilà un défaut qui l’honore, répondisje sans trop savoir pourquoi... Je recevrai | demain la marquise ou j’irai chez elle, comme il lui plaira.

Bonsoir, Léonie; écris-moi, et ne me ra-

conte plus le doux printemps de Séricourt, ni les joies que tu moissonnes dans une vie occupée de bienfaisance ; tout cela n’est pas fait pour moi. Mon existence de femme inutile m’entraîne, et je n’ai plus même la volonté d’en désirer une autre.

ESTELLE A LÉOME.

Gènes, 25 avril.

Je continue ces pauvres écritures, au risque de t’accabler, ma chère Léonie, parce

qu’elles me donnent un peu de repos.

J’ai une confidente qui devrait me suffire :

c’est Marie. Elle ne me quitte pas un instant; elle dîne et déjeune avec moi ; elle travaille

dans mon salon tout le jour, même lorsque

Saint'Elme et Karnac sont eu visite. Au reste,

ils s’efforcent chacun de la conquérir et font tout au monde pour qu’elle leur soit favorable.

Je racontai ce matin à Marie que j’avais retrouvé notre voyageur de la Corniche, et ce qu’on m’en avait appris au théâtre.

Elle me dit gravement qu’elle déclarait ce M. Warnier aussi bon que M. Berrens de Séricourt; qu’au moment où je * m’étais évanouie sur la route de Savone, il avait paru fort affligé; qu’il courait à sa voiture, rapportait des sels, puisait de l’eau de mer, se mouillait les pieds, tout cela avec un empressement, une manière de rendre service, qui prouve, ajouta-t-elle, que c’est un homme véritablement sensible au mal des autres.

Je plaisantai Mariette sur ce que le premier

venu touchait son cœur aussi aisément; je

feignis de plaindre le sort du pauvre Sylvain ;

mais le regard tranquille et sérieux de ma

petite amie, sa patience, m’eurent bientôt désarmée.

Le baron et Saint-Elnie entrèrent, et je cessai des taquineries dont je finissais par être moi- même embarrassée, car au fond de l’âme je me semais reconnaissante pour M. Warnier, qu’on disait un rustre et qui avait été si galant avec moi.

Sous cette impression, je demandai àKarnac s’il venait pour me raconter l’histoire qu’il m’avait promise la veille au théâtre.

— Quelle histoire?

— Mais l’histoire de votre ami M. Abel Wkrnier.

Il faisait semblant de ne pas se souvenir, et cela me piqua au jeu. J’insistai.

Il commença...

Et d’abord, ma chère Léonie, apprends tout de suite la nouvelle la plus surprenante et la plus inattendue. Wârnier est le fils de M"* d’Es-

Ireville, ce lils mystérieux qu’on ne voyait pas, qu’elle adorait, dont elle ne parlait jamais sans une grande émotion, et que je croyais s’appeler d’Estreville comme elle. Voilà qui est extraordinaire, n’est-ce pas? La réalité a de ces secrets. C’est ce que m’a expliqué le récit de Karnac, à qui maintenant je rends la parole :

« Ma tante, dit-il, la comtesse de Lireux, quand elle raconte celte histoire, car c’est d’elle naturellement que je la tiens, a l’habitude de la faire précéder de ce titre : Des origines de la féodalité industrielle. Et cela sans méchanceté pour Warnier, son voisin et son ami plus que le mien.

« Donc, le père d’Abel Warnier était un simple ouvrier de filature. Depuis l’âgede neuf ans, il filait ou aidait à filer. Jusque-là, il avait gardé les vaches en été, et, je crois, mendié en hiver. A vingt ans, devenu tisseur très-habile, il était si infatigable, qu’on le remarqua dans

son atelier; on en fit un contre-maître. La dureté avec laquelle il exigeait de tous les ouvriers le zèle, l’exactitude, le courage qu’il avait montrés lui-même, le servit à merveille, et, peu à peu, les propriétaires. de la filature l’élevèrent jusqu’à la gérance. 11 arriva qu’une fois gérant, Warnier savait parfaitement lire,

I écrire et compter, sans que personne lui eût , jamais rien enseigné. Son ambition, à partir de ce jour-là, n’eut plus de bornes. Bientôt il sut se rendre indispensable, imposa sa volonté, et se fit associer. Peu de temps après, à force de ruses,' de mauvais procédés, il découragea ses anciens patrons, les éloigna, les désintéressa, plus ou moins, rompit avec eux, et garda seul la place ! Alors il fut véritablement un mauvais homme ; il s’enrichit d’argent et de haine 1 Rjen ne peut rendre le détail de ses exactions envers ses ouvriers; il exigea d’eux toutes les honnêtetés, et les trompa sur l’heure,' sur les

mesures, toujours, partout! Il soutint des révoltes et subit des grèves avec un entêtement, une audace et un bonheur incroyables.

«Âcet endroit, ma tante ne manque jamais de faire remarquer que, parmi les enrichis, les plus durs sont ceux que la fortune a le plus nouvellement gâtés. Or, ne devraient-ils pas être les plus doux, puisqu’ils ont éprouvé dans leur personne les maux dont ils accablent les autres? De même, les gens dont la noblesse est récente sont plus méprisants pour la roture que les descendants des vieilles maisons. 11 faut une longue jouissance à tous les amourspropres pour se calmer. L’apaisement du père est utile au fils, plus encore au petit-hls, et ainsi de suite dans les siècles des siècles. Le premier Karnac devait être plus vaniteux que moi!

«Ainsi, le père Warnier, peu scrupuleux, habile à toutes les manœuvres, était devenu

l’unique propriétaire, le maître absolu de sa

fabrique. Comme il avait le génie des affaires,

il perfectionna ses machines , inventa des combinaisons économiques pour ses trans-

ports, doubla le nombre des métiers dans des espaces plus restreints. Il parait que tous les jours il y avait dans cette filature maudite des accidents affreux : des mains, des bras, des jambes broyés !

« Quand j’entends raconter tous ces mah heurs, tous ces crimes, je me dis que le serf taillable et corvéable de MM. les grands fabricants doit regretter les jours heureux où il n’était tenu, pour vivre, qu’à battre les étangs et à faire taire les grenouilles ! Filer du coton, le tisser, est autrement dangereux!

Si j’étais poëte, ou seulement écrivain, j’aurais à ce point de mon histoire une belle image à placer. Je dépeindrais Warnier plus dur que ses machines. Mais Saint-Ëlme ne

comprend rien au grand style, et j’ennuierais mon joli auditoire.

« Les richesses de Warnier s’accumulaient au milieu de ces infamies, et son avarice croissait toujours.

« En ce temps-là, Warnier le père fit on ne sait quel marché avec le tuteur d’une trèsjeune et très-belle fille, élevée à Paris, fort distinguée, et d’assez bonne noblesse. Quel mariage ! M“* Warnier , bonne , compatissante, assista vingt ans au spectacle des brigandages de son mari. Elle aimait beaucoup le monde, comme les jeunes Parisiennes habituées aux fêtes, aux théâtres, aux dîners, aux réunions de toute sorte. Elle eut un peu oublié son indignation, au dehors; mais l’ogre, c’est ainsi qu’on l’appelait à Raucourt, la priva de tout plaisir pendant vingt ans !

Elle vécut seule avec son fils, faisant ellemême son éducation et lui apprenant tout ce

qu’elle put apprendre ; car le père Waruier ne voulut point entendre parler de pension ni de collège. Dès l’âge de quatorze ans , Abel fut placé à la fabrique comme contremaître des enfants. Ce garçon-là, qui est profondément sensible, souffrit tout ce qu’un homme de cœur peut souffrir, et reçut chaque jour des insultes qu’il crut mériter toutes comme fils d’un tel père ! Ne possédant rien, pas même des appointements pour sou travail , il était réduit à l’impuissance. Le soir, bien tard, il allait auprès de sa mère pleurer sur ses épreuves à lui et sur leur misère à tous deux !

« Un jour du mois de décembre, on attendit en vain le père Warnier ; il avait promis de revenir à cinq heures du soir, et le lendemain matin il n’était pas encore rentré. On le chercha et on le trouva dans un champ,

sa voiture brisée, son cheval et lui tués. On

soupçonna un ouvrier renvoyé d’avoir mis un épouvantail sur la route, d’avoir poursuivi le cheval emporté, et donné le coup de grâce à Warnier père. La justice n’apporta dans ses investigations aucun acharnement, et la famille, c’est-à-dire Abel et sa mère, crurent faire leur devoir en ne la pressant pas de remuer les haines que le filateur avait soulevées. Le jour de l’enterrement, après la cérémonie dernière, Abel réunit tous ses ouvriers, fîlateurs et tisseurs, hommes, femmes, filles et garçons, et les conjura, avec des larmes, d’absoudre la mémoire de celui qui n’était plus l

« Les manants, paraît-il, sont généreux, tant que la fortune ne les a pas corrompus ; ils jurèrent d’oublier, de pardonner.

a Alors Abel, encouragé par samère, déploya, dans le bien, l’activité que son père avait déployée dans le mal. En quelques mois, H ht

des heureux où l’on n’avait connu depuis trente ans que des misérables ; il commanda à des travailleurs, et non à des esclaves ! Mais les enfants surtout se virent comblés : ils eurent des écoles, des dortoirs, des salles de travail, des salles de récréation, enfin toute l’organisation complète et bienfaisante d’une éducation appropriée à leur sort futur d’ouvriers filateurs. Les métiers s’éloignèrent les uns des autres, les heures de travail furent diminuées, le temps distribué comme il devait l’être, équitablement. Warnier associa ses ouvriers à ses bénéfices ; il leur construisit des maisonnettes, leur donna des bibHothèques, des jardins, et leur fit des conférences sur leurs devoirs et sur leurs droits.. A son tour, polir mieux diriger leur intelligence, il compléta lui-même son éducation, et devint, dit-on, un homme très-sérieusement instruit.

« M“* Warnier la mère applaudissait à tou t cela; mais le bonheur des autres ne suffi-

sait pas au sien. Elle détestait la fabrique qu’elle eût préféré vendre, et, malgré les !

prières d’Abel, qui n’avait que vingt et un ans, elle le quitta pour retourner à Paris.

<* Le père Warnier laissait un capital de sept ou huit millions. Abel fit accepter à sa mère deux cent mille livres de rente, et conserva l’administration de leur fortune. A Paris, elle ajouta au nom de Warnier son nom d’Eslreville, et bientôt elle ne porta plus que ce dernier,

« Vous avez connu, vous avez aimé, ma chère Estelle, l’élégante M“* d’Estreville, continua 1 Karnac. Personne de nous ne songeait à lui rappeler le nom de Warnier, sous lequel elle avait été si malheureuse. Elle était gaie, !

charmante, un peu naïve, et elle adorait les courses, les bals, tout ce que nous aimons

nous-mêmes. Ma tante de Lireux, qui avait été pendant bien des années sa voisine à Raucourt, très-liée avec elle, lui donna tous ses amis. M“* d’Estreville recevait beaucoup, et bien ; vous le savez, Saint-Elme le sait, nous le savons tous !

« La seule personne que M“* d’Estreville supplia vainement d’honorer ses réceptions, fut monsieur son fils. Abel, dit-on, avait l’horreur de ce monde qui lui enlevait sa mère ; il ne consentit jamais à y paraître une seule fois. On essaya de le marier ; mais il professait pour les jeunes filles bien élevées un dédain résolu. « Je suis le fils d’un ouvrier, répétait-il à sa mère, et je ne veux pas d’une alliance au-dessus de ma condition. » M“* d’Estreville, désespérant d’amener à ses goûts ce rustre de parti pris, se soumit aux siens et lui consacra chaque printemps un mois ou deux. Voilà pourquoi elle voya-

geait si souvent. Sa santé, d’ailleurs, trèséprouvée par le despotisme de Warnier père, . s’arrangea fort bien de quelques séjours en Italie.

«Tous les ans, la mère et le fils venaient à Nice, y prenaient un voiturin, et gagnaient Gênes par la Corniche. Là, ils planaient sur ITtalie entière ; et, selon leur caprice, ils se rendaient à Florence , à Naples, à Rome , à Venise. C’est dans un de ces voyages que M“* d’Estreville s’est liée avec M“* Tampericci, et voilà comment vous avez rencontré la marquise chez elle, dit Karnac en s’adressant à moi.

« La pauvre M“* d’Estreville, ajouta le baron, se fatiguait beaucoup trop, après avoir mené une vie trop retirée; aussi la force, un beau jour, lui manqua, et elle s’éteignit à Bagnères l’automne dernier, à la suite d’une maladie de langueur. Abel a beaucoup pleuré

sa mère, et il accuse le monde, ce monde qu'il déteste, d’avoir tué la seule personne qu’il ail aimée avec passion. M“* d’Estreville a vécu quinze ans A Paris, et son fils doit avoir autour de trente-sept ans. Il ne se marie pas, et ma tante, qui lui en veut d’être un ours, le soupçonne de faire élever dans ses écoles une

rosière qu’il épousera. La comtesse de Lireux se moque assez volontiers d’Abel en sa présence, au château, mais elle n’oserait en gloser dans le village, à Raucourt, quoiqu’elle soit au milieu de ses paysans à elle. Si l’on se permettait là-bas de douter des vertus du tilateur, ou serait écharpé à l’instant même.

C’est une adoration, un culte qu’on a pour lui !

«Malgré la mort de sa mère, Warniera voulu refaire cette année le voyage qu’il faisait tous . les ans avec elle. Ceci vous explique pourquoi il était hier seul dans une loge qui lui rap-

pelle un souvenir ; pourquoi il va chez M“* Tampericci , que M“* d’Estreville chérissait comme sa fille. Peut-être dans l’affection très-ardente delà mère d’Abel pour la marquise entrait-il cette pensée , que le spectacle de l’amour de la belle Italienne pour le marquis ferait quelque impression sur son fils, enragé célibataire; mais je sais, moi, que la félicité des autres ne modifie en rien les résolutions qu’on a prises, dit Karnac; il faut, pour changer d’opinion à l’égard de la liberté, espérer dans l’esclavage un bonheur tel qu’on l’a rêvé soi-même. Ça n’est pas difficile à comprendre, mais c’est joliment difficile à réaliser! N’est-ce pas Saint-Elme? »

Saint-Elme dormait!

— 11 est très-intéressant, le fils de mon amie, dis-je rêveuse à Karnac.

— Comment donc ! répliqua-t-il, j’ai tou- .

jours le même succès auprès des femmes quand

je raconte cette histoire, et je suis enchanté qu’elle vous ait fait plaisir.

— Tu es enchanté, nous sommes tous enchantés ! repartit Saint-Elme en bâillant.

— Hier au soir, dit Karnac, j’avais peine à reconnaître mon héros. Le hasard a sottement arrangé les choses pour que j’aie paru fuir Abel depuis la mort de sa mère, et il a maintenant dans le visage je ne sais quoi d’exalté qui le change entièrement. Je ne suis pas le seul ayant celte idée-là, car Tampericci lui-même me disait à l’Opéra : « Regardez donc Warnier, il a ce qu’on appelle en Italie les yeux du ciel ! » Je suis certain, hélas, trois fois hélas ! que mon pauvre héros deviendra illuminé. J’aurai plus tard un dénoûment tragique à coudre à mon récit, ce qui. me fâchera beaucoup. L’histoire n’étant pas très-amusante par elle-même, il vau-

(Irait mieux que je pusse y ajouter quelque jour une moralité un peu gaie.

— Amen 1 dit Saint-Elme.

Mariette avait rougi, pâli, et pleuré au récit de Karnac.

— Eh bien, Marie, lui demanda le baron, est-il assez joli, mon roman?

Elle répliqua, tout émue :

— Monsieur de Karnac, c’est honnête à vous de faire maudire un criminel comme ce Warnier le père, et c’est beau et généreux d’apprendre aux gens à aimer un homme de bien comme M. Warnier le fils !

Karnac, à cette phrase, éclata de rire, et il me sembla, à moi aussi, que l’occasion était bonne pour s’égayer. Marie me considérait d’un air chagrin. Lorsque, Saint-Elme et le baron sortirent pour aller 'faire visite à M“* Tampericci, avec laquelle ils devaient revenir chez moi, ma filleule me dit :

Digltized b^fiilgle

— Cet Abel Warnier possède la mélancolie dont madame ne veut plus! Il s’éloigne du monde, il songe à faire des heureux, il se rend utile aux autres, il se dévoue au bonheur du pauvre ouvrier. Je suis contente de savoir qu’il y a deux Hector Berrens dans le monde ! ça n’est pas de trop, quand il y a tant de...

Mais je ne l’écoutais plus! j’étais absorbée par une de ces rêveries charmantes, un peu vagues et confuses, dans lesquelles un récit ou une lecture vous laissent parfois. On repasse les scènes, on les complète^ on y ajoute, on les refait selon sa fantaisie. Je me rappelai M“* Warnier d’Estreville, sa bonne grâce, sa gaieté, le plaisir qu’elle avait à complimenter une jolie femme ; puis je voyais Abel Warnier au bord de la mer, à genoux devant moi, me regardant avec ses yeux d’un bleu sombre, presque noirs, comme un ciel d’orage.

Mais, à ce moment, Karnac, Saînt-Elme et la marquise interrompent mes rêves éveillés.

La marquise est tellement belle, qu’à son entrée chez moi je suis éblouie. Mes vilains sentiments de la veille fuient avec honte devant sa simplicité, son absence complète de coquetterie, son admiration pour le marchese, qui éclate à la troisième phrase d’une causerie sur le beau temps.

Elle m’invite à venir le jour même passer la soirée chez elle, sans cérémonie, à la française, et tout à fait en voisine. J’accepte. )

Je t’écris cette lettre après le départ de la , marquise. Le soleil se couche au fond du i golfe de Gênes. La mer s’étend jusqu’où mon I regard peut porter. De tout petits nuages roses, éparpillés dans le ciel, lui donnent un air de fête. J’écoute les bruits du port, les beaux cris de la langue italienne, qu’on rendrait exactement au piano, et que

je suis toujours tentée de traduire en les chantant. La mer immense est habitée. Des centaines de navires entre-croisent leurs voiles blanches, comme dans une course de régates.

Gênes me plaît, et je veux y demeurer huit jours au moins. Mes yeux se perdent dans les horizons de la mer et du ciel. Ma pensée m’échappe, mon cœur me quitte, comme pour rentrer un instant dans la grande pensée, dans le grand cœur de l’univers! Je sens qu’ils me reviennent désolés. Pourquoi?

Vais-je assez m’ennuyer ce soir chez les Tampericci avec Saint-Elme et Karnac! La nuit sera claire, les étoiles brillantes; qu’il ferait bon de songer à ma fenêtre, sous un ciel italien! Mais à quoi songer, à qui? A Saint-Elrae, au baron ? Déjà l’orgueil que je ressentais à l’idée d’épouser Hersaint de Karnac s’est envolé de mou âme. Que mes désirs sont fugitifs! Je suis le caprice en per-

sonne. J’ai quelque ambition que je ne puis m’expliquer à moi-même. Ce n’est pas le besoin d’être aimée; Karnac certainement me montre qu’il m’aime! Qu’est-ce que l’amour non partagé? une plume qui vole, une étoile qui se noie, une fleur qui se fane ! Bien des fois, souvent, j’ai été aimée; mais je n’ai pas aimé encore ! Je ne suis point faite pour cela ; je n’ai pas foi en l’amour. Allons, j’épouserai Karnac !

Chère sœur, je ne comprends qu’une affection, la tienne! Mais, si tu es première dans mon cœur, j’arrive troisième dans le tien, après ton mari, après ton fils.

Ton Estelle retourne au noir ! Suis-je assez ennuyeuse, moi qui me plains de l’ennui que m’apportent les autres ?

ESTELLE k LÈONIE,

Gènes, 26 avril.

Grand Dieu ! que de choses à te dire !

L’entreprise est telle que, ma paresse aidant, l’idée de suspendre ce journal, cette espèce de confession insipide et rabâcheuse, m’est entrée dans l’esprit hier au soir, et que je me suis couchée sans t’écrire. Mais je n’ai pas dormi ! je me suis vue assiégée par mes impressions de la soirée qui me revenaient à nouveau, se formulaient en dehors de moi, à l’état d’images, comme pour être étendues sur le papier. A une certaine heure maintenant, je pense en lettres. L’esprit est-il assez routinier! Parce que, depuis une semaine ou deux, je traduis tout ce que je vois, tout ce que je fais, tout ce que j’éprouve en récits

pour toi, je ne peux plus m’arrêter. Mes observations du jour se représentent à mes yeux, le soir, comme' des choses qui attendent une forme nouvelle avant de prendre place dans le passé; une espèce de groupe confus s’agite en mon cerveau jusqu’à ce que j’aie ordonné, classé dans les lettres que je t’écris, mes gestes et mes pensées.

L’air de Gênes, quoique moins enivrant que celui de la Corniche, m’étourdit encore au point de me faire croire que tout ce que je vois est fantastique. Mes yeux ne distinguent rien avec netteté ; entre eux et ce qu’ils regardent, il y a comme un papillotement continuel; ma vue, très-fatiguée par la grande lumière, ne perçoit que les contours vagues des choses. Mon esprit se meut à travers des épaisseurs étranges ; ma tête s’incline, non sous le poids des idées, mais sous le poids d’une sorle de fumée, de nuage qui l’alourdit et

m’endort. Il faut que je me secoue avec énergie pour tenir ma plume. Mais voilà que ma volonté se dégage et s’agite dan# une des petites cases de mon cerveau. Il me serait facile d’en désigner l’endroit, si j’étais savante, tant le travail qu’elle accomplit m’est sensible. Je veux te redire, sans rien omettre, cette soirée d’hier, pour me prouver à moimême sa réalité.

J’ai fermé ma porte à tout le monde, sous prétexte de migraine, et je suis entièrement à toi pour la journée.

Je t’écrirai cette longue lettre en trois fois : un peu le matin, un peu celte après-midi, et le reste ce soir.

Marie, en présidant à ma toilette pour ma visite à la marquise, était gaie, babillarde, chanteuse comme une petite fauvette. Je la questionnai et je découvris qu’elle avait en tête de me faire une surprise. Laquelle? Ma

filleule demeura impénétrable. Je soupçonnais, la connaissant bien, qu’il s’agissait de fleurs, d’illumination, d’un thé fort brillant préparé pour mon retour. J’aime énormément ces surprises , et rien ne me plaît comme le luxe de mon chez moi, lorsque j’y rentre après une fête. Je ne comprends pas les femmes qui se déshabillent à la hâte, entre deux bougies lamentables, ou sous la lueur verdâtre et funèbre d’une lampe couverte de son abat-jour. Je m’habille pour moi autant que pour les autres, je me reviens en toilette, et j’honore ma maison de ma robe, de mes fleurs et de mes beaux bijoux.

Je prends mon thé, je me reçois, j’apaise l’espèce de fièvre qu’on a toujours en sortant d’une soirée, et je me défais alors paisiblement d’une toilette dont j’ai joui et que je ne puis regretter d’avoir faite.

Karnac dînait chez les Tampericci. Saint-

Elme, prétextant un mal d’estomac, avait refusé l’invitation de la marquise. Il entra seul chez moi à l’heure où je devais partir; il portait un bouquet immense, extravagant, tout composé de ces violettes lilas, épaisses et larges, dont le parfum étourdit et enivre. Au milieu de ce bouquet deux mots étaient écrits en roses blanches mignonnes :

Stella et amore. Cela voulait dire, ou Estelle et amour, ou étoile d’amour! Mon gros petit ami était fier de son idée et de son gracieux compliment par à peu près. Malgré son air joyeux, il me parut souffrant, et je lui demandai pourquoi il était si pâle. Je lui dis que j’irais très-bien seule chez les Tampericci, et que Karnac me ramènerait. Il s’échauffa et me répondit qu’il n’était point malade de corps, mais d’âme seulement, depuis la déclaration de Karnac.

— Je suis dans une situation de cœur into-

lérable, ajouta-t-il en s’efforçant de mettre l’expression de sa grosse figure rubiconde d’accord avec ses paroles ; j’ai très-peu d’espérance, et j’ai pour rival mon plus vieil ami. ( Un encouragement de votre part me don- i nerait quelque force, tandis qu’une rudesse ou une moquerie me briserait aussi facilement que se brise un verre. Je vous supplie de m’épargner pendant quelques jours, et de ne pas trop me montrer que vous préférez Karnac ; il faut que je me fasse peu à peu à des émotions nouvelles pour moi. Aidez un pauvre affligé à se tromper lui-même ; mesurez pour lui la dose des maux qu’il est capable de supporter! Laissez-moi reprendre, avec l’espoir, un peu de goût à l’existence, un peu d’énergie pour la lutte, et je me montrerai, avant une semaine, ce que la situation exigera que je sois. Je pose pour l’amour de la jouissance, parce que j’ai horreur , des

sensibleries, et qu’un homme du monde ne doit pas renier des légèretés et des vices de bon ton auxquels il applaudit d’ordinaire. Mais, au fond de moi-même, j’ai des sentiments intimes, peu habitués à me conduire faute d’occasion, qui cependant sont dignes de vous, madame, et d’un vrai gentilhomme.

— Mon cher Saint-Elme, lui dis-je avec tristesse, si vous avez des sentiments, c’est-àdire des vertus, des qualités, pourquoi vous faites-vous si indifférent aux choses bonnes et belles, pourquoi posez-vous dans le monde en amoureux exclusif des jouissances matérielles ?

— Les vertus et les qualités, les choses bonnes et belles, voilà des mots faits pour la littérature et les discours politiques ! Je suis ignorant, comme un Saint-Elme a le droit de l’être, sur tout ce qui se rapporte aux idées pures, et je ne reconnais, en fait de morale,

que l’honneur. Je n’ai ni vertus ni qualités ; qu’est-ce que c’est que ça? J’ai des sentiments et des ressources. Je puis aimer, désirer qu’on m’aime, et je saurai admettre, ma bravoure aidant, qu’on ne m’aime pas! Je découvrirai en moi, si l’on m’en donne le loisir, la force de recevoir un coup de feu ! 11 me faut plusieurs jours pour entraîner mon courage, mais ensuite je parie qu’il gagnera la course. Ces quelques jours, je vous les demande, et je les demanderai ce soir àKarnac.

— Mais, mon cher Saint-Elme, vous parlez comme s’il était entendu que Karnac, avec sa grosse voix et son gros rire, a fait ma conquête ! Il n’y a rien de moins établi que cela !

Les couleurs revinrent aux joues de Saint- Elme.

— Quoi ! dit-il, la conversion de ce célibataire enragé ne flatte pas votre amourpropre jusqu’à la folie? Vous n’êtes donc pas

une femme? Quoi! vous ne vous voyez pas rentrant dans le monde au bras de Karnac marié? Mais ce serait un succès à tout rompre, et l’on en parlerait une année entière.

— Est-ce une raison pour que je veuille absolument faire autre chose du baron qu’un ami?

— 11 n’a point le bonheur de vous plaire !

s’écria Saint-Elme, en bâtant des mains et en tournant sur lui-même comme une grosse boule qu’il est. Alors, on peut continuer loyalement à faire sa cour, bride abattue?

Hop! hop! ajouta-t-il, comme s’il partait à cheval, au galop !

— Mon cher Saint-Elme, écoutez-ceci, qui s’adresse à vous aussi bien qu’à M. de Karnac : durant les huit jours que j’ai passés dans la solitude, j’ai pensé, en belles phrases, à certains dangers des mariages de vanité ou de pure convenance. Quand bien même je

m’efforcerais d’oublier ces belles phrases, elles sont si profondément gravées dans mon esprit, qu’elles y renaîtraient toujours. La vieille femme, en moi, a été, au premier moment, éblouie par la déclaration de Karnac, j’en conviens. Mais ses airs de paladin victorieux, sa façon de se croire irrésistible, m’assomment. Pourlant, mon cher Saint-Elme , n’allez pas vous bercer de l’espoir que je refuse définitivement le baron, car je vous parle de mes impressions des jours derniers, non de celles de demain ! Jamais femme n’a été plus versatile que je ne le suis depuis que j’ai perdu mon centre d’occupations, mes plaisirs, et Paris. La seule chose dont je sois certaine, ajoutai-je en riant, c’est que, si je rentre dans le monde, ce sera avec un mari très-amoureux, d’un caractère très différent de celui de Julien, et qui ne négligera pas de jeter quelques brindilles sur le feu de mon

cœur. Je désire que mes goûts romanesques soient alimentés, et non plus éteints, par celui que je choisirai.

— Je me sens romanesque auprès de vous, belle Estelle, dit Saint-Elme gaiement, et je taillerai sans trop d’efforts les brindilles nécessaires au feu de votre cœur dans la forêt de mes sentiments!

Mariette, qui était allée prendre mes bijoux dans la caisse de l’hôtel, apparut au moment où, Saint-Elme et moi, nous riions de nos grands mots. Elle avisa le bouquet de mon soupirant, convint qu’il était très-joli, et demanda ce que signitiaient les mots italiens tracés en roses blanches au milieu. Saint- Elme leva les yeux au ciel, et répondit gravement :

— Étoile d’amour !

Comme je riais plus fort, il ajouta :

— Voyez, je vous amuse, et je ne garde

rien pour ma commission; car je suis demeuré sérieux en disant : Stella d'amore !

Hersaint, lui, aurait dévoré la meilleure part du rire sans se soucier de ce qu’il en restait pour les autres. Le baron, madame, est un égoïste, et je le combattrai jusqu’à la mort !

— Marchons! dis-je, de l’air le plus martial du monde.

Le vent avait tourné dans mon esprit ; je me sentais légère et joyeuse; il me sembla que j’allais à une fête.Unpeu de bon rire suffit pour me mettre en belle humeur. Ma toilette était merveilleusement jolie, et je savais qu’elle or- ’ nait mes humbles charmes. Elle avait été conçue pour moi seule ! Je veux que tu en juges, «

car elle n’a rien d’excentrique. Imagine donc une robe de velours noir que recouvrent deux jupes de dentelle habilement relevées par des choux de velours bleu. Ledit bleu, tout pareil à ma belle parure de saphir que je por-

tais, bien entendu. Mon corsage, non décolleté derrière, était ouvert en carré sur la poitrine; mes manches, demi-fermées, enveloppaient mes bras de dentelle noire. Des choux de velours bleu, répandus avec art, égayaient cette robe. Tu vois que c’est aussi simple que possible; mais le génie du tailleur, oui, le génie, ma chère, y paraissait.

Mon teint, quoiqu’un peu bruni par le voyage, était blanc sous ce velours noir et sous ce velours bleu choisis pour lui. La longueur de ma robe ajoutait à ma taille de la grandeur et de la distinction. Marie et moi, nous nous étions extasiées devant la glace sur le goût prodigieux de cette toilette. Le velours noir, un peu bleuâtre, n’écrasait en rien le gris bleuâtre aussi de mes yeux, et mes cheveux, que le soleil avait un peu éteints, reprenaient, sous l’effet du velours, cette nuance que tu compares si poétiquement à la nuance de tes blés mûrs.

Vrai, je n’étais pas trop inquiète en songeant à la splendide beauté de la plus belle des Ita- | liennes ! |

Rien ne te donnera l’idée de la villa Tampericci. J’essayerai de te la décrire cependant, |

et tu conviendras avec moi que tout ce que J ’ai j vu hier au soir est plus féerique que naturel.

Notre voiture pénétra d’abord dans un jar- | din éclairé par un croissant de la lune, trèslarge et très-brillant. Je vis des arbres inconnus, groupés en massifs énormes, et fleuris de fleurs d’un jaune tendre, presque blanc. Je sus plus tard que c’étaient des acacias ou mimosas. Mimosa! quel joli nom pour un arbre ! Notre route était bordée d’orangers en fruits et en fleurs; il y avait des roses partout ! Je descendis de voiture, et je fis avec Saint-Elme quelques pas dans cet Éden. La maison était reculée jusqu’au bord de la mer sur une fa-

laise haute, et l’on entendait le beau bruit des flots qui se brisent mollement sur les ro chers. Mes yeux, d’assez loin, étaient attirés par des lumières brillantes ; je découvris, en marchant vers elles, que ces lumières se reflétaient dans des vitrages, au milieu d’un massif de verdure. Je ne m’expliquai pas très-nettement ce que cela pouvait être, et je me refusais à voir le palazzo Tampericci sous la forme d’une grande cage en verre.

Bientôt Je me rendis un compte exact de ce qui m’avait étonnée à distance. Dans tout le rez-de-chaussée de la villa, il n’y a point de maçonnerie apparente, mais seulement de grandes glaces sans tain, reliées par des bandes étroites en mosaïque de marbre rouge, jaune, vert. Autour de ces glaces et de ces bandes, de grandes caisses de marbre blanc, appuyées aux vitrages, sont remplies d’arbustes en fleurs. Saint-Elme me dit que les ïampe-

m SAINE ET SAUVE.

ricci n’habiteut leur villa de Gênes qu’au printemps et à l’automne, et que, chez eux, loin de se garer du soleil, on l’invite à entrer en vainqueur, chose rare dans une maison italienne.

J’allais poser le pied sur le seuil du palazzo, lorsque j’aperçus M"‘* Tampericci dans une sorte d’apothéose. Elle était assise au milieu d’un grand salon, très-éclairé par trois lustres en cristal de roche, dont les pendeloques ruisselaient sous la lumière des bougies comme des parures de diamant.

Toutes les plantes fleuries semblaient grimper aux glaces derrière la marchesa pour contempler une reine de beauté. Les fleurs ont certainement une physionomie, une expression, et celles-là, ainsi appliquées aux glaces, avaient l’air curieux. M“* Tampericci, assise auprès d’une grande table et à demi inclinée, l'egardait les gravures d’un livre ; à côté d’elle,

Digltized

une fillette de cinq à six ans, à genoux sur une chaise , un bras autour du. cou de la marquise, le front un peu penché en avant, regardait aussi les gravures. Elles étaient toutes deux vêtues de soie blanche; leurs visages, éclairés par le lustre qui scintillait au-dessus de leurs têtes, avaient les pâleurs du marbre. Je n’ai jamais vu, dans aucune féerie, dans aucun tableau, un groupe mieux posé, mieux encadré, mieux en lumière, plus parfait, et représentant deux beautés plus accomplies de femme et d’enfant. Tout cela m’apparut en moins d’une seconde, et il me faut une page pour te le décrire. Debout, les bras croisés en face de M“* Tampericci, un homme contemplait en silence les deux merveilles qu’il avait sous les yeux. Lui-même était digne de ce groupe. Très-grand, d’une élégance de taille achevée, le visage à demi couvert par une barbe châtaine, les cheveux

brun clair, avec des reflets dorés, un front superbe, des sourcils Irès-noirs sur des yeux très-bleus : voilà le fils de M“‘ d’Estreville, Abel Warnier, car c’était lui, et tu l’avais déjà reconnu.

Je ne sais pourquoi j’eus un mouvement de dépit, comme la veille au théâtre, en retrouvant la marchesa si belle ! Je me crus laide. Je fermai un instant les yeux pour me transporter vis-à-vis de la glace où je m’étais, avec Marie, déclarée si élégante, si distinguée... Mais le bruit de ma voiture, qui nous suivait et dont les roues grinçaient sur le gravier de la route, fit lever M“* Tampericci; elle arriva en même temps que moi dans un grand vestibule où Saint-Elme me débarrassa de mon manteau, et elle me reçut dans un salon d’apparat, entouré de glaces sans tain, comme celui que j’avais vu du dehors. J’étais là, causant, lorsque Karnac, le marquis et

ses iovilés nous rejoignirent. La marchesa me présenta les inconnus, qui étaient des Pallo, des Andréa, et portaient les plus beaux noms de Gênes. Karnac me baisa les mains, se moqua de la migraine de Saint- Elme, lui dit, en riant, qu’il venait de perdre mille francs au baccarat, dont la moitié, cinq cents francs, étaient pour son ami, qu’il associait toujours à son jeu ! Sainl-Elme, que nous regardions tous, me parut complètement habitué à ce genre de nouvelles, car il répondit au baron par un signe de tête approbatif et indifférent. Karnac alors lui présenta le comte Andréa, président d’un comité fondé à Gênes pour organiser des courses de chevaux à Pegli. Ces courses doivent avoir lieu dans huit jours. Le comte Andréa nous dit tout haut que, sachant M. de Saint-Elme un des premiers turfistes de France, il s’était

démis en sa faveur de la présidence de son

comité. Saint-Elme rougissait, pâlissait tour à tour, d’orgueil, d’émotion, et je le voyais ' pour le moins aussi ému que dans le moment où il me parlait de son chagrin d’amour.

Karnac me dit tout bas qu’il faisait combler d’honneurs son pauvre Saint-Elme afin de lui ménager des consolations. Décidément, ^ la fatuité du baron Hersaint de Karnac m’impatientait. Je lui répondis que je choisirais Saint-Elme pour mari. Il n’en crut pas un ' mot; et, comme le marquis le rappelait à sa partie de baccarat , il me quitta , suivi de ses partenaires et de Saint-Elme.

Nous demeurâmes seules, la marquise et moi. I

— M. de Karnac est un joueur passionné? | me demanda-t-elle. I

— Oui, madame, et M. de Saint-Elme un parieur non moins ardent. Prenez garde ! ils | pourraient corrompre votre mari. *

Elle eut un beau sourire, tranquille, heureux, superbe de confiance.

— Voulez-vous, me dit-elle, que nous allions rejoindre dans un autre salon un de mes amis, bien peu joueur celui-là? Nous n’entendrons pas les cris de ces messieurs. *

Je me levai, et je la suivis.

Lorsque nous entrâmes , Abel Warnier courait autour d’une table avec la petite fille, qui, sans présentation aucune, se tourna vers moi et me dit :

— N’est -ce pas, madame, que mon ami Warnier n’est pas trop grand pour jouer avec moi?

— Non, mademoiselle, répondis-je en riant.

— Oh ! pas mademoiselle, je suis Nina.

— Eh bien , Nina , voulez-vous m’embrasser?

Elle se leva sur le bout des pieds et me tendit son joli front, que je baisai plusieurs fois.

Warnier était demeuré immobile, les yeux fixés sur moi. Certes, ces yeux ne me disaient

pas que je fusse ce que j’avais cru devoir être à côté de la marquise, vulgaire et laide.

M”* Tampericci me nomma Warnier, qui 'me salua à peine. Il me regardait avec une hardiesse tendre, et ces deux mots seuls ' peuvent rendre la double expression de sa physionomie. Je ne sais quel frémissement courut en moi; il me sembla que les saphirs, répandus sur mon cou, sur mes bras, sur mes cheveux, s’imprégnaient de ce regard bleu et me brûlaient. Je rougis et me troublai visiblement, car un éclair de joie brilla au fond des yeux d’Abel Warnier.

La marquise considérait son ami avec une surprise extrême. Mais bientôt un sourire joyeux, plein de bonté affectueuse, envahit son visage, et elle me dit :

— Je me suis trompée, chère madame, en

VOUS nommant Abel Warnier; j’aurais dû vous présenter un ours sensible au charme et à la beauté !

J’eus quelque peine à me remettre; pourtant je dissimulai assez bien mon embarras en ramenant la traîne de ma robe autour d’un fauteuil. Je m’assis, et j’avais toute ma présence d’esprit lorsque je répliquai :

— M. Warnier se demande sai)§ doute où il m’a rencontrée, marquise : c’e^sur la Corniche ! Il m’a prêté aide et secours avec un empressement que je n’ai pas oublié.

— Je me souviens de notre rencontre ,

madame, dit-il sans daigner se servir de là

perche que je lui tendais. Je vous ai reconnue

hier au théâtre, et je sais votre nom, que j’ai

entendu prononcer par hasard à Monaco. Ma ^

mère m’avait souvent parlé de vous, madame,

et je vous ai suivie et assistée, vous voyant

seule, comme le fils d’une de vos amies se croyait le droit de le faire.

Qu’est-ce donc que prétendait Karnac?

Cette réponse n’est point d’un paysan du Danube, d’un rustre, et l’on ne pourrait mieux dire, sur un ton plus simple.

Je racontai à la marchesa combien la route de la Corniche m’avait paru belle, mais combien aussi ces paysages trop grands, trop tourmentés, avaient eu une influence mauvaise sur mes nerfs et sur mes esprits. Je lui dis encore que j’étais bouleversée par les impressions de ce voyage; que je ne me retrouvais pas à Gênes telle que j’étab à Paris; quej’avais perdu , au milieu de ce dédal immense des golfes du littoral , l’enchaînement de mes réflexions; et qu’enfin, je me sentais comme étrangère à moi-mêraedans un pays inconnu.

Warnier s’était assis auprès de moi; ü

avait le visage en pleine lumière, et je suivais

(ous les mouvements de sa physionomie intelligente et mobile. Son regard, son sourire, ont un charme extraordinaire ; il y a tout à la fois, sur son front et dans ses yeux, de la passion, de la tendresse, de la naïveté, et une énergie sombre que la souffrance a dévelop- I pée, et qui ne devait pas être dans la nature première de cet homme fort et doux.

Je m’adressais à la marquise, et ce fut Warnier qui me répondit :

— Il vous eut fallu des compagnons de voyage, madame. L’isolement, bien plus que le paysage, est cause de vos frayeurs; il en doit être toujours ainsi des premières excursions d’une femme du monde. Habituée à un entourage nombreux, sitôt qu’elle est seule, la voilé inquiète, épouvantée. Vous qui avez une très-belle suite d’adorateurs, madame, vous auriez pu requérir, parmi vos courtisans, une escorte digne de vous.

Cette ironie blessa mon cher amour-propre! Je ne sais pourquoi je sentis le besoin de répondre par une explication là où un sourire moqueur, un mouvement dédaigneux, eussent mieux répondu. Warnier avait , pour ma personne physique, une admiration qui jaillissait de chacun de ses regards. Les femmes coquettes lisent dans les yeux d’un naïf mieux qu’en un livre ouvert. Je fus coquette, et je voulus que cet Alceste éprouvât pour ma personne morale ce qu’il éprouvait pour l’autre. D’ailleurs, n’étais-je pas à moitié sincère? Ma passion du monde m’était-elle véritablement revenue depuis trois jours?

Enfin, je répliquai, sachant très-bien que j’allais flatter le parti pris de Warnier:

— Je n’ai pas été élevée dans le monde; je suis née en province, à la campagne, où j’ai vécu dix-sept ans; je suis Picarde, et...

— Picarde! s’écria Warnier; ma mère ne

le savait donc pas ? Elle ne m’en avait rien dit. On ne parle donc jamais de son village à Paris? ajouta-t-il gaiement. Quoi!

nous avons été élevés au milieu des mêmes ♦

paysages , et la même poésie a bercé notre enfance ? Picarde !

11 mit dans cette exclamation un tel feu, que Nina, tout effarouchée, laissa tomber le joujou qu’elle tenait à la main, en disant :

— Oh! qu’il est vilain, de me faire tant peur!

— Certes, ajouta la marchesa, en riant, je ne me réjouirais pas de cette façon si je rencontrais un Toscan à Paris.

— Picarde ! répétait le fils de M"* d’Estreville ; c’est donc cela !

— Picarde, oui ; et, ma foi, un beau jour, à force d’aller en visites, au bal, aux courses, à force de dîner en ville, d’être sans cesse enfermée dans un cercle de convenances et d’a-

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museraents toujours les mêmes, à force de voir la nature fardée à Bade, à Trouville, au bois de Boulogne, je me suis ennuyée, et j’ai voulu goûter de la grande solitude.

— Je comprends, dit Abel Warnier, qui avait très-attentivement écouté.

— Mais, continuai-je, il ne faut pas que je me fasse plus sensée que je ne le suis. J’aimais encore un peu tous les plaisirs que je quittais, et je les avais autrefois passionnément désirés. Je n’eusse pas été assez résolue pour lutter contre mes amis, contre mes propres faiblesses, si mon deuil ne m’avait pas forcée de renoncer pendant huit mois entiers aux grandes réceptions, aux grandes fêtes. Je me préparais ainsi au détachement de mes habitudes, et bientôt je constatai qu’il était plus facile de battre en retraite que je ne l’avais cru,

— Ma mère aurait donc pu aussi, un jour,

se lasser du monde et m’ôire rendue? dit Abel avec regret,

— J’en doute, répondis-je; M** d’Estreville était de celles que le monde reçoit tard et garde toujours!

— Après la marchesa, vous étiez la personne que ma mère aimait le plus, me dit Warnier, et vous l’avez pleurée, n’est-ce pas?

— Oui, beaucoup. Elle a été pour moi toujours bienveillante, bonne et sûre. Depuis mon veuvage, il semblait qu’elle me"* témoignâtplus d’amitié, et son âge lui a permis de me donner d’excellents conseils.

Tampericci .rompit sur ce sujet, et me dit :

— Serais-je indiscrète, madame, si je vous demandais pourquoi vous avez choisi le voyage de la Corniche plutôt qu’un autre? Comment se fait-il que votre Picardie ne vous ait point attirée plus vivement qu’un pays inconnu?

— Chère marquise, il m’est facile de vous répondre, et je conviendrai tout d’abord que notre amie, M”* d’Estreville m’avait donné le très-vif désir de connaître la Corniche. Hélas! j’espérais la voir avec elle !

— Ma mère me parla un jour de vos projets, madame, dit Abel, et je refusai bêlement de l’accompagner avec vous. La pensée d’être le cavalier d’une femme à la mode m’effraya, tant j’ai peur des cérémonies.

— Vous avez été pourtant ce cavalier, répliqua M“* Tampericci. Ainsi que votre mère, le hasard l’a voulu.

— Croiriez -vous, dis-je à la marquise, que le littoral m’a dévoilé tous les charmes de ma Picardie ? C’est le contraste avec des sites tr'ip émouvants, trop heurtés, qui m’a fait apprécier la douceur des plaines picardes. Je suis venue étourdiment chercher sur la Corniche la satisfaction d’un vague désir de rêverie;

j’ai promené au bord d’une mer qu’on m’avait décrite paresseuse et molle, mon besoin de repos! Une tristesse sans cause, des prétentions à la mélancolie, m’attiraient loin des fêtes au moment où j’allais y retourner. Mais le soleil cuisant, la lumière étincelante, une nature orgueilleuse de ses beautés, qui les étale sans voiles , opprime vos pensées , vous secoue, vous emporte, vous écrase, tout cela est bien plus insupportable que les exigences et la tyrannie du monde. Aussi, en arrivant à Gênes, en revoyant MM. de Saint- Elme et Karnac, ai-je été reprise par mes goûts d’autrefois !

— A la bonne lieurel dit la marquise; je suis en cela de l’avis de ma chère M“® d’Estreville: on en revient toujours à ce qu’il y a de plus distrayant sur terre. Le monde est un royaume pour une femme belle, intelligente et bonne; lorsqu’elle est aimée, et

qu’elle n’y apporte ni coquetterie dangereuse, ni jalousie inquiète, elle a le sort le plus heureux. Je n’ai pas toujours été de cet avis, et je me figurais autrefois qu’il fallait cacher son bonheur. Mais voyez, chère madame, les gens qui, par leur situation, pourraient être du monde, et s’en écartent. J’en ai connu beaucoup et je les ai bien observés, en Italie surtout, car on aime peu la société chez nous.

Eh bien, ce sont des misanthropes, comme Varnier, ou des excentriques, ou des orgueilleux ! Leur caractère s’aigrit dans la solitude, leurs facultés deviennent stériles, leur distinction se change en rudesse. Dans le monde, les sots se débarrassent un peu de leur sottise, tant la bonne éducation a de puissance pour effacer les défectuosités natives ; les gens grossiers y prennent de l’élégance ; tous les talents politiques, littéraires, artistiques, s’y façonnent, y étudient, non l’extraordinaire,

l’invraisemblable, mais la réalité de bon goût et de bon ton.

— C’est très-juste, dis-je enchantée des raisonnements de la marquise. Mais, vous en convenez vous-même, pour qu’une femme soit heureuse dans le monde, il faut qu’elle y amène le bonheur. Avec cet appoint-là, je soupçonne qu’elle serait heureuse partout !

Elle ne l’est plus alors parce que, mais quand même !

Varnier n’avait pu écouter les paroles de M“* Tampericci sans donner des signes manifestes de son impatience; il n’avait aucune habitude de se contenir, et sa fougue éclata sans mesure. Pareil à ceux que l’obligation de causer poliment n’a pas assouplis, il se leva, parcourut le salon, promena un instant l’idée qu’il voulait développer, et, s’adressant à nous de l’air qu’un orateur prend vis-à-vis d’étrangers, il commença ainsi :

— Le monde n’existe plus depuis quatreving(-*neuf. Ce que vous appelez votre monde est une création artificielle, factice, en désaccord avec l’état de la société présente, dangereuse, immorale ! Sauf une douzaine d’hommes de mérite qui, par leur frottement avec des esprits uniformisés, perdent toute puissance d’initiative, votre monde ne se compose que de joueurs, de turfistes, de vieux cocodès et de petits crevés , voilà tout ! J ai suivi de l’œil, pendant quinze ans, à cause de. ma mère, les faits et gestes de cette coterie, qui se croit l’univers entier, et je ne lui ai pas vu faire un acte, un seul acte utile, bienfaisant ou sensé ; votre monde est une plante parasite, un gui rongeur qui épuise le chêne social. Autrefois, du temps où il n’y avait que deux castes bien déterminées, celle des gens de loisir et celle des gens de labeur, ceux qui ne faisaient rien se réunissaient à la

cour ou à la ville, formaient la part la plus in-

telligente de la société, et pouvaient se dire le monde ; ils cultivaient le beau langage, encourageaient l’art théâtral, la philosophie, les lettres ; mais, vous et votre monde actuel, que faites-vous? Dites, répondez. Vous mettez l’argot à la mode, vous applaudissez aux pièces de théâtre les plus bêtes et les plus démoralisantes, vous faites des succès à des livres malsains, corrompus ; vous revenez, par ignorance, aux vieilles traditions religieuses, aux vieilles formes des croyances, qui sont absurdes dans notre temps de découvertes scientifiques. Les femmes les moins hébétées parmi vous sont d’une excentricité folle, parce qu’elles tournent sur place, et que l’activité de leur esprit se meut dans un cercle trop étroit. Les hommes à qui les chevaux et le jeu ne suffisent pas, courent à tous les désordres; ils brisent les barrières de

votre monde, pour y laisser pénétrer les enrichis les plus malhonnêtes de Tunivers entier ! Ils mêlent à tel point les plaisirs qu’ils prennent dans votre société et au dehors, que tous les jours, aux courses, au théâtre, on les voit papillonner de vous à leur sérail public, et que la distinction de genre, d’éducation, d’allures, de vertu, est si fugitive, qu’il faut connaître les traits d’une courtisane et ceux d’une femme du monde pour les distinguer l’une de l’autre ! Non, non, ce n’est point là qu’est l’avenir de la nation; c’est là qu’est son déshonneur peut-être, la source de ses plus honteuses corruptions. La vraie société vivante, qui agit, pense, travaille, enrichit la France, est ailleurs ; cellelà vous repousse, vous condamne et vous engloutira ! Vous êtes pour le pays un danger perpétuel ; c’est vous qui allumez les haines vengeresses du pauvre contre le riche! Le

socialisme éperdu, qui hante les veilles de l’ouvrier, n’aurait pas cette violence si vous disparaissiez ! Votre luxe tapageur irrite les misérables î votre folie provoque la folie d’en bas, et c’est justice! Je suis le fils d’un ouvrier, et je sens parfois la colère m’envahir, quand je me dis que le jeu dévore les plus belles facultés de vos jeunes hommes ; quand on m’apprend que, à leurs courses, l’or est jeté à pleines mains pour orner un spectacle inutile et stupide; quand on me raconte les dépenses ruineuses de vos femmes du' monde pour leurs toilettes. Pauvres papillons insensés ! vous tournez autour des lumières, vous bruissez, vous bourdonnez à tort et à travers et vous vous grillez les ailes, tandis que vous pourriez respirer tous l’air libre des champs, jouir de la clarté du grand soleil, et butiner sur les fleurs. Combien je préfère à votre existence malheureuse, la mienne,

celle d’une humble chenille filant son cocon î Warnier, durant ce réquisitoire, n’avait cessé de me regarder, il parlait pour moi, et ses yeux pleins d’éclairs brûlaient mes yeux. J’étais en même temps révoltée par la forme de ses idées et très-enthousiaste pour les critiques vigoureuses qu’elles recouvraient. Si j'avais pu répondre quelque chose, j’aurais dit: «Très-bien, vous me faites mal !» C’était très-bien, et je souffrais. Je me sentis pâlir, j’avais besoin d’air, mon cœur était serré. Je demandai à la marquise de me conduire dans son jardin, par cette belle lune, qui se mirait à travers les glaces du salon. Elle envoya Warnier prendre mon manteau dans le vestibule, et me dit :

— Vous n’êtes pas habituée aux emportements du fils de notre amie. Avec ce garçon-là on est toujours exposé à des orages; il ne cause pas, il tonne ! Cela m’amuse et me

plaît ; mais vous êtes nerveuse et je ne le suis pas. Je vais le prévenir qu’il vous a fait mal, et j’espère qu’il ne recommencera plus.

— De grâce, madame , répondis-je trèsvite, car Warnier rentrait, ne me trahissez pas! Notre prédicateur serait trop fier s'il savait que son éloquence m’a touchée.

— C’est vrai, continua-t-elle à haute voix, il faut obliger les Alcestes à la tolérance et à la mesure en toute chose. Donnez-moi ce manteau, Abel, je veux le poser moi-même ; lorsque vous aurez coupé vos griffes, on vous permettra d’être galant.

H se fâcha.

— Je ne les rognerai pas, dit-il avec une sorte de hauteur qui lui allait merveilleusement ; ma force est dans mes griffes, et je ne me livrerai jamais à une Dalila.

— Vous ne vous livrerez jamais à personne, mon pauvre ami, parce que vous n’ai-

merez jamais ! répliqua la marquise avec tristesse.

Elle sonna, et l’on vint chercher sa fille, qui dormait à l’autre bout du salon. Nina était une jeune personne fort sage; elle nous dit qu’elle allait se coucher parce qu’elle le voulait bien.

Nous sortîmes dans le jardin, du côlé opposé à celui par lequel j’étais entrée. La nuit était chaude, lumineuse, parfumée. Nous descendîmes de terrasse en terrasse jusqu’au bord de la mer. Sur une falaise élevée de quelques mètres, il y avait un balcon de marbre, comme à Monaco. Je m’y accoudai, et je refis mon beau songe avec le prince

arabe ; je crus revoir au loin le vaisseau qui

m’apportait mon idéal. Accoudé comme moi sur les balustres blancs, les yeux plongés dans l’espace , Warnier dit de sa voix grave :

— Il ne manquerait ici que le bonheur !

Et la voix sonore de la marquise, assise à quelque distance, répliqua :

— Le bonheur habite ici!

Ces deux exclamations, jetées dans le silence de la nuit par deux voix superbes, qui m’étaient à peine connues, ce beau jardin, avec des senteurs étranges que je n’avais jamais respirées, me firent croire à un rêve.

Des étoiles innombrables brillaient dans le ciel ; la lune promenait ses clartés sur la ville blanche, à ma droite, et sur l’étendue de la mer ; les étoiles me paraissaient trop nombreuses, le croissant de la lune trop large, la ville ';trop orientale, la mer trop grande ! Le bruit régulier des flots accompagnait le bourdonnement lointain des bruits de Gênes. La marchesa, rêveuse depuis qu’elle avait parlé de sou bonheur, se promenait au fond de la terrasse. Ce mot de bonheur prit

dans mon esprit tout à coup une place singulière; en même temps qu’il résonnait à mon oreille, il s’écrivit devant mes yeux, assiégea ma pensée, la posséda. Je ne sais quelle révolution se fit en moi! les battements de mon cœur devinrent si pressés, que, sans le secours de la balustrade, je serais tombée à terre. Le bonheur de la marquise grandit à mes regards sous mille formes; il s’éleva, s’allongea, envahit les horizons de la mer, puis, escaladant les hauteurs du ciel, il m’enveloppa de nuages qui m’étouffèrent. Au milieu de ces nuages apparut la figure de Warnier. Il fendit les épaisseurs blanches qui m’enfermaient et m’apporta de l’air ! Il vint auprès de moi, si près, si près, que le souffle de ses paroles effleurait mon visage.

— N’est-ce pas, madame, me dit-il, qu’un pareil spectacle, des lueurs si poétiques, des senteurs si douces, un ciel si brillant, lamii-

sique des flots, n’est-ce pas que tout cela est plus bienfaisant, plus beau, plus gai peut-être, que les lumières, les parfums, le bruyant orchestre d’un bal ?

— Tout cela est admirable, dis-je; mais, là-bas, dans ce palais, une fête, des danses, la foule, animeraient ce tableau , dont les perspectives sont trop profondes pour moi.

Je voudrais, en ce moment , revoir la vie réelle; ici, c’est trop de silence, trop d’étendue, trop de fantastique. Je sens mon esprit abîmé sous le poids du spectacle, tout comme au pied des rochers de la Corniche ! Donnezmoi votre bras, ajoutai-je en quittant la balustrade.

11 prit^ mon bras qu’il appuya sur le sien.

— Quelle sen.sitive vous êtes! me dit-il d’un ton paternel. Combien notre Picardie vous conviendrait mieux que la Corniche, et Gênes

et ritalie! Voulez-vous que je vous y ramène ?

Nous étions auprès de M™' Tampericci ; je répliquai :

— Mais pourquoi l’abandonnez-vous, celle Picardie qui vous plaîl tant el que vous comprenez si bien ?

Il garda le silence, et la marquise^ craignant peut-être qu’il n’évoquât une fois encore le souvenir de sa mère, répondit :

— Parce qu’il lui manque, là-bas, dans sa filature, ce qu’il vient contempler chez ses amis de Gênes, l’amour, la fleur bleue, qui éclate plus vite sous le ciel du Midi que sous le ciel du Nord.

Elle ajouta vivement : *

— Dieu fasse que les vœux de mon amie s’accomplissent !

Il tressaillit à ces paroles. Que voulait dire la belle Italienne? Avait-elle reçu la confi-

dence de certains projets de M“* d’Estreville sur moi ? Ces projets avaient donc existé ? Le voyage que notre amie désirait que je fisse avec elle, avait-il pour but de nous réunir, son fils et moi? La marquise savait-elle tout cela, ou bien l’émotion de Warnier lui faisait-elle croire que ce misanthrope était déjà épris de moi? Ceux qui aiment s’imaginent toujours que tout le monde aime ou va aimer !

Nous gravissions l’une des terrasses, lorsque le rire bruyant de Karnac, les hourras de Saint-Elme arrivèrent jusqu’à nous. Saint- Elme avait causé chevaux, organisation de courses, enceinte de pesage, piste, règlement; il était ravi de sa soirée, et le comte Andréa était enchanté de ses conseils. Karnac avait perdu trois mille francs ; il vint à moi, et me dit :

— Malheur au jeu, bonheur en ménage!

-Dois-je vous faire mes compliments?

me demanda la marchesa, qui devint pâle en voyant la pâleur de Warnier.

— Non, non, s’écria Saint-Elme, je vous en conjure , madame, point de compliments pour Karnac; la course n’est pas gagnée !'

— Oh ! j’ai de plus grandes jambes que toi, dit le descendant des paladins.

— Oui, mais tu oublies la fable du Lièvre et de la Tortue.

— Et le malin petit dieu, qui gagne les paris les plus extravagants, songez-y, messieurs! ajouta gaiement la marquise. Croyezen ma vieille expérience, ne le chicanez point, le victorieux Cupidon, sur ses droits d’entrée, sur ses ailes et sur son poids, puisque course il y a! Je le connais, il arrive toujours premier, même en partant troisième !

— Cupidon est dans mon jeu, dit Karnac.

Sa munificence m’a gratifié ce soir d’une dé-

9AINE BT SAUVE.

veine qui ne me laisse aucun doute sms^ protection.

— J’en suis témoinj répliqua le marquis Pallo, qui avait gagné les trois mille francs de Karnac , je n’ai jamais vu un jeu pareil à celui de mon pauvre adversaire.

— Je suis bien heureux de mon malheur !

dit le baron.

La conversation s’établit sur ce sujet, et mit en relief la fatuité de Karnac et les espérances de Saint-Elrae. J’observai la marquise, et, en la quittant, j’étais certaine qu’elle ne protégeait, auprès de moi, ni l’un ni l’autre de mes deux prétendants, comme on dit en Picardie.

Nous revînmes à l’hôtel Foëder, où la fameuse surprise, préparée en mon absence par Mariette, m’attendait. Je n’babitais plus au même étage. On m’introduisit, sans me pré-

venir, dans un s

de vieilles tentures de soie de Gênes, d’un

bleu pâli, doux et miroitant aux lumières.

Deux lustres de Venise, quatre demi-lustres appliqués aux glaces, portaient des fleurs eo verre de toutes couleurs. Des bougies roses, jaunes, vertes, éclairaient à giorno le salon, les tentures, les lustres eux-mêmes, d’une façon très-originale. Des vases, remplis de fleurs rares, encombraient les consoles, et le bouquet de Saint-Elme, avec sa Stella d'amore, couvrait presque entièrement la table du milieu.

Saint-Elme avait eu l’idée première de cette surprise ; mon cicerone et Marie l’avaient arrangée. Il m’eût été pénible de rentrer dans mon ancien petit salon après avoir passé la soirée dans l’élégante villa Tampericci. Moi aussi, je pouvais croire maintenant que j’avais mon palais à Gênes ! Mariette, très-joyeuse, me raconta en détail comment M. de Saint-

Elme avait retenu cet appartement la veille, après le départ d’une famille américaine qui l’avait occupé tout l’hiver.

Je remerciai Irès-vivement Sainl-Elme, au grand déplaisir de Karnac, dont la mauvaise humeur se contint assez mal. Enivré par tous ses succès de la soirée, Saint-Elme faillit perdre la tête. Sa ronde petite personne se gonfla d’orgueil, et je n’ai vu de ma vie un homme qui eût un pareil aspect de triom« phateur.

— Ton air me déplaît, lui dit rudement Karnac; viens, retirons-nous ensemble. Je ne veux pas que tu demeures plus longtemps auprès de la dame de mes pensées, car je te chercherais querelle.

Us sortirent. Dès que Mariette eut fermé la porte, elle me prit les mains, les embrassa, fiant et pleurant à la fois. Elle avait reçu une lettre de Sylvain, que je lus à mon tour, et

dont l’émotion, la simplicité naïve me touchèrent profondément. Je veux, chère Léonie, te redire cette lettre, que voici :

« Toi qui seras un jour ma femme, toi qui es plus précieuse que mes fleurs les plus rares, Marie, chère Marie, je te demande d’être aussi heureuse que ton Sylvain l’est aujourd’hui. Je me repète sans cesse que le bonheur va venir avec toi dans ma maisonnette. Le vieux père chante et rit comme un enfant, lui qui désirait la mort, parce qu’il croyait que sa pauvre chère existence était un empêchement à notre mariage. Je suis comme un fou I Je voudrais remercier notre bienfaitrice à genoux ; il me semble que pour ça je trouverais de belles phrases, je dirais :

« Madame, voyez ce que c’est que d’aimer,

« c’est la plus grande richesse, c’est le plus « grand plaisir; l’amour, c’est plus beau que « les plus beaux pays, que les plus belles

« fleurs et que le plus beau soleil. Désirez le « bonheur, cherchez*le, car le bonheur est « fait pour \ous, qui êtes bonne et belle. »

Offre à notre dame un bouquet de myosotis, Mariette, il y en a sûrement là-bas. Les myosotis, Marie, ça dit des choses bien tendres.

O Ton Sylvain jusqu’à la mort. »

Si tous tes protégés, Léonie , si tous les enfants instruits dans tes écoles tournent leurs lettres comme celui-là, et marquent des sen- . timents aussi élevés , je conviens que ton métier de pédagogue n’est pas inutile.

Après la lecture de la lettre de Sylvain, je me promenai longtemps dans mon grand salon, un peu solennel et guindé, malgré ses lumières et ses fleurs, comme tous les appartements qu’on habite pour la première fois. Je jetai mon manteau sur un canapé, et mes gants, mon éventail, mes bijoux, sur une console ; je cueillis des fleurs dans mes vases.

j’en effeuillai quelques-unes sur mes tapis, et, après cette offrande païenne aux dieux de la maison, je me crus chez moi. J’éprouvai | un bien-être que je n’avais ressenti dans aucune chambre d’auberge depuis mon départ de Paris; mais cette impression dura peu.

Après avoir regardé la cage, je regardai l’oiseau qui y était enfermé; ah! le pauvret, il avait bien plus envie de gémir que de chanter ! Ce mot de bonheur me suivait en- I core, et je le vis distinctement sous les traits de la marchesa et sous la figure de Marie.

Toutes les formes nuageuses de ce mot disparurent de mon esprit, mais sa réalité tourmenta mon cœur, le remplit de tristesse et de chagrin. J’évoquai ton image , toujours celle du bonheur! Que faire pour en avoir ma , part? Faut-il, comme Marie, se contenter du possible, avec un rien d’idéal? Faut-il comme toi, Léonie, s’enfermer dans une so-

litiide austère pour y garder son amour?

Faut-il, comme M“* Tampericci, être dotée dès le berceau de tous les dons de la naissance et de la beauté, qui doivent forcément charmer un homme de la valeur du marquis? Voilà trois conditions de félicité.

Je ne possède pas la dernière, et je ne me soucie point des deux autres !

Que je suis à charge à moi-même avec mes ambitions irréalisables ! Il est cinq heures du soir, et je t’écris depuis le matin. Je me suis enfermée sous prétexte de migraine, je te l’ai dit déjà. Ne lis plus mes lettres à ton mari; elles sont inconsistantes, et je n’accepte que toi pour confesseur de tant d’émotions passagères, de tant de projets capricieux, de tant de jugements bouleversés, de tant de résolutions fugitives ! Que penserai-je demain? Où vais-je, ainsi ballottée par les mouvements d’un esprit sans boussole? Oui,

je ressemble à l’un de ces papillons dont parlait hier Abel Warnier. J’ai grillé mes ailes aux lumières du gaz. Je le savais^ monsieur, et c’est pourquoi je suis venue à la clarté du grand soleil, espérant que sous ses rayous vivifiants mes ailes repousseraient; mais le grand soleil m’a étourdie, affolée. N’est-il pas cruel, insensible, implacable? Il grille les ailes, lui aussi; il insulte à la souffrance par sa gaieté; il poursuit avec acharnement l’ombre, la douce retraite des cœurs incertains; il dore la misère, et la force àse montrer ; il veut qu’on vive sous son œil enflammé; il veut voir, il veut être vul La terre d’Italie, embrasée par un tel soleil, n’est faite que pour les amants, les artistes, les hommes brillants, les poètes enthousiastes, les femmes passionnées! C’est une terre d’exil pour le rêveur attristé ! Je suis bien résolue en ce moment à quitter Gênes dans deux jours!

Karnac el Saint-Elme se sont présentés dix fois à ma porte depuis midi; ils ne comprennent rien à ma réclusion et s’en inquiètent. Abel Warnier, qui habite dansnotre hôtel, a fait demander de mes nouvelles. Il est chargé de je ne sais quelle invitation de la marquise pour moi.

J’attends une lettre de toi à six heures, ma Léonie. Je ne recevrai personne. Je passerai la soirée seule, dans mon salon, avec ma chère grande sœur!

Ah! que je voudrais donc bien t’embras* ser!

LÉOME k ESTELLE.

Séricourt, 23 avril.

Tes lettres, ma chère Estelle, sont de plus

en plus ondoyantes , variables , décousues.

Tantôt, j’admire sous ta plume des sites merveilleux, qui te détachent de préoccupations mesquines ; je les bénis pour le bien qu’ils te font. Tantôt, ces mêmes paysages, plus beaux encore, te menacent; ils t’écrasent, tu perds connaissance, et je les déteste, je les maudis, pour la souffrance qu’ils te causent!

Te voilà sur la grande route, livrée aux regards curieux, aux suppositions fâcheuses du premier venu qui passe. Tu arrêtes ce passant, tu l’obliges à t’assister, à te faire l’aumône d’un service, à se mouiller les pieds pour te jeter un peu d’eau fraîche au visage. Il se paye en te faisant de la morale, et, à la première auberge où vous vous rencontrez infailliblement, te voilà liée avec cet inconnu, dont tu ne sais rien et qui peut te compromettre. Est-ce ainsi qu’une femme, élevée . comme nous l’avons été, ma chère sœur, doit entendre le soin d’elle-môme, de sa di-

gnité, de sa réputalion ? Dans quelles transes je suis! Il me semble que, rencontrant ma sœur en l’équipage où tu te trouves, je la prendrais pour une aventurière. D’ailleurs, conviens-en, les idées sont plus confuses que jamais; tu es malade, sinon de corps, au moins d’esprit, et c’est pour moi la même chose, car lu as la fièvre, ton cerveau est brûlant, j’en suis certaine. Tu parcours en une heure, dans les régions du sentiment, inexplorées par toi jusqu’à ce jour, plus de plaines, plus de vallons et de vallées, que ta personne voyageuse, assise dans son voiturin, n’en saurait parcourir en un jour. Tout cela, pour retrouver au bout du chemin le désir impérieux de revenir à l’endroit d’où tu es partie.

Mais on ne se moque pas de soi impunément, Estelle, et tu te joueras quelque vilain tour. Tes idées, tes émotions, tes projets

se mêlent, s’amalgament de la plus étrange façon dans ma tête. Si j’ai bien compris, tu éprouves tour à tour un besoin irrésistible de solitude , le regret de tes distractions passées , l’envie d’avoir, à toi, une existence doucé, tranquille, heureuse; plus, le désir de rentrer dans le monde avec un homme comme M. de Karnac, c’est-à-dire avec beaucoup de bruit. Estelle, mon Estelle, tu me fais de la peine, tu m’affliges. Ah! qu’ils sont loin de ton cœur, les projets de tes quinze ans, ta sagesse d’alors î Tu ne connaissais point Babylone. J’avais vingt ans, lorsque nous fîmes le voyage de Paris. J’en suis revenue plus arrêtée dans mes goûts, et to; complètement transformée. Depuis, tu n’as rêvé que plaisirs artificiels, que mode, que grand genre; tu as repoussé toutes les occasions de bonheur paisible, et tu as voulu un mari comme cet excentrique Julien. Tu lisais autrefois, nous

lisions ensemble; tu étais instruite, tu préférais rinlelligence à l’éclat, tu étais sensible à tous les doux et bons sentiments ; tu admirais notre père, dont l’existence était si simple, si laborieuse, si utile, et qui, par son travail incessant, nous avait donné des loisirs sans fin. Te souviens-tu du jour où, paralysé, épuisé par une trop constante et trop grande dépense de ses forces, il vendit cette chère verrerie où nous avions passé notre enfance, et que, calculant nos richesses, il nous dit avec son beau sourire ; « Je ne regrette pas ma santé, puisque j’ai assuré la vôtre, fillettes. Vous voilà fortes, belles et riches. Vous avez tout ce qu’il faut pour être heureuses. Récompensez-moi par votre bonheur, en attendant que vous soyez d’âge à vous marier ; méritez des joies certaines en vous occupant de la joie des autres; dépensez notre argent

pour soulager des misères que j’ai peut-être

un peu négligées. » Tu pleurais de vraies larmes ce jour-là; tu regrettais de n’avoir rien fait pour être digne d’un tel père, d’une telle fortune. S’il est temps encore de te reprendre, ma sœur, je t’en supplie, reprendstoi ! La sotte existence que tu as menée huit ans n’a pas rempli ta destinée. Tu la recommencerais peut-être une ou deux années, dans des conditions que tu croirais nouvelles, pour avoir des armoiries à ton carrosse, un hôtel avec une galerie d’ancêtres nombreux, et tous ces joujoux qui amusent un instant un esprit comme le tien, mais qui ne peuvent le satisfaire définitivement.

Pour mieux te répondre et te combattre, je lis dans les journaux les récits des hauts faits de ton monde. Je sais aussi exactement que loi combien M. le prince X... a perdu cet hiver, et combien le financier J... a gagné. J’apprends que le duc A... s’est battu pour

une incomparable demoiselle, dont les amours changeantes font le désespoir de ses adorateurs et l’amusement des deux mondes, l’entier et le demi, qui la contemplent! Je connais l’iiisloire d’une grande dame, dont les faveurs étaient si chères, que l’amant, épuisé, déshonoré par des emprunts trop considérables, s’est brûlé la cervelle. Un journaliste très-renseigné me raconte le détail des bassesses que font les femmes auprès d’un illustrissime tailleur pour avoir de lui des modes nouvelles, et porter les premières ces travestissements où tous les styles, grec, renaissance, égyptien, empire français, se heurtent et se confusionnent d’une façon si plaisante ! Quand tu payes l’une de ces toilettes qui semblent créées pour quel- ‘ que rôle d’opéra bouffe ou de comédie-farce, ne te dis-tu jamais qu’avec le prix exorbitant de quelques chiffons, tu pourrais faire le bonheur de gens comme Sylvain et Marie?

Non , tu n’es pas liée à ce inonde qui étonne Paris lui-même par ses mœurs antiparisiennes, et qui se recrute d’étrangers accourus de tous les points de la terre, si bien qu’il est composé de plus d’Espagnoles, d’Américaines, d’Anglaises, de Russes, d’Italiennes, d’Allemandes, que de Françaises.

Puisque tes hésitations à rentrer dans ton milieu, ta fuite, ton voyage, m’ont encouragée à parler comme je dois le faire, je ne -me tairai pas avant de t’avoir convaincue de l’absurdité de tes goûts d’autrefois.

Si tu retournes à Paris, chère sœur, appelle auprès de toi des femmes bienfaisantes, sérieuses, deshommes intelligents. Demandeleur des conseils. Romps avec tes amis des jours passés, utilise ta part de fortune comme j’utilise la mienne, montre, par quelque fondation d’école pour les ^jeunes filles ou pour les enfants pauvres, que ton cœur est

débarrassé des triples liens de l’amour-propre, de la coquetterie et de la futilité. Les années de la vie ne comptent que par les bonnes actions qu’elles nous rappellent. Le passé de la femme généreuse est souriant, aimable; il plaît à son souvenir; il la contente, et ne lui apporte jamais le désir impatient, douloureux, irréalisable, de le recommencer.

Estelle, sois ma sœur comme tu l’as été dans le beau temps de notre communauté de sentiments et d’idées!

ESTELLE k LtONIE.

Gènes, 26 avril, 8 heures du soir.

Oh! que ta lettre est pédante ! Quoi! si je t’écoutais, j’entr^ais en philanthropie comme on entrait autrefois en religion! Mais c’est

SAIKE ET SAUVE.

toi qui es insensée, ma sage Léonie ! Tu parles comme un livre ennuyeux. J’ai cru, à tout instant, que tu allais me faire un discours sur le droit des femmes, ta cause des femmes, les lois qui les oppriment, les réformes qui leur sont dues.

Je me vois d’ici à la tête d’une maison de bienfaisance, d’une école, d’un asile, de je ne sais quoi ! Mais je serais autrement ridicule qu’avec la dernière mode de Worth, je t’en réponds ! Quelle bonne fortune pour les feuilles légères, aussi médisantes qu’indiscrètes! On publieraitpartoutcetlehistoire lamentable d’une femme du monde convertie au bas bleu! Quel rire universel! Je deviendrais une Abel Warnier, une misanthrope, une fileuse modèle, une toquée! On ferait sur moi un livre de prix pour les pensionnats, intitulé:

. (( Estelle, ou la Vertu. »On rédigerait sur ma vie une notice à l’usage des familles riches,

SAFNE ET SAUVE. 215

mais égoïstes I C’est fou, madame, oui, c’est fou !

Léonie, j’ai découvert pourquoi je souffre !

C’est parce que, dans notre bête de pays, il n’y a plus de castes, plus de gens élevés exclusivement pour le rang qu’ils auront. Trop de bergères sont reines dans ce temps-ci, et il est stupide qu’une fille des champs comme moi ait pu, sans catastrophe, par le seul mouvement de ses désirs, être transportée, du jour au lendemain, dans un monde auquel elle n’aurait pas dû prétendre, et pour lequel elle n’était point faite, ni préparée. Mais, au fond, je sens bien qu’il me manque peu de chose pour être d’accord avec mon entourage, et certainement il me serait bien plus difficile de retrouver les goûts de ma jeunesse, que de conformer toutes mes idées à ma situation actuelle.

Ceux que l’éducation acclimate dès l’en-

fance à leur milieu, qu’elle assouplit de façon que leurs sentiments futurs ne soient point contraires à leurs habitudes passées; ceux-là sont calmes, gais, en harmonie avec eux-mêmes et avec leurs actes! J’ai toujours eu des tristesses vagues au printemps^ Je crois que mon odorat a besoin de la senteur des foins coupés ; le foin est nécessaire à mon bonheur, parce que j’ai, durant les années où l’on se forme, respiré l’odeur des foins î Cette pensée m’exaspère. J’ai trop de sang campagnard dans les veines. Si j’avais l’ambition de fonder une dynastie, et si je voulais que ma race possédât la félicité complète dans le monde aristocratique, il me faudrait, coûte que coûte, lui donner du sang de croisé breton. Mais Hersaint de Karnac est si vaniteux! Ah ! qu’il est fat ! Aussi fat que je suis mobile, et ce n’est pas peu dire!

Non, Léouie, je ne retournerai pas à Paris

avant huit jours au moins. J’assisterai aux courses de Pegli, pour faire enrager Kariiac et ne pas désoler Saint-Elme. La marquise me plaît, Warnier m’occupe, et mon salon, avec ses vieilles tentures bleues et ses lustres de Venise, ne m’ennuie pas du tout.

Voilà ce que fa lettre mérite qu’on lui réponde. Tu n’es pas sérieuse, je ne le suis pas non plus. A balivernes sociales, balivernes de société!

Vrai, je t’aime fort, mais tu te trompes sur les conseils à me donner. C’est de l’enfantillage que de vouloir faire de M*"' Julien Devilleneuve une femme sérieuse comme toi et grave comme ton Hector, cet ami infatigable de tous les progrès!

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