‹ Saine et sauveChapitre 5 sur 7 · IS · texte numérisé non relu

IS

ESTELLE A LÉONIE

Gènes, 27 avril.

Je regrette le billet que je t’ai écrit hier au soir après la lecture de la lettre. J’ai résisté à l’émotion que me causait le souvenir des paroles de notre père, et j’ai été méchante.

Mon caractère est insupportable : la crainte de paraître attendrie me rend moqueuse, de sorte que je deviens toujours très-sèche au moment oùj’allais être très-bonne. Pardonnemoi, ne réponds pas à cette vilaine lettre, sois indulgente, toi pour qui l’indulgence est facile. Ne rêve pas de convertir ta sœur 1 Je ne puis être ce que j’ai été autrefois, ce que tu es aujourd’hui ; il y a entre nous un écart énorme, puisque tu as toujours développé ton cœur dans le sens de tes premières iin-

pressions, et que, moi, je l’ai développé en sens contraire.

Marie, à laquelle J’ai lu ta lettre, en a pleuré; mais, revenant aussitôt sur une émotion trop vive, elle m’a dit sagement:

« M'”* Léonie se trompe ; jamais ma marraine ne fera d’elle-même tant de si belles choses. 11 faut que l’occasion lui apporte une facture acquittée du bien répandu par d’autres, et alors elle payera I » , . .

L’image a du vrai, Léonie, et Mariette \ne connaît mieux que toi. Elle sait, par expérience, mon empressement à soulager les misères qui frappent à ma porte; je ne détourne pas les yeux d’une main suppliante, j’aime à faire l’aumône , mais je n’ai pas la furia de la chasse au dévouement. Demandemoi tout î’argetit que tu voudras pour fonder loi-meme quelque chose d’utile, et je me priverai, s’il le faut, d’un peu de mon luxe;

mais ne me parle plus des devoirs que raes loisirs me créent; tu me ferais prendre, contre tes avis, des résolutions extrêmes. Je t’ai déjà répété vingt fois que mon désir le plus impérieux, lorsque je me consulte et m’écoute avec bienveillance, c’est de me promettre le repos, le rêve paresseux, l’adorable far-niente la mélancolie ! Comment peux-tu croire que j’entrerai jamais en campagne contre la vieille société, ses mauvaises œuvres et ses vices? Je n’aime pas la guerre ni la peine ; créer, organiser, diriger quelque chose, cela m’est impossible, etmacause est entendue, n’est-ce pas?

Karnac et Saint- Elme ont livré tour à tour à ma porte, ce matin, des assauts formidables. Abel Warnier est venu remettre pour moi une invitation écrite de la marquise. H s’agit d’une promenade à cheval dans les Apennins, au château d’Areiizano. Le château appartient aux Tarnpericci, qui y passent

tous leurs étés. Cette excursion, d’après le billet de la marquise, doit durer un jour seulement , car les Apennins et Arenzano sont, par le chemin de fer, à trois quarts d’heure de Gênes. Il me semble que j’ai traversé le village d’ Arenzano en venant de Savone. Irai-je, n’irai*je pas à cette partie? J’envoie chercher le baron et Saint-Elme; ils accourent, très-heureux de me serrer la main, et protestent avec énergie contre ma réclusion d’hier. Ils n’admettent pas que je m’enferme de nouveau. Karnac prétend qu’il a eu cent fois l’idée de forcer ma porte, et ajoute qu’il emploiera, s’il le faut, les grands moyens pour m’obliger à faire cette excursion d’ Arenzano; il veut que je me secoue; il a supporté trop impatiemment la journée de la veille, il fera des sottises si je m’entête, ou mieux, il m’imposera sa volonté. Ce ne sera point la première fois que les Karnac

auront de l’audace. Ce que veut un Karnac est fait ! dit un proverbe breton, et jamais j

Hersaint, vingt et unième du nom, ne permettrait à son proverbe de mentir !

Il était de mon devoir, il y allait de ma [ dignité, de ne pas subir une si flagrante in-

timidation. Je n’essayai point de raisonner, j’éclatai en reproches. Je ne me croyais pas capable d’une telle colère. Le baron en demeura stupéfait, et il n’eut pas môme l’idée de la lutte. Mes nerfs irrités par le climat, tendus comme les cordes d’un arc, imprimèrent à mon humeur une secousse violente, et lui firent lancer des flèches. Karnac reçut coup sur coup des blessures nombreuses. La vue de sa souffrance ne me calmait point. Mais le croirais-tu, Léonie? ce grand garçon, si fort, si emporté, ne se redressa pas un instant pour me braver; le front courbé, l’air 'abasourdi, les bras immobiles, et pour ainsi

(lire éplorés le long de son corps, il fut écrasé par ma colère, comme on est écrasé par la foudre.

Enfin je m’arrêtai, ne respirant plus, et je me jetai sur un fauteuil en fermant les yeux pour ne pas pleurer. Malgré moi, des larmes rebelles se firent jour à travers mes cils, et trahirent une émotion que je ne ressentais pas au moral, mais qui avait éprouvé fort rudement ma sensibilité physique. Tout à coup je rouvris les yeux; on prenait timidement ma main, et cet nn, ma sœur, était... l’indépendant, l’orgueilleux baron de Karnac l

— Chère Estelle, me dit-il, pardonnezmoi ! Je me vantais en me croyant un vrai Karnac, un chevalier; je me conduis comme un parvenu, comme un manant ! Lorsqu’on a fait choix de sa dame, qu’on lui a juré fidélité, on est son homme-lige, son serf, son

esclave. Vous irez ou vous n’irez pas à celle partie (TArenzauo, madame, et je recevrai vos ordres pour vous et pour moi.

Il avait çrand air en disant cela. Un tel respect de la femme se montrait dans ses regards et dans le port incliné de sa haute taille, que je me sentais, en face de ce descendant des preux, une dame du moyen âge; mes nerfs allaient mieux, ma colère m’avait fait du bien. Je rendis à Karnac ma main, que je lui avais reprise, et, ne voulant pas être en reste de générosité avec lui, je répliquai :

— Puisque vous demandez une faveur en suppliant, mon cher ami, je cède, et j’irai dans les Apennins. Je vous autorise à porter vous-même ma réponse a M“* Tampericci.

Saint-Elme était ébourriffé de celte scène.

Il cherchait en vain à mettre d’accord ce qui

venait de se passer sous ses yeux avec i’idée qu’il s’était faite de chacun de nous.

— Vous vous êtes fâchée, vous, et Karnac a cédé, nous dit-il ; mais c’est à n’y rien comprendre ! Vous avez donc échangé vos caractères ?

— Ceci te prouve, Saint-Elme, que je suis véritablement amoureux, repartit Karnac. Tu voudrais établir que je suis seulement grisé. Je cède contre toutes mes habitudes; donc, je suis vaincu et asservi ! Le curieux de la chose, c’est que me voilà très-enchanté de mon esclavage. J’ai toujours désiré d’être esclave, et c’est fort difficile, car les femmes, aussitôt qu’elles aiment, veulent obéir.

— Alors, je n’aime pas, puisque j’ordonne dis-je, et c’est vous, mon ami, qui me fournissez un si beau raisonnement pour constater l’indifférence de mon cœur !

— Laissez-moi vous aimer, madame, re-

partit le baron avec humilité; c’est tout ce que j’ose réclamer de vous.

— Et tu fais bien, ajouta Saint-Elme; voilà qui s’appelle parler eu galant homme !

Je les invitai à revenir le soir prendre le thé avec moi, et les priai de me laisser libre jusqu’à huit heures. Je m’étais promis de parcourir Gênes, dans l’après-midi, avec Mariette et mon cicerone.

Gènes , cinq heures du soir.

C’est en rentrant de ma promenade, chère Léouie, que je. reprends cette lettre. J’ai vu trois merveilleux palais , des . tableaux, des peintures, des œuvres d’art de toute sorte; mais, lorsque je regarde tant de belles choses à la fois, elles sont durant quelques jours, en ma mémoire, dans un état de confusion iné-

narrable. Chaque image n’arrivant pas à se dessiner nettement dans mon esprit, parce qu’elle est poussée par une autre, qui est assaillie par une troisième, etc., tout devient trouble en moi, tout se heurte ; c’est Pélion surOssa! Cependant peu à peu, sans que je croie m’y employer, les lignes se gravent dans mon souvenir, les objets se détachent les uns des autres, et j’en arrive à juger beaucoup mieux les choses que je ne vois plus. En leur présence, je n’ai aucune espèce d’idée, je me répète que c’est grand, si c’est grand, que c’est beau, si c’est beau; personne au monde n’a moins de promptitude dans l’esprit. Je ressemble à ces pauvres amoureux qui savent merveilleusement exprimer leur passion quand ils redescendent l’escalier, et qui n’ont balbutié qu’un monotone : «Je vous aime! »

en face de leur dulcinée.

Après avoir parcouru trois galeries, j’avais

les yeux si fatigul'is, j’avais une telle courbature du cerveau, que je sentis le besoin de me mettre au vert. Je le dis à mon cicerone, qui me proposa d’aller visiter l’ancien jardin Pallavicini, auprès du palais Doria. Ce jar- ‘ din escalade le versant d’une colline, et ne | se compose, jusqu’à une certaine hauteur, que j d’étroites terrasses superposées. Des arbres j magnifiques, des plantes rares, ornent ces terrasses, mais tout me parut un peu précieux, un peu joujou, un peu jardinet, un peu boîte à surprise, jusqu’au plateau. Là, c'est un vrai jardin ! Gênes, son port, les imposantes fortilications de San-Pier-d’Aréna, l’infini de la mer, occupent tour à tour les yeux charmés.

Mon cicerone avait entraîné Marie du côté d’un kiosque en verres de couleur, d’où l’on voit la ville verte, la mer rouge, la campagne jaune, et que j’avais refusé de visiter. J’étais

assise à l’ombre, dans un bosquet de mimosas, et très-absorbée par le souvenir d’un tableau de VanDyck qui m’avait beaucoup frappée, lorsque j’entendis des pas derrière moi. Je crus que c’était Mariette, et je ne me retournai pas; mais tout à coup je vis apparaître M. Warnier d’Estreville en personne, et tellement heureux d’être seul avec moi, que je ne pus supporter l’éclat joyeux de son regard.

— Ah! madame, s’écria-t-il, quel plaisir, quelle fortune de vous rencontrer enfin I j’ai été si inquiet hier I

— Pourquoi donc? demandai-je, n’étant point encore faite à la brusquerie de sa franchise, et pensant qu’il hésiterait à me répondre.

— Parce que je vous savais très-soulfrante, reprit-il avec un naturel écrasant, et que j’en ressentais un vrai chagrin.

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— Mais votre belle réputation de paysan du Danube est donc imméritée? Vous êtes l’homme le plus sensible et le plus aimable du monde !

— Je ne suis pas aimable ; mais il me serait difficile d’être insensible avec vous, madame. Depuis que je vous ai vue pour la première fois, votre visage a pris place dans ma pensée; depuis que je vous ai entendue, votre voix a charmé mon oreille, et par instants votre esprit me plaît.

— Vous dites par instants, monsieur ; cela n’est point très-flatteur, et je vous reconnais pour un Alceste à ce trait demi-impertinent.

— Comment me reconnaîtriez-vous, madame, où je ne me reconnais pas moi-même?

Depuis avant-hier, un trouble continuel m’asslége, le désir de vous voir encore, de vous voir toujours, me poursuit. Mon imagination,

mes rêves vous appartiennent ; mais mon cœur se défend à tel point que vous n’avez pas à craindre, madame, une déclaration de ma part. Je réussis, non sans peine, à ne pas vous aimer encore!

Cette conclusion inattendue m’eût fort amusée dans le beau temps de ma coquetterie; mais là, dans ce bosquet, surprise ainsi, je n’avais aucun de mes moyens; il me manquait mon salon et mon éventail. Ah! je comprends M. de Buffon, qui n’écrivait pas sans ses manchettes !

Abel Warnier s’assit à côté de moi, quoique je ne l’y eusse point invité. J’étais tout près de lui, sous le regard de ses yeux charmés. Ta lettre me revint en la mémoire. Le fils de M"’“ d’Estreville est conforme à ton idéal. Sa franchise, sa solidilé, sa force, sa bonté active, t’auraient déjà conquise tout entière. Son grand calme, sa douceur, le

conlentement sérieux de liii-méme, qu’il porte écrit sur sou beau front, rae firent penser à tes conseils, et je m’avouai à moi-même que si, par ton influence, je ressemblais un jour à Warnier, je ne serais ni extravagante ni ridicule. Je reconnus que la philanthropie n’enlaidissait pas trop, car je n’ai, de ma vie, rencontré une physionomie plus expressive, plus belle que celle de mon compatriote.

— Il y a une chose que j’hésite à vous demander, me dit-il, avec un embarras qui me parut étonnant dans un homme de son caractère.

— Quoi ! vous hésitez, vous, à faire une question ?

— C’est la première fois, je vous assure, dit-il, plein d’une confusion qui acheva de piquer ma curiosité. Voulez-vous, madame, me faire la faveur très-grande de me répondre en toute sincérité?

— Décidément votre galanterie fait son noviciat et manque d’expérience, monsieur; comment ce sera pour moi octroyer une faveur très-grande que de parler en toute sincérité?

— Je ne veux pas être irrespectueux ; c’est une humble prière que je vous adresse, madame, parce que ma demande est indiscrète et la réponse difficile !

— Eh bien, monsieur, faites vite votre question.

Il hésita encore, puis, à brûle-pourpoint, il me dit :

— Êtes-vous bonne?

Interrogée par le baron, par Saint-Elme ou par qui ce fût de mes amis de tous les jours, j’eusse répondu tranquillement ; «Oui ! » Mais ce que Warnier entendait par la bonté, c’était plus ou tout autre chose que ma générosité banale . Je me consultai et je dis :

— Non, je ne suis pas bonne; je ne possède pas la passion de la bonté; le feu sacré de l’abnégation ne m’a pas été donné, et la culture du champ de la bienfaisance exige une i vocation sérieuse que je n’ai pas et que je ne regrette pas. J’en ai plutôt peur. Ce champ ' est semé de tant de fatigues, émaillé de tant

d’ennuis, fleuri de tant d’ingratitudes! Ma bonté va très-aisément jusqu’à subventionner le bien, mais non jusqu’à le diriger. C’est ; une entreprise qui, je le crois, me rendrait très-malheureuse.

— Voilà les paroles de ma mère , 'dit-il avec tristesse; les femmes distinguées, spirituelles et mondaines, se ressemblent toutes; pourtant, je ne renonce pas à l’idée qu’elles ont le génie de la charité. Leur charme, leur

grâce triplerait le mérite de leurs œuvres. ' Ces soins, ces délicatesses dont les hommes i sont incapables, viennent d’eux-mêmes orner

les dons de la femme. N*est-ce pas amusant de plaire aux déshérités ? Ne serait-il pas humain d’êire coquette avec eux? Ah! combien d’adorateurs fidèles on pourrait conquérir ! Quelle suite nombreuse d’hommes, de femmes, d’enfants on aurait, en répandant le doux bien ! Ces courtisans-là donneraient à l’âme une pâture saine, inaltérable. Mais je ne comprends pas cette ambition d’être l’idole fragile de quelques gandins, cocodès ou crevés, qui vous délaissent pour une fille en vogue, et dont l’enthousiasme pour la beauté eu renom n’égale pas toujours celui qu’ils professent pour un cheval victorieux, Les joies du monde, ses vanités n’emplissent pas un esprit et un cœur comme le vôtre, madame ; ils y ont laissé des vides qui, en se creusant chaque année davantage, deviendront des abîmes. Ma mère, après une vie douloureuse, privée de tout rapport d’amitié,

de tout plaisir, de toute relation, a pu désirer le bruit, l’agitation, et ce tourbillonnement fiévreux qui l’a épuisée; mais une femme dont l’enfance a été heureuse, qui n’a jamais souffert, a-t-elle besoin d’excitants malsains? Ne parviendrait-elle pas, avec un peu d’efforts, à reprendre goût aux aliments les plus purs de l’existence? Ne lui serait-il pas facile de repousser toutes ces tentations artificielles, tous ces sentiments d’apparat, toutes ces distractions sans gaieté? Pour être du monde, de ce qu’on appelle le grand monde, j n’est-il pas nécessaire de s’abaisser, même | avec une âme haute, jusqu’à ce niveau chan- | géant, toujours médiocre et moyen, qu’on j nomme bon ton, que nul ne doit dépasser de la tête, et qui force les êtres les plus chaleureux à se congeler, sous peine d’être classés parmi les phénomènes et dépecés en anecdotes? Savoir que, toute sa vie, partout, de

(]ueJque côté qu’on se tourne, quelque chose qu’on rêve, il faudra demeurer dans un cercle de convenances surannées; que la barrière qui vous enclôt s’ouvre toujours à la banalité, souvent à la folie, jamais à la vraie grandeur ; qu’il faut dépenser, si l’on est homme, ses meilleures facultés à jouer, à parier, à prendre plus de maîtresses qu’un autre, et, si l’on est femme, à porter des jupes plus courtes ou plus longues que les jupes des bourgeoises, à s’entourer d’une foule d’adorateurs dont le seul mérite est dans le nombre. Que tout cela est triste, triste ! Montreznioi donc des gens heureux dans la société dont vous faites partie, madame, et que ma chère mère préférait à son fils !

11 se tut et sembla faire un effort considérable pour calmer son emportement. L’abondance de ses idées (jui s’échappaient en tu-

multe l’effraya sans doute, car je l’entendis murmurer tout bas :

— Assez, assez!

— Oui, assez! répétai-je. C’est la seconde fois que vous formulez devant moi vos griefs contre le monde, et, comme chez M“* Tampericci, un poids énorme oppresse ma poitrine, ma pensée cherche en vain la lumière au milieu des ombres épaisses dont vous l’enveloppez.

Mes paroles donnèrent à Warnier je ne sais quelle confiance. Il me dit, d’une voix caressantes, dont le intonations frappèrentsur une corde qui vibra au fond de mon cœur:

— Me pardonnez-vous? -

Je ne lui en voulais pas, et je convins de mon indulgence. Il chantonna un refrain picard si joyeusement ; il se leva et pirouetta sur ses talons avec une telle fantaisie, que ce

misanthrope si grave me parut tout transformé-

— Eh! monsieur, lui demandai-je, que vous arrive-t-il ? Auriez-vous découvert la formule mécanico-sociale qui améliore à la fois le sort de l’ouvrier et la qualité des indiennes ?

— Méchante, dit Abel Warnier en riant de tout son cœur; non, je n’ai pas découvert cela ! Vous me voyez tout sirnplemeut dans un accès de gaieté. J’ai été si peu habitué aux joies que la plus fugitive m’impressionne outre mesure. Je suis un peu enfant comme tous les gens qui n’ont pas eu d’enfance.

C’est vrai, il n’a pas eu d’enfance, lui, tu t’en souviens, ma sœur, je te l’ai raconté déjà. Sa vie a été une longue suite de tortures morales. Ces simples mots : « Je n’ai pas eu d’enfance ! » m*attristèrent et s’offrirent à ma pensée comme un reproche. Je me sentis

coupable d'avoir abusé de la tendresse déniés parents; il me sembla que j’étais obligée visà-vis d’Abel à une sorte de redevance affectueuse pour tout ce que j’avais eu et tout ce qui lui avait manqué. Les détails de l’histoire de sa jeunesse se représentèrent devant moi. Je vis le père, la filature, les blessés;

M“* d’Estreville inquiète , mal vêtue ; les ouvriers silencieux et sombres. A travers tout cela, l’image d’Abel plus douloureuse que les | autres m’apparut , comme apparaît aux femmes pieuses la tète de Jésus couronné d’épines. Pour cet enfant, ce jeune homme, subissant les brutalités de son père, la désolation de sa mère, les injures des ouvriers, qui s’attaquaient à lui, n’osant s’attaquer au maître, j’étais prise d’une pitié rétrospective | si attendrie qu’elle en devint poignante.

Nous marchions côte à côte, VV'arnier et moi, à l’oinbre de magnolias superbes.

— Vous avez dû être bien malheureux dans votre enfance? lui dis-je d’un ton amical,

— Oui, beaucoup, et je me demandais justement si j’avais été assez malheureux pour mériter le bonheur tel que je le rêve. J’allais * certainement me répondre non ! Me jugezvous digne d’un grand bonheur, madame?

Votre opinion aurait à mes yeux une valeur énorme.

— Quel bonheur souhaitez-vous?

— Celui que ma mère a toujours souhaité, celui qu’elle croyait possible, et que j’ai cru irréalisable : le bonheur d’être aimé sans partage avec quoi que ce soit !

— Oh ! la chose est difficile, et je ne vois qu’un moyen de conquérir un amour si rare.

— Lequel ?

— C’est, comme les chevaliers du temps

OÙ la reine Bertlie filait, de vous mettre en route, et d’aller frapper à toutes les portes en deraandaut si l’on ne garde pas votre idéal.

Vous rêvez une femme qui vous aime sans partage avec quoi que ce soit ; mais vous la voulez encore jolie, bonne, simple, distinguée, vivante, pleine d’esprit, de gaieté, malgré son goût de la solitude. Si elle existe, elle est enfermée depuis mille ans, la pauvre femme, dans quelque vieux manoir, loin de la cour et de la ville ! Quand on réclame du destin l’invraisemblable, il est prudent de le chercher hors du réel I — Mille grâces! madame, reprit-il avec tristesse; vous avez raison. Les femmes du monde se contentent des apparences en tout, même lorsqu’il s’agit de sentiment. Un amour jaloux de ses joies ne leur paraît point enviable. Être aimée d’un seul, pour ces femmes, serait bien vile, ou ennuyeux, ou ce

qu’elles définissent par le mot absorbant.

Quoi de plus lamentable qu’un tête-à-tête prolongé? Je suis ravi de notre conversation, madame, ajouta-t-il, et je vous remercie de votre morale!

Sur ce, il me quitta après m’avoir saluée jusqu’à terre. J’étais navrée ! Au lieu d’être compatissante, amicale, j’avais été impertinente. Je m’arrêtai un instant comme pour mieux être en présence de moi -même, et je me fis un sermon plus dur que tous ceux que tu aurais pu me faire, ma Léonie. Mon indignation était extrême, je frappai du pied, et je me dis, je me répétai que je ne valais rien du tout. Pour m’apaiser, je dus me promettre d’être à l’avenir douce, tendre, bienveillante, point moqueuse et point insensible; mais je ne me sentais pas sûre de moi; je me demandai à plusieurs reprises si véritablement j’étais sincère; je finis par me per-

m SAINB ET SAUVE.

suader de ma bonne volonté, et je marquai dans le meilleur coin de ma mémoire le jour, l’heure, le lieu des promesses que je m’étais faites.

Je rejoignis Mariette, qui avait respecté mon entretien avec celui que, depuis le récit de Karnac, elle estime à l’égal de ton mari, de mon vertueux beau-frère !

Je songeai à Warnier jusqu’à mon retour chez moi. Comme il me rappelait le Misanthrope ! Sa suceptibilité, son air, sa franchise, et jusqu’à ses boutades lui donuent bien des ressemblances avec le fils illustre de Molière. Te souviens-tu de mon mépris pour Célimène lorsque j’avais quatorze ans? Je la déclarais mauvaise, très-sotte avec son habileté, et fort ennuyeuse malgré ses phrases brillantes. Je finissais toujours au même endroit ma lecture du Misanthrope; j’avais déchiré le reste et griffonné ceci en marge: « Âlorn

Côlimène dit au pauvre Alceste qu’elle ralme, qu’elle va le rendre heureux, et qu’elle chassera les autres! » Je me fis l’etTet d’une Céliraène plus mauvaise, plus sotte, plus ennuyeuse, moins habile que la véritable, bref, d’une Célimène parvenue ! Je m’interrogeai sur la cause des transformations profondes que mes idées avaient subies depuis le temps où je détestais Célimène, et je me répondis très-nettement que ce n’était pas mon premier voyage à Paris, lors de mes quinze ans, qui m’avait tant modifiée. Le besoin de toilette, de plaisir, que j’en rapportais, n’était que de l’enfantillage et ne reposait sur aucun raisonnement. Mais tu n’as certainement pas oublié ce fameux, ce sentimental neveu d’Hector qui passa une semaine à Séricourt au moment de ton mariage ? II avait seize ans comme moi, nous nous plaisions beaucoup, et il m’honora de ses con-

Iidoiices. Il me persuada que les hommes sont tous des criminels à l’égard des femmes, et me conseilla de venger mon sexe en devenant indifférente aux souffrances des adorateurs, lesquelles, selon le neveu de ton mari, étaient toujours feintes. Il me lut un drame en cinq actes composé par lui, et dont le titre, gravé dans ma mémoire, m’a fait bien souvent rire depuis. Cela était intitulé : « Il serait moral que les hommes fussent moins trompeurs ! >»

Dans ce drame, une Marguerite intéressante était très-durement abandonnée par un Faust sans scrupules. Vers la fin, un chœur de jeunes femmes jurait de venger la malheureuse. Ce drame naïf, passionné, lu par un auteur sincère, eut sur moi une influence que je ne me définis bien qu’en ce moment.

Mais j’interromps cette lettre, que j’avais reprise après mon dîner. Voici que j’entends

le baron et Saint-EIrae. Ils viennent tous deux prendre le thé avec moi.

P.~S. — Sais-tu quel a été le premier mot de Karnac en entrant tout à l’heure ? «Ehbien, m’a-t-il dit, vous avez brillamment combattu Tours picard au jardin Pallavicini. Il était si désemparé, qu’il refusait à la marquise de nous accompagner demain; il voulait quitter l’Italie ce soir même ! Je lui ai répété trois fois qu’un aussi prompt départ vous affligerait en vous faisant croire que vos plaisanteries Vavaient blessé. Je remerciai vivement le baron, car le départ de Warnier, après notre conversation, m’eût désolée. Mon cœur s’était ^ serré en écoutant Karnac.

Adieu, chère sœur, je ne t’écrirai pas demain, puisque je serai dehors tout le jour. Je vais à cette partie d’Arenzano en costume àe cheval. Je me sens très-bonne, et je veux

faire déclarer à Warnier que je suis digne d’obtenir l’amilié d’un homme de cœur.

ESTELI.E A LÉONIE.

Gênes, 29 avril.

Je suis donc allée dans les Apennins. Il fallait s’éveiller à sept heures pour être prête

à huit. Rien ne me contrarie comme de changer mes habitudes de lever. Je suis de mauvaise humeur, je gronde, je dors debout, je me fâche pour me secouer, j’affirme que je n’irai pas où l’on m’attend, puis je me décide à me rendre une dernière fois à une invitation trop matinale, en me jurant qu’on ne m’y reprendra plus.Mariette s’amuse de ce manège d’enfant gâtée, que je recommence toujours sérieusement. Chaque fois que je me lève avant dix heures, je suis très-réellement souffrante.

J’ai aussi la manie d’une exactitude outrée.

Je m’éveille et je m’habille trop tôt, de sorte

que je perds une demi-heure et souvent plus

à m’inquiéter de ceux qui m’ont donné un

rendez-vous, et que je double ainsi par ma ✓

faute mes regrets et mes griefs.

Karnac et Saint-Elme vinrent me prendre, comme nous en étions convenus la veille, pour me conduire au chemin de fer. Je les attendais depuis quarante-cinq minules, et nous arrivâmes juste au moment où le train allait partir.

J’avais fait une scène à Karnac, mais il connaît ce qu’il appelle mon exactitude intolérante; or, comme il était en retard, même pour son exactitude à lui, il tendit le dos et ré*pondit à tous mes reproches :

— Frappez, je n’écoute pas !

Saint-EIme, aussi aigre que moi, gémissait à l’unisson.

Les Tampericci étaient déjà installés dans un grand wagon-salon avec le comte Andréa, le marquis Pallo et Warnier. Celui-ci me salua d’un air si glacial, que ma mauvaise humeur s’en accrut.

Je m’assis auprès de la marchesa et loin des hommes, qui, debout et groupés au fond de la voiture, causaient des courses et des chevaux engagés.

Aussitôt que le train fut en marche, M'"' Tampericci me dit à demi-voix :

— Chère madame, il faut que vous me permet! iez de vous parler d’Abel Warnier, auquel vous avez fait un grand chagrin hier. Vous ne saurez jamais quelle peine j’ai eu à ramener aujourd’hui; il est persuadé que vous éprouvez pour lui e( pour ses senlimenls le plus profond dédain.

— Notez, madame, répondis-je, que je n’ai

de ma vio, eu pour personne une affection plus subite et plus vraie.

Les yeux de la marchesa brillèrent de plaisir.

— Je l’avais deviné, reprit-elle, il ne vous est pas indifférent, je le lui ai dit. Les femmes ont toutes du goût pour les hommes téné breux. N’est ce pas, chère madame, que vous autorisez mon meilleur ami à se mettre sur les rangs de vos adorateurs, et à faire auprès de vous son éducation d’amoureux?

— Sans doute, marquise, dis-je gaiement, et, puisque nous sommes en grande franchise, je vous avoue que la gaucherie, la rudesse, la susceptibilité du fils de notre chère M™* d’Estreville, ont pour moi une saveur particulière que je goûte et que j’apprécie.

— Eli bien, voilà de loyales paroles qui m’autorisent à vous dire le pourquoi de l’intérêt que je prends aux émotions de VVarniei\

J’ai aimé sa mère avec toute l’amitié dont une ^ femme est capable pour une autre femme.

Elle avait sauvé ma fille, il y a cinq ans, d’une . maladie terrible. Habituée à visiter les enfants de ses ouvriers, à qui elle ne put longtemps donner que des soins, elle découvrit chez Nina les symptômes du croup avant que j’eusse soupçonné le danger. Le célèbre docteur Mantini, de Gênes, prévenu à temps, me dit que quelques heures plus tard il lui eût été impossible de sauver Nina, tant la maladie était foudroyante! Je n’ai pas connu ma mère, et M“* d’Estreville, après la guérison de Nina, ayant demandé que notre fillette l’appelât grand’mère, je la considérai moi-même comme ma mère. Son fils devint pour moi un frère, ^ et je participai à tous les désirs, à toutes les espérances de cette famille de mon choix.

Le marquis adorait M*"* d’Estreville , et nous eûmes tous deux une véritable douleur !

quand elle mourut à Bagnères, où nous étions allés la rejoindre. Je vous fais un récit que vous connaissez peut-être, mais j’en arrive au point qui concerne Abel et son admiration pour vous. M"'* d’Estreville n’avait qu’une souffrance, dont elle me parlait toujours dans ses lettres et dans nos conversations, c’était l’insensibilité de son fils en amour. Il refusait d’aimer, n’était ému de la beauté ni de l’esprit d’aucune femme, et, quand sa mère le suppliait de se marier, il répondait en riant qu’il épouserait une gardermalade à la première menace de rhumatisme. M""* d’Estreville, que vous avez connue très-patiente, se fâchait alors, et je l’ai surprise plus d’une fois en larmes, surtout à Gênes, où elle était seule avec son fils, et où le monde ne la distrayait point de ses soucis et de sa préoccupation. Elle avait conscience de sa mauvaise santé et me disait souvent : « Marquise, si je

raourais, et que mon Abel fît quelque sottise, jurez-moi que vous iriez le prêcher, que vous lui parleriez en mon nom comme je lui parierais moi-môme. » Pauvre amie! son plus grand regret en mourant, je dois vous le dire, était de ne pas vous avoir fait connaître sou fils; elle nourrissait, depuis votre veuvage, l’espoir que votre ennui du monde, vos tristesses, votre envie de solitude, trouveraient un aliment dans la misanthropie d’Abel. Un très-heureux hasard, qu’on croirait providentiel, a fait que mon cher Warnier ait éprouvé devant moi les premières séductions de l’amour pour une femme que je savais choisie par sa mère. Je me dis que je rêve depuis trois «jours, et il me semble que M“* d’Estreville m’encourage à implorer pour son fils l’afTection de celle qu’il es( sur le point d’aimer, qu’i! aime déjà! Pardonnez mon indiscrétion; mais, dussiez-

VOUS la blâmer, il m’était impossible de me taire !

— Quoi ! marquise, répliquai-je, un peu abasourdie par cette déclaration , vous me conseillez de prendre votre ours? Non, non!

ce serait à tout jamais me retirer du monde et m’enterrer dans une tanière. Je ne puis changer ainsi tous mes goûts, à mon âge; je n’ai aucune vocation pour la vie champêtre sans trêves et sans congés. Le bruit des métiers de filature n’est point fait pour égayer mon oreille durant douze mois de l’année.

Plutôt la mort que l’exil!

Elle sourit, et continua :

— Si je vous prie, chère madame, de regarder mon ami, mon frère, d’un œil favorable, je n’exige point que vous l’acceptiez tel qu’il est, sans modification aucune de son caractère. Sacrifice pour sacrifice ! Admettons que vous lui accordiez un peu de sa filature,

m SAINE ET SAUVE.

le ’voilà tenu de vous accorder un peu de votre ^ monde. Vous ne pouvez que gagner tous deux à l’équilibre de vos défauts et de vos exagéra- ^ lions. Il est trop impersonnel, trop anéanti sous le poids de ses devoirs envers les autres, trop peu occupé de son propre bonheur; vous, chère madame, vous êtes trop absorbée ( par la satisfaction de vos fantaisies. Vous m’avez confessé vous-même que vous vous i étiez sentie, depuis une année, par trop inutile. Jamais deux situations, deux caractères, deux cœurs n’ont été aussi bien faits pour se compléter.

— Mais, lui dis-je inquiète de son assurance, croyez-vous donc possible que j’aime votre Abel ?

— Oui, oui, répondit-elle en me prenant la main et en la serrant avec force, comme si elle voulait m’attirer vers ses idées. Vous êtes trop femme du monde pour ne pas savoir i

dominer une émotion légère; il a fallu que votre émotion fût grande l’autre soir chez moi pour me la laisser voir, et pour la laisser voir à Warnièr !

Je baissai le front, un peu confuse, et frappée des raisonnements de la marquise.

Elle reprit, avec une exaltation qui lui donnait l’aird’une belle pythonisse inspirée :

— Je sais ce que c’est qu’aimer, moi !

J’aime, et j’ai l’expérience de l’amour à ses commencements. Il faut éprouver cette émotion irrésistible que vous avez éprouvée devant moi ; puis, en réfléchissant, il faut pouvoir ajouter, à une sensation de sa nature, un encouragement de sa raison, car on ne doit aimer que ceux qu’on estime, qu’on admire, et dont l’amour vous oblige à devenir meilleure, plus sensée, plus bienfaisante.

Pour moi, le bonheur est un devoir, une vertu! Je voudrais qu’on fît plus d’efforts

pour sa recherche que pour celle de la fortune et de la gloire, et que ceux qui le possèdent eussent, comme moi, la passion de le répandre, d’aider les autres à le conquérir/ Je me sens brûlée par le feu sacré des convertisseurs; il me semble que je répands la bonne nouvelle en prêchant ceux auxquels il suffirait de tendre la main pour saisir le bonheur. La belle mission, madame, que celle de se faire aimer par un homme digne d’amour !

Apporter dans une existence toutes les lumières, tous les sourires, toutes les émotions, toutes les ivresses; être la récompense de tout le bien qu’un homme a fait; répondre par la tendresse à tous les pourquoi qu’il s’est demandés, lorsqu’il a été très-loyal, très-désintéressé, très-humain; attendrir ce qui est contenu, adoucir ce qui est rude, rendre la misanthropie sociable, car l’homme fait pour aimer, et qui ne possède pas l’amour, est

sombre, inquiet et mécontent des choses; emporter toutes les admirations d’une âme enthousiaste dans les plis de sa robe, dans le flot de ses cheveux; faire mouvoir une existence avec ses regards; régler une activité avec les battements de son cœur; être l’encouragement perpétuel d’une intelligence :

n’est-ce donc pas tout ce qu’il y a de plus enviable pour une femme? C’est le bonheur, madame ! Sur une hauteur un peu escarpée, l’amour vous fait signe; je vous jure qu’à votre place j’escaladerais tous les obstacles pour le saisir.

Le visage de la marquise s’était merveilleusement éclairé; son feu italien, ses phrases colorées, sa voix basse, qui ajoutaient à son discours quelque chose de mystérieux, me pénétrèrent et m’émurent au delà de toute expression. Je te voyais, Léonie, assistant à ce sermon, me disant avec prière : « La féli-

cilé vient ù toi (|iiaiul lu ne l’espérais plus, ne la repousse pas ! »

Je t’entends, ma sœur, et je conviens que la personne de Warnier me plaît beaucoup, que certaines de ses idées remuent en mon cœur et dans mon esprit des impressions nouvelles; mais l’espèce de sacerdoce que cet original exerce dans une filature me choque et m’éloigne. Je ne puis admettre, avec la marquise , que l’amour transforme ce paysan du Danube et fasse de lui un mari sortable.

Sans doute le monde m’a fatiguée, et je ne veux plus me donner à lui tout entière; mais je refuse de m’enfermer à la campagne comme dans une prison î Karnac, en somme, satisfait mes goûts autant que Warnier; il me donne moralement bien peu, mais il n’exige aucune modification de moi-même. Si je veux vivre solitaire et rêveuse durant quelques mois de l’année, le baron ne s’y opposera pas. Il

aime la chasse, nous irons à Karnac, dans son manoir de Bretagne ; je fonderai comme loi des écoles, et je ferai, comme ton mari, le bonheur de mes fermiers. Le château de Karnac est auprès du grand Océan, et l’on doit entendre la vague gémir, lèvent siffler; j’écouterai au loin, dans les bois, le son du cor, ce qui est bien autrement poétique que d’écouter le bruit des métiers ! Je ne verrai pas les tourbillons noirâtres de la fumée ramper comme d’affreux serpents au fond d’une vallée humide, étroite et malsaine; mais je verrai le noble essaim des corneilles s’élancer de mes tourelles, voltiger, se réunir, et tournoyer en s’allongeant au bord de la mer.

Karnac d’ailleurs est trop violent, il m’a fait un trop gros sacrifice en m’offrant sa liberté, pour s’effacer devant un nouveau venu. Quant au fils de M™* d’Estreville, pour peu qu’il se sentît encouragé, il bataillerait contre l’uni-

fC?

vers entier plutôt que de céder une seule de ses espérances. Le danger sera bien moins grave si je repousse Abel, que si je congédie Karnac. Je devrais m’engager résolûment aujourd’hui avec le baron pour n’avoir plus h en revenir ! Warnier quitterait Gênes demain, et m’oublierait!

C’est ainsi, ma chère sœur, que m’adressant à toi, comme je le fais maintenant dès que je raisonne; c’est ainsi que je songeais dans le wagon, auprès de la marquise, tandis que Warnier écoutait d’un air sombre les interminables discussions de Saint-Elme sur les courses.

M"' Tampericci lisait sur mon visage.

— Vos réflexions ne sont pas favorables à Warnier, me dit-elle ; mais j’ai plus de foi en votre cœur que vous n’en avez vous-même!

Chère Léonie , je m’arrête pour me demander si je vais avoir le courage de t’écrire

en entier le long récit de ma journée d’hier. C’est tout un volume! Je suis lasse et je-me repose un instant

Allons, je reprends, puisqu’il m’est impossible de te laisser ignorer aucune de mes pensées, aucune de mes actions. Nous étions arrivés à la gare d’Arenzano ; deux voitures nous y attendaient. Je montai avec la marquise dails un panier de fin osier tout mignon, fait pour elle et Nina, qu’elle conduisait ellemême, et qui était traîné par les deux plus jolis petits chevaux sardes que j’aie vus.

Le baron, dès que nous fûmes dans ce joujou, chanta:

— Que c’est comme une corbeille de fleurs !

— On demande la place de jardinier!

s’écria Saint-Elme.

Les hommes s’entassèrent dans un grand break de chasse, et nous suivirent. La mati-

née élait fraîche, et la route de la Corniche sans poussière ! Toute ma sotte jalousieconfre la marquise s’était envolée, et le désir qu’elle m’avait témoigné d’aider à mon bonheur me faisait la reconnaître digne du sien. J’étais très-touchée par sa sincérité et son enthousiasme, et je me disais qu’en pareille circonstance bien peu de femmes eussent montré autant de générosité et de chaleur.

Les femmes, en Italie, ont une supériorité morale qui explique et légitime l’influence qu’elles ont sur leurs maris et sur leurs fils. Parmi les étrangères que j’ai côtoyées, les Italiennes sont celles dont le caractère et le cœur m’ont paru s’accorder le mieux avec, le caractère et le cœur des femmes françaises. Toi, Léonie, tu serais bien vite et pour longtemps l’amie d’une Italienne !

— N’est-ce pas, chère madame, me dit la

marchesa, de sa belle voix caressante, qu’on juge mieux un pays dans un petit panier que dans un vetturino bruyant, qui vous conduit toujours à un endroit prévu, déterminé à l’avance, et arrangé pour cacher au voyageur l’originalité des gens et des choses; je ne comprends, moi, que les voyages fantaisistes à cheval, ou dans un équipage dont la modestie n’attire pas la nuée des exploiteurs d’étrangers. Les grelots des voiturins chantent aux mendiants : « Venez, venez^ voilà des riches! » Sur la route où nous sommes, les cochers brûlent toujours les villes et les sites vraiment curieux, sous prétexte de fournir un hôtel français à des Français, anglais à des Anglais, allemand à des Allemands ; de sorte que les touristes n’ont ni les bénéfices (le leurs fatigues, ni les avantages des habitudes prises par les indigènes contre les inconvénients de leur climat. On mange, on / * ^

dort, on se loge sur la Corniche à l’instar de Paris, de Londres, de Berlin, et naturellement très-mal dans un pays où il faut se garer du soleil, s'astreindre à une nourriture particulière, se défendre contre les moustiques ; si bien que la plupart des voyageurs sont fiévreux, malades, et déclarent ce beau pays très-favorisé par la nature, mais détestable par ses coutumes.

— Voilà, dis-je, un excellent résumé des ennuis que j’ai affrontés sur la Corniche. Je ne puis plus accuser que moi d’une irritation dont vous me découvrez très-simplement la cause, marquise. Je pardonne au littoral son soleil et sa fièvre ! Vous avez, par quelques paroles, effacé tous les souvenirs insupportables de mon voyage, et calmé en moi certaines impatiences qui gênaient mon admiration.

— Cara mial répliqua-t-elle, comme je

pourrais vous être utile! Je • vous ai déjfi prouvé que le convenu vous irrite en voyage, et je ne désespère plus de voir un miracle s’accomplir, le jour où vous serez certaine que le faux est insupportable en tout et partout !

— Prenez mon ours, aimez Warnier, disje en riant avec la marquise.

— Je ne me lasserai pas de vous le répéter.

— Alors, je fuirai la belle Italie.

— Peut-être !

Nous franchissions la grille du château. 11 fallait monter assez rudement, et tourner par des chemins en lacets, pour arriver de la grille à l’habitation. Je traversai la propriété tout entière. Le parc est enfermé au milieu des bois; un torrent le coupe en deux, et gronde sous de hautes futaies de melèzes; ce ne sont que chutes d’eau, précipices qu’on franchit sur des ponts merveilleusement

appropriés au paysage, et faits de troncs d’arbres qu’on n’a point encore dépouillés de leur écorce. Les cyprès , les cèdres et les pins descendent des hauteurs du parc jusqu’au bord du torrent. Là, tout est sombre.

Les rochers de marbre verdâtre, presque noir, restent tristes malgré des milliers de géraniums à fleurs rouges dont on a recouvert toutes leurs crevasses. On croirait que rien ne peut égayer ce parc, cette montagne, ce château. J’y rêve des drames d’Anne Radcliffe; j’entrevois des brigands derrière tous les rochers ; les quatre tourelles qui encadrent la façade plate du château, me menacent avec la flèche de leur toit.

— Eh bien , chère madame, me dit la marquise en mettant pied à terre, je vous étonnerais fort si je vous assurais que le bonheur éclaire et illumine magnifiquement ce parc, celte montagne, ce château.

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Je répondis vivement :

— Jugez un peu de ce que le bonheur ajouterait à la filature de Raucourt !

— Que vous êtes aimable, répliqua-t-elle, de faire ainsi vous-même l’application juste de toutes mes paroles!

Après avoir escaladé gaiement, derrière la

marquise, le haut perron du château, qui a

vingt marches, je me retournai et jetai un cri de surprise et d’admiration. Le parc était comme entouré par la mer, et l’on n’apercevait plus ni la grille, ni la route, ni les bois qui cachent la Méditerranée quand on sort du village d’Arenzano. Le ciel et l’eau jouaient autour des bois pleins d’ombre. La tristesse avait disparu de la montagne, qu’ornait une immense ceinture bleue.

Nos cavaliers descendirent du break, et nous entrâmes tous dans une belle salle à manger où un déjeuner froid était servi. Des

fenêtres de cette salle, j’aperçns une cour i intérieure où piaffaient nos huit chevaux de | selle. Je demandai où était le mien, et le comte Andréa me désigna une jument noire, 1 fine, élégante, fière, et répondant au nom 1 d’Aria. Elle me plut extrêmement; cette jolie bête était la gloire de ses écuries. Moi qui à Paris monte à cheval tous les matins, j’eus une véritable joie d’enfant à l’idée de cette cavalcade. On se mit à table, et Saint- Elme déclara que la belle Aria était digne d’être montée par la première cavalière de France. L’un de mes plus grands charmes pour Saint-Elme, c’est mon talent d’écuyère. !

Malgré la bonté de la marquise, je songeai avec complaisance que j’allais être plus brillante qu’elle à cette partie, et, quoique j’eusse résolu de considérer Warnier avec une entière indifférence, j’étais sensible à l’idée qu’il me verrait dans tout mon éclat. A ces vilains

traits tu reconnais ta sœur, ma bonne Léonie. Ce sont pourtant les femmes comme moi,' vaniteuses et légères, qu’on courtise le plus; très-dangereuses pour les hommes naïfs, elles deviennent parfois irrésistibles pour les hommes blasés ; mais y a-t-il des hommes blasés? J’en donte depuis que j’ai attaché à ma personne l’indépeiidant Karnac. Les blasés sont tout simplement des amoureux (le l’inattendu et du caprice !

Nous devions faire. une grande excursion sur les hauteurs et revenir dîner au château. Le marquis nous dit que le site choisi pour notre promenade était l’un des plus pittoresques des Apennins, et le comte Andréa nous dépeignit les beautés des bois et de la montagne avec tant de chaleur, que j’aurais voulu partir immédiatement.

La marquise était tout aussi rieuse que moi, et le marquis, que sa vieille noblesse

n’embarrassait guère, fut gai, spirituel, épris de sa femme , pour laquelle il récoltait des compliments avec une grâce simple et tendre dont j’étais émue malgré moi.

Leurs regards montraient un amour si grand, si sûr de lui, si passionné, qu’on n’avait pas un moment l’idée de mettre en doute son éternelle durée.

— C’est ici que nous avons passé notre première année de mariage, me dit le marquis. Nous nous enfermions comme des égoïstes et des jaloux. Pallo et Andréa, deux envieux, sont venus nous déloger pour me faire accepter un ministère. I^s traîtres! Ils m’en voulaient de mes trop grandes joies, et ils •eurent l’audace de prétendre qu’ils sauvaient notre amour en brisant notre tête-à-tête. Mais ils ne réussirent qu’à nous accabler d’ennuis extérieurs, et ne parvinrent pas, malgré leurs machinations , à entamer notre bônbeur.

Aussi, madame, ajouta-t-il, en se tournant vers ses amis, prenez la peine de considérer leur maigreur; ils dessèchent de jalousie, car ils sont amoureux fous de la marquise;

— C’est vrai ! dirent en riant le comte Andréa et le marquis Pallo.

— Les effrontés, ils avouent leur crime!

Us espéraient qu’une fois ministre, je négligerais ma femme, et qu’ils seraient à leur aise pour lui conter fleurette. Or, il est ad-* venu tout le contraire : c’est ma Lucia qui s’est faite homme politique. Elle m’a aidé, conseillé ; elle a servi notre Italie avec un courage très-intelligent. Savez-vous, madame, comment on appelait mon ministère? le ministère d’amour et d’union, parce que la marquise conciliait sans cesse les intérêts les plus contradictoires, et qu’elle nous ramenait tous nos ennemis. Nous avons rendu quelques services à notre pays, et nous n’en avons pas

été plus malheureux, pour vexer Pallo et Andréa. Je vous le dis en vérité, madame, lorsqu’on aime, on aime partout et autant, soit à la campagne, soit dans le monde, soit dans les affaires.

— Ou aime mieux dans le monde, dit Karnac. L’amour se compose de vanité et de passion; le monde satisfait nôtre vanité en admirant l’objet de notre choix; il distrait ' notre passion, la conserve, et l’empêche de se dévorer elle-même. ■

— On aime mieux hors du monde, repartit Warnier, qui n’avait pas encore prononcé une parole. L’amour se compose d’enthousiasme et de tendresse qui se corrompent vite dans une atmosphère artificielle et malsaine.

— Voyez un peu cet aveugle qui parle de.*; couleurs ! dit le baron. •

— Voyez un peu ce blasé qui parle des

joies naïves! Voyez ce beau monsieur à la mode qui parle de s’oublier ! Il me semble impossible, à moi, qu’un enfant chéri des dames comprenne l’amour, c’est-à-dire le culte pour une seule femme. >

— Marquise, votre misanthrope se dévoile; c’est un jaloux! s’écria Karnac. M™* de Lireux, ma tante, s’illusionne lorsqu’elle croit son voisin un homme austère. La vanité et la crainte de rencontrer des rivaux formidables l’ont seules retenu loin de nos femmes. Mon cher filateur modèle, vous m’en voulez de mes succès, de ma galanterie, et de ce que, faut-il en convenir, je sais mieux filer l’amour que vous !

Warnier allait répondre, mais la marquise se leva, prit le bras d’Abel en disant trèshaut :

— A cheval, messieurs !

Je marchais derrière elle avec le marquis

et je renteudis ajouter en se penchant à l’oreille de son ami :

— J’avais raison, monsieur Tours; j’ai parlé de vous à M“* Devilleneuve, et vous voilà autorisé, très-affectueusement, à lui faire votre cour.

— Plus bas, plus bas, dit le marquis. Il faut agir avec prudence ! ajouta-t-il en chantant.

— Je ne crains pas d’être démentie, répliqua la marquise.

Nous sortîmes de la salle, et Ton amena nos chevaux au pied du grand perron. Karnac mit un genou en terre auprès d’Aria, et Je sautai sur ma selle. Comme le baron se relevait, Warnier s’approcha de lui et de moi.

— Mon cher Karnac, dit-il, je vous suis très-reconnaissant de la peine que vous vous donnez pour me convertir. J’essayerai, je vous l’assure, d’aimer une femme de votre société et de votre choix.

Il me regarda fixement avec tant de passion que je frissonnai, et qu’il me resta de ce regard une impression douloureuse.

Karnac éclata de rire.

— Quoique tardive, la conversion me fera honneur, reprit-il. Ne manquez pas, mon cher Abel, de prendre des notes sur vos premières émotions. Si vous voulez bien me les communiquer, je les transcrirai en beau français pour ma tante de Lireux.

Warnier s’éloigna tout pâle. Le baron, trèsjoyeux, demanda de sa grosse voix un fusil pour chasser. Il monta à cheval, passa une carabine en bandoulière, et vint se placer auprès de moi. Avec son costume de velours brun qui dessinait un taille fière, ses bottes molles, une plume toute droite à son chapeau, le baron de Karnac avait fort grande tournure. Ce château de marbre noirâtre, le torrent qui grondait, les bois, la montagne, tout

cela me faisait 1 effet d’un cadre, pour des scènes de roman. Hersaint, à mes côtés, prenait les allures d’un héros. Le défi que Warnier venait de lui jeter n’était-il pas la première scène d’un drame? J’eus la pensée que je jouerais un rôle sur le théâtre immense de la montagne ; je me dis que mes impressions pouvaient, à leur gré et selon leur cours, modifier l’action qui allait se passer. J’étais dans une exaltation étrange; j’aurais voulu me quereller avec le baron, m’étourdir, dominer, avec le bruit de ma voix, le bruit de la voix du torrent, qui répétait, comme en un refrain criard et désagréable : « L’amour va à l’amour de même que les eaux des montagnes vont à la mer, » Ce torrent m’importunait. Pourquoi les convenances m’empêchaient-elles de par* tii* au galop, de courir sans but à travers les chemins, de disperser mon agitation?

Enfin le marquis et la marquise donnèrent

le signal du départ. Ils nous précédèrent, et

j’eus le loisir d’admirer la grâce incompa-

rable de la belle Lucia, qui, décidément, n’avait pas même à m’envier mon talent d’écuyère. Ils sortirent par la grande ‘grille. Nous les suivîmes immédiatement le baron et moi ; puis vinrent le comte Andréa et'Saint- Elme, Warnieret le marquis Pallo. Le bruit des pas de nos chevaux résonnait dans la montagne ; Saint-Elme avait pris un cor de chasse, et il sonna un départ qui nous broya les oreilles, mais auquel tout le monde applaudit en criant.

Nous passions alors sur le pont d’un joli moulin ; le torrent dormait et paressait dans de grands réservoirs ; son eau, distribuée avec mesure, s’émiettait sous les roues en fines perles. Les meuniers, dans le costume pittoresque des paysans ligures, s’étaient groupés sur le seuil du moulin. Un vieil homme, deux

m SAINE ET SAUVE.

jeunes garçons, des petits enfants, agitèrent leurs bonnets rouges en nous saluant par des mots dont je ne compris pas le sens, mais que le baron m’expliqua et qui voulaient dire :

« Bon voyage à la marquise, au marquis, et à tous les amis de tous les deux! »

Le château nous apparut dans un vallon étroit. Sa grosse masse verte, lourde, avait un air de bonhommie qui m’étonna. Les géraniums, sur les rochers, formaient de grandes nappes rouges, et donnaient au vieux parc si sombre des prétentions à la jeunesse, d’une gaucherie amusante.

Dès que nous eûmes dépassé le moulin, nous prîmes à droite, en sens contraire de la mer, une route pierreuse, très-escarpée, et que nous fûmes forcés de gravir au pas.

Nos hôtes nous précédaient, occupés d’eux* mêmes; ils causaient avec animation. Je les suivais de l’œil, sans perdre un de leurs

mouvements/ et je songeais à toi, Léonie, à ton Hector, car la marquise et le marquis, dont je ne voyais pas le visage, pouvaient me représenter ma très-chère sœur et mon trèscher beau-frère dans leurs promenades à cheval. C’était la même gaieté tendre, les mêmes éclats de voix, le même oubli de Tuuivers.

— Sont-ils mal élevés, ces Italiens ! me dit tout à coup le baron. Je vous avais prévenue l’autre soir au théâtre : la marquise est ridicule avec la passion qu’elle affiche pour son

mari. Je ne savais pas qu’il en tînt de même, lui, et tout à l’heure, à table, j’ai été dix fois au moment de leur dire : « Embrassez-vous, et que ça finisse ! » Rien n’est de plus mauvais goût et plus bourgeois que le placardage de ses sentiments. Cela choque naturellement davantage chez le petit-fils d’un damné du Dante, qui devrait avoir une noblesse de manières, une dignité, une tenue...

— Mon ami, répliquai-je en l’interrompant, l’amour de la couleur locale vous égare. Prenez garde I Vous allez rêver, tout à l’heure, pour votre fils de damné, la physio-

nomie de l’emploi : un costume mi-parti de rouge et de noir, des yeux enflammés, une parole de feu, des ongles taillés en griffe, et l’air tourmenté d’un homme qui ^orte l’enfer dans son sang ! Avec ce château, avec le décor des Apennins, cela pourrait être trèspittoresque, mon cher Karnac ; mais, vous le savez, j’aime mieux le sourire que le caractère dans les choses et dans les gens. Quoi que vous puissiez en penser, je suis ravie de voir ce beau marquis italien, arrière-petit-fils d’un damné, fort amoureux de sa très-belle marquise, et je me permets de décider que la façon dont ils affichent leur bonheur, est bien plus encourageante qu’insupportable.

Vous avez remarqué, d’ailleurs, qu’ils fout

l’admiration du marquis Pallo et du comte Andréa. Les mœurs italiennes doivent différer des nôtres, et dans le monde, en Italie, on est peut-être naïf et sincère. Chez nous, on placarde tout ce que l’on n’éprouve pas, mais on mure tout ce que l’on éprouve; est-ce mieux?

— ^Vous avez ce matin presque autant d’esprit que Warnier, me répondit le baron avec humeur.

— Karnac, s’écria tout à coup le marquis en se retournant , un coq de bruyère !

Accourez! Andréa, Pallo, à la rescousse!

Saint-Elme, venez aussi ; vous sonnerez le trépas ! Une chasse au coq de bruyère, à cheval, cela vaut une belle fanfare !

Il riait à gorge déployée.

— Veux-tu te taire, bavard! s’écria le comte Andréa en passant au galop à la suite de Karnac ; tu vas l’épouvanter, ton coq !

— Non, je l’ai fait attacher par la patte, répliqua le marquis, tu vois bien qu’il ne bouge pas. Tiens, sa ficelle est cassée, le voilà qui s’envole !

J’entendis un coup de fusil, puis de grands cris de joie. Saint-Elme et le marquis Pallo, qui étaient demeurés en arrière, coururent, bride abattue, jusqu’au lieu de l’éténement. Le coq de bruyère était tué, on le ramassa.

Monté sur ses étriers, Karnac leva aisément le coq au-dessus de toutes les têtes, et me fit de loin hommage de ce meurtre.

Saint-Elme sonna une fanfare si belle, que mes oreilles en furent assourdies, et que tous les échos de la montagne en jacassèrent durant quelques secondes.

Le baron, alléché par son début, prit la tête de la colonne et fut entouré par Saint- Elme, le marquis Pallo et le comte Andréa,

Nous demeurânæs seuls, Warnier et moi, derrière le marquis et la marquise. La tendre Liicia, désireuse de garder son tête-à'lête ou résolue à m’en ménager un avec le fils de son amie, ne se retourna pas de mon côté.

J’étais fort ennuyée d’être seule avec Warnier, mais je ne me décidai pas à prendre le galop pour rejoindre Karnac. Je ne sais quel scrupule ou quel attrait me retint. En regardant à droite, sans détourner la tête, je voyais pointer le cheval de Warnier; il devait le retenir, car tous les chevaux de notre cavalcade marchaient volontiers deux à deux.. Je m’efforçais de songer à quelque chose pour oublier que cet Abel était là et suivait tous mes mouvements. Je craignais à chaque instant qu’il ne rendît la main à son cheval pour engager une conversation avec moi.

Mon cœur se serrait à l’idée qu’il me faudrait peut-être feindre la moquerie, ou pren-

dre un ‘ton dur pour repousser les témoi- 1 "nages de son enthousiasme, de son amour... ' Nous montions par une très-jolie route , pleine d’herbes en fleurs, de lavandes, de serpolet. Je devinais la mer derrière moi, et je n’osais me retourner pour la voir. Les pins, chauffés par le soleil, avaient une odeur fortifiante qui me grisait. Un parfum d’amande, d’une finesse délicieuse, se mêlait à la rude senteur des pins. Je ne savais d’où venait ce parfum; mais bientôt je découvris qu’il était arraché par la brise aux bruyères. Je détachai , sans me courber , une branche de ces belles bruyères, fleuries de la tête aux pieds, et qui penchent leurs tiges alourdies sur les chemins. Une bruyère parfumée, pour moi qui aime tant les bruyères, c’était le comble du plaisir. Je mis à mon corsage la première branche cueillie, puis j’en brisai d’autres, et, défaisant mon chapeau,

je l’ornai de tous côtés. Chaque pied de bruyère avait des fleurs dei forme et de couleur très -différentes : les unes étaient rosées, d’autres blanches, d’autres jaunâtres ; tantôt elles abaissaient leurs clochettes, tantôt elles les redressaient fièrement. Quand je les secouais, elles répandaient, avec leur doux parfum, une poussière d’or, monnaie généreuse de l’amour. J’étais séduite par toutes les grâces de cette montagne, dont le premier aspect est si sombre; il y avait partout des myrtes et des chèvrefeuilles en fleurs. De temps à autre, nous rencontrions la hutte d’un berger, puis ses moutons, ses chèvres, et lui-même, nous suivant des yeux. J’en aperçus plusieurs dans des poses que j’aurais aimé à dessiner. L’un d’eux était debout, les deux bras appuyés sur son grand bâton, une jambe croisée sur l’autre, son manteau jeté sur l’épaule gauche. J’avais regardé avec

attention un troupeau de chèvres pendues à des roches de marbre, lorsque, ramenant ma pensée autour de moi, je me vis marchant côte à côte avec Abel Warnier! Je ne sais quel combat intérieur se lisait sur son visage. Sa bouche avait une expression dure, tandis que ses yeux étaient doux et comme charmés.

J’essayai de parler, craignant qu’un mot, à la fois sévère et tendre comme son visage, ne me contraignît à répondre d’une façon sèche ou trop aimable; mais une émotion irrésistible me saisit, et il ne me vint pas même une banalité à dire. Mes yeux demeu-, raient enchaînés à ces yeux si éloquents et si beaux, et je m’efforçai en vain de leur échapper. Il me sembla que, durant cet échange de regards, mon cœur avait tour à' tour éprouvé la sensation du vide et celle de la plénitude. Mon esprit, ma pensée, n’entraient pour rien dans mon émotion, et pro*

testaient même de toutes leurs forces. Je subissais une impression du dehors, et je la respirai comme on respire la senteur des pins, le parfum des bruyères. Ce fut Abel qui détourna la tête le premier, et vite, aussitôt, mon trouble s’apaisa. Mais, en m’examinant, je reconnus que quelque chose en moi-même échappait à ma raison. Ma volonté vacillait dans ma tête comme une lumière près de s’éteindre. Je fus irritée de ma faiblesse, et je parvins à dire d’un ton indifférent, dont je fus contente :

— Ainsi, vous partez demain, monsieur?

— Non, madame, répliqua-t-il avec assurance, je ne pars plus !

— Et pourquoi, s’il vous plaît, demeurezvous?

— Parce que je viens de lire dans votre cœur, madame, répondit-il audacieusement.

— Qu’y avez-vous donc lu ?

— Je ne vous le dirai pas. La vanité froissée qui éclate en ce moment sur votre beau visage vous ferait tout renier !

— J’exige, monsieur, que vous parliez, pour que je puisse me défendre !

— Rassurez-vous, madame, il ne s’agit que d’une promesse.

— Je vous ai promis quelque chose?

— Oui, oui, répéta-t-il en attachant de nouveau ses regards aux miens avec tant de passion et de prière, que je me sentis charmée et que je ne résistai plus!

Je fus séduite par cette nature forte et douce, orgueilleuse et suppliante! 11 était si humble , et pourtant si hardi , si respectueux d’aspect et si résolu dans son inconvenance, qu’il me plut, et que je commençai à l’aimer! C’est un cavalier accompli; il monte à cheval comme Saint-Elme, il atonies les élégances natives, et, dans sa personne.

dans ses manières, il y a toutes les nuances que son esprit exclut et condamne. Les luttes qu’on aurait à soutenir contre Warnier se rapporteraient au fond des choses, et non à leur forme. Ces luttes-là n’ont rien de désagréable, et je crois qu’il est plus facile de modifier les théories que la pratique. Bien des gens changent d’idées, qui ne parviendraient point à changer leur façon de marcher, de saluer, de se tenir à table, de se présenter. Je connais des grands seigneurs, auxquels, malgré les principes d’une éducation dont ils admettent l’importance, il est impossible de se conduire autrement qu’en grossiers personnages; en revanche, le fils d’un ouvrier peut avoir l’air d’un prince! Quelles réflexions surprenantes m’assaillaient dans ce moment, Léonie ! Que l’intelligence a des soubresauts étranges! Devant moi caracolaient un marquis et une marquise, arrière-petits-fils des

vieux Florentins damnés par Dante, et je me disais que Warnier et ta sœur, tous deux sortis de la plèbe, nous avions presque autant de distinction que les Tampericci. Pour la première fois, moi qui n'estimais jusque-là que les avantages de la noblesse, que les joies du titre, je sentis comme une bouffée d’orgueil roturier! Warnier, silencieux, me contemplait avec ravissement, et son admiration me réchauffait dans l’âme*

— Voyons, que vous ai-je promis? lui redemandai-je avec un sourire.

11 réfléchit et répliqua gravement :

— J’ai trouvé dans un de vos regards l’énergie qui me manquait pour batailler contre votre entourage et contre vous-même. Je suis maintenant attaché à votre personne comme l’ombre au soleil, et je ne vous quitterai plus !

— Vous me faites peur ! dis-je en riant;

mais j’ai un très-bon moyen d’échapper à vos poursuites, c’est de retourner dans le monde, où vous ne me suivrez pas !

— Je vous suivrai partout, et je vous rappellerai à vous, môme dans le monde, car c’est là que vous vous oubliez le plus ! Vous serez bien vite simple, bonne et tendre, quand vous le voudrez, dit-il si affectueusement que je crus entendre ta voix, ma sœur. J’ai conquis dans mes épreuves une énergie que j’emploierai à vous servir, continua Warnier.

Vous me conseilliez plaisamment, l’autre hier, de me mettre en campagne, comme les chevaliers de la chevalerie, et d’aller frapper à la porte des vieux manoirs pour réclamer mon idéal. Je sais à présent que ce cher idéal s’enferme dans une tour dont la couleur seule est d’airain! J’assiégerai la tour, je lutterai contre ses défenseurs, et je vaincrai le grand paladin Coq-dé-bruyère lui-même!

— Mais tout cela est très-inquiétant, répondis-je sans frayeur, et plus flattée de ces menaces, j’en conviens, que je ne le fus de la soumission de Karnac.

Je suis donc une de ces créatures impersonnelles qu’il faut conduire le poing fermé? Non ; mais, peut-être, un amoureux original, qui s’abstient des galanteries et des fadeurs auprès d’une femme abreuvée de déclarations monotones et de bouquets à Chloris, a-t-il un succès assuré d’inconnu et de saveur? i

— J’ai subi aveuglément, me dit Warnier, i ce charme soudain, enivrant, incomparable, que vous seule possédez, et dont ma mère était si enthousiaste, qu’elle m’en avait donné une crainte superstitieuse ! J’aurais dû, à notre première rencontre, vous fuir, rebrousser chemin. Mais je n’ai pu résister à votre grâce. Je vous ai vue pâle et faible au bord de la mer, et j’aurais voulu vous emporter

dans mes bras ! Je vous ai vue brillante au théâtre, et j’ai désiré qu’un miracle fermât tous les yeux dans la salle pour que j’eusse seul le droit de vous regarder! Lorsque vous êtes entrée chez la marquise, il m’a semblé que la fée de l’élégance, de la beauté, m’apparaissait, et j'ai eu grand’peiiie à ne pas m’agenouiller pour baiser le bas de votre robe et pour vous remercier d’être si complètement la forme de mes songes!

Aux terrasses de la villa Tampericci , sous la lune, votre bras appuyé sur le mien , j’ai rêvé de m’envoler avec vous vers le pays des étoiles ! Dans le jardin Pallaviccini, je vous ai aimée et perdue ! J’ai souffert terriblement. J’ai maudit le hasard ou la fatalité qui m’avait jeté ainsi sous vos pieds; je me suis cru à tout jamais écrasé, et j’ai voulu fuir lâchement ! Une amie bienfaisante m’a retenu ; ah ! combien ,

en ce moment, je lui dois de reconnaissance !

— Il n’y a pas de quoi ! dis-je méchamment, pour cacher l’émotion que m’avait causé la petite revue des sentiments de mon poétique adorateur.

— 11 y a de quoi! s’écria-t-il, en se jetant à bas de son cheval pour ramasser une branche de bruyère qui était tombée de mon chapeau.

Quand il fut remonté, il brisa cette branche en plusieurs morceaux, en garda une brindille, et la mit dans un médaillon qu’il ouvrit en tremblant. C’était le portrait de M“* d’Estre ville ! La morte me regarda de ses yeux doux, pareils à ceux d’Abel, et me supplia d’aimer son fils ! Ce détail, presque insignifiant, me bouleversa tellement, que j’eus une véritable colère contre moi-même. Je frappai rudement de ma cravache Aria, qui

rudement bondit passa comme une flèche auprès de la marquise, et s’arrêta au milieu des chasseurs.

— Voilà un beau retour après un vilain oubli, ditKarnac, et, si je ne vous avais pas consacré l’âme de mon coq de bruyère, belle divinité, si je n’avais pas eu confiance en la vertu de mon holocauste, j’aurais pu me troubler beaucoup.

Le marquis Pallo et le comte Andréa éclatèrent de rire ; mais je fus blessée par cette boutade ridicule. Saint-Elme répliqua en riant aussi ;

— Karnac, mon très-cher, je porte au compte de mes profits la bêtise que tu viens de dire.

— Une bêtise, ça? Rien n’est plus spirituel. Tu ne te connais donc, mon pauvre

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