‹ SainètesChapitre 10 sur 31 · ENSEMBLE · texte numérisé non relu

ENSEMBLE

VoiL ce que j'appelle une chanson,

Voilà ce que j'appelle un souci cruel;

Chercher ce dont on a besoin,

Et ne pas le trouver, quelque prix que l'on offre.

MORENO, revenant. Pcîtia?

PETRA, de sa ciiami)rc. Frère, au nom du ciel excusez, moi^

* Perdone por Bios, hermano, c'est ce qu'on dit à un pauvre, quand on ne lui donne pas. (Af. du tr.)

MORENO. Je ne plaisante pas.

TETRA, de sa chambre. J'éCOUte, que VeilX-tU ?

MORENo. Ouvre, tu le sauras.

PETRA, se montrant. Qu'v a-t-il de nOUVCaU?

MORENO. Tu as ta sérénade.

PETRA. En forme?

MORENO. Écoule, je suis tombé sur le maître de chapelle des enfants de la Doctrine, qui a un gendre qui joue de larigot, à croire que c'est une clarinette.

PETRA. Bon.

jioREiNo. 11 dit qu'il amènera un grand et un petit bas. son qui valent tout un orgue, et que viendra aussi son voisin l'aveugle, avec sa musette de zamora, son lazarille et son chien.

PETRA, avec un ge.tc de flédain. Foin de tOUt Cela !

MOREiNo. Et si mon camarade, le sergent Suisse, me procure la grosse caisse de la retraite, nous sommes capables d'étourdir toul le quartier; et je gage que cette nuit il ne se donne pas dans tout le royaume une sérénade pareille Prépare des confitures et du vin pour rafraîchir l'orchestre, et laisse-moi le soin d'arranger la fête. Je veux que la Juana crève d'envie en entendant le tapage. A quelle heure veux-lu qu'ils viennent?

PETRA. A quelle heure vas-tu à la...?

MORENo. Bien.

PETRA. Avec cette belle musique? Je voudrais te voir fouetté de verges et condamné à arracher avec les dents les fondations du rocher de Gibraltar !

MORE^'o, be cian;'!inani. xVvcc les deuts? Va, continup, si tu veux voir les tiennes danser à terre un boléro, avant que l'orchestre n'arrive ; je me souviens encore que je suis un homme...

PETRA. Quoi?

MORENO. Un homme, quoique je n'aie pas d'argent.

PETRA. Pas d'argent el un homme ? Tu pourras te vanter d'être le seul. Car, comme dit l'autre, les gens apprécient l'argent sur son poids, et l'iiomme sur ses écus^

MOREJNO. En sais-tu long?

PETRA. Plus que toi. Tu t'engages avec des femmes de bien, et tu n'es pas capable d'en sortir à ton honneur.

MORENo. Si l'homme le plus haut... que dis je un homme? Si le soleil, du haut du cinquième ciel, avait l'audace de faire la cour au dernier de tes vieux souliers, tu verrais quel homme je suis. Entrons, je te dirai le roste.

PETRA. Je le sais; sans compter que ma mère est à visiter un malade, et quoiqu'elle sache ce qu'elle sait de nos affaires, je ne veux pas qu'elle pense à mal. (Minaudant.) Après la musique, nous parlerons à la grille, car la grosse caisse ne me laissera certainement pas dormir, et je pourrai te remercier de ta sérénade. Adieu et à... jamais! (D'unair courroucé.) Ah! tu es un fier homme!

(Elle ferme la porte.)

MORENO. Voilà qui finit mal. Mais si je n'ai pas un cuarto, c'est sans remède.

LE TAILLEUR ET SA FEMME, riant. 111 ! lli !

MORENO. Vous riez, vous autres?

LE TAILLEUR. Comment ne pas rire, quand je vois ma femme attacher la moitié d'une culotte, au heu d'une manche, à ce gilet?

MORENO. Comment? la senora ne sait pas mieux attacher une manche?

Ml y a ici un jeu de mot intraduisible ; peso, qui veut dire poids, signifie aussi une piastre. (iV. du tr.)

LE TAiLLEun. C'cst assoz clair.

LA TÂiLLEusE. Yovons, ne mens pas.

LE TAILLEUR. Aiissi viai quo je suis un tailleur, c'est la vérité pure !

LA TAILLEUSE. Oui, fais Ic bou apôlre 1

LE TAILLEUR. Je ue suis pas un grand dévot, mais tu sais bien que c'est quand il y a le plus de processions, que j'aime à lever plus baui ma bannière.

MORENO, méditant. MaUVais moven. (Il prend son parti et sort.) l'alGUACIL, paraît en niajo et le retient. OÙ alleZ-VOUS, Seigneur Moreno?

MOREKO. A deux pas, faire une commission, (ii !^orl.)

LE tailleur, d'nii air de myslùre, MoU chcr, il a la rage

dans le cœur. Cette Petra veut qu'il lui donne une sérénade, et je crois qu'il n'a pas un cuarto.

l'alguacil. C'est une grosse affaire.

LE tailleur. Maisvous, à cequeje soupçonne, vous avez aussi la vôtre. Vous êtes venu tout courant ôter votre uniforme, et en un clin d'œil vous avez mis un habit de majo.

l'alguach.. Et cela vous étonne?

le tailleur. Mais oui.

l'alguacil. Il y a quelque chose, en effet. (Fausse sortie et revenant sur ses pas.) Eh! savez-vous pourquoi le propriétaire me fait appeler?

le tailleur. Je ne le sais, ni ne le veux savoir.

l'alguacil, s'en allant. Heureusemeut qu'il ne demeure pas loin.

UNE VIEILLE, entrant. Quelle infamie ! Je promets à ce coquin do boucher!...

l'alguacil. Qu'avez-vous, mère Célestine?

LA VIEILLE. Quand serez-vous de service au pesage, seigneur don Trifon?

l'alguacil. Demain.

LA VIEILLE. Le scélérat ne m'a-t-il pas donné pour une demi-livre de viande plus d'une livre d'os?

l'alguacil. Et savez-vous qui?

LA VIEILLE. Certes.

l'alguacil. Alors je vous promets qu'il le payera. Venez de bonne heure, et nous nous verrons, (ii sort.)

LA VIEILLE Certainement que j'irai !

LE TAiLLEun. Nous domiez-vous un peu de poudre^?

LA VIEILLE. Je ne veux pas.

LE TAILLEUR. Celle-ci se Test mis dans la tête.

LA VIEILLE, rs'importe. Moi aussi, je m'en souviens. Ah ! les fâcheux souvenirs! j'avais des caprices sans fin ; mais celui qui pourrit au cimetière coupa le mal dans sa racine, rien qu'en me fou(îUant. Faites de môme avec

la voisine. (Elle se dirige, d'un air pointu, du côté de sa mansarde,

au fond de la scène.)

LA TAiLLEusE. Dii diablc soit la vieille ! Si je vous la prends par le milieu du corps, je la lancerai !... (Kiie se

lève.)

LE TAILLEUR, essayant de ^e lever. Femme, ne fais aUCUll

effort, même en idée. Les tailleurs deviennent rares, et tu pourrais mettre en péril la vie de notre héritier.

LE SOUS-LIEUTENAJNT, onlrunl d'un air timide. (JUC DicU VOUS

garde !

LA TAILLEUSE. Quc chcrclie cet officier! LE TAiLLEun. Ou Ic Verra bien.

LE SOUS- LIEUTENANT.^ examinant les diflercntes portes. Il ITie

semble bien qu'elle m'a dit n" 10. Je ne le vois pas.

* Pour dire la poudre de Poiiinpinpin, on dit. en Espagne, les poudres de la mère Cc'lestine. IjS. du tr.)

cELEDONiA. Oh 1 iiii officier. Piomassoiis tout cela, chica, si nos brodeurs l'aperçoivent, j'ai peur pour vous.

LE SOUS-LIEUTENANT, s'approcliant de ÎSicanora. Pardon clc la

liberté, iiiîia, dis-moi un peu...

cELEroNL\. Ne réponds pas.

LE SOUS-LIEUTENANT Lc n'* 1 0 ?

NiCANORA. Je n'entends rien aux chiffres. r.ERVAsio, parlant de la gaieiie. Nicaiiora, dépêche ta besogne lo plus vite que tu pourras, j'ai à te parler. NICANORA. Tu vois bien que nous rentrons notre linge. GERVASio. C'est toi-même qu'il faut rentrer, c'est ce

qui importe et ce que je prétends. (Il rentre dans la chambre.) LE SOUS-LIEUTENANT, s'approchanl du tailleur. Le n° iO?

LE TAILLEUR. Au premier. Qui demandez-vous? Un extremefio qui vend des saucisses?

LE sous-LiEUTENANT. Nou, moiisieur

LA TAiLLEusE. Mais c'cst la chambre de Juana. (triant.) Dona Juana, on vous demande.

LE sous-LiEiTENANT. Pas taut dc bruit, je la trouverai bien, merci. (\ pan.) Il y a ici bien des locataires, (il entre

en toute lia le.)

LE TAILLEUR. Eu voici uu qui amènera peut-être la musique du régiment.

LA TAILLEUSE. Ça sc peut bicu.

JUANA, sortant du n° 10. Qui m'appelait?

LE TAILLEUR. C'esl UU officier qui monte Tescaiier.

JUANA. Je sais qui c'est. Une cousine chez qui je le rencontre d'habitude Tenvoie sans doute pour m'inviter à me promener avec elle.

LE SOUS-LIEUTENANT, dans la galerie. A VOS picdS;, SCfiora.

JUANA. Donnez-vous la peine d'entrer.

LE SOUS-LIEUTENANT. Je vicUS..,

JUANA. Je sais pourquoi vous venez, dans un instant nous allons sortir.

GERVASIO, revenant. Nlcanora ?

NicANORA. Ça va être fini.

GERVASIO. Allons, faisons vite. (Il rentre.)

Entre AQUILINA, servante en haillons, avec un paquet de linge sur la tête.

AQUILINA. Maudit soit nion sort, je n'en connais pas de pire. Et au diable ma maîtresse ! A-t-elle demandé si j'étais rentrée?

LE TAILLEUR. Pas le moius du monde.

AQUILINA. Qu'elle attende ou qu'elle crève. Avec la chaleur qu'il fait, et ce que pèse ce tas de linge, je n'en

puis plus. (Elle jette le paquet.)

LE TAILLEUR. Rcposc-toi, ma fille, et nous causerons un peu de ta dame. On m'a raconté qu'elle se donne pour la femme d'un capitaine ; et comme voilà déjà un mois et demi que vous vivez là haut, au n° 9, et que nous ne voyons entrer aucun officier... pas môme un malheureux sergent, et qu'elle est si élégante...

AQUILINA. 11 y aurait tant à dire là dessus!

LE TAILLEUR. Contc-nous douc un peu cela ; si elle appelle, nous t'excuserons tous deux.

Aquilina s'assied sur le tas de linge qu'elle a apporté sur sa tête. Le TAILLEUR et SA FEMME se rapprochent d'elle el causent avec elle avec animation. Celles qui étaient occupées à laver ramassent leur linge et chantent la seguidilla suivante. Un peu avant la fin, NICANORA monte et entre au n° 8 de la galerie, et CELEDONIA s'arrête un moment devant la porte du n" 3,

SEGUmiI.LA.

Le maître de ma vie, Quand il parle d'amour,

N'a pas son pareil Tant il sait broder.

J'ai sur iiion corsage

!^on cœur brodé,

Et un hélas au milieu!

AKMENGOL, Ici second brodeur, parlaiil à Celedonia dan^ la galerie.

Chut ! ta maîtresse est rentrée?

CELEDONIA. Pas eiicore.

ARMEiNGOL. Et 011 cuusera cette nuit ?

CELEDONIA. A la grille.

ARMENGOL. Elle a le sommeil léger?

CELEDONIA. Quelquefois.

' ARMENGOL. La VOlci qui vient, (ils se retirent.)

LA VEUVE, entrant avec un uir hypocrite. Que le Sei'o'neur COn-

serve vos cœurs dans sa sainte paix et vous délivre des faiseurs de rapports qui pourraient la troubler. Amen ! Bien le bonjour, mes amis.

LE TAILLEUR. G Gst bousoir qu'il faut dire.

LA VEUVE. Comme c'est aujourd'hui vigile, que le jeûne consiste, je crois, à ne pas dîner, et que c'est mon habitude, je ne compte pas les heures. Je vais prendre trois couples d œufs frais qui me serviront de collation et de dîner en même temps. Que la paix, je le répète, la paix que je chéris, ne s'écarte jamais de notre cœur,

LE TAILLEUR. Que Dieu vous la donne en abondance, senora dona Cléofé.

LA VEUVE. Amen! Mais qu'est-ce que je vois? N'es-tu pas la petite servante de la femme du capitaine? C'est très-bien ! ta maîtresse seraà t'attendre, et, toi, tu resteslà à faire la conversation tout à ton aise, (criant.) Voisine?

AQuiLiNA. Taisez-vous, au nom du ciel.

LA VEUVE. Je n'en ferai rien. (Eiie die encore.) Chère dona Sinforiana?

LA FEMME DU CAPITAINE, sortant du n°9. Qu'cSt-Ce qu'il y a ?

LA VEUVE. Renvoyez sur-le-champ votre servante, ou défendez -lui de causer du tiers et du quart avec les tailleurs.

LE TAILLEUR. Doucemeut, doucement quand vous parlez des tailleurs.

AQuiLiNA. J'arrive à l'instant de la rivière.

LA FEMME DU CAPITAINE. Effrontée, monte ce hnge.

AQuiLiNA. Oui, pour me faire cogner.

LA FEMME DU CAPITAIiNE. MontC-lC. AQUILINA à la VEUVE. C'cst VOUS...

LA VEUVE. Qu'est-ce que tu dis là, petite? on sait si j'aime les rapports et les histoires !

LA FEMME DU CAPITAINE. Si jC deSCCUds, jC tC tllC.

LA VEUVE. La paix du bon Dieu!.. Jésus, tout ceci n'est pas fait pour moi ! Celedonia, ouvre, je suis toute

tremblante, (celedonia ouvre et la veuve entre au n" 5.)

AQUILINA. L'hypocrite !

LA FEMME DU CAPITAINE. Je tc casseraiunrondiusurledos.

le TAILLEUR. Vous vcrrcz ce qui en arrivera. Vous me trouverez entre elle et vous, suffit.

LA FEMME DU CAPITAINE. Pcstc! uu taillcur m'ôtcrait le droit de quereller mes gens ?

LE TAILLEUR. Vos gcus ! uu pauvre petit bout de servante.

AQUILINA. Elle a raison, car je suis sa cuisinière, sa blanchisseuse, sa couturière, sa modiste ; je la peigne, jo la panse, et, au besoin même, je paperasse avec elle.

LE TAILLEUR. Tu cs aussi SOU Secrétaire?

AQUILINA. Sans doute. Ah ! elle me trouvera à redire !

L\ FEMiME DU CAPITAINE. Moi je pourrais le regrelter ?

AQuiLiNA. Voulez-vous le voir? Eh bien, j'emporte ce linge pour garantie de mon salaire, et si elle ne me donne caution, elle portera huit jours de plus la chemise qu'elle a sur le corps, (euc son.)

LA FEMME DU CAPITAINE. Père Jorgc, suivez-la.

LE TAILLEUR, sans se presser. Je vais d'abord me vêtir proprement. Femme, donne-moi des bas.

JUANA paraît en basquine et en mantille avec le SOUS-LIEU- TENANT.

JUANA. Écoutez un secret, seigneur Joro-e.

LA FEMME DU «APITAINE. Il est OCCUpé.

JUANA. Je suis de ses pratiques, et je crois qu'il m'écoutera.

LE TAILLEUR. Oui, scfiora.

LA FEMME Di] CAPITAINE. Je l'avals retciiu la première.

JUANA. Si vous voulez bien vous taire, j'en aurai plutôt fini avec lui. Savez-vous si le Moreno donne, ce soir, une sérénade à dofia Pelra, et à quelle heure, et combien il y aura d'instruments?

LE TAILLEUR. L'autre soir, il y en avait quinze à la vôtre.

JUANA. avec ironie. Oh ! de celles-là OU cu voit peu. Mais il y en aura davantage cette nuit; je vais sortir, et je n'en voudrais rien perdre.

LE TAILLEUR. Je uc sais pas.

JUANA. 11 y aura naturellement des billets d'invitation.

PETRA, paraissant. Quaud j'iuvilerai au convoi d'une certaine amie, je ferai les choses dans les règles.

JUANA. Et qui est celte amie, Petra?

PETRA. Juana, celle qui m'écoute en ce moment.

JUANA. La femme du capitaine?

LA FEMME DU CAPITAINE, furieuse. Puisque la feilime clu

capitaine se tait, taisons-nous aussi. Celle-ci, quand on l'interroge, se contente de répondre haut et ferme.

PETRA. Celle que je dis, voudrait déjà être capitaine ; mais elle a essuyé aujourd'hui une attaque soudaine * et j'ai bien peur qu'elle n'arrive pas même à itre lieutenante.

JUANA. Et toi à quoi arriveras-tu? car ceci enfin ressemble à une provocation : à être le meuble d'un autre meuble, si misérablement nu que la veille de san Pedro ; il n'a pas même de quoi payer une mauvaise mandorc ou une couple d'aveugles.

PETP.A. Il a de quoi, et il le dépenserait si j'avais ton humeur ; mais ce que je veux dans mon galant ce n'est pas du scandale, c'est de l'amour.

JUANA. Gare là-dessous.

PETRA. Jette-toi sur moi, je te recevrai dans un mouchoir, de peur que ce joli corps de pâte sucrée ne se casse ou ne se détraque.

JUANA. Comme le tien; ma fille, ne nous en faisons pas accroire. Entre nous deux il n'y a pas deux onces de différence pour le poids.

PETRA. Ceci, c'est de l'or en barre.

JUANA. Que no prêtais-tu alors à Moreno un morceau de l'endroit dont tu n'as que faire, tu aurais ta sérénade, et le quartier son divertissement.

PETRA. On a bien raison.de dire que chaque coq chante bravement dans son poulailler et sur son perchoir.

JUANA. Si tu ne m'entends pas^ il ne me faudra qu'un instant pour descendre.

^ Jeu de mots intraduisible. Alferecia veut dire épilepsic et flf//èré;j sous-lieutenant. (N. du Tr.)

LE SOUS-LIEUTENAiNT. ScUOra... (ils quillent la balublrailc pour descendre.)

JUANA. Nous ne perdrons pas pour cela la promenade. LE TAILLEUR. Sefiora Petra, enirez là dedans.

PETRA. Moî ?

LE TAILLEUR. Oui, seiiora, c'est un conseil d'ami que je vous donne, pour éviter ce qui peut arriver, et ensuite...

LA VEUVE. Et pourquoi vous mêlez-vous de cela ? on la provoque et vous voulez qu'elle se taise. Le taureau le plus mou se regimbe, quand on lui met des banderilles enflammées. Personne, ma fille, n'aime la paix comme moi; mais il y a des circonstances suprêmes où la langue et les mains doivent user de leurs droits naturels, et ce n'est pas pour rien que la nature a fait celleci sans os (elle montre sa langue et ses mains) et CelleS-là aVCC

tant d'ongles et si flexibles de nerfs. PETRA. Je sais à quoi m'en tenir.

JUANA, entrant dans le patio et croisant sa mantille. Me VOici ;

au tailleur : que lui disiez-vous ?

LE TAILLEUR. Que puisquc nous n'avons pas de musique cette nuit, nous ayons au moins du silence.

LA VEUVE. Et je lui disais, moi, ce qu'il convenait de faire dans des cas comme ceux-ci. (Eiie se retire.)

PETRA. Que pourrait dire dona Cléofé qui ne soit excellent ?

LE TAILLEUR. Et dans l'intérêt de la paix ?

JUANA. Je répèle que me voici.

PETRA. Je ne suis pas aveugle.

JUANA. Et que veux-tu, du gigot ou du filet?

PETRA. J'ai l'habitude d'aller droit à la gorge.

JUANA. Et moi à la jupe.

PETHA. Pourquoi m'as-tu provoquée?

JUANA, C'est faux, je parlais à don Jorge.

LE TAILLEUR. C'est-â-dire avec moi.

PEiT.A. Je ne le nie pas. Mais que disais-tu?

JUANA. De toi... Que tu nous assommais' avec tes forfanteries, et que tu es... une pauvresse.

PETRA. Je pourrais ne pas l'être; avant que tu ne vinsses demeurer ici, le neveu du Loueur a essayé de me faire la cour.

JUANA, se contenant. Et c'cst à moi que tu dis ccla?...

PETRA. Je te comprends.

LE TAILLEUR, d'un Ion railleur. SeigUeur SOUS-lleutenaUt,

vous feriez peut-être bien de vous retirer. Je crois que la Petra va parler à la Juana de son autre galant.

LE SOUS-LIEUTENANT, troublé. Celte dame est maîtresse de sa volonté, et je n'ai rien à y voir. Dofia Juanita, je vais vous attendre à deux pas d'ici, (ii sort.)

JUaNA, au sous-lieutenant, en ratlachant sa mantille. Petites

gens enfin ! C'est ma faute, aussi je ne devrais vivre que dans des maisons habitées par des personnes comme il faut.

TOUTES LES FEMMES. Commeut, petites gens ! C'est une infamie de souffrir cela. Empoignons-la.

LE TAILLEUR. Qiiaud cllc l'entrera, il vaudra mieux la prendi-e tous ensemble et l'envoyer coucher au Prado.

TOUTES. Vive ridée, elle est excellente !

PETRA. Que tout le monde s'y engage.

TOUTES. Vivat! '

Entre l'AVOGAT, en costume, et du plus grand sérieux. l'avocat. Deriière moi arrive le Loueur avec don Tri-

fon, l'Alguacil, et une petite servante qu'ils ont arrêtée.

TOUS. Chis! chis!

Tous les locataires que la curiosité avait attirés à leur porte pour voir la querelle, s'enferment dans leur chambre, après avoir entendu l'avocat. Le plus grand silence règne dans la maison, et l'avocat, demeuré seul et incertain, jette les yeux de tous les côtés et va ensuite frapper au n° 6.

l'avocat. Holà! Qu'est-ce qui leur prend à tous? Me voilà frais ! M'auraient-ils pris pour l'ilcade? C'est une preuve qu'ils ont la conscience tranquille, quand ils craignent ainsi la justice et fuient, par respect, devant elle. Laquelle de ces chambres est celle de la nourrice de mon petit? 11 me semble que c'est ici, au numéro 6, si j'ai bonne mémoire. Nourrice? nourrice?

LE VALENciEN, sortant. Il n'y a pas ici de nourrice, ni d'autre maître que Norberto, le marchand de fruits de souchet, et moi, le fabricant de nattes de palmier. Si VOUS les voulez bonnes et à bon compte, j'en ai à votre service.

l'avocat. Ce n'est pas ici que demeure une Pasiega avec un nourrisson?

LE VALENCIEN. C'cst là-bas, au numéro 2, et quant au nourrisson, il est fièrement maigre et laid.

l'avocat. Que dites-vous là? C'est mon fds.

LE VALENCIEN. Cc u'cst pas possiblo !

l'avocat. L'animal! (Appelant.) Nourrice? nourrice?

LA PASIEGA. Patience! (EUe ouvre.) Ah! seigneur don Timoteo! Vous nous apportez les sept ducats?

l'avocat. Comment se porte mon marmot?

LA PASIEGA. Comme une vache de Gallice.

l'avocat. Entrons le voir, dis entrent.)

LE VALENciEN. Tout à l'heure, autre querelle là-dedans.

En tous cas, tenons-nous clos. (Il s'enferme.)

EntreiU le LOUEUR, on majo petit-maître, et l'ALGUACIL amenant AQUILINA.

LE LOUEUR. Entre et ne crains rien. J'arrangerai tout.

AQUILINA. Mais je ne veux plus la servir.

LE LOUEUR. Ne la sers plus, mais commence du moins par rendre compte de ta personne.

AQUILINA. Moi, rendre compte? Mon père et ma mère, je ne les connais pas. Des parents, je ne m'en suis jamais vu. Les tuteui's, je les ai en horreur. Les maîtres, ils sont trop durs. Les amoureux m'assomment; et, pour ne pas avoir de mari qui me commande, j'ai fait vœu de chasteté. Voyez si, £xcepté à Dieu, j'ai à rendie compte de moi à personne.

l'alguacil. Alors pourquoi sers-tu ici?

LE LOUEUR. Voilà.

AQUILINA. 11 faut vous le dire? parce que je ne veux pas retourner à l'hospice.

l'alguacil. Tu y retourneras, cependant, si tu ne veux pas te soumettre.

AQUILINA. Je le sens d'ici.

l'alguacil. Allons, empoigne ce linge, et suis-moi. Nous verrons si ta maîtresse consent à te pardonner.

AQUILINA. La bonne farce ! Je ne veux ni qu'elle me pardonne, ni moi lui faire grâce des deux dtiros qu'elle me doit pour mes gages, non plus que de quelques chandelles et autres vétilles , parce qu'elle dit toujours qu'elle n'a pas de monnaie; et elle 'n'en aura jamais, parce que jamais elle ne change je ne sais quel argent que lui a laissé son mari le capitaine, je ne sais

dans quel pays. Je soupçonne qu'elle ne le sait pas mieux que moi. C'est toute une histoire.

LE LOUEUR. Quelle langue tu as !

AQuiLiisA. Quand je dis vrai, il est clair que je ne mens pas.

LE LOUEUR. Don Trifou, montez seul, et voyez si nous la mettrons sur un meilleur pied avec sa maîtresse.

l'alguacil. Prenez bien garde...

LE LOUEUR, Montez sans crainte. Je reste ici de garde. Don Jorge?

LE TAO^LEUR, se montrant. Qui OSt-Ce qui appelle? (D'un air

flatteur.) Je me réjouis de voir notre cher propriétaire. Et votre oncle?

LE LOUEUR. Toujours aussi gras et bien portant. Il vient de me céder cette maison pour mon entretien. Quand les termes viendront, il ne faudra pas, pour cela, se tourmenter l'esprit.

LE TAILLEUR. Ou voit bieu que l'oncle est un homme de poids, et qu'il sait ce qu'il fait? Qu'y a-t-il pour votre service?

LE LOUEUR. Je vous pHo de me garder cette fille, pendant que j'irai là-haut un moment voir la Juanita.

AQuiLiNA. Je ne suis pas assez sotte pour me perdre.

LE TAILLEUR, mystérieusement. Ne montCZ paS.

LE LOUEUR. Et pourquoi?

LE TAILLEUR. Ne iTiontcz pas.

LE LOUEUR. Quel cst cc mystère?

LE TAILLEUR. Parco qu'cllc est sortie.

LE LOUEUR, avec vivacité. Quand? Seulo?

LE TAILLEUR. Je uç mc souvicus pas.

LE LOUEUR. Tirez-moi d'incertitude. Sachons avec qui elle est sortie ?

LE TAILLEUR. Je regrette beaucoup...

LE LOUEUR. Quoi?

LE TAILLEUR, avec mesure. Je suis uii taïlleur trop honnête pour me faire courrier de mauvaises nouvelles... II est venu ici un sous-lieutenant, un bien beau garçon, je dois en convenir, qui est monté et l'a emmenée à la promenade. Elle a mis cette jupe que vous savez et que ces mains ont cousue, sa basquine de moire avec les deux franges, cette coiffe qui a cent aunes de rubans, sa riche mantille, un vrai labyrinthe avec son feston noir. Je vous assure, sans crainte d'être démenti, qu'elle faisait feu de toutes ses batteries, la belle enfant.

LE LOUEUR. Et moi, je t'assure, sans hésiter, que tout ce que tu me dis-là sont autant de mensonges. Je vais

bien le voir. (Il se dirige vers Tescalier.)

AQUILINA, causant avec le Tailleur. G'cst Ull bon garçon?

LE TAILLEUR. MeiUcur qu'elle mille fois, sans comparaison.

La VIEILLIE et TINVALIDE apparaissent aux lucarnes des mansardes.

LA VIEILLE. Ay! Zape, zape, voisin?

i/iN VALIDE. Que voulez-vous?

LA VIEILLE. Voilà un chat qui se sauve avec le poulet

que vous aviez mis à l'air. (Un chat passe effectivement.)

l'invalide. Un chat ! Où est-il le scélérat? Je l'aperçois. Mais c'est le vôtre! (ii rentre.)

LA vieille. Miz, miz, miz.... S'il me l'apportait tout entier, rien de meilleur dans cette saison qu'un poulet aux tomates.

l'invalide, reparaissant avec nu fusil. Atteuds-moi , brigand! . . Il est parti!

LA VIEILLE. Avez-vous bien l'audace de me menacer de votie fusil?

l'invalide. Je ne m'occupe pas de vous.

LA vieille. Mais vous vous occupez de mon chat, et c'est la même chose.

l'invalide. Je sais ce que j'ai à faire.

LA VIEILLE. Et moi, je dirai au Loueur que c'est vous qui êtes cause que l'entrée est toujours sale.

l'invalide. Vous mentez.

LA VIEILLE. Qui donc a perdu la clef du dépôt aux ordures?

l'invalide. Voyez-vous la vieille fée!

LA vieille. Voyez un peu le soldat de mie de pain ! (Us

se retirent.)

LE LOUEUR, revenant. Elle cst sortie, et tu avais raison. LE TAILLEUR. Quaud jc dis une chose!... LE LOUEUR. Jorge, donne-moi un siège, et laissons-la venir.

LE TAILLEUR. Que peusez-vous faire?

LE LOUEUR. J'ai mon idée.

LE MORENO, revient, sans manteau, sans boucles, sans jarretières

et sans montre. Cliica, vicns tout de suite.

PETRA, sortant. Qu'cst-ce que tu as encore inventé? Parle, je suis de si bonne humeur, et tu prends bien ton temps !

MORENo. Écoute un des plus grands miracles que l'amour ait fait. Tu as ta sérénade, Petra. Demande autant d'instruments que tu voudras, demande si tu veux Porchestre des trois théâtres, et tout ce qu'il y a de musique dans toutes les chapelles de Madrid.

PETRA. Tu as donc découvert un trésor, que tu reviens si riche?

MoiiENo. Tai une once d'or et deux piastres; je ne porte pas moins que cela, je te prie de le croire.

LE LOUEUR. Mais toi, tu ne t'en portes pas mieux, mon pauvre Moreno.

MORENO. C'est à cause de vous que je me vois dans tout ce tracas.

LE LOUEUR. Et comment?

MOREiNo. La Petra, soit dit sans l'offenser, a un caractère aussi doux que celui des agneaux tondus au mois de mai; et voilà trois jours qu'elle est comme un taureau de Mercadillo.

LE LOUEUR. Et c'est ma faute, à moi?

LE TAILLEUR. A VOUS seul? parcc que vous avez donné à Juana, la veille de sa fête, cette superbe sérénade, celle-ci s'est mis en tête que cet autre en fît autant, quand elle sait que le pauvre garçon...

MORENO. A présent, je suis riche. Un véritable ami m'a prêté, sur mon manteau, sur ma montre, sur mes boucles, une once d'or et deux piastres, sans autre intérêt que de lui payer dix pour cent par mois..

LE TAILLEUR. Qucl excellent ami!

MORENO. C'est un homme tout à fait comme il faut.

LE LOUEUR. C'est ma faute, en effet, et je dois la payer. Moreno, va reprendre ta cape, et reviens sur-le-champ.

MORENO. Plutôt que de se laisser humilier, l'homme qui est vraiment un homme doit revenir mort sous les yeux de sa dame.

PETRA. Si tu dois mourir pour cela, compte que c'est déjà fait.

LE TAILLEUR, à la Petra. Si quelqu'uu se lucurt ici, c'est vous. Pourquoi dissimuler que vous en êtes folle?

LE LOUEUR. Assez de verbiages. Il se fait tard : va cher-

cher tes effets et reviens vite. Je me charge de donner à la Pelra musique, bal, rafraîchissements et souper...

MORE^o. Gomment?

LE LOUEUR. En ton nom.

MORENO. Je vous eu remercie, mais je n'accepte pas, ^

LE LOUEUR. Et pourquoi?

sior.ENo. Parce qu'il ne me plaît pas d'entrer en ménage, en vous devant quelque chose, et que Petra ait aussi des dettes quand nous nous marierons.

LE TAILLEUR. Embrasse-moî, Gerinaldos ne dirait pas mieux.

LE LOUEUR. Va, je connais ta déhcatesse, et tu sauras ce que je pense.

MORENo, à Petra. Quc me conscilles-tu?

TETRA. De faire ce qu'on te dit.

MORENO. Et maître Jorge?

LE TAILLEUR. La même chose.

MORENO. Au revoir donc. Enfin, bien ou mal, nous en voilà sortis. Si, plus tard, il avait quelque pensée... permis à d'autres d'avoir la leur.

LE LOUEUR. Apportez ici des chaises, et prenons un moment le frais tous ensemble.

PETRA. C'est assez que vous le disiez, seigneur propriétaire.

LE TAILLEUR. Asscz et trop... Quc ne ferais-je pas pour payer ce que je vous dois?

LE LOUEUR, regardant du côté de la galerie. Gervasio ?

GERVAsio. Qu'y a-t-il pour votre service? LE LOUEUR. Peux-tu dcsccudre?

GERVASIO. Je cours.

Les AVEUGLES sortent de leur chambre avec violon et tambour de basque.

LK MARI. Chica, donne un bon tour de clef, il rôde beaucoup de voleurs par les rues de Madrid.

LA FEMME. La scrrurc est solide.

LE TAILLEUR. OÙ vout Ics avcugles, à celte heure ?

T,E MARI. Sur la place, soutirer quelques cuartos aux imbéciles.

LE LOUEUR. Avez-vous, pour les attirer, quelque chose (le nouveau.

LE MARI. Une petite satire faite tout exprès pour la circonstance.

LE LOUEUR. Et ne pourrions-nous l'entendre, en payant?

LA FEMME, à part à son mari. CcSt le louCUr.

LE MARI. Je ne l'entends pas, mais je le vois. Et même sans intérêt, seigneur Loueur. Crispula, accorde le tambour.

GERVASIO, qui e^t descendu. QuC disicZ-VOUS ?

LE LOUEUR. Dis à ton camarade de prendre sa cape : il ira... pendant que de ton côté... (Aux aveugles.) Commencez vos contes, nous vous écoutons.

Pendant que les AVEUGLES chantent leur chanson, le LOUEUR cause un instant avec GERVASIO qui remonte aussitôt. Il fait prendre sa cape à l'autre brodeur, qui descend et se liàte de sortir, après que le loueur lui a dit aussi quelques mots à l'oreille. Les Valenciens du n° 6 se montrent à leur porte, la servante du n° 3 à la sienne. La couturière sort dans la galerie, et les locataires des mansardes se montrent à leurs lucarnes.

Les AVEUGLES chantent sur leurs airs ordinaires qui ne doivent être accompagnés que par un petit nombre d'instruments, ou seulement par un violon et un tambour de banque.

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