‹ SainètesChapitre 12 sur 31 · DONA A M ALI A · texte numérisé non relu

DONA A M ALI A

AGUSTINA, servante.

ANACLETA, jeune fille pauvre.

1m scène est supposée à Madrid.

Un petit salon.

Entre DON FERNANDO en coslume de petit-maître, sans épée et sans chapeau; il appelle son domestique.

FERNANDO. RoquO?

ROQUE. Que désire Votre Seigneurie?

FERNANDO. Matoo n'est pas rentré ?

ROQUE. Non, monsieur, et il est quatre heures. FERNANDO. Il faul que j'aic cette malheureuse chance de ne pouvoir rencontrer un domeslique, un ami, un

parent qui ne me soit fâcheux, incommode, et au rebours de mon caractère !

ROQUE. On frappe ; c'est lui sans doute.

FEHNAiNDo. Alors que fais-tu là, drôle, au lieu d'aller lui ouvrir ?

ROQUE. Sais-je moi si c'est lui ?

FERNANDO. Et c'cst on restant là sans bouger que tu le sauras ? le diable soit de toi et de tous tes camarades !

(il se lève pour aller ouvrir, el Roque le relient.)

ROQUE. Non, monsieur, il n'est pas juste qu'ayant des domestiques, ce soit vous qui alliez ouvrir? Je lui dirai d'entrer, je suppose?

FERNANDO. Il n'y a pas de patience qui résiste à cela.

(11 s'assied.)

ROQUE. Cet homme se fâche de tout. Il paye bien, mais

il est féroce. (ll sort lentement.)

FERNANDO. Le coquin sait avec quelle anxiété je l'attends, et que je ne confie qu'à lui seul les intérêts de mon amour, et voilà comme il répond à ma confiance !

ROQUE, rentrant. C'est le seigneur don Florencio.

FERNANDO, avec impatience. 11 choisit bien SOU heurO,

quand j'attends d'une dame que j'idolâtre une réponse d'où dépend le bonheur ou le malheur de ma vie !

FLORENCIO. Grâce au ciel, cher ami, je te rencontre chez toi !

FERNANDO. Qu'est-ce qui t'amène ? pourquoi quittes-tu le théâtre de si bonne heure ?

FLQRENcio. Je u'ai pas voulu retarder d'un seul moment le plaisir que j'aurai à te voir de mon avis. Je sais pertinemment, cher ami, que tu as l'esprit juste. Ce monde est peuplé de sots, et on ne peut faire un pas sans se heurter contre eux.

FERJNANDo. Qu'csl-ce doiic qui l'arrivé ?

FLouENGio. Je vais à la comédie, je trouve à me placer dans la troisième fde de l'orchestre ; mais impossible d'y avoir un moment de tranquillité , parce que dans la seconde et dans la quatrième, il y avait trois ou quatre individus qui tout le temps ne faisaient que dire : — Un tel, as-tu vu cela? — Tiens, la Pepa est ici. — Passemoi ton tabac noir. — Regarde cette lettre que j'ai reçue d'Aranjuez ^ Et avec de tels gestes que l'un me décoiffe, que l'autre me donne du poing dans la joue gauche, et que deux fois ils m'enlèvent mon chapeau, en me disant pour toute excuse : Pardon, monsieur. La comédie commence, mais ni eux, ni d'autres ne s'arrêtent de faire des signes, d'entrer et de sortir, de parler tout haut, de telle sorte qu'on ne peut même se faire une idée de la pièce. Je me fâche et m'en vais au parterre, où arrivé au milieu, je donne dans différents groupes qui critiquent la comédie, et qui avant d'en avoir entendu cent' vers déclarent le sainète les uns bon, les autres mauvais, sans paraître autrement disposés à l'écouter ou à se taire, pour permettre aux autres de l'entendre. Je leur tournai le dos avec impatience et montai à la loge d'une dame de ma connaissance. Elle était rempHe comme une tonne de poisson salé, et je ne pus m'y faire place. J'allai plus haut, dans une loge louée par des amis et je les trouvai occupés à arranger un dîner à l'auberge avec certaines nymphes qui, lorsque j'entrai, baissèrent leur voile; je lâchai pied, et sortis, en plaignant les auteurs qui écrivent des pièces et les gens d'esprit qui n'appor-

* Le texte dit : du sitio. On appelle sitios les palais de plaisance où la coui* passe la belle saison : Aranjuez, Saint-Ildefonse, etc. (iV. du Tr.),

tenl au théâtre d'autre pensée que d'y passer le temps comme ceux de la terlulia. J'allai voir si là du moins il y aurait place pour moi. Les préposés finirent par m'en faire une. Mais où, cher ami? à côté d'un Hcencié de Gallice, qui attendit à peine que je fusse assis pour me parler du procès qu'il soutenait au sujet d'un bénéfice auquel il n'avait aucun droit. — L'acte est joué, dis-je à mon homme, je reviens à l'instant ; je vais mettre ordre à une affaire. Et un taureau piqué par derrière se précipite avec moins de furie dans la place que je ne sortis du théâtre, en jurant bien de n'y jamais rentrer que seul, dans une loge à moi, un jour de soleil et de travail, où il vient moins de monde, des spectateurs plus paisibles et plus disposés à écouter.

FERNANDO. G'cst pour ccla aussi que j'y vais rarement, tu le comprends, et j'en suis bien aise. Et maintenant que penses-tu faire ?

Fi.oRENcio. Faire avec toi un tour de promenade ou quelques visites agréables.

FERNANDO. Aujoui'd'hui, jc ne puis: j'ai besoin de mon après-dîner pour faire mon courrier.

FLORENcio. Je prends un livre pendant que tu écris.

(11 s'assied. )

FERNANDO. Tu nc vois pas, Florencio, qne c'est m'ôter ma liberté.

FLORENCIO. Les vrais amis excusent tout.

FERNANDO. Jc tc parlerai franchement. J'ai un souci en tête, et je désire être seul.

FLORENCIO. Voilà cc que mon amitié ne saurait souffrir, et il faut que tu me le dises.

FERNANDO. Gc sout dc CCS choscs qui ne se disent pas.

FLORENCIO. Tu sais que j'ai de la fortune, des amis un

peu partout et une certaine pénétration dans l'esprit, trois choses auxquelles aucun mal ne résiste. Voyons, qu'esl-ce que tu as ?

FERNANDO, Mou cliep... (a part.) Y a-t-il un supplice pareil! (iiaut.) J'attends ici quelqu'un; va-t'en du côté des Récollets, et attends-moi un quart d'heure, nous pourrons y causer à loisir.

FLORENcro. En attendant que tu termines ton affaire, je m'enfermerai là dedans.

FERNANDO. Va-t'eu, je te le demande au nom du ciel.

FLORENcio. Je ne voudrais pas passer pour importun, et je m'en vais. Mais je t'attends où tu m'as dit, comptesy hien. (ii sort.)

FERNANDO. Ya-t'cu à lous les diables !

Entrent ROQUE et MATEO, domestiques.

ROQUE. Monsieur, voici Mateo.

FERNANDO. OÙ diable as-tu été?

MATEo. Où serais-je allé? à mille commissions que, faute de temps, je n'avais pu faire jusqu'ici.

FERNANDO. Et tu Ics avals gardées pour aujourd'hui, afin de mettre ma patience à l'épreuve?

MATEo. J'ai payé les six mois du barbier et voici son reçu .

FERNANDO. Que le diable t'étouffe ! et es-tu allé?...

(il déchire le reçu.)

MATEO. J'ai été partout où j'avais affaire pour votre service, et si vous saviez quel bel appartement à louer j'ai vu !

FERNANDO. Mais as-tu vu dona Ana? C'est tout ce que je veux savoir^ et c'est où je t'ai envoyé à dix heures.

MATEo. J'ai luis moins d'un quart d'heure à in'acquitter de cette commission; l'oncle dormait.

FERNANDO. Et quc tc dit-clle ?

MATEO. Elle médit!.., attendez... voyons si je m'en souviendrai.

FERNANDO. Que Dieu me le compte en déduction de mes péchés !

MATEo. Ah!... qu'elle irait à la promenade seule avec sa femme de chambre ; et que vous Tattendiez, sans en avoir l'air, au tournant de la rue de Juanelo, vers trois heures et demie.

FERNANDO. lufâmC !

MATEo. Attendez. Elle a dit ensuite qu'elle aimait mieux que ce fût à cinq heures et demie ; j'ai cinq heures à ma montre, ainsi il n'y a pas de temps perdu. Le broyeur de chocolat m'a dit qu'il y a, au dépôt, un cacao admirable, et je n'ai pas perdu un instant pour le voir. Il y en a, en effet, de la première qualité, des amandes grosses comme des œufs.

FERNANDO. Assez, dc par tous les diables ! et donnemoi mon manteau et mon chapeau.

MATEO. Le chapeau écarlate avec le manteau à plumes?

FERNANDO. Vcux-lu quc jc tc cassc les reins ?

MATEO. Ne dites-vous point qu'il n'y a que les sots qui ne demandent pas?

FERNANDO. N'imporlc lequel, et fais vite.

MATEO. J'ai tout cela sous la main. (On entend un bruit (le voiture.)

VOIX derrière la scène. C'cst ici, arrête, arrête, là! FERNANDO. Roquc, qui fait tout ce bruit?

Entre ROQUE et derrière lui DON FELIX, en gentilhomme campagnard.

ROQUE C'est votre oncle.

FÉLIX. Ne t'effraye pas, Fernando, je ne viens pas loger chez toi. Il faut que je tienne parole à nnon frère Diego avec qui je me suis engagé ; mais pour gagner du temps, et comme il s'agit d'une question d'honneur qui touche toute la famille, j'ai voulu te voir en passant, et t'en faire part. Prends un siège, (ii s'asbied.)

FERiNANDo. N'allcz-vous pas chez Toncle ? Nous nous verrons ce soir.

FÉLIX. A la bonne heure ! mais en attendant (ii se lève), pour ton instruction et afin que tu saches si on peut se fier à la parenté, écoute et prends pitié de moi (ii lui n-ap pe

sur l'épaule.)

FERNANDO. Vos dolgts marquent sur mon habit, mon oncle.

FÉLIX. C'est vrai, ils sont un peu sales de la poussière delà route. Attends, je vais te nettoyer, (ii le nettoie avec ^a

JlKUKJie.)

FERNANDO. Yous uc faitcs quc me sahr davantage.

FÉLIX. C'est juste ; revenons à notre histoire. La sœur do ma femme, qui est aussi la fille de mon beau-père (que Dieu ait en sa paix), eut droit par testament à la moitié d'une rente^ dont ma femme, ta tante, reçut en dot l'autre moitié, et pour tirer de tout... (ii lui arrache

un Ijoulou. )

FERNANDO. G'cst VOUS qui tircz si fort que vous arrachez mes boutons.

FÉLIX. C'est ma foi vrai ; ce procès m'a brouillé la cervelle. Tiens, on pourra plus tard le recoudre.

* Ceuso, renie, redevance annuelle que l'on retient sur un dnmuine vendu. (i\. du Tr.)

MATEO, enlrant avoc le inanUaii clic cliaiKja;i. Il GSt ciliq lieureS

et quart, monsieur.

FERNANDO. Nous causcrons ce soir chez l'oncle, l'affaire urgente dont je vous ai parlé m'importe plus que mille piastres.

FÉLIX. Va donc, alors comme alors; j'ai le gousset assez peu garni, et je viens plaider. Que je ne t'arrête pas. Adieu, Fernando; à ce soir, (ii son.)

MATEO. Je n'aurais jamais cru que nous pourrions nous en défaire si vite. Le cher oncle est un peu pesant.

FEP.NANDo. Avec ça que tu es léger, loi ! suis-moi, pour le cas où j'aurais besoin de toi.

MATEO. Attendez un peu que je vous rattache ce bouton.

FERNANDO. C'cst bicu le moment!

MATEO. Jésus, dans quel état est votre chapeau î Voici la brosse.

FERNANDO. DonUC. (U brosse son chapeau.)

MATEO. Et qu'on aille dire que le domestique qui vous soigne est un cochon ! pour ça non.

FERNANDO. C'est bien.

MATEO. Et comme le poil en est fin ! Allons, bon ! (ii le

laisse tomber, le chapeau).

FERNANDO- Laissc clioir à terre, butor ! MATEO. Vous voilà servi à point.

FERNANDO. Attends, coquin !

MATEO. Plus tard vous aurez le temps de quereller. Ne vous exposez pas à ne plus trouver Doua Ana.

FERNANDO. PartOUS.

Au moment, où il va pour sortir, entrent DONA ANTONIA , DONA ANICETA et DONA AMALIA en dévotes.

ANTONiA. Mon cher voisin, vous ne sauriez croire

combien je me réjouis de vous trouver au logis.

ANicETA. Évidemment Dieu l'a disposé ainsi pour son saint service et le bien de tous.

FERNANDO. Le malheur veut que je sois très-pressé.

ANTONiA. Ami, aucune affaire de ce monde ne doit faire ajourner les graves affaires où le ciel est intéressé.

FERNANDO. Ce soir, à mon retour, j'entrerai chez vous.

AMALiA. En conscience, nous ne saurions retarder même d'un instant ce que nous avons à vous dire.

ANTONIA. Et puis, à quelle heure rentrez-vous ? quel exemple vous donnez à vos gens et à vos voisins 1

MATEQ. Voilà un petit sermon qui vient à propos. Le pécheur a, sur ma foi, le cœur bien disposé.

FERNANDO. Sefioras. ..

ANTONIA. Allons au fait. Dans cet appartement du troisième, il se passe de fort vilaines choses, et nous sommes forcées de les dénoncer sur-le-champ. J'ai des filles non mariées, bien élevées, et je ne veux pas qu'on me les perde.

FERNANDO. 11 mc scmblc que, vivant aurez-de-chaussée, le péril n'est pas si voisin que vous le dites.

AMALIA. Au contraire, tout ce qui monte et descend, je le vois par le châssis de la porte.

ANICETA. Et moi je me divertis à suivre tout doucement ceux qui montent, sous prétexte d'aller aux mansardes, et j'entends ainsi, sans trop prêter Foreille, dos choses qui, si elles ne sont pas mauvaises, sont bien près de l'être.

AMALIA. li'autre jour, la petite voisine avait des manchettes garnies qu'on ne verrait pas même à une marquise !

ANicETA. Je vis, hier, par le trou de la serrure, qu'elle a une superbe table de toilette avec un miroir magnifique.

ANTONiA. Que vous êtes sottes ! comment n'avez-vous pas vu ce meuble, quand il est entré sous le vestibule?

ANICETA. Il est probable que nous étions au lit ou à la messe.

AMALiA. C'est la première négligence que nous ayons à nous reprocher.

ANTONIA. Et le mari n'a que six ou dix écus de Iraitement.

FERNANDO. Et qu'cst-cc que cela vous fait?

ANTONIA. Ce que cela me fait, ayant ces deux petites?

FERNANDO. Qu'cllcs resteut à travailler chez elles, et elles n'en verront rien.

ANTONIA. Avec cela qu'elles sont d'un caractère facile à dompter.

AMALIA. Tout ce qui se fait dans le quartier, nous le savons.

MATEO. Faites alors que tout le quartier déménage et s'en aille plus loin.

FERNANDO. A ce soir.

LES TROIS, Il n'y a pas de soir qui tienne.

FERNANDO. Ayez une supplique toute prête, je ferai en sorte qu'ilsoit porté remède à la chose.

ANTONIA. C'est bien.

LES TROIS. Adieu, cher voisin. (Eiie> s'^n vom.)

FERNANDO. Esl-il uue mauic plus sotte et plus fâcheuse que celle de juger les actions d'autrui , sans prendre garde qu'à chaque pas que l'on fait, on trébuche soi-même ?

MATEo. Et le pire, c'est que la dame dont elles parlent, quoiqu'il soit certain qu'elle ait un mari pauvre, ce mari

a un oncle très-riche, et elle nn aufre oncle dont ils sont les seuls héritiers et qui leur fout, durant leur vie, de très-fortes pensions. Cinq heures et demie, monsieur, courons vite.

FERNANDO. G'cst urte occasiou de perdue.

MATEo. Elle m'avait bien recommandé de vous presser d'y aller.

FERNANDO. Je ue sais vraiment comment J'ai tant de patience! Et la faute de tout ceci, c'est toi seul qui l'as.

MATEO. Je suis donc aussi un fâcheux?

FERNANDO. Et pour uioi Ic plus pcrvcrs de tous.

MATEO. Vous aussi vous me fâchez bien quelquefois, et je le supporte. Allons voir ce que nous trouverons jusqu'à l'heure de nous mettre au lit.

Une rue. Entre AGUSTINA, servante, et derrière elle D. FELI- CIAiNO, abbé, qui la suit, en habit el en perruque.

AGUSTINA. A servir une femme d'honneur qui a un galant en secret, mais pour se marier, il y a plus de peine que de profit ! Mais le seigneur don Fernando n'aura pas voulu croquer le marmot, qu'il ne s'est pas encore montré :

FELicFANO. Tiens !...

AGUSTINA. Qu'avez-vous à me suivre ainsi?

FELiciANO. Donne ce billet à dofia Ana, et je le promets quarante réaux.

AGUSTINA. Comment êtes-vous assez niais pour ne pas vous laisser décourager par tous ses refus? Elle vous a dit à vous-même en face que vous étiez, à ses yeux, plus laid que le diable? Elle a fait la même réponse à son confesseur, à ses amies et à ses parents importunés par vous, qu'attendez-vous encore?

FELiciANo. Que la raison lui vienne, et qu'elle reconnaisse son erreur.

AGUSTINA. Et c'est parce qu'elle l'a reconnue qu'elle arrivera difficilement à faire ce que vous lui demandez.

FELICIANO. Qu'est-ce qui me manque, à son dire?

AGUSTINA. Jugement, figure et argent.

FELICIANO. Celui-ci viendra ; je suis en passe d'obtenir un grand emploi. Au nom du ciel ! dis -lui de m'aimer.

AGUSTINA. A d'autres î...

FELICIANO. Sans compter que je suis piqué d'honneur !

AGUSTINA. Voici dou Fernando qui arrive. Je cours l'avertir. (Elle sort précipitamment.)

FELICIANO. Écoute-moi... Au diable la maîtresse et la servante !

Entrent DON FERNANDO et MATEO.

FERNANDO. Jc craius que nous n'arrivions trop tard. Cherche quelque moyen de savoir si elle est retournée chez elle.

MATEO. Vous m'attendez ici?

FERNANDO. Trêve de sottise.

MATEo. Je ferai comme nos voisines, je regarderai par le trou de la serrure, (ii i>ort.)

FELICIANO. Ah ! cher ami, que je me réjouis de vous rencontrer de loisir !

FERNANDO. Jc ue Ic suis guèrc.

FELICIANO. J'ai besoin, en effet, de toute votre attention pour une affaire qui importe au lepos de l'État et à la bonne renommée de son goût httéraire, que les

étrangers accusent avec raison d'être fort arriéré, et dont la restauration sera due à mes veilles. FERNANDO. Jc VOUS cn fais mon compliment. FELiciANO. Écoutez un peu le projet le plus ingénieux et le plus facile à réaliser qui se soit jusqu'ici offert au génie de l'homme, et qui ne pouvait venir qu'à quelqu'un qui entend le latin, l'arabe, l'anglais, le saxon, le grec et le basque, ce qui est la plus grande preuve de mon intelligence.

FERNANDO. Veucz demain matin chez moi, nous prendrons d'excellent chocolat et je vous promets ensuite d'admirer une si belle découverte.

FELICIANO. Je n'y manquerai pas. Mais, en attendant, prenez au moins une idée générale de la chose. Il s'agit d'établir une direction générale des inscriptions publiques; ainsi on ne saurait souffrir, dans une capitale comme celle-ci, ce que je rougis à chaque pas de rencontrer dans ses rues. Dans la rue du Gato, on lit : Real Giiego de Trucos ^ Il faut que l'on corrige et que l'on écrive jîiego. On lit sur nombre d'édifices nouveaux ou replâtrés : Redificado. Jésus ano Maria de y J ose f mil setecientos. Y a-t-il un Espagnol qui puisse tolérer cela? Sur de grandes enseignes qui se voient ailleurs pleines de fautes d'orthographe, on lit : Ici on trouve ceci et cela ; et quand on entre pour demander de cela ou de ceci, on vous répond qu'il n'y en a point de fait. Qu'ils ne disent donc pas qu'il y en a, mais qu'ils savent le faire !

FERNANDO. C'est bicu dit.

FELICIANO. C'est encore mieux dit dans la supplique.

^ Jeu de billard. [N. du tr.)

Vous l'aurez lue en un instant, (ii la tire de sa pociiP.) Elle n'a que quinze feuillets.

FERNANDO. A préseiit, jc n'ai pas le loisir.

FELiciANo. Voyez seulement la conclusion, où je prie Sa Majesté de me nommer juge particulier, maître, intendant, directeur, censeur, réviseur, logeur, restaurateur, inspecteur et alguacil-mayor du royaume en ce qui touche aux étymologies, allégories, et accents desdites inscriptions, aux numéros et enseignes de toutes les maisons, auberges, boutiques, tavernes et jeux de boules et de quilles en cette ville et ses dépendances, et tout bien examiné, de me faire accorder un traitement de dix mille piastres. Que vous en semble ?

FERNANDO. Qu'il n'y a rien de plusjuste.

FELICIANO. Veuillez donc m'appuyer de votre crédit auprès des ministres.

FERNANDO. Adieu, mon cher, je vous le promets.

FELICIANO. Voulez-vous lïie prêter une piastre que je vous rendrai sans faute, quand j'aurai l'emploi, sur le premier mois de mon traitement?

FERNANDO. Eu Yoici deux.

FELICIANO. Au revoir, mon cher ami. (ii son.)

FERNANDO. Si OU pouvait au même prix se délivrer de tous les fâcheux, quelle aubaine !

MATEO, revenant. Elle vieut.

FERNANDO. Vrai?

MATEO. Plût à Dieu qu'il en fût autrement!

FERNANDO, avec dépit. Quelle cst la pcrsomie qui l'accompagne?

MATEO. Un homme.

FERNANDO. Et c'cst pour voir cela qu'elle me donne rendez-vous?

Entrent DOM ANA, DON FEDERICO, petil-maître, et AGUS- TINA derrière eux.

AiNA, à Agubtina. Ne regarde pas de leur côlé.

AGusTiNA. Je suis dans le secret de tout.

FEDERICO. Sefiora, il avait bien r.iison celui qui disait que pour un malheureux il n'y a pas de plaisir complet. S'il m'arrive un jour d'avoir le bonheur de vous voir après tant de soupirs, ce n'est que pour un moment.

ANA. Je ne puis me dispenser de cette visite. Un autre jour, nous nous reverrons. (Elle j-ort.)

FERNANDO. Mateo, as-tu vu cela ?

MATEo. Trop bien vu, ma foi, et nous voilà frais.

FERNANDO. Non, mille fois non, et si je la perds, que tout périsse avec elle.

MATEo. Contenez-vous et ne scandalisez pas la rue en cédant à un premier mouvement; c'est le droit exclusif des poissardes et des cochers.

FERNANDO. Cours, suis-les.

MATEO. A la bonne heure ; vous verrez si je suis lent à revenir, et si je ne vous dis pas qui est cet homme, où ils vont, ce qu'ils ont dit et ce qu'ils ont fait, (ii sort.)

FERNANDO. Traiter avec ce mépris un homme qui l'a entourée de tant d'hommages ! Quel motif lui en ai-je donné? Qui a introduit?...

FRANCISCO, pauvre. Mousieur, uii pauvrc honteux.

FERNANDO, ^xcusez-moi pour celte fois.

FRANCISCO. Je suis accablé de charges, avec dix enfants si petits que l'aîné n'a pas trois ans, et ma femme au lit.

FERNANDO. No soyez pas importun.

FRA^CIsco. Que dans toutes vos entreprises le Seigneur

VOUS donne la bonne chance et vous délivre des méchants .

FERNANDO. Tenez, et me laissez en paix, (ii lui fait l'au

mône, et Francisco se relire.)

aiATEO, revenant. Mousicur, jc sais déjà à quoi m'en tenir."

FERNANDO. Commcut ?

MATEo. Dona Âna revient de ce côté, et elle aura plus vite fait de vous le dire.

Entrent DONA ANA et AGUSTINA.

ANA. Cher don Fernando !

FERNANDO. Femme pcrfidc, à qui fit-on jamais pareille injure ?

ANA. Ne m'accuse pas sans m'avoir entendue d'abord. Cet homme, qui a avec mon oncle certain hen de parenté, est venu me faire visite cette après-midi, sans quej'aie pu m'en défaire sous prétexte de migraine, de travail, de dévotions et de prières. Je finis par lui dire que le moment était venu pour moi d'aller à certaine visite, mais il n'y a pas eu moyen d'obtenir qu'il me quittât, et il m'a offert de m'accompagner. N'y voyant pas d'autre remède, je suis sortie avec lui, mais dans la rue des Relatores, faisant semblant d'avoir affaire dans l'une des maisons de cette rue, je l'ai congédié, non sans crainte qu'il ne voulût entrer avec moi ; et je me hâte de revenir te /' voir, cher cœur, et te dire que ma vie et notre amour sont en grand péril. (Eiie soupire.)

ANACLETA, vêtue en pauvresse, entre et tourne autour d'eux sans parler.

FERNANDO. Je tc pardounc la peur que tu m'as faile.

pour toutes les faveurs dont je te suis redevable.

AGcsTip^A. Que cherches-tu, petite?

AJNACLETA. Uue petite aumône.

FERNANDO. Et c'cst pour Cela que tu nous écoutes? allons, à ton rouet.

ANACLETA. Doiinez-moi quelque chose, j'ai ma mère à l'hôpital, mon grand frère en apprentissage, et le plus petit couvert de teigne,

FERNANDO. Dispeuse-nous.

ANACLETA AUous, donucz-moi quelque chose.

FERNANDO. Je u'ai pas de monnaie.

ANACLETA. Alors donucz-moi une piécette.

FERNANDO. Preuds et va-t'en.

ANA. Quel supplice !

MATEO. Il y a là de quoi acheter trois pains.

ANACLETA. Oui, dc l'orgcat et du sucre d'orge!

FERNANDO. Aycz l'œil au guet, vous autres,

ANA. Profitons du moment.

< FRUTOs, en arriero andaious. Pardon, si je VOUS dérange : m'achetez-vous, monsieur , une petite charge d'huile d'Andalousie, que si cette dame y goutte, je gage qu'elle s'en lèche les dix doigts?

ANA. Nous n'en avons pas besoin.

FRUTOS. Une bonne occasion que je vous conseille de ne pas perdre.

FERNANDO. Laisscz-nous uu pcu.

FRUTOS. Doucement, Votre Seigneurie ; quoiqu'on n'ait pas un habit d'officier, on est homme tout comme un autie, et on a tout de même,' sur le registre de sa paroisse, le nom de ses aïeux.

FERNANDO. Si VOUS veuez pour me provoquer, je vous préviens que vous prenez mal votre temps.

FRUTos. n'aiicuiic manière.

MATEO. On voit de tout. Moi je m'amuse.

AGusuiNA. Et ils enragent, eux. Le vieux la veut marier demain avec son neveu.

FRUTOs. Monsieur, je vous conseille vraiment comme si vous étiez mon compère, d'acheter cette huile, qui est excellente, et quand ce ne serait que pour faire une fois un cadeau utile à votre bonne amie. Il y a telle madama qui se couche à la nuit tombante, parce qu'elle a peur et faim, faute d'huile, et pour lui acheter quelque breloque et une coiffe, c'est soixante piastres qu'il vous en coûtera. Croyez-en un honmie d'expérience qui connaît le monde et qui veut vous rendre service, vous aurez assez le temps de causer.

FEiuNANDo. Quiltous la place et aUoiis ailleurs, senora.

AiNA. Je ne puis.

FERNANDO. ClieZ toi.

ANA. C'est impossible.

FiujTos. Que décidons-nous ? faut-il porter l'huile chez

vous V

MATKO. Je gage ([ue TAndalous est de Grenade. Il ehl assez eunuyeux pour cela.

AMCKOSIA, en niarclianJe de p.ilils paiu^ ^ SeÙOrita, m'achc-

lez-vous des petits pains tendres? Voyez, ils sont tout chauds. Allons, prenez-m'en une douzaine. AGusTiNA. Ça ressemble à une plaie.

AAACLETA, revenant. Mousicur, c'cst UU CUartO UCuf qUC

vous m'avez donné pour une piécette.

ANA, lui doiinaiil une piécclle. Prcnds Celle-CÎ Ct SaUVC-toi. * liollera ; petits iiains tendrcS; ùollos. (A', fin 7'r.)

FERNANDO, donnant , île l'argent à la uiarcliaude. TlGIlS, VOllà

l'argent de tes bollos.

MATEO. Et vous aussi vous aurez l'argent de votre huile; et allez le verser dans l'enfer.

FRUTOs. Doucement, doucement.

ANACLETA. Voulcz-vous me donner quelque vieille robe et une coiffe, pour l'amour de Dieu?

AGUSTiNA. Va-t'en à l'hospice.

ANACLETA. Merci ! La peste soit de la laveuse de vaisselle!

ANA. Allons-nous-en, le rouge me monte au visage.

FERNANDO. PartOUS.

FRUTOS. Ces uslas^ n'ont pas un cuarto vaillant; tout cela, c'est pure ganterie!

ilATEO. Insolent! (ils se disputent.)

LES GENS, s'amcutant dans la rue. 11 y a tapage,

FaCUNDO, l'alcade du quartier paraissant. Qu'y a-t-il là?

Gomment senora dofia Ana, vous de la sorte, au milieu de la rue? Venez chez vous, j'aurai l'honneur de vous y rendre mes devoirs.

ANA. Deux mots à part.

FELiciANo survenant. Qu'y a-t-il, dou Fcmando ?

FELIX, survenant aussi. Qui aS-tU doUC tué, neVCU ?

FERNANDO, Personuc.

FLORENcio, paraissant. J'aurais bicH pù t'attendre aux Piécollels jusqu'à demain.

FERNANDO. Quc vcux-tu? toulc la joumée les fâcheux ohtplu sur moi.

MATEo. Et pas tous encore. Car si nous faisons le catalogue des différentes espèces qui se voient, rien que

' isia, iibrévialLon de vuestra senoria. Hs'olc (hiTr.)

^46 l^ES FACHEUX

dans Madrid, nous n'aurons pas assez de deux jours.

AGUSTiNA. D'après ceux que nous voyons, on peut se faire une idée de tout ce qui reste dans l'écritoire.

FACUNDO. Vous avez bien raison, venez et pendant que nous arrangerons les choses, vous serez mise en dépôt avec tout le respect qui vous est dû, et en toute

sécurité *.

FERNANDO. QuB siguifie CBci, dona Ana?

ANA. C'est la meilleure façon d'apprendre d'un coup à tout le monde que je n'aime que vous.

FERNANDO. Jc réservc pour une meilleure occasion le plaisir de vous rendre grâces.

FELiciANO. Voilà donc ce que nous cachait la chatte de Marie Ramos^

QUELQUES VOIX. Noce ! 'noce î

AUTRES. Vivat! vivat!

FERNANDO. Laissez-Hiol en paix, animaux que vous êtes. Je n'attends que d'être marié pour me sauver dans

un désert.

AGUsTiNA. Oui, c'est justement pour cela que madame veut se marier. Si j'étais que d'elle!...

MATEo. Je n'en doute pas, de l'humeur dont je le connais.

1 Depositada. C'est lu forme, eu Espagne, des soinmalions respeclueuses. Quand une jeune fille ne peut obtenir le consentement de sa famille pour se marier, elle peut, d'accord avec l'aUlOrité, se faire déposer dans une maison amie, où elle demeure pendant ,,ue les deux parties négocient entre elles. Au bout d'un certain temps si les parents persistent dans leur refus, l'autorité, en certains cas, permet de passer outre. On a vu queUiuclbis des jeunes gens déposés sur la demande de celle que la lamiUe ne les autorisait pas à épouser. (IV. dn Tr.)

2 Dicton populaire. (IV. du Tr.)

LES FAGllEUX^. 147

FACUiNDo. Allons-nous-en d'ici.

AGusTiNA. Laissons, sefiora, l'oncle avare et fâcheux enrager à son aise. Allons nous diverlir, et finissons le sainète par une lonadilla. . .

TOUS. Qui, s'il se peut, fasse pardonner ses défauts.

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