L.\ coRREGiDORÂ. Prcncz garde à qui vous parlez
l'hôtesse. Eh bien ! parlons comme il faut. Mo», d'àbord, sur l'air qu'on me joue je danse.
LE CORREGID0R. Ma fillc, daus les auberges, il faut un peu de patience, et traiter avec douceur les gens, tels quels, à qui on a affaire,
LA CORREGIDORA. Jc uc vcux pas, et je ne supporterai pas davantage les saletés des auberges que je rencontre,
LE GORREGiDOR. S'il n'y cu a pas d'autres !
LA CORREGIDORA. AloFS qu'il y ait un palais dans chaque village, rien que pour les corregidors qui vont prendre possession de leur emploi, en considération de ce qu'ils portent dans leur corps ni pins ni moins que le roi.
LE GORREGIDOR. Tais-toi, fciiime, on va se moquer de toi. (A l'hôtesse.) Qu'cst-co quc VOUS avez à nous donner de mieux en fait d'appartement?
l'hôtesse. Il n'y en a qu'un, et il est occupé par des messieurs qui sont arrivés celte après-midi.
l'hôte. C'est faux, il y a aussi le nôtre, et, quoiqu'il soit petit, le lit est grand, et nous pourrions y caser le marquis et ces messieurs.
le marquis. Je cède à celte dame tout ce qui pourra lui convenir, et je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pouvoir lui offrir l'appartement qui est dû à son mérite et que je lui désire.
LA CORREGIDORA. Lougucs anuécs à Votre Seigneurie. (\ part.) Voilà un homme galant et attentif. (Haut.) Il est impossible que Votre Seigneurie n'ait pas été corregidor. LE MARQUIS. Je protestc que vous vous trompez.
154 I/IIOTELLERIE A NOËL
LA coRREGiDORA. (A part.) Vous ! Je ii'ai VU iiulle part un marquis plus grossier i
LE coRREGiDOR. Et cu quoî, ma fille?
LA CORREGIDORA. Tu u'as pas remarqué qu'il ne me donne aucun titre ?
LE CORREGIDOR. Les corregidors des Seigneuries et des petits districts n'y ont pas droit.
LA CORREGIDORA. lls l'aurout à partir d'aujourd'hui. Le premier qui ne me traite pas cVusia, je le fourre dans les ceps.
LE CORREGIDOR. Tu OS folle!
l'hôte. Que Vos Seigneuries daignent prendre des sièges.
LA CORREGIDORA. Lc scul liommc bicu élevé qu'il y ait ici, c'est l'hôte.
Entrent LE VALENCIEN et les deux YALENCÏENNES.
LE VALENCIEN. Bounc nuit. Venez, petites, il y a ici du feu^
PREMIÈRE vALENciENNE. Mère dc Dicu, quc de monde!
SECONDE vALENciENNE. Oy, je veux tïieu aller.
l'hôte. Ne craignez rien.
LES deux: valenciennes. Dieu vous garde !
coNSTANZA. Ah ! Ics jollcs Valcncienncs !
seconde VALENCIENNE. L'iîôtc, douncz-nous de l'ail et du riz. Nous voulons souper.
l'hôtesse. Comme vous arrivez tard!
^ Tout, ce qui est ici dans la bouche des nouveaux venus est écrit en langue valencienne. Le traducteur réclame un redoublement d'indulgence pour les erreurs qu'il aura pu commettre. [Note (lu Tr.) .
LE vALENCiEN. îl fait si iTiaiivais temps.
LE MARQUIS. Et OÙ alleZ- VOUS?
SECONDE vALENciENNE. A Madrid, OÙ oous alloiis établir un débit d'orge et d'orgeat.
l'hôte. Je comprends. Vous êtes de ceux qui vont criant par les rues : Qui veut boire? qui veut boire?
LE VALENCIEN. G'est Cela. •
l'hôte, a la bonne heure !
l'hôtesse. Et pourquoi choisissez-vous l'hiver?
les deux valenciennes. C'est que je vais me marier avec un pays qui fait le commerce des nattes fines.
Entre PEPILLO en arriero andalous.
l'EPiLLO. Père Bragas, faites que l'on m'ouvre pour mettre ces bêtes, ou je jette les portes en bas. (ii «ori.)
constanza. Voilà Pepillo arrivé.
l'hôte. Il est capable de le faire, au moins. Cours vile ouvrir.
constanza. J'y vais moi, mère.
l'hôtesse. Tiens-toi en repos.
jiERiNO, à Constanza. M'cst avis quc l'écho dc cettc voix vous a résonné dans l'âme.
coNSTA^ZA. Dans l'âme et dans le corps, et bien résonné. Qu'avez-vous à dire à cela?
MERiNo. Moi, rien, reine.
CONSTANZA. Eh bien! roi, mettez votre langue dans vo're poche.
l'alcade, entrant. Dicu VOUS tienne en joie, messieurs. Que d'hôles nous avons ! Soyez les bien venus, et s'il y a dans l'endroit quelque chose qui vous soit agréable... (S'adrcssant à niôto?>('.) Catalina, qui sont ces cavaliers?
156 L'IIOTELLEUIE A NOKL.
î/iiÔTEssE. Le seigneur marquis... Marquis de quoi? MERiKO. De la Laitue.
l'alcade, à part. Voilà un litre frais ! Que Voire Seigneurie me reconnaisse pour le premier de ses serviteurs.
l'hôtesse. Un seigneur corregidor et sa femme... LA coRREGiDoiiA. Je me félicite de faire votre connaissance, excellent alcade!
l'alcade. Alcade, oui; mais excellent, c'est autre chose. LE corregidor. Pourquoi?
l'alcade. Parce que je suis un pauvre diable, dont le notaire et le seigneur du lieu se sont mis en tête de faire un alcade.
le corregidor. Il y avait quelque raison pour cela. l'alcade. Je vais vous le dire. C'est parce que je n'entends rien à la chose, et qu'ils font de moi ce qu'ils veulent.
le corregidor. Ne vous laissez pas faire. l'alcade. Quand on est alcade,. il faut agir en bien ou en mal.
LA PAYSANNE, entrant. Le seigueur alcadc est-il ici? l'alcade. Ils ne me laisseront pas un moment de repos! Que veux-tu?
LA PAYSANNE. Quo VOUS Ycuiez mc faire rendre un cochon que j'avais engraissé pour le compte de mon beaufrère et à ses frais, et que le notaire est venu avec de grandes menaces enlever de chez moi.
l'alcade. Pour quelle raison?
LA PAYSANNE. Il dit quo cochou pour cochon, Son Honneur doit passer le premier.
l'alcade. C'est bien dit.
LE cgri'.egidor. II n'a pu dire cela, car il a beau on
payer le prix, le droit du premier possesseur est supérieur au sien.
i/alcade. C'est bon entre avocats, mais comme nous ne sommes ici que des ignorants, que m'importe où est le droit, si je n'ose m'atlaqucr au notaire ?
LE coRREGiDOR. Pourquoi ?
l'alcade. Parce que c'est à lui que je dois la Vara S parce que c'est lui qui me tient au courant, et qui met au net les actes et les décisions du conseil; et moi je me contente de signer les yeux fermés.
LE CORREGIDOR. Et il y a quelqu'un pour avouer et dire pareille chose î
l'alcade. Moi qui suis un pauvre diable !
LE CORREGIDOR. Vous dovcz VOUS rcvôtir de votre autorité, le forcer de rendre son trésor à la partie adverse où le faire arrêter.
l'alcade. Mais ce n'est pas un trésor qu'il lui a pris, c'est un cochon.
LE CORREGIDOR. Eh bicu, SOU cochou.
l'alcade. Je vais voir si on peut arranger l'affaire.
LE CORREGIDOR. Sovcz inflexible.
■ l'alcade. Répétez-le-moi encore une fois.
LE CORREGIDOR. Un jugo uc doit pas se laisser fléc]nr.
l'alcade. Bien... il doit être toujours roide. Pourquoi m'a-t-on fait alcade ? Quand je vous dis que je n'y entends rien.
LA paysanne. Venez avant que mon mari le sache.
l'alcade. Je reviens dans un instant vous consulter tous trois sur des choses qui m'embarrassent fort. (L'ai-
cade et la paysanne sortent.) * C'est le bâton que porte l'alcade en signe d'autorité. {Note du Tr.)
LA coRREGiDORA. Si lu savois coiiibien ça m'irrite de te voir répondre à cet imbécile !
LE coRREGiDOR. 11 me fait pitié.
pEPiLLo, entrant. Loiigue vie, mcssieurs, et grand bien vous fasse.
LE PREMIER CALESERO ET LE SECOND ARRIERO. On ÏÏC
soupe donc pas ?
PEPILLO. On soupera. Un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est tout un.
l'hôtesse. Quoi de nouveau, seo Pepe ?
PEPHj.o. Et qu'y aurait-il de nouveau? Beaucoup de mal par ces affreux chemins ; mais au bout du compte, comme dit le sage, il faut que les hommes soient des hommes, et à force d'aller on va loin, (a Constanzn.) Viens un peu par ici, mon trésor.
l'hôtesse. Commencez par rester tranquille.
PEPILLO. Je vais commencer par vous embrasser, vous ! Peut- on avoir le caractère si mal fait!
i/hôtesse. Çà, à la bonne heure, je me réjouis de le revoir en bonne santé.
l'hôte. Hola ! Et moi?
PEPn.LO. Venez ici, père Bragas, et vous aurez votre part; pour une embrassade de plus ou de moins, je ne veux me brouiller avec personne.
l'hôte. Que dis-tu de tout ce monde?
PEPILLO. Et quel monde encore ?
l'hôte. Je n'ai qu'un chagrin, c'est que l'auberge soit si petite.
PEPILLO. Le paradis du bon Dieu est large, et nous pourrons nous y étendre en paix et en concorde.
l'hôte. Cliicas, n'entends-je pas s'arrêter/ une voiture ?
L'HOTELLEUIE A NOËL. 159
LES FILLES. Oui, certes.
l'hôte. Qui ça peut-il être !
TEPiLLo. Combien voulez-vous parier que c'est un détachement de comédiens ambulants.
LA coRREGiDORA. 11 uc nous manquait plus que cela
LE CORREGIDOR. AprèS ?
LA CORREGIDORA. ïu uc demanderais pas mieux, toi. La fête serait plus complète.
LE PREMIER COMÉDIEN, entrant. Dieu Soit loué !
PEPiLLo. Bon, c'est comme je l'ai dit.
LE MARQUIS A MERiNo. Suls-je passablcmcnt coiffé, Merino ?
MERINO. Pas trop mal.
LE MARQUIS. S'il y a quelque jolie fille dans la troupe, dis-lui en passant tout ce que tu sais, comme de toimême'.
MERINO. J'y pensais déjà.
Entrent la COMÉDIENNE et le SECOND COMÉDIEN.
LA COMÉDIENNE. Jésus ! Quclle méchautc auberge !
LE PREMIER COMÉDIEN. Le bonlicur veut qu'elle ait un toit et des murs.
LA COMÉDIENNE. Pensous d'abord à nos effets et à la caisse. Pour le reste, nous y sommes assez faits.
l'hôte. Si vous avez beaucoup d'argent avec vous, ayez-y l'œil. Je ne veux pas de bruit dans ma maison.
LA COMÉDIENNE. RassuToz-vous, nos fouds ne sont pas de l'argent monnayé.
l'hôte. Quoi donc ?
LA COMÉDIENNE. Des hardcs et de vieux papiers, qui n'empêchent pas que nous ne soyons aucunes fois irop
bourrés et d'autres affamés. Moi, je vais me chauffer.
MERiNO. Sefiorita, vous avez ici des sièges.
L.\. coMÉDiEiNNE. Mcrci, je vais du côté du feu, car il fait froid.
MERINO. Le côté le plus abrité est celui où est assis mon maître, le marquis*.
LA COMÉDIENNE. Jo VOUS reuds grâcc. J'ai un peu de fluxion, et la chaleur ne me convient pas. Avec la permission de Votre Seigneurie. (Elle s'assied à côIô du marquis.)
LA coRREGiDORA. OÙ cst ittou calescro, patron ? l'hôte. Dans l'éturie sans doute.
LE coRREGiDOR. Quc vcux-lu cu faire ?
LA CORREGIDORA. Tu vas le voir ; dites-lui qu'il vienne ici sui-le-chainp.
LA pREMiiiaE vALEiNciENN'E. Ov ! quc veut cette dame?
LA SECONDE VALENCIENNE. QuC Sait-On ?
LE vALENciEN. Eli! chicas, parlez castillan, qu'on vous entende.
LA SECONDE VALENCIENNE. NoUS Ic fcrOUS, quaud UOUS
aurons à parler à quelqu'un.
LA COMÉDIENNE, au marquis. Qui CSt CettO daiTlC aU chi-
gnon si roide ? Votre Seigneurie daignera me pardoinier la liberté que je prends.
LE MARQUIS. Vous pouvcz prendre toutes celles que vous voudrez.
LA COMÉDIENNE. Mille grâccs.
LE MARQUIS. C'cst uue corrcgidora dcs plus hargueuses.
LA COMÉDIENNE. Jc la SCUS d'icl.
Entro le SACiUSTAIN'en soutane et avec un cliap'eau à trois cornes.