UN OFFICIER D4NFA.MEI\1E
UN PERRUQUIER
La scène est à Madrid, dans un salon de réception de la maison des deux sœurs.
Au lever de la toile, DO>A LAURA el DONA AGUEDITA sont assises, chacune de leur côté et se tournent presque le dos; la première plie un ruban pour en orner un petit chapeau, et la seconde, "simplement vêtue d'un habit, tricotte une chaussette. Un moment de silence. Dona Laura chante, tout en continuant son travail, la seguidilla suivante :
Que Dieu nous délivre des faux rapports Et des heures fâcheuses, Mais principalement De l'eau qui dort.
Ses ravages
Sont d'autant plus irrémédiables
Qu'ils sont plus lents à venir.
LAURA Quelles jolies seguiclillas!
AGUEDITA. J'aime mieux le couplet, Laura.
170 SOTTE ET SE?sSÉE.
LAur.A. Celui que j'ai chanté le premier?
AGUEDiTA. Comme lu me regardais, j'ai cru que lu en avais choisi le sujet exprès pour moi.
LAuuA. Tu sais le proverbe, sœur : ce qu'on pense d' autrui on est capable de le faire. Laisse-moi chanter et tais-toi.
De la femme qui pai'lc peu, Qui tricotte une chaussetlc, Et qui prie en visite, Que Dieu me délivre ;
Et des dévotes
Qui sont la quintessence
De l'eau qui dort.
AGUEDITA. Vivat! petit! (Appelant le page.) LR PAGE, avant d'entrer. ScÙOra?... (il entre.)
AGUEDITA. As-tu ta guitorc sous la main?
LE PAGE. Elle est dans Tantii'hambre ; elle ne me quitte jamais.
LAUiiA. Tu vas chanter, Aguedita? Je te félicite de cette grâce nouvelle ajoutée à celles que tu as déjà.
AGUEDrrA) à Laura. Je vais le répondre, patience, (au page.) Sais-tu par hasard les seguidillas que chantait Laura?
t.E PAGE. A force de les entendre répéter, tout le monde ici les sait par cœur.
AGUEDITA. Eh bien, va chercher ta guitare.
i>E PAGE. Ce sera bientôt fait. Je vole et reviens.
tAutiA. Chanté-je si mal que je ne puissd répéterj si elles te plaisent^ les seguidillas que lu voudras?
AGUEDITA. (l'oule celle bcène c:>t ironique.) ViXVCC qUC tU CS
obligeahle avec moi, ce n'est pas une raison pour me montrer iniportune.
LE PAGE, rcnlraul. TcUCZ, Voici Ic mCllble.
LAUUA, vivement. Quel meiiblc ?
LE PAGE. Ah ! il n'est pas de ceux qu'on appelle ainsi par métaphore, parce qu'ils servent à orner soit la ruelle des dames, soit l'angle d'un salon.
LAURA. Il est de bois.
AGUEDiTA. Et les autres, crois-tu qu'ils ont tous une âme, parce qu'ils sont de chair et d'os ?
LAURA. Voyez un peu la sotte ! (Se moquant d'elle.)
AGUEDiTA. C'est le défaut que j'ai ; mais toi, la femme d'esprit, écoute ce couplet, (au page.) Et toi, chante.
Le PAGE esl assis auprès de DONÂ AGUEOITA ; celle-ci lui souffle à l'oreille la seguidilla suivante, que l'autre chante sur le même air :
Que Dieu nous délivre des bois
Où les pauvres chasseurs
Ne rencontrent
Qu'un maigre gibier;
Et des petites-maîtresses
Qui achètent toutes leurs grâces
Dans diverses boutiques.
LAURA. Bravo !
.\GUEDiTA. Comment trouves-tu les paroles?
LAURA. Assez fades.
AGUEDiTA. En effet, elles sont de moi.
LAURA, au pa-ie. Retourne à l'antichambre voir si on frappe ou si le perruquier vient.
AGUEDiTA. Ne bouge pas, il y a un autre couplet.
LAURA. Je te défends de le chanter.
AGUEDiTA. Je te l'ordonne.
LAURA. Tâche de sortir, ou je te casse la tête.
AGUEDiTA. Va-t'en, je ne veux pas qu'il t'en coûte si cher pour me servir.
172 SvOTTE ET SE>'SEE.
LE PAGE. Bonsoir! (ll sort en courant.)
Ac.uEDiTA. Je trouverai peut-être une meilleure occasion de te le dire sans la musique.
LAUHA. Tu feras très-bien : quand il y aura du monde pour admirer ton talent et l'applaudir comme toujours.
AGUEDiTA. Comment brillerait une pauvre sotte, acharnée à son travail, prise dans un habit ' comme dans un fourreau, à côté d'une senorasi instruite, si charmante, si jolie, et si satisfaite de pouvoir répondre à tous les étrangers et les enchanter en leur parlant dans leur langue? Science merveilleuse qui se réduit à ces mots : Soto voche; mente à fato mi piache assai; obligaUi; mi secate contino; clacapo ^.
LAURA. Comme tu es piquante aujourd'hui!
AGUEDiTA. Et en français : Oui monsiu, non monsiu.
LAURA. Te tairas-tu ?
AGUEDiTA. Monsieur el conte, vous été un petit éturdi.
LAURA. Allons, c'est toute une scène. Yeux-lu te taire?
AGUEDITA, parlant sérieusement. C'cSt toi qui dcvrais te
taire et reconnaître qu'avec des extravagances pareilles tu es pour tout le monde quelque chose de plus amusant qu'une comédie de magie.
LAURA, vivement. Et toi plus fastidiousc qu'uue médecine chargée de sirop. Si ce n'était à cause de moi, pas une âme ne viendrait nous voir.
AGUEDITA. On viendrait pour autre chose.
LAURA. Et pourquoi ? •
* Habito, vètemùiit très-siinplc, emprunlé à l'un des ordres religieux, et que l'on prend, ponr un temps, par suite d'un vœu. [N. du Tr.)
- Mots italiens incorrectement écrits comme les mois français (jui suivent, mais sans doute à dessein. {Note du Tr.)
AGUEDiTA. Pour s'inforiïier de nos talents, de notre jugement, de notre fortune, de nos manières, de notre figure, pour nous dire ainsi trois ou quatre choses, entre gras et maigre; de telle sorte que notre confesseur, quand il viendrait à nous dire par où nous péchons, nous trouverait déjà préparées.
'LAURA. L'envie te fait cruellement parler, Aguedita!
AGUEDiTA. La présomption qui t'aveugle, Laura, te fait extravaguer plus encore.
LAURA. Moi présomptueuse ?
AGUEDITA, Un peu plus que je ne suis envieuse. Il ett certain que les honnes pièces qui te courtisent ont de quoi exciter l'envie, un seul excepté. Et celui-là, s'il me prend une fois la fantaisie de le regarder un peu tendrement, je fondrai si bien son cœur à petit feu, que lu en resteras confuse et désabusée.
LAURA. Si pour conquérir le monde , je n'avais à craindre d' autre rivale que toi, les quatre parties de la terre seraient bientôt dépeuplées du sexe fort; et prosternés dans mon temple et à mes pieds, les mortels confondraient sur mes autels leurs soupirs et leur encens.
AGDEDiTA. Atteuds uu momcut. (i:iio se lôvc.)
i-AURA. Où vas-tu donc?
AGUEDITA. Je vais ouvrir les fenêtres pour donner un peu d'air à ces vapeurs de la vanité qui te montent au cerveau.
LAURA. Et en récompense, je le donnerai à toi quelque chose de substantiel pour te réconforter contre l'envie qui te consume elt'amaigrit.
AGUEDITA. Je me charge de te détromper.
LAURA. Qu^md et comment?
174 SOTTE ET SENSEE.
AGUEDiTA. J'avance lentement dans ce que je fais, mais pour l'exactitude je défierais une montre solaire.
LE PAGE, entrant. Sonoras, le perruquier.
LADRA. Que le bon Dieu le bénisse ! Est-ce une heure à se présenter ?
LE PAGE. Entrez, monsu Pornada.
LAURA. Dis âmes femmes de préparer sur-le-champ mon cabinet de toilette.
LE PERRUQUIER, entrant. Je sîiis horriblement pressélmyurduij. Allons, madamaK
LAURA. Dusmant, dusmant, mon ami.
LE PERRUQUIER, à Agiuidita. Et VOUS pourquoi travaillezvous tujur ?
AGUEDiTA. Pour ne pas rester à ne rien faire.
LE p.ERRUQUïER, à Agueiiila. Je veux avoir Ic plaisir de vous coiffer un jour à ma fantaisie.
AGUEDiTA. Je crois qu'on frappe, petit.
LE PAGE, sortant. Je vais voir qui ça est.
LAURA. Il vaudrait mieux penser à me bien coiffer, moi.
LE PERRUQUIER. Jc fais pour cela tout ce qui m'est possible, madama; mais vous ne tenez jamais votre tête tranquille, et puis vous y ajoutez de votre autorité privée des choses qui ne me font pas honneur.
LAURA. Qui ne vous font pas honneur? Allons donc ! si vous avez un peu de goût, de qui le tenez-vous? et la singulière mode de rattacher aux cils les cheveux du toupet, qui l'a imaginée, si ce n'est moi?
* En Espag-ne, quand on adresse la parole à une Française, on ne lui dit i)as senora, mais de préférence madama, et souvent même, pour désigner une Française, on dira une madama. 11 paraît qu'au siècle dernier, il était de bon ton de dire madama aux Espagnoles mêmes. [Note du Tr,)
SOTTE ET SENSEE. 175
LE PERRUQUIER. Mes clieiites attendent, allons. LAURA. dusmant, mon ami.
LE PAGE, enlranr. SeflOritaS ?
LAURA. Qui était-ce ?
LE PAGE. Le marquis de San Simon et le seigneur don Deogracias.
LAURA. Dis-leur de passer à ma thoaled. Allondorij musieur Pomada. (le page sort.)
LE PERRUQUIER. Hô Meïi, tilt aloT ma ne vous amusez^ pas^ madama, avec les galants.
LAURA. Je ferai ce qui me fera plaisir. (EUe sort.)
LE PERRUQUIER. Et je m'en irai, et vous sortirez aussi mal coiffée que vous le seriez de la main de vos chats. (a part ) Celte madamiisell Laura est un petit peu coquette, et voilà trois mois qu'elle ne me paye pas, (ii sort.)
Entre le MARQUIS, en grotesque de bon (on, et DON DEOGRA- CIAS, veuf langoureux, avec le PAGE.
TOUS DEUX. A vos picds, sefiora.
AGUEDiTA. Soyez les bienvenus. Avance des sièges, petit.
LE PAGE. La senorita a dit de les faire passer à sa toilette.
LE VEUF. Sa toilette ! comme mon cœur bat des ailes à ce mot 1
AGUEDiTA. Si ma sœur Ta dit, entrez.
LE MARQUIS. Il tt'cst pas juste entre deux dames égales d'en choisir une pour lui faire un affront.
LE VEUF. Le mieux es^ de partager le différend, que Votre Seigneurie entre.
LE MARQUIS. J'ai quatre mots à dire à celte dame.
LE VEUF. Et moi quatorze.
170 SOTTE ET SENSEE.
LE MARQUIS, l/entrelieii sera un peu plus long. Rovonez dès que j'aurai fini.
LE VEUF. A merveille, (a pan.) Toilette! mon menton en tremble !... Le perruquier! et moi devant ! que cela compte en déduction de toutes les fautes que j'ai commises et pour celles de ma pauvre Pepa que Dieu ait en sa garde ! (ii sort.)
AGUEDiTA. Qu'aviez-vous à me commander.
LE MARQUIS. J'avais à vous demander quatre choses.
AGUEDITA. Dites.
LE MARQUIS. La première de relever la tête et de me faire la grâce de me regarder, quand nous causons, comme c'est dans l'ordre, et comme Dieu l'ordonne.
AGUEDITA. C'est avcc les yeux que vous écoutez.
LE MARQUIS. Nou, soîiora ; mais les yeux parlent, et quand l'affaire en vaut la peine, comme, par exemple, celle qui m'amène , les yeux laissent voir si la chose plaît ou irrite.
AGUEDITA. Accordé ! la seconde ? (Elle Ic roganle.)
LE MARQUIS. Je vou-drais savoir si vous avez l'usage de la parole, ou si vous avez quelque petitfrein à la langue.
AGUEDITA. Le doute est un peu étrange.
LE MARQUIS. J'cu doutc Cependant, car dans la Tertulia vous avez l'air d'une statue.
AGUEDITA. Je ne sais pas cracher, c'est pourquoi je parle peu.
LE MARQUIS. C'cst que je voudrais avoir avec vous une conversation en forme.
AGUEDITA. Continuez. La troisième ?
i-E MARQUIS. De faire acte de bonne éducation, pour un moment et devant une personne qui osL peu de chose sans doulc par elle-même, mais qui enfin est un litre
SOTTE ET SENSEE. 177
de Biscaye, commo qui dirait huit pour cent et davantage de plus qu'un tilre de Castille, vous veuillez prendre une tenue sérieuse et interrompre votre ouvrage.
AGUEDiTA. J'en demande pardon à Votre Seigneurie. (EUe po.e sa ciiaussotie.) Voilà qui est fait. La quatrième ?
LE MARQUIS. Ail! c'est la difficile. Et il faut me promettre, en me donnant votre parole et votre main, de répondre avec sincérité à toutes les questions que je pourrai vous faire.
AGUEDiTA. Je n'en ferai rien. Mais traitons à des conditions moins dures. Ma parole, je vous la donne; mais quant aux mains, je les ai si délicates que, si elles en touchent d'autres, elles me font mal toute une semaine.
LE MARQUIS. Je me rends. Mais ne prenez pas sur le Ion de la plaisanterie une affaire pour moi plus sérieuse que si je me trouvais aujourd'hui le tuteur et curateur de toutes les nohlesses, antequam y post diluvio, des enfants de la Cantabrie,ma mère et dame souveraine. (Il ac lève et fait une profonde révérence.)
AGUEDiTA. Vous mc préparez là à entendre quelque chose de grave.
LE MARQUIS. Nc rougisscz pas, senorita, avant de m'avoir entendu.
AGUEDiTA. Ni avant, ni après; convaincue d'avance que vous ne me direz rien que je ne doive écouter.
LE MARQUIS. Nou, mais je réclame le secret.
AGUEDiTA. Ne m'agacez pas les nerfS; et dites ce vous avez à dire.
LE MARQUIS, avec timirlilé. De faÇOU que...
AGUEDiTA. Allez, qu'cst-cc qui vous arrête? LE MARQUIS, avec résolution. Avec votre pcrmissiou, je voudrais savoir si vous êtes amoureuse de moi.
178 SOTTE ET SENSEE.
AGUEDiTA. Non ccrtes. Et vous pouvez allez voir coiffer ma sœur.
LE MARQUIS. C'est aiusi que je vous voulais; et je vous trouve dans les meilleures conditions pour être mon intercesseur auprès de madame Laura.
AGUEDiTA. Dans quel but?
LE MARQUIS. Pour qu'elle accueille avec grâce et bienveillance les intentions matrimoniales que mon cœur nourrit à son endroit.
AGUEDITA. Moi?
LE MARQHis. Vous-mêmc , senora, pour un, deux trois, quatre et cinq motifs.
AGUEDITA. Qui SOUt?
LE MARQUIS, û'abord, et celui-là suffit, c'est un homme de bien qui la recherche; ensuite les avantages qui, avec mon titre, entrent dans votre maison; puis, c'est vous mettre en état de devenir tante ; le plaisir enfin que vous aurez à donner à Laura cette agréable nouvelle, et à vous acquitter de l'emploi de sainte-nitouche que vous avez pris. De manière ou d'autre, aujourd'hui ou plus • plus tard, toutes ces raisons doivent vous persuader.
AGUEDITA. ËteS'VOUS fOU ?
LE MARQUIS. D'amour.
AGUEDITA. Allez VOUS promcuer.
LE MARQUIS. Je n'irai pas.
LE PERRUQUIER, entrant. Monsiii Ic marquis, madama demande Votre Seigneurie, (ii sort.)
LE MARQUIS. Jc SUis OCCUpé,
LE VEUF, entrant. AUcz, mou chcr, me relcver uu moment.
LE MARQUIS. Jo u'cntre pas que je n'aie terminé certaine affaire.
LE VEUF. Moi ! on me cassera les deux jambes avant que j'aille scandaliser une seconde fois les deux prunelles de mes yeux, et que je n'expose ma faiblesse à l'occasion prochaine d'une toilette.
LAURA, entrant et s'adressant au Perruquier. Yoilà qui est piquant. Et vous me laissez seule !
LE PERRUQUIER, à Laura. Ce qui rcstc à faire est peu de chose.
LAURA. Un peu de patience. Et depuis quand, marquis, perdez-vous vos paroles avec Aguedita ?
LE MARQUIS. Je la supphais de vous dire...
LAURA, raillant et s'eniparant du marquis. Une fameUSC mCS-
sagère, pour lui confier une commission. Venez, vous me le direz en tête à tête, dans mon cabinet de toilette.
LE PERRUQUIER, se grattant avec son peigne. Une Commission!
Qu'est-ce que cela ?
LE MARQUIS. C'est une affaire secrète.
LAURA. Il n'importe. Les perruquiers entendent, voient, coiffent et se taisent.
t,E PERRUQUIER. Pardonnez^m^ff .
LAURA. Dépêchons.
LE PERRUQUIER. Yous vovcz que inonsiu Pomada ^ait son métier. AUun : Mé poan de bonet, madama, dis
sortent tous trois.)
AGUEDITA. Bon vovagc ! Quel visage me faites-vous là, seigneur don Deogracias?
Le VEIJF, tristement. C'cst l'héiilagc quc m'a laissé ma P(îpa, que Dieu ait en sa garde. Sa perte récente m'afflige toujours.
AGUEDITA. Il faut piier pour elle.
LE VI' UE. C'est ce que je fais, tout péclieur que je suis.
.\GUEprrA. Quoi que fasse votre amour pour elle, elle
180 SOTTE ET SENSEE.
ne reviendra pas de l'autre monde pour vous en remercier ici.
LE VEUF, soupiiant. Et je Hc le demande pas à Dieu. Je l'ai trop aimée pour m'exposer une seconde fois à un pareil malheur.
AGUEDiTA. Que douneriez-vous bien pour la revoir vivante, à présent?
LE -VEUF, soupirant. Piieu. M'a-t-cllc laissé de quoi rien donner, ni à qui emprunter deux écus?
AGUEDiTA. Je n'ai vu de ma vie deuil plus complet que le vôtre, de corps et d'âme.
LE VEUF. Pour cela, oui; quoique ce soit moi qui le dise, je puis me vanter qu'il n'y a pas aujourd'hui en Espagne un veuf plus accablé que moi.
AGUEDiTA. Reposez-vous.
LE VEUF. Si je le pouvais, je ne trouverais de repos qu'auprès de vous, ici, où seule peut témoigner de mes angoisses cette légère partie de l'espèce qu'on appelle faible, et qui est cependant le destructeur de l'humaine nature.
AGUEDiTA. En voulez-vous si terriblement aux femmes?
LE VEUF. A elles, non; mais à leurs étiangeB manies, et surtout à cette nouvelle extravagance, qui fait que, belles comme elles sont, elles s'ingénient à se changer en dragons; qu'unies et lisses comme des grenouilles, elles arrangent leurs cheveux de manière à ressembler à des hérissons ; que, minces comme des broches à rôtir, il leur faut s'arrondir comme des. cloches; qu'ayant au visage le reflet du cuivre, elles prétendent lui donner celui de l'argent, et mille autres sottises.
AGUEDiTA. J'en sais ({ui ne se soumettent pas à ces modes.
LE vt:ui\ Moi aussi, et si (en soupirant) mes souvenirs anciens pouvaient se délacher un moment de ma Pepa, que Dieu ait en sa garde! et que je pusse m'arrôter de pleurer...
AGUEDiTA. Eh bien! après?
LE VEUF, avec enjouement. Je rirais de plaisir à gorge déployée, doila Aguedita, et (ii se met à genoux) je confesserais à vos pieds que vous êtes la seule qui ayez échappé à cette épidémie.
UN OFFICIER, entrant fort cchauiré. (Juel bcsoiu j'ai de ïll'as-
seoir ! (u s'assied.) Mais il fait bien chaud ici. A vos pieds, madama ! Je vous laisse, mon cher, continuer vos supplications. (Il entre.)
AGUEDITA. Capitaine !
LE VEUF. Puisqu'il a été témoin de ma prière, qu'il le soit aussi de mon bonheur, qui fera bien des jaloux à Madrid, si j'obtiens une femme riche, simple et toute unie.
AGUEDITA. Relevez-vous.
LE VEUF. Par le repos de ma Pepa, que Dieu ait en sa garde ! prenez pitié de ma tristesse.
LE PAGE, entrant. Dou Jaciiito dc la Gaza est.. .
AGUEDITA. Pourquoi n'entre-t-il pas ?
Entre DON JACIiNTO en petit-maître sensé.
JACINTO, à part, à Aguedita. L'affaire quo VOUS savcz, senora, est signée et expédiée.
AGUEDITA. Je vous remercic mille fois de l'avoir si,
prestement enlevée, je n'y étais pas moins iiiiéressée
que vous.
LE VEUF. Il y a bien longtemps que la senora cJona
182 SOTTE ET SENSEE.
Laura est à se coiffer et qu'elle s'est informée de vous. Entrez.
AGUEDiTA. Pour lïiieux la dérouter encore, entrez.
JACiNTO. J'y vais.
LE MARQUIS, sortant, à don Jacinto. Si c'eSt pOUr offrir teS
services à madama que tu vas à sa toilette, il est trop tard : je me suis levé avant toi. J'avais le doux privilège d'approvisionner d'épingles, de rubans, de gaze, etc., la grosse patte du perruquier, et de recueillir sur mon heureuse casaque les trois quarts de la poudre qu'il perdait dans l'air, quand le petit officier est entré, et me traitant avec le même sans-gêne dont il eût usé envers le premier caporal venu, m'a dépouillé de l'emploi. Je voulus appeler d'une injustice si notoire, mais la senora, après avoir applaudi à la grâce de l'autre, me dit à moi que j'étais une brute, si j'ignorais que celui qui partage avec l'épaulette le service d'une dame, pouvait tout au plus aspirera la faveur d'être, en son absence, le suppléant de son rival.
JAGirsTo. Et c'est parfaitement dit.
AGUEDiTA. De sorte, cher marquis, qu'il n'y a rien à faire de ce dont nous avions parlé.
LE MARQUIS. G'cst tout lo Contraire ; plus ma femme sera courtisée et plus brilleront les titres de ma maison.
LE VEUF. Voilà qui est bien penser, mon ami.
JACINTO. Malgré tout^ je vais lui donner le bonjour.
LE PERRUQuiEH, sortant. Lc diable m'cmportc si, quand elle me ferait un traitement de mille piécettes, je reviendrais jamais coiffer madama.
LE VEUF. Pourquoi cette fureur?
lACiNTo. Qu'y a-t-il donc, monsieur Pomada?
SOTTE ET SENSEE. 185
LE PERRUQUIER. Elle a eiitendu volre voix, et s'est écriée toute fâchée que vous étiez un grand criminel.
jACLMO. Et pourquoi ?
LE PERRUQUIER. Le rcslc n'cst pas mon affaire. Je vais, en sortant d'ici, coiffer trois comédiennes, (ii son.)
Entr-e DON A LAURA. coiffée et suivie de l'officier qui tient un nœud de rubans.
LAURA. Laissez-moi, capitaine.
l'officier, Attendez, il vous manque encore le nœud du corsage.
LAURA. C'est un nœud de chanvre que je voudrais en ce moment, pour en serrer fortement la gorge de monsieur. (Montrant Jacinto.)
JACINTO. Et pourquoi?
LAURA. Que faites-vous ici? Ne saviez-vous pas quej'é* lais entre les mains du coiffeur?
JACINTO. Je savais aussi qu'il y avait quelqu'un pour offrir les épingles, et que celui qui partage avec Tépaulette le service d'une dame, peut aspirer tout au plus à la faveur d'être, en son absence, le suppléant de son rival.
LAURA. Pour faire la cour, c'est vrai, mais non dans les circonstances sérieuses où je crois devoir me placer.
AGUEDiTA. Pourras-tu croire, Laura, que j'ai eu précisément la même pensée ?
LAURA. Quelle plaisanterie? Et avec cet air de femme commune, avec cette tenue maussade, avec ce soin honteux de laisser ta dot entière dans les coffres de ton tuteur, et de vivre sur le travail que tu t'imposes, qui pourrait songer à t'aimer?
AGUEDiTA. Et toi qui ne vit que de fourberie, après avoir
i84 iiOTTE ET SEiNbÉE.
dépensé une dot de huit mille piastres et les pi'écieux bijoux que nous laissèrent nos parents, dont Dieu ait l'àme en son paradis î sans talent aucun, ne rêvant que bals et parures, et sans autre souci que de changer de galant deux ou trois fois par semaine, tu trouveras quelqu'un qui t'aime?
].E MARQUIS. Moi; car bien que je voie en madama la perdition de ma fortune et de ma succession immédiate, elle a ce que je cherche pour donner de l'éclat à ma renommée, quand on dira : Cette petite marquise de San Simon est une gracieuse personne, elle a beaucoup de goût en toutes choses.
LAURA. Comme vous vous délectez dans votre gloriole! renlrez-la, je vous prie; ce n'est pas sur vous que tombera mon choix.
AGUEDiTA, avec ironie. Pour Dicu ! SŒUP, laisse-moi quelque chose.
LAURA, se moquant. Oul, Ic vcuf qui uc mc plaît pas, qui a fait mourir dona Josefa de chagrin, en lui refusant tout ce qu'elle demandait.
LE VEUF. Je lui donnais cependant, à titre d'épingles, et pour les jeter par la fenêtre, trente piastres par mois, quand je n'en avais que quinze de traitement.
LAURA. Ce n'est pas d'un trop mauvais garçon.
AGUEDiTA. Nous vcrrous. Il n'y en a pas d'autres?
LAURA. Si les officiers se mariaient, je l'offrirais encore celui-ci que j'aimerais assez pour beau-frère.
AGUEDrrA. J'apprécie l'olfre.
l'officu^r. Qui est-ce qui dit que les officiers ne se marient pas? A qui pourrait mieux convenir une femme vertueuse, apphquée, et ayant une bonne dot?
LE VEUF, l'écartant. Allez la chercher ailleurs; je suis le premier qui me sois mis en campagne pour lui plaire.
l'officier, se plaçant au milieu. J'ai ici uu an d'ancieiinetô de plus que vous.
LAur.A. Les dates n'y font rien, lorsqu'il s'agit d'un choix hase sur le goût. Et vous, seigneur don Jacinto, ne direz-vous rien?
jACiNTO. Cela est si vrai que la question sera tranchée par une date, celle d'aujourd'hui même, où le vicaire vient de nous donner, suivant l'usage, permission de nous épouser, moi (^'inclinant avec grùcc) et madame votre sœur.