UN PERRUQUIER FRANÇAIS
UN PAGE
La scène est dans un salon de ht maison des deux célibataires.
Au lever du rideau, on verra le barbier occupé à raser DON PEDRO, pendant que DON LUCAS, en robe de cliambre et en bonnet, se promène avec impatience. JUANILLO entre et sort avec des effets qu'il nettoie, un chapeau, un habit, etc.
LUCAS. Juanillo, est-ce que le diable aurait emporté le perruquier?
JUANILLO. Ce n'est pas impossible, pour peu qu'il soit mort cette nuit.
LUCAS. Il suffit qu'un homme ait affaire, pour que vous deveniez lambins.
LE BARBIER. Eu revauche le jour où vous avez envie
do donnir , nous vous réveillons toujours trop tôt.
LUCAS. Heureuxnos pères qui, sansperdrelant d'heures à leur toilette, étaient plus coquets et plus galants que Gerineldos !
PEDRO. Quelle heure peut-il être?
LE luRBiER. Huit lieures.
PEDRO. Onze heures auront sonné quand elles arriveront. Un des principaux privilèges de leur sexe est de ne pas se lever matin.
juANiLLO. Avec tout cela, qu'elles aient à faire quelque chose qui leur plaise, et elles se lèveront de plus grand matin qu'un chiffonnier.
LE BARBIER. Yous attendez quelques jeunes beautés?
LUCAS. Parle d'elles avec plus de respect.
JUANILLO. Seraient- elles vieilles?
LUCAS. Ce sont des dames qui, à notre prière, et sans que cela tjre à conséquence, veulent bien nous favoriser de leur visite.
LE BARBIER. Vcuillez mc le pardonner, mais quand je vois des dames en visite chez des hommes non mariés, je ne m'en fais pas une bien haute idée.
LUCAS. Je ne crois pas non plus qu'elles s'inquiètent beaucoup de l'opinion d'un barbier.
JUANILLO. Peste! je ne voudrais pas les avoir pour ennemis, car souvent l'opinion de tout un quartier sort de leur boutique.
PEDRO. Est-ce fini?
LE BARBIER, achevant de le raser. A demain et portOZ-VOUS
bien .
PEDRO. Êtes-vous pressé, maître?
LE BARBIER. Non, mousieur. Si vous avez besoin de moi, je suis tout à votre service.
LA VIE DE GARÇON. ISl)
PEDRO. Peut-être poiirriez-vous nous être utile et don ner un coup de main à Juanillo, s'il nous fallait faire prendre à l'iiôtel un déjeuner ou quelques friandises.
JUANILLO. Ce devrait être fait ou du moins prévu depuis hier soir.
LUCAS. Ce qu'il y a de plus probable, c'est qu'elles ne prendront rien : tu le verras.
PEDRO. Qu'on découpe toujours un jambon, qu'on ait du moins quelques grillades de lard toutes prêtes, du bon chocolat, des biscuits., des sucreries. Ne demeurons pas bouche béante comme des singes, si elles acceptaient quelque chose.
LUCAS. Je parie mes deux yeux et cette main qu'elles ne demanderont pas même un verre d'eau, qu'elles ne prendront pas un sucre d'orge.
PEDRO. Je te vois déjà aveugle et manchot,
JUANILLO. N'attendez jamais d'elles une faveur gratuite, ni complète.
PEDRO. Dis-moi, et as-tu prévenu notre gouvernante?
LUCAS. Elle fera ce qu'on lui dira.
PEDRO. C'est selon le vent. Juanillo, comment s'est-elle levée, ce matin ? de bonne ou de mauvaise humeur ?
JUANILLO. D'une humeur atroce. Je n'ai point encore déjeuné, pour ne pas le lui demander ; et Dieu sait si je lui ai prouvé que je suis bon camarade !
LE BARBIER. J'ai voulu mettre une bouilloire au feu, pendant que vous vous habilliez; elle a saisi un tison en- Hammé, et si je n'y avais pris garde, elle me rasait moi tout le premier.
LUCAS. N'impoite, appelle-la.
jUAMM.o. Voici le perruquier, (ii ^ort.)
LE PERRiinuiEH, onirani. Aloîi, 7nonsm\ j'ai bcaiicoiip (V/iffaires ojurdiii.
LUCAS. Et c'est pour cela qu'il faut que tous les jours lu me coiffes le dernier?
LE PERRUQUIER. Nou, lïionsieur, pardonnez-moi. Vous êtes le premier dans mon estime. Vous allez voir comment vous serez coiffé par votre très-humble et trèsobéissant serviteur. (Force révôrenccs.)
LUCAS. Moins de révérences, mon cher, et un peu vite.
PEDRO. Coiffez-le dans la perfection. C'est aujourd'hui le jour ou jamais.
LE PERRUQUIER. Eh! oui, daus la perfection. Ne vous inquiétez pas. Malgré toutes mes affaires épouvantables, je vais coiffer monsieur comme un Apollon.
LE BARRiER. Oui, Car il rcsscmblc à Apollon, on ne peut davantage, blond comme il es!.
LE PERRUQUIER. Vovcz, mousicur, quelle pommade!
LUCAS. Quelle pommade? Dépêchons-nous, quand tu devrais me parfumer avec de la poix.
LE PERRUQUIER. Oui, moiisieur.
LUCAS. Sans compliments.
LE PERRUQUIER. A propos dc complimeuts, madame la marquise de los Aquencos m'a prié de vous dire qu'elle vous attend, ce soir, à la comédie. Elle est bien coiffée, très-bien coiffée. Ma foi, il n'y a pas à la cour de perruquier plus heureux que moi. Je coiffe trois duchesses, quatre comtes, des marquis et mille autres dames.
* On a déjà vu dans un autre sainètc des échantillons du français des perruquiers de Madrid. Nous nous bornerons ici à celte proniièro phrase. (A^ iIuTr.)
LUCAS. Si tu pouvais me coiffer et te taire, mou cher ?
LuciA, entrant. Que demande le conseil qui réclame mon assistance en personne?
juANiLLo, entrant. On a besoiu de toi ici.
LE BARBIER. J'ai VU peu de servantes du genre de celle-ci, dans les maisons où je rase.
JUANILLO. Dans la plupart de celles où j'ai servi je n'en ai pas rencontré d'autres.
LUCAS, ^enora dona Lucia, il s'agit de déployer ici toutes les ressources de votre savoir-faire, et de préparer un plateau convenable avec des verres et des couverts. Il se pourrait que des dames nous honorassent de leur visite, et nous tenons à notre réputation.
^ LUCIA. Eh bien, ces dames ont fort mal choisi leur jour pour venir.
PEDRO. Et pourquoi?
LUCIA. Parce que j'ai précisément à sorlir ce matin.
LUCAS. Et pourrait-on savoir pourquoi ?
LUCIA. Pour visiter aussi certain cavaHer qui m'attend avec du chocolat et du pain tendre.
LUCAS. Et qui t'a donné la permission de sortir?
LUCIA. Comme je me promets de ne pas revenir, je la prends pour m'en aller.
LUCAS. Tu ne la prendras, ni ne t'en iras, et tu feras tout ce que nous te dirons.
LUCIA. Moi? Vous êtes plaisant, vous! et c'est sérieusement que vous mêle dites? Si je suis entrée chez des garçons pour ne pas avoir à supporter des maîtresses, imaginez un peu comment je supporterai les bonnes amies de mes maîtres, et le plaisir que j'aurai à les servir, pour qu'ensuite elles se moquent de moi, et que ce soir même on chante mes défauts à leur Tertulia! la
peste soit d'elles, et que les cinq cent mille diables vous eiriportent !
LUCAS. Considère que nous n'avons pu nous dispenser de faire cette politesse à ces dames, parce qu'hier soir elles nous dirent qu'elles passaient de ce côté, en revenant du couvent où elles se confessent.
LuciA. Et ensuite elles vieiment ici faire leur pénitence ou gagner des indulgences?
LUCAS. Ne dis pas de folies.
PEDRO. C'est bien fait, et à qui la faute de tout ceci, à vous qui l'encouragez à prendre ces libertés. Dans une ville comme celle-ci, manquerons-nous de servantes pour nous servir et qui auront plus de talent et de jugement? (A Lucia.) Je te tiens quitte des deux piastres que tu as reçues en avance ; si tu veux partir à l'instant même, nous nous passerons parfaitement de toi ; bon voyage, et le plus tôt sera le mieux.
LUCAS, à Lucia. Vois-tu de quoi tu es cause? Tais-toi et retourne à ta cuisine.
Lucix. Et me croyez-vous femme à ne pouvoir payer' trente réaux que je dois à un avare comme vous?
LUCAS. Pave.
LUCIA, jetant une once d'or sur la table. PiCndeZ-moi le rCStC
de cette once d'or.
PEDRO. Je la mettrais à la porte, rien que pour cela.
LUCIA. Ce sera du nouveau à Madrid de renvoyer les gens parce qu'ils jettent l'argent par les fenêtres ! Prenez cette once et ne vous inquiétez pas; si vous n'avez pas de monnaie pour me rendre le surplus, nous nous reverrons.
PEDRO. Va-t'en au diable, et ne provoque pas les gens.
LUCAS. De la patience, don Pedro, elle s'adoucira.
LA VIE DE G A P.r ON. lO:)
PEDP.o. Je vous ai déjà dit que je ne le veux pas.
LuciA. Ni moi non plus.
i,ucAS. Et qui nous- tirera de l'embarras où nous sommes ?
JUAMLLO. Laissez-moi faire, je me charge de l'office.
LUCAS. Tu saurais faire du chocolat?
jUANiLLO. Oui, monsieur, et le défaire aussi.
pEDPxo. Ce n'est pas nécessaire. Le barbier nous enverra la petite cousine qu'il a chez lui. Quel jugement! quelle propreté! quelles mains laborieuses! et si nous l'en prions, peut-être consentira-t-e!le à rester pour nous servir de gouvernante.
LE BARBIER. Si VOUS Ic lui ordonucz, je n'en doutc pas, car elle vous aitne incroyablement. Ce n'est pas elle qui oublierait, quand je viens vous raser, de veiller à ce que je repasse mes rasoirs et à ce que j'apporte du linge propre!
l'EDBo. Dis-lui de venir à l'inslant.
LUCAS. N'y va pas.
LE BARBIER. Vous vcrrcz une fille qui n'est pas sotie.
(Il sort.) LUCAS, au perruquier. Est-CG fait?
LE PERRUQUIER, à Lucia. Jc VOUS demanderai tout à l'heure un petit morceau de graisse, madama.
LUCIA. A l'autre oreille. Je n entends pas de celle-ci.
LUCAS. 11 demande un morceau de graisse.
LUCIA. Il n'y en a pas.
LUCAS. Va t'en assurer.
LE PERRUQUIER, à Lucia. Vous ôtesfâchée, madame? Oli ! mon Dieu ! qui vous a fait du chagrin? Ce n'est pas moi. Vous êtes jolie comme le jour à midi .
LuciA. Il ne nous manquait plus que cela ! Voulez-vous parier que je vous peigne, vous?
LE PERRUQUIER. Que ditos-vous ?
LuciA. Vous ne comprenez pas?