‹ SainètesChapitre 21 sur 31 · QUELQUES CAVALIERS · texte numérisé non relu

QUELQUES CAVALIERS

La scène est à Madrid.

lue rue. Eiilrciildun colc DON GIL et de l'autre DON C.\P»LOS, en mililaire.

Do.N CARLOS, l^tî iTiellaiit le pied dans la rue, je vous ai aperçu, et j'ai hâté le pas pour vous réitérer, en vous end)rassant, les assurances de mon amitié. Mais qu'estce que ceci? Et le deuil? Voilà un mois que j'ai quitté Madrid, quand il n'y avait pas encore neuf jours que vous aviez perdu la senora, et je vous retrouve en habit de gala et rasé de frais ?

DON GH.. Vous me retrouvez plus en deuil que jamais, quoique si bien attifé en apparence.

i)0> CARLOS. Expliquez-vous.

218 LA PRESOMPTUEUSE CORRIGEE.

DON GiL. La toilette est un voile qui cache le deuil du cœur.

DON CARLOS. Et pourquoi?

DON GIL. Parce que je me suis remarié, et les fausses larmes du veuvage sont devenues de véritables larmes. DON CARLOS. Qu'cst-cc donc qui vous arrive ? DON GIL. Ah ! cher ami, c'est une longue histoire.

DON CARLOS. Je uc VOUS demande pas vos raisons. S'il vous plaît de les garder pour vous, si intimement liés que nous soyons, dites-moi du moins quelle est votre nouvelle femme.

DON GIL. Le démon.

DON CARLOS. D'après cela, mon cher, elle ne saurait être belle. Vous vous serez donc laissé prendre à son esprit; car c'est ce qu'il y a de plus subtil chez le diable.

DON ciiL. Si elle avait autant de sagesse que de beauté, je serais plus heureux.

DON CARLOS. Et qucllc cst-ellc? L'ai-je connue?

DON GIL. Sans doute, autant que moi et que ma femme, dont le Seignewr ait Tame !

DON CARLOS. Qui est-cllc donc?

DON GIL. Vous souvenez'-vous de cette fillette de Cuacos qui entra chez moi comme servante, il y a quelque chose comme cinq ou six ans?

DON CARLOS. Gclle quc nous appelions tous Mariquila Eslropajo*?

DON GIL. Elle-même; mais doucement, la fortune en a fait ma femme et elle mérite qu'on en parle mieux.

* Estropajo, IrottOir en jonc ; nous dirioils Mûrie torchon. (lY du Ir: ,

DON CARLOS. Excusez-moi, je ne fais cette question que pour ne pas me tromper.

DON GiL. Eh bien, oui, mon cher, voilà celle qui m'a coiffé d'un bonnet d'âne.

DON CARLOS. Qu'est-ce qui vous a amené là?

DON GIL. Mettez-vous dans l'esprit qu'il y a dans la vie de tristes quarts d'heures. Comme celle petite s'était attiré l'affection de sa maîtresse et aussi celle de son maître, qu'elle savait toutes les choses de la maison, et qu'on a tant de mal à marier un homme, un jour que j'étais allé au Prado, il me vint une mauvaise pensée, et je reviiis au logis, en me disant qu'il valait mieux me marier une bonne fois que d'aller par sauts et par bonds. Je pensai à l'une, je pensai à l'autre, quand la petite entra chez moi pour mettre le couvert; je ne sais trop de quoi nous parlâmes d'abord, mais je sais que bientôt nous nous prîmes de bec. Je ne sais ensuite comment on se donna la main et la parole, et bref, mon cher, ce fut chose faite, de façon qu'au bout de peu de jours nous fûmes mariés en secret.

DON CARLOS. Maîs aujourd'liui, c'est chose publique.

DON GIL. Je le crois bien; elle ne se fut pas plutôt emparée de ma main qu'elle devint plus orgueilleuse qu'un coq, et qu'elle se mita commander en chef non-seuleinent aux domestiques, mais à moi-même. Et comme elle me traite ! Rien que d'y penser, j'en meurs de honte. Et avec cela je vous le jure, foi de galant homme, je dépense plus que si j'eusse épousé la fille d'un marquis. DON CARLOS. Et VOUS UQ Tavcz pas volé. DON GIL. Et elle est vaine !

DON CARLOS. G'cst le défaut des pauvres gens de la campagne^ quand ils s'y mettent.

220 LA rr.ÉSOMPTUEUSE CORRIGÉE.

DON GiL. Elle dit cependant que son père était un hidalgo de son endroit qui eut ensuite des malheurs, et elle ajoute qu'elle a, à Madrid même, beaucoup de parents honorables.

DON cAHLOs. CVst clle qul le dit ; mais vous ne l'avez pas vérifié, et ces parents, vous ne les connaissez pas.

DON GIL. 11 est trop lard pour aller y voir; je le crois et me tais. Ses idées d'ailleurs le montrent assez. Elle me chargea aussitôt de lui chercher les maîtres les plus renommés de musique et de danse. Il faut la voir s'étaler dans son salon, et comme elle se fait servir ! Elle a un mauvais caractère, mais elle est étonnante

Arrivent, sur deux ânes, la MÈI^E MARIA et TONILl.A, vêtues comnnede très-pauvres villageoises, et COLAS MORADO, en paysan, et conduisant les bètes.

lA MÈRK MARIA. Colas, pourquoi ne demandes-tu pas où est la rue del Barco ?

COLAS. Je ne connais peut-êlre pas Madrid? Comme si je n'y étais pas venu trois ou quatre fois apporter des provisions. Hue ! nous sommes tout prés.

TONiLLA. Avec ça que c'est un peu grand, Madrid. Et comme tout est bien peint! Vois-tu, Colas, je snis sûr que dans Madrid nous ne verrons pas un seul pauvre.

COLAS. Tais-toi, imbécile! Qu'en sais-tu, toi? 11 y en a tant ! . . .

TOMLLA. Je vois quc chacun sort bien vêtu et bien chaussé.

COLAS. Qu'est-ce que ça y fait? Ne sais-tu pas ce que dit Parrilla, le licencié de notre endroit, qui a été ici douze ans et qui sait de tout, ayant eu un oncle avocal ? qu'il n'y a pas d'endroit oùil y ait plus de pau-

LA PRESOMPTUEUSE CORRIGEE. 221

vres, et qu'il en connaît plus de quatre qui, pour rouler voiture, se font rouler toute la vie.

L\ MÈRE MARIA. Demande, garçon, et ne nous promène pas de la cave au grenier.

COLAS. Je vois la rue là-bas.

TONiLLA. Ces deux-là seront des hidalgos de Madrid.

COLAS. Sur quoi en juges-tu ?

TONILLA. Les voyant si bien vêtus.

COLAS. Il n'y a ici que des Seigneuries. Ah ! si tu te fusses trouvée ici à la semaine sainte et que tu eusses vu les pasos, c'étaient les chevriers qu'il fallait voir, et les porteurs habillés en militaires, avec leur épée en sautoir et leur fine chemisette ; et n'étaient leurs souliers de peau de rat, et sauf quelques-uns peignés sans doute delà main de leurs femmes, personne ne se fût avisé de penser qu'ils n'étaient pas tous gens d'importance. Et les trompettes, en voilà qui avaient bu. En conscience, c'est un bon moment à passer.

LA MiîRE MARIA, Colas, mou fils, demande à ces deux messieurs arrêtés dans la rue.

COLAS. Que Dieu vous garde, seigneurs!

DON GiL. Qu'y a-t-il pour votre service?

COLAS, Sauriez-vous me dire où demeure dans ce quartier don Gil Pascual de Chinchilla?

DON GIL. Bien près d'ici. Avez-vous quelque commission ou quelque lettre pour lui?

LA MÈRE MARIA. Nou, inousieur, c'est lui-même que nous cherchons tous les trois.

DON CARLOS. Eh bicu, c'est à lui-même que vous parlez.

LA MÈRE MARIA. Par itton âne! fds de mon àme! (riir l'eir.bras.^o.) Touilla, regarde ton frère. Comme il est

222 LA PRESOMPTUEUSE CORRIGÉE.

beau! Que Dieu le bénisse! Mais il n'est pas si vieux qu'on Pavait dit!

COLAS, un peu iroubré. Cousin, je suis Colas Morado qui, quoique pauvre... enfin on est ce qu'on est, comme dit le proverbe, et aujourd'hui nous sommes tout un.

DON GH.. Merci du bon accueil, mais je ne vous connais pas.

DON CARLOS. Eh bicu, moi, je crois avoir deviné.

LA MÈRE MARL\. Vous ne uous counaissez pas?

DON GH;. Non.

LA MÈRE MARIA. Est-co que VOUS u'êtes pas celui qui a épousé Mariquita Martin, cette petite de Guacos, une brunette avec de beaux yeux ?

DON GH.. En effet, je ne saurais le nier.

LA MÈRE MARIA. Eh bien, moi, je suis sa mère..

TONiLLA. Et moi, sa petite sœur.

COLAS. Moi, le beau-frère de sa tante, la Lorenza, femme de Blas, celui qu'on tira du ventre de sa mère.

DON CARLOS, riant. Je me réjouis fort, mon cher, de vous voir si bien apparenté.

DON GiL. On pouvait tomber plus mal, et c'est toujours cela de trouvé.

TONiLLA. Regarde-le bien, Colas; \V est vieux, mais c'est un bel homme.

DON GiL. Quel heureux hasard vous amène? Que venezvous faire à Madrid?

LA MÈRE MARIA. Vous Offrir cettc paire de bas, ce petit panier de gâteaux au beurre, dont vous vous lécherez les lèvres.

COLAS. Voilà !

LA MÈRE MARIA. Et puis, chemiu faisant, passer quelques mois à Madrid.

LA PRÉSOMPTUEUSE CORRIGEE. 225

COLAS. Ou, si vous y tenez, quelques années.

LA MÈRE MARIA. Saus cotupter la joie de voir la petite.

DON CARLOS, à part à don Gii. Allous, mon cher, envoyezles paître clans le pré, et délivrez-vous de celte tribu de fainéants.

DON GiL. Je n'en ferai rien; je veux, au contraire, les bien recevoir, pour qu'ils n'aient pas à se plaindre de moi, et voir si, en donnant une leçon à ma femme, je puis parvenir à rabattre son orgueil.

DON CARLOS. Dieu le veuille !

DON GH.. 11 n'y a pas chez moi d'endroit commode pour les bêtes ; mais peu importe, nous allons les conduire à une auberge et nous reviendrons goûter à la maison.

COLAS. Je me charge d'emmener les âiies ; je sais où il y a une posada.

DON GIL. Non, je veux vous présenter moi-même.

LA MÈRE MARIA. Gomiïie tu voudras, mon fds.

DON CARLOS. La belle-iTière n'a pas é(é longue à se faraihariser.

DON GIL. Vous, allez chez moi, si vous voulez, quand j'arriverai, faire un peu de bon sang, et au revoir.

DON CARLOS. Dès à préscut, je vois, la scène sera bonne.

LA MÈRE MARIA. Mousieur, à votre service.

COLAS. Ëtes-vous aussi notre parent?

DON CARLOS. Jc n'ai pas cette bonne fortune.

TONILLA. Dis, n'ai-je pas raison? (Regardant don Carlos de

côté.) Mon frère est plus gentil que cet autre.

COLAS, Bah ! c'est tout un.

DON GIL. Allons ! j'ai trouvé là un fier moyen pour me tirer d'affaire, (ils s'en vont.)

224 LA PRESOMPTUEUSE CORIUGEE.

Le théâtre change. Un salon avec des chaises et un clavecin. Entrent MARIA. ESTROPAJO, vêtue en petite-maîtresse, la SER- VANTE et le PAGE.

DO.NA MARIA. Je VOUS jiire que vous vous en souviendrez, quand votre maître rentrera, et que je lui dirai en termes nets qu'il est impossible de vous supporter. Me répondre ainsi, comme vous le faites, à chaque chose que je vous commande ! Avise-toi de mal écurer la vaisselle une autre fois, et que j'y remarque la plus petite tache, et tu verras si je ne te la jette pas à la tête !

LA SERVANTE. Douccmcut, seîïora d'hier matin; elle est un peu mieux lavée que quand Votre Seigneurie maniait le torchon.

doKa maria. Retiens mieux ta langue; ce temps-là est loin.

LE PAGE, à part. Et uu autre aussi où, si à l'égard du maître j'étais le valet, à l'égard de la servante j'étais le maître. Mais c'est pour cela qu'il a été dit : profite de mon exemple, oranger*. Les bons avis ne sont pas seulement pour les fleurs.

LA SERVANTE. Ah ! VOUS l'avcz déjà oubhé? Moi, je me souviens encore du temps où, pour aller à la messe, je vous prêtais souvent mes souliers ; vous m'apportiez, le matin, le chocolat dans mon lit, et du malin au soir vous alliez avec les meubles à deux anses.

DONA MARIA. Ote-toi dc mes yeux, coquine. (Riie saisit

une cliaise, et le page la retient.)

LE PAGE. Allons, la paix, et souvenons-nous du temps où nous vivions comme des frères et dans un accord digne d'envie. Taisez-vous, quand je me tais, moi qui peut-être aurais le plus à me plaindre.

* Expression proverbiale. (N. du Tr.)

LA PRÉSOJIPTUEUSE CORRTr.ÉE. 225

Do.NA îiAiiiA. Toi? Et de quoi?

LE PAGE. De toi... de vous. Je me suis trompé, sefiora, et il faudra vous y résigner, en attendant que je m'accoutume.

DONA MARIA. Et pourquoi faut-il que je m'y résigne?

LE PAGE. Pour me rembourser tous les ciiartos que j'ai gaspillés en pois grillés et en cédrat pour vous régaler, ou pour me dédommager du temps que j'ai passé à vous apprendre à jouer sur la guitare des seguidillas et le fandango.

Do5iA MARIA. Laisse tout cela et va regardera la porte ; j'ai cru entendre frapper.

LE PAGE. C'est le maître à chanter. Je reconnais son coup de sonnette. . . -

DONA MARIA. Va lui ouvrir.

LE. PAGE. J'y cours. (11 sort.)

DONA MARIA. C'est le plus joH garçon que j'aie connu, et il a une petite façon d'enseigner qui vous enchante, n' est-il pas vrai, Manuela ?

LA SERVANTE. En effet.

LE PAGE, rentrant. Yoici le seigueur abbé.

DONA MARIA. Alloiis, cher maîlre, il est déjà tard.

l'abbé. Ce n'est pas, ma charmante élève, que vos perfeclioiîs ne redoublent mon zélé, mais c'est qu'un homme a tant à faire dans Madrid.

LE PAGE. Ce serait un assez joli phénomène de voir un abbé... ^ .

* Il y a là un jeu de mots d'autant plus intraduisible qu'il aboutit à une brutale indécence. J'aurai mis le lecteur sur la voie en disant que le mot embarazo, par lequel l'abbé exprime la multitude de ses embarras, se dit aussi de l'état dune femme enceinte. .Y. cin ir.)

22G LA PRESOMPTUEUSE CORRIGEE.

DONA MARIA. Vous avoz cIgs élèvcs qui ont plus de talent que moi, ça ne m'élonne pas.

l'abbé. Eh ! je ne dis pas le contraire, je dirai seulement, sans vouloir vous flatter, car il n'est pas dans mon caractère de faire bouillir du lait à personne, que soit l'effet de votre mérite, qui saute aux yeux, soit l'impression de vos lumières sur un cœur tendre, parmi toutes les dames que je vois, et il en est, dans le nombre, lie la plus haute volée, vous seule êtes la sultane, parce que vous êtes, subhme.

Do5iA iiARiA. Bravo ! laissons un moment la leçon et continuons.

l'abbé. Il vaut mieux causer au clavecin, comme si on étudiait quelque mesure, car devant les domestiques je n'approuve pas ces intimités.

do:na marl\. Nous allons voir comment je chante les seguidillas d'hier.

L ABBÉ. Chantez, je vais vous accompagner.

LA SERVANTE. Vois-tu cct air de farfadet que vous a ce petit professeur?

LE PAGE. Tout petit qu'il est, je t'assure qu'il sait jouer des doigts.

l'abbé, a demi-voix et répétez.

doSa maria. Dites-le moi en italien.

l'abbé. Veuillez m'excuser, je l'avais oublié. Solo voce epoi dacapo.

D0NA MARIA. Ce qui veut. dire?

l'abbé. Soto voce e poi dacapo.

do5a maria. Bien : Dites la ritournelle. Ritornelo est ilalien?

l'abbé. Ca vient de ritornar.

PONA maria.. Alors il f£|ut dire : Ritonieîo d^cafo?

LA PUÉSOMPTUEUSE CORRIGÉE. 227

l'abdé. a merveille.

DONA MARIA. Jc n'entciids pas l'Italien, mais je commence à le parler.

LA SERVANTE. Quc t'en Semble, Perico?

LE PAGE. J'en suis dans le ravissement.

LA SERVANTE. Il faut pcu de chose pour te ravir, tu es un peu trop simple.

LE PAGE. C'est dans Tordre.

(L'abbé fait semblant de toucber sur le clavecin des notes graves que l'orchesire exécute, et pendant que dona Maria chante quelque chose de court à son choix, et avant qu'elle n ait fini, arrivent en visites des dames et des cavaliers.)

LES DAMES. Comme tu es à ton affaire, chère amie !

DONA MARIA. Jc répétais là quelques bluettes pour passer le temps.

LES CAVALIERS. A VOS picds, scfiora.

DONA MARIA. Prcuez la peine de vous asseoir.

PREMIER CAVALIER. Nc serait-cc pas commettre un crime?

DONA MARIA. Nullement. Cette maison est métamoj' phosée. Vous n'y trouverez pas les ridicules façons de celle qui m'y a précédée.

TOUS. Bravo !

DONA MARIA. Tous ccux qui vculcnt bien me rendre visite peuvent venir chez moi sans se gêner ; je reçois toujt le monde avec la même Hberté.

PREMIÈRE DAME. Je le prcuds au mot, et avec la même liberté je te demande de chanter; fais-nous entendre quelque chose de ce que tu chantais.

DONA MARIA. Lc clavecinii'est pas accordé, elle maître ne veut pas que pour le moment je chante fort, quoique je chante très-bien, mais à soto voce, n'est-il pas vrai?

l'abbé. C'est le principe le plus ardu de l'art. Tout i4ément organisé a une fin, un commencement et un milieu, et jusqu'à ce qu'on soit parvenu à égaliser dans un degré cette fin, ce milieu et ce commencement, on ne saurait atteindre la haute idée de l'harmonie qui transforme les humains, et les élève ravis aux sphères supérieures.

LE PAGE, à part. Pour pcu quc le discours continue, l'abbé s'envole.

DO-NA MARIA. QuB VOUS en semble?

TOUS. C'est superbe.

PREMIÈRE DAME. Et coiumc il cst joH ct propret !

TOUS. 11 est charmant.

DON CARLOS, entrant. Je regrette beaucoup d'avoir tant tardé à venir vous féliciter de votre mariage que je viens d'apprendre de votre époux lui-même, mon vieil ami.

DONA MARIA. Soyez le bienvenu, don Carlos. Où avezvous laissé mon mari, je vous prie ?

DON CARLOS. Avcc quclques parents qui lui arrivent de la province et qui ne tarderont pas à venir.

DONA MARIA. Chcz moi ? ils seront fort attrapés. Je n'aime pas les hôtes, et si cet autre m'en amène, ils redescendront l'escalier quatre à quatre.

PREMIER CAVALIER. Chacun chcz soi, rien de tel; c'est sagement pensé. ^

SECOND CAVALIER. Et dcs parcuts surtout.

DON CARLOS, à part. Coiume tu t'cnfcrres !

DONA MARIA. Jc u'ai pas voulu écrire aux miens afin d'économiser jusqu'aux ports de lettres, pour leur annoncer mon mariage ; et ce sont pourtant d'autres gens que ceux-là, car enfin ma mère a un palais qui fait partie

LA PRESOMPTUEUSE CORRIGEE. 220

d'un majorât aussi grand que Madrid, et un de mes oncles, outre un bénéfice, possède six ou sopt maisons considérables.

DON CARLOS. Quel gros endroit ça fera !

DONA MARIA. Jugcz uu pcu ; tous mcs parents sonihidalgos pour le moins ; le plus pauvre a deux cents laquais.

LE PAGE, à pari. L'autre jour, j'ai rencontré un voleur qui en avait tout autant, (ii sort.)

DON CARLOS. Scfiora, votre mère est veuve, je le suppose?

DONA MARIA. Je le regrette assez ! non parce que cela lui fait perdre vingt mille ducats de revenu, mais parce que sans cela je n'eusse pas épousé un simple bourgeois. Mais quel remède? La sottise est faite, et il n'y a plus qu'à la (iacher.

PREMIÈRE DAME. Voycz-vous celû, ct on disait pourlant que tu étais de basse naissance.

SECONDE DAME. U y a tant de gens qui vont à tort et à travers débitant le bien et le mal.

LE PAGE, rentrant. Sefiora, il y a là uuc bonne femme qui, si je ne l'eusse arrêtée, entrait ici, comme un âne dans un moulin.

DON A MARIA. Et qui est-clle ?

LE PAGE. Maria Martin.

DONA MARIA, à part. C'cst ma mèrc ! cruel contretemps ! (Ln peu troublée.) Dis-lui qu'elle revienne demain, quand le maître de la maison n'y sera pas.

LE PAGE. Je parie que c'est la femme du barbier, (u

sort.)

DONA MARIA. G'-est unc bonne vieille à qui je fais l'aumône de loin en loin'.

l'abbé. C'est le principe le plus ardu de l'art. Tout élément organisé a une fin, un commencement et un milieu, et jusqu'à ce qu'on soit parvenu à égaliser dans un degré celte fin, ce milieu et ce commencement, on ne saurait atteindre la haute idée de l'harmonie qui transforme les humains, et les élève ravis aux sphères supérieures.

LE PAGE, à part. Pour pcu que Ic discours continue, l'abbé s'envole.

Do.NA MARL^. QuB VOUS en semble?

TOUS. C'est superbe.

pREiiHÈRE DAME. Et commc il cst joH et propret !

TOUS. 11 est charmant.

DON CARLOS, entrant. Je regrette beaucoup d'avoir tant tardé à venir vous féliciter de votre mariage que je viens d'apprendre de votre époux lui-même, mon vieil ami.

DON A MARIA. Soyez le bienvenu, don Carlos. Où avezvous laissé mon mari, je vous prie ?

DON CARLOS. Avcc quelqucs parents qui lui arrivent de la province et qui ne tarderont pas à venir.

DONA MARIA. Chez moi ? ils seront fort attrapés. Je n'aime pas les hôtes, et si cet autre m'en amène, ils redescendront l'escalier quatre à quatre.

PREMIER CAVALIER. Chacun clicz soi, rien de tel; c'est sagement pensé. ,

SECOND CAVALIER. Et dcs pareuts surtout.

DON CARLOS, à part. Couime tu t'cuferres !

DONA MARIA. Jc u'ai pas voulu écrire aux miens afin d'économiser jusqu'aux ports de lettres, pour leur annoncer mon mariage ; et ce sont pourtant d'autres gens que ceux-là, car enfin ma mère a un palais qui fait partie

LA PRESOMPTUEUSE CORRIGEE. 220

d'un majorât aussi grand que Madrid, et un de mes oncles, outre un bénéfice, possède six ou sopt maisons considérables.

DON CARLOS. Quel gros endroit ça fera !

DON.v MARIA. Jugcz uu pcu ; tous mcs parcuts sont/</dalgos pour le moins ; le plus pauvre a deux cents laquais.

LE PAGE, à pari. L'autre jour, j'ai rencontré un voleur qui en avait tout autant, (ii sort.)

DON CARLOS. Sefiora, votre mère est veuve, je le suppose?

DONA MARIA. Jc le regrette assez ! non parce que cela lui fait perdre vingt mille ducats de revenu, mais parce que sans cela je n'eusse pas épousé un simple bourgeois. Mais quel remède? La sottise est faite, et il n'y a plus qu'à la cacher. « '

PREMIÈRE DAME. Voycz-vous Cela, ct on disait pourtant que tu étais de basse naissance.

SECONDE DAME. U y a tant de gens qui vont à tort et à travers débitant le bien et le mal.

LE PAGE, rentrant. Sefiora, il y a là uuc bonne femme qui, si je ne l'eusse arrêtée, entrait ici, comme un âne dans un moulin.

DONA MARIA. Et qui cst-clle ?

LE PAGE. Maria Martin.

DONA MARIA, à part. C'cst ma mèrc ! cruel contretemps ! (Un peu troublée.) Dis-lui qu'elle revienne demain, quand le maître de la maison n'y sera pas.

LE PAGE. Je parie que c'est la femme du barbier, (ii

sort.)

DONA MARIA. G'-est unc bonne vieille à qui je fais l'aumône de loin en loin'.

2^0 LA PUÉSÛMPÎUEIISE COlUMnÉE.

LE PAGE, ronirant. Elle mc dit de rentrer et de vous dire que c'est votre mère, qu'elle veut vous embrasser, et qu'elle vient avec votre sœur et Colas Morado.

DONA MARIA. La boune plaisanterie ! Je sais qui c'est maintenant. Ce sont de pauvres gens de mon pays, et elle, je l'appelle ma mère, parce que, quand j'avais un an, elle me donnait à teter.

LE PAGE, à part. Celle-là, nous autres, nous ne l'avalons pas ^

DoÂA MARL\. Répète-lui de revenir demain, comme je (e l'ai déjà dit, et si elle insiste, dis-lui de ne pas remettre les pieds ici, que je n'aime pas les quémandeurs.

. DON GIL entre avec les paysans.

DON GIL. Moi, c'est le contraire. Que Dieu vous garde ! rien ne m'irrite contre toi, comme de te voir désavouer par vanité celle qui t'a mise au monde.

TONiLLA, l'ombrassant. Marica, couibien j'ai pleuré pour te voir! ^

COLAS, (l'un Ion sérieux. Vrai commc je suis chrétien, Marica, je n'aurais pas attendu cela de ce bon naturel que ton père t'avait donné.

LE PAGE, à part. Qu'cst-cc qu'clle aura abandonné des vingt mille ducats pour l'entretien de la famille et les réparations du palais?

LA MÈRE MARIA. Alnsi tu uc iTiB recounais plus?

* Il y a ici nn jeu de mot impossible à rendre. Le mot qni, en espagnol, rend cette expression familière, esL.préciséjrienl leniêpie qui signifie tefer (iV. du tr,),

LA PRÉSOMl>TUEUSE CORRIGÉE. 251

DONA MARIA. Si sefîora, et les bras ouverts et la bouche sur vos pieds, je vous demande pardon.

LA MÈRE MARIA. Je ne m'étonne pas de le voir honteuse de nous ; les pauvres, je le sais, ne font honneur à personne.

DOîïA MARIA. Je ne le regrette qu'à cause de ceiLX qui sont là à nous regarder et pour mon mari.

DON GiL. Moi je te remercie d'avoir reconnu ta faute, et pourvu que tu te corriges, tu verras comme je t'en tiendrai compte.

pREMiiîRE DAME. Nc le regrette pas à cause de nous ; si chacune amenait ici ses parents, on en verrait peutêtre bien d'autres.

DON CARLOS. Il iVy a pas d'opprobre à naître humble, si ensuite la vertu le corrige.

DON GiL. Laissons-là ce sujet, et divertissons-nous. Je veux être une exception parmi les gendres et les beauxfrères.

LA MîiiRE MARIA. Béni soit mon gendre ! qu'il est gai et gaillard !

DON GIL. Et bénie soit ma belle-mère, si, grâce à elle, je me trouve bien marié !

LA MÈRE MARIA. Rcgardcz-nous tous trois moins comme des parents que comme les esclaves de votre bonté.

DONA MARIA, avec soumission. Je le Serai plus que personne d'un mari si généreux, et s'il me permet de donner tout ce qu'il y a de trop dans la maison...

DON GIL. Je te comprends ; et dès aujourd'hui je me charge d'entretenir convenablement ton monde et de mettre notre mère à l'aise, Tpys. Vive don Gil '

DON CARLOS. L'altendrisseiTieiit est général.

DON GiL. Séchons ces larmes, et passons à la salle à manger ; ceux qui voudront bien nous y accompagner verront tout ce qu'on gagne à ouvrir les yeux, quand on reçoit la leçon avec humilité, et que l'on travaille à en faire son profit.

(las damas apuradas

PERSONNAGES

DONA JOAQUINA, maîtresse de maison, DOS A ROSA. I

DONa BELTRANA. > ses amies.

DOSA NARCISA, ) DONVENANCIO,L^^^ji^^^^^^^^„^^ DONZACARIAS.i

DON ANTOLIN, ami de toutes ces

dames.

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