UN ALCADE
Le ihéâlre représente une rue. ANTONIO paraît, avec un manteau de petit-maître.
ANTONIO. Il ne reste pas un coin de rue dans Madrid où je n'aie collé une affiche. Dieu \euille maintenant que mon idée marche bien. Si je puis seulement la faire durer une semaine, je suis content; et durât-'elle moins encore, le pire qui me puisse arriver, c'est de passer dans Madrid pour un mauvais plaisant ou pour un fourbe, et je m'en consolerai, en pensant que je ne suis pas le seul. L'invention est délicieuse, et si elle prend, je ne me change, au bout d'un mois passé à Madrid, pour aucun des inventeurs qui ait été, qui sera ou qui soit présentement dans le royaume.
PEDRO, paraissant. Quelle faim pourrait égaler la faim
248 L'EAU D'Ornil.
que j'ai? Je ne puis l'égaler moi-inême, et c'est assez dire.
ANTOMo. Pays?
PEDRO. Je ne le connais pas.
ANTONIO. Regarde-moi bien.
PEDRO Antofmelo?
ANTONIO. Moi-iïîême. Tu ne me reconnais donc plus?
pi:dro. Qu'y a-t-il d'étonnant, quand je retrouve si bien vêtu celui qu'hier j'ai laissé sans chemise?
ANTONIO. Et ça te surprend?
PEDRO. Beaucoup. Voyons, compère, il y a donc un secret pour passer si vite de la misère à la prospérité ? J'en sais plus long que toi. Quand je suis venu céans, j'avais la bourse mieux garnie, j'ai de meilleures protections, et à l'heure qu'il est, je n'ai pas de quoi dîner, ni culotte à mettre en place de celle-ci.
ANTONIO. Je n'ai aucun secret; mais, cher ami, j'ai découvert certaines ressources,
PEDRO. Lesquelles?
ANTONIO. La première, flatter.
PEDRO. Bassesse.
ANTOiNio. Mentir.
PEDRO. Infamie.
ANTONIO. Jeter aux chiens le qu'en dira-l-on, et dire et faire tout ce qui rapporte des écus.
PEDRO. Tout cela ne vaut rien.
ANTONIO. Et vaut-il mieux mourir de faim ?
PEDRO. Pas davantage.
ANTONIO. Moi, je vois peu de différence entre les deux: pour un solliciteur qui n'est pas en fonds de patience.
PEDRO. Mais toi, es-tu phis avancé que moi?
L'EAU D'OIIDLT. 249
ANTONIO. Non , mais j'espère que je vais devenir riche.
PEDRO. De quelle manière?
ANTONIO. Me garderas-tu le secret?
PEDRO. Oui, et avec le secret l'argent qu'il te rapportera.
ANTONIO. Et tu promets de m'aider de ta personne et de ton esprit?
PEDRO. Est-ce chose nuisible au prochain?
ANTONIO. Rien de semblable.
PEDRO. Chose contraire aux lois, à la religion, au gouvernement?
ANTONIO. Pas davantage.
PEDRO. Et cela nous vaudra de l'argent?
ANTONIO. Beaucoup d'argent.
PEDRO. Alors c'est dit.
ANTONIO. Tu sais qu'il existe à Madrid, comme dans toutes les grandes villes, des esprits qui aiment le nouveau, et qu'il y en a beaucoup, dans le nombre, qui à leur argent préfèrent n'importe quelle nouveauté?
PEDRO. Je le sais.
ANTONIO. Eh bien ! je me suis promis de bien dîner si je puis, et de me donner un peu de bon temps à leurs dépens.
PEDRO. Gomment?
ANTONIO. Lis cette affiche, et ensuite nous en parlerons.
PEDRO, lisant. (( Le seigucur Bellran Chanfeon qui de « son voyage aux enfers a rapporté sur son dos dix (( tonnes de l'eau du Léthé, est arrivé dans cette illus- « Ire et magnifique ville, après avoir parcouru le « monde entier au galop, et avoir montré tout ce qu'il
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« sait faire à la cour du roi des nègres. Il est descendu « rue de Cabestreros, n° 5,000, au rez-de-chaussée. « Son cabinet sera ouvert à toute heure, et il prévient « le public qu'il débitera à juste prix des bouteilles de « celte eau, l'unique remède qui puisse faire oublier à « chacun, dès qu'il en a bu, ce qui le chagrine en de-
« dans et lui Ôte souvent le sommeil. » (S'adressam à Antonio.) Quelle est cette eau ? de l'eau de puits?
ANTONIO. Non, de la fontaine du Berro ^ pour ne pas leur donner la colique en échange de leur argent.
PEDRO. Et qui en achètera ?
ANTONIO. Une foule de gens; surtout, mon cher, quand,, dès demain, j'aurai dans ma boutique deux garçons de bonne humeur pour me servir d'aides.
PEDRO. Le diable de projet! il est original.
ANTONIO. Non, nous voyons tous les jours beaucoup de ces inventions, et celle-ci a cela de bon qu'elle ne peut faire de mal à personne, si elle ne fait pas de bien.
PEDRO. Et si je t'aide et que le poisson morde, nous partagerons?
ANTONIO. Oui.
PEDRO. Encore un mot. Pourquoi dis-tu que lu es étranger, quand tu ne parles que le castillan?
ANTONIO. Je me sauve en disant que j'avale une de mes bouteilles dans chaque pays oii j'arrive, et que je ne me souviens plus que de la langue de ce pays.
PEDRO. Bravo ! Allons voir un peu là-bas ce que produit le strata^îeme.
^ C'est encore la meilleure eau que l'on boive à Madrid, malgré les travaux récents que l'on a faits pour y amener le Lozoya (i\. du tr.).
JUAN entre et se met à lire l'affiche
ANTONIO. Voilà les gens qui commencent à ouvrir de grands yeux.
PEDRO. Toutes les exclamations qu'ils font!
JUAN. Un fameux remède ! si c'est vrai, c'est superbe.
ANTONIO. Allons à la maison, tu verras avec quel arl j'ai disposé les choses, (lis sortent.)
PEPA, entrant. G'cst l'affiche dcs taureaux que vous lisez-là ?
JUAN. Non, seilora. Ce sont denouvelles eaux qu'on a découvertes, et avec lesquelles chacun oubhe ce qu'il veut.
PEPA. Alors je vais de ce pas en acheter un demi-litre, ayant bien des choses à oublier.
JUAN. 11 faut que je m'en applique aussi un flacon, pour voir si je parviens à oublier tout le passé ; et vie nouvelle !
PEPA. J'en veux boire aussi à crever, ne fût-ce que pour oubHer mon galant.
JUAN. Y allons-nous?
PEPA. Allons voir ce qu'il y a de vrai, (iis portent.)
Une boutique, et suf un comptoir des bouteilles et des flacdris. ANTOMO et PEDRO allant et venant.
AiNASTAsio. Quel est ici le maître?
ANTONIO. Moi.
ANASTASio. Et combien vendez-vous cela?
ANTONIO. Pas cher. Chaque bouleille d'un litre, deux piastres.
ANASTASIO. Donnez-m'en quatre; j'ai à oublier bien
dos choses. Je suis un titré d'hier, et je veux voir si ,en buvant de cette eau, j'oublie ce qu'ont été mes pères.
ANTO-Nio. Et qu'est-ce qu'ils ont été?
ANASTAsio. Alguacils. Des bouteilles, des boutcMJles. J'ai des dégoûts à oublier... Avant-hier, mon cocher, parce que j'ai voulu le rosser un peu, a bien eu l'audace de me dire que son père et le mien ont été, dans les Asturies, camarades et parents.
ANTONIO. D'après cela, ce n'est pas vous qui devez boire.
ANASTASIO. Qui doUC?
ANTONIO. Qui? mais le cocher.
PEDRO. Non, non, c'est Yolre Seigneurie qui doit boire ; et si vous parvenez à oublier que vous êtes marquis, vous verrez comme tout le inonde oubliei'a vite le hasard qui vous a donné ce litre.
ANASTASIO. Prenez, je paye le conseil avec plus de plaisir que l'eau. (11 sort.)
a'ntonio. Voici deu.\ dames qui viennent. '
Entrent LNEZ et DOROTEA.
iNEz. Le ciel aurait-il assez pitié de moi pour me faire trouver dans ces eaux un remède qui iiTaide à oublier mon époux?
TEDco. Serail-'l mort, scnora?
iNEz. S'il était mort, aurais-je recours à cet artifice? Ia\ deux jours de veuvage, je l'eusse oublié plus vile qu'avec votre eau.
PEDRO. Ainsi vous voulez Toublier vivant?
INEZ. C'est cela même.
ANTOMo. Quoi donc, vous l'aimez à ce point?
L'EAU D'OUBLI. 2j3
liNEz. A ce point que je ne vis ni ne dors.
PEDRO. Quel est donc le pays où les maris sont si follement aimés de leurs femmes? Ici les femmes n'ont pas ce défaut.
i^Ez. C'est pour cela que je veux l'oublier, parce que mes amies ne cessent de se moquer de moi.
ANTONIO. Et elles ont mille fois raison.
iNEz. Elles disent que je suis sotte, et que les maris d'aujourd'hui ne méritent pas l'amour des jolies femmes.
DOROïEA. Bien dit ; des morceaux aussi délicats ne sont pas faits pour de pareils animaux.
INEZ. Au nom du ciel, donnez-moi de votre eau.
ANTONIO. De l'eau, et par-dessus le marché, un secret qui vaut encore mieux.
iNEz. Et c'est?
ANTONIO. De vous souvenir toujours, en le voyant, qu'il est votre mari; vous verrez comme vous l'oublierez vite ; nombre de femmes ne s'y prennent pas autrement.
DOROTEA. Servez-moi sans tarder, monsieur. Je préfère atout ma liberté, sans compter que tous s'éloignent de moi, en disant qu'ils me trouvent un défaut.
ANTONIO. Et ce défaut?
DOROTEA. A les entendre, j'aurais sept langues.
PEDRO. Et ils n'ont pas tort. Il y a telle femme qui en a déjà trop avec moins de la moitié de celle qu'elle a.
DOROTEA. Ils ajoutent que je mens toujours, et je veux me gorger de cette eau, afin d'en oublier complètement l'usage de la parole.
ANTONIO. Et vous uc saui'iez imaginer un moyen de vous taire sans boire?
DOROTEA. Et comment me taire, quand je vois tant d'hommes se tuer pour acquérir des honneurs et encore des honneurs, et les femmes vendre le leur pour des gourmandises, des parures, des passe-temps? Comment me taire, quand je sais que cette face grave et sérieuse de Bélarda est pur artifice pour vendre plus cher ses faveurs à l'avocat? Comment me taire, quand j'entends la veuve de Léonido dire qu'elle aura dix-neuf ans en janvier, et quand je sais qu'il y en a vingt que Léonido est mort? Puis-je souffrir que Jorge soit tenu pour un homme juste et bon, quand je sais qu'il ne rencontre pas une jeune fille sans lui faire une agacerie? Impossible que je me taise, si je n'oubhe tout cela.
PEDRO. Celle-ci a besoin de boire à tous ses repas.
PEPA, entrant. Dilcs-moi, OU buvant de cette eau, oublierai-je que je suis femme? Je voudrais être homme.
AiNTOJNio. Ah! si le ciel le voulait ainsi, je ne demanderais pas d'autre lot que mon remède.
Jacobo, entrant. Sa^ez-vous sî, cu buvaut de cette eau, je pourrais devenir femme ?
ANTONIO. En voilà d'une autre ! Je n'ai jamais vu un pareil caprice.
PEPA. Pas si neuf. Je sais bon nombre d'hommes qui voudraient être femmes, rien que par curiosité.
JACOBO. Moi le premier peut-être.
PEPA. Oh! si j'étais homme, quel homme je ferais!
jAcoBo. Ah ! si j'étais femme, comme je mettrais le temps à profit !
PEPA. Je ferais en tout le contraire de ce qu'ils font.
jAcoBo. Je ferais, en fait d'intrigues, plus (jue toutes ensemble.
PEPA. Je m'arrangerais de telle manière...
ANTOîNio. A quoi bon tout cela, puisque cette eau n'a pas la vertu de produire un tel miracle?
JACOBO. Et je ne pourrai parvenir à oublier du moins qu'il y a des filles dans le monde?
PEDRO. Ceci est plus facile; il ne faut que boire ici l'eau et aller ensuite la digérer dans un désert.
PEPA. Et moi je ne pourrai me changer en homme? • AMOiNio. Non.
PEPA. Alors je n'en veux pas. Car pour rester femme, je sais tout ce qu'il faut savoir.
TOUS. Et que savez-vous?
PEPA. Mentir, pleurer et jouer de la prunelle. (Elle
sort.)
jAcoBo. Donnez-moi toujours deux bouteilles pour ma femme et pour mes filles, car, à défaut d'autre chose, je verrai si je puis obtenir qu'elles oubhent la rue Mayor, la loterie, le Prado, la boutique du confiseur et les réunions de plaisir. Il me faut encore une bouteille d'eau à répandre parmi mes créanciers, pour voir si avec cela ils oublient le chemin de ma maison.
A^DREs, entrant. Votre eau m'aidera-t-elle à oubher les services que j'ai reçus de mes amis? Je m'ennuie de les voir, maintenant que je n'ai plus besoin d*eux, et d'avoir à continuer des relations avec eux.
/^ANTOMo, Non, monsieur. S'il nous fallait la répandre parmi les ingrats, tout le fleuve d'oubli serait en deux jours absorbé dans Madrid, et tous les malades ne seraient pas guéris.
ANbREs. Très-bien. Mais j'ai encore une chose à vous demander. Cette eau pourrait-elle servir à faire oublier l'ignorance?
ri:i)no. Oui, monsieur, buvez-en seulement un demiverre, et vous sentirez bientôt s'éveiller votre intelligence.
ANDRES. Voyons. (Il l)0it.)
TOUS. Que vous en semble? Est-elle bonne ?
ANDREs. Mais oui, je me sens déjà un demi-savant, et elle me donne assez de nausées pour que je vous dise ce que j'en pense,
ANTONIO. Au nom du ciel, buvez jusqu'à ce que vous deveniez, si faire se peut, un savant complet, car un demi-savant est bien la plus grande bête de l'univers.
QUELQUES CHALANDS. Dounez-moi mes bouteilles.
d'autres. Et les miennes?
DOROTEA. Je suis venue la première.
Survient l'ALCÂDE avec ses agents.
l'alcade. Qu'est-ce ceci?
JUAN. Une eau qui est un prodige !
l'alcade. Et avez-vous une permission, un privilège pour la vendre publiquement? Ce voyage, ce fleuve Lèthé, qu'est-ce que tout cela veut dire?
ANTONIO Que vous importe à vous ?
l'alcade. Je suis la justice.
PEDRO. Ne nous embourbons pas.
ANTONIO. Avais-je tort de le dire, imposteur, qu'à Madrid on n'est pas si bête?
PEDRO. Et qui donc m'a mis là dedans, si ce n'est toi?
i/ai,cade. En prison d'abord, là tout s'expliquera.
ANTONIO. Seigneur Alcade, tout notre crime est d'avoir prêté une vertu imaginaire à celte eau qui est parfaitement pure et de la source du Derro, afin de
connaître quelques-uns des imbéciles qui abondent dans Madrid, à présent comme toujours. •
TOUS. Et tu nous dis cela en face?
l'alcade. Ma foi, messieurs, si c'est là tout le crime, je ne veux pas leur chercher un autre châtiment que celui que choisiront ceux-là mêmes dont on s'est moqué.
LES HOMMES. Quelques coups de pieds.
LES FEMMES. Yidcz Icurs tonneaux.
l'alcade. Pas de bruit. C'est assez. Je ne suis pas autrement fâché que les niais et les gens crédules aient reçu une petite leçon.
ANTONIO. La mystification ne sera pas complète. Car je m'offre à les divertir, en faisant danser devant eux une dame qui tient prêtes, ici derrière, de jolies boleras.
TOUS. Bravo ! bravo ! bien ! bien !
ANTONIO. Afin que chacun oubUe quelque chose de ses chagrins.
TOUS. Et que l'auditoire nous pardonne nos fautes.