DEUX TAILLEURS
La scène est à Madrid.
Un salon dans la maison d'ÉLISA,
Entrent ELISA et les DEUX SERVANTES.
ÉLisA. Tâche que le goûter soit servi comine je l'ai ordoiintî, et que tout soit prêt à la minute, quand nous passerons à la salle à manger pour nous rafraîchir. Je n'attends que deux amies, mais elles regardent si minutieusement aux moindres détails, que chaque fois
* Ce titre s'explique de lui-même dans le courant de la pièce. Elle roule tout entière siu' les prétentions de certaines dames au titre de Seigneurie. Los différents titres, en Espagne, sont gradués sur l'emploi, la dignité ou les décorations de chacun [N . du tr.).
qu'elles viennent chez moi je suis charmée de leur visite, mais je la redoute.-
pnEMiÈHE SERVANTE. Surlout quand elles ont été invitées, car on ne peut alors s'excuser sur l'imprévu.
DEUXIÈME SERVANTE. Volrc Seigncuric peut être sûre que nous ferons de notre mieux.
ÉLisA. Autrement vous auriez à vous en repentir. PREMIER PAGE, entrant. Sefiora, les marchands et le tailleur m'ont répondu qu'ils viendraient sans faute après cinq heures.
ÉLis^. Alors cours vile chez la mérePepa, la repas- ^JU>^ seuse, et dis-lui de m'envoyer sans retard celte merveil- ^rT^ leuse servante; je veux avoir l'approhation de mes amies, et la faire voir à la personne qui doit l'accompagner en Castille.
PREMIÈRE SERVANTE. Il cst douc vrai quc Votre Seigneu- ' rie fait son affaire de toutes les commissions dont l'a chargée don Alberto, depuis Palencia.
ÉLisA. Outre que je devais le faire, parce qu'il m'en prie, la parenté me faisait un devoir de le satisfaire.
LE PAGE. Et si elle est au logis, dois-je l'accompagner ici?
ÉLISA. Sans doute, et lui dire en même temps ce qu'est ma maison, son état et le rang de tous ceux qui la fréquentent, et que, du plus au moins, telle est la maison de mon cousin en Castille.
PREMIER PAGE. J'y vais ; aux pieds de Voire Seigneurie.
(l,c page sort.)
ÉLISA. Tache de bien t'acquitter de ta commission et lestement.
DEUXIÈME PACK, rntrnnt. Le? seuoras doùa Laura et doua
Celia...
ÉLiSA. Mais, imbécile, que ne leur dis-lu d'entrer? (Le page sort.) Rentrez, vous autres, et prenez garde à ce que je vous ai dit.
LES DEUX SERVANTES. Votre Seigueurie peut être tranquille ; tout sera pour le mieux. (Elles sortent.)
Le PAGE soulève la portière, et entrent successivement LAURA, CELIA et D. LORENZO.
ÉLisA. Ainsi ce drôle vous a fait attendre, mes chères amies?
LAURA. Non, ma chère, nous attendions seulement pour savoir dans quel appartement tu te tenais.
ÉLisA. J'ai cru que vous faisiez des cérémonies.
LORENzo. Senora, je baise les pieds de Votre Seigneurie.
ÉLISA. Je me réjouis de voir Votre Seigneurie bien portante.
•CELL\. Ma chère, comment se porte le mari?
ÉLISA. Assez bien, et les vôtres?
LAURA et CELIA. A tcs picds.
ÉLISA. Asseyons-nous. Que fait donc Votre Seigneurie, senor don Lorenzo? Point de façons. Que Votre Seigneurie s'asseye ici, au milieu de nous.
LOREiszo. Senora, c'eût été trop d'audace ; mais puisque Votre Seigneurie le permet, je m'assieds.
ÉLISA. Et que Votre Seigneurie se tienne en repos, et renonce, pour celte après-midi; au théàlre et à la promenade; car, avec la permission de Laura, j'ai besoin de vous.
LAURA. Jésus ! ma fille, que tu le fais une fausse idée! le seigneur est bien libre de sa volonté.
LORKNzo. Senora, que Votre Seigneurie ne me rende pas trop malheureux, et si je ne mérite pas de servir
Votre Seigneurie, que pour l'amour de madaiïia, elle ne lui fasse pas celte peine.
ÉLisA. Allons, trêve de compliments, et à notre affaire.
CELiA. Et à tout cela tu as aussi invité Elvirita?
ÉLISA. Non, certes... Outre que notre réunion n'est pas une affaire de cérémonie, mais tout à fait sans façon, comme vous le verrez, je n'aime pas les momeries. Infatuée de ce que tous ses ancêtres ont porté des titres, Elvira ne donne aux autres que du bout des lèvres celui qui leur appartient.
LAURA. C'est pour cela aussi que j'ai cessé d'être de ses amies. C'est un vrai paquet, et par ma foi, je pourrais rappeler tel jour où son père venait faire la cour au caissier du mien, qui lui prêtait fort bien mille ou deux mille piastres.
ÉLISA. Voyez-vous cela! Ainsi va le monde. Que toutes celles qui ont de la fortune comme nous prétendent à la Seigneurie, je le comprends et c'est naturel. Mais qu'une personne pauvre s'appuie sur sa généalogie pour rivaliser avec nous, c'est une extravagance. Car en ce qui est de l'amour, du temps, de la fortune et de la noblesse, c'est le cas d'appliquer le proverbe : que l'eau passée ne tacbe pas, et tout le monde regarde à ce que paraissent aujourd'hui les choses, et non à ce qu'elles ont été.
DEUXIÈME PAGE, entrant. Lcs seigucurs dou Fabricio et don Anselmo sont à la porte.
ÉLISA. Qu'ils entrent.
Entrent DOX ANSELMO, en gcntillionnne de province, el DON FAB1\ICI0 en petit-maître.
ANSELMO. Loué soit celui qui créa tout ce qu'il y a de
bon dans ce monde ! Que Dieu vous donne une aprèsmidi heureuse et sainte !
LORENzo. Quelle brute!
LAURA. Quel niais !
FABRicio. Aux pieds de Vos Seigneuries, mesdames.
LLiSA. Que Vos Seigneuries prennent des sièges, (ils
s'asseyent.)
LAURA, à Éiisa. Qui est-cc ce dou Balourd?
ÉLisA. Un grand seigneur de Gastille, mon cousin.
LAURA et cELiA. A la bonue heure. Je me réjouis de voir Votre Seigneurie, et que Votre Seigneurie soit arrivée en si bonne santé.
ANSELMo à don Fai)iicio. Madrid est Certainement une place fort importante.
FARRicio. Remarquez que ces dames vous parlent.
ANSELMo. Non, c'est à vous, je crois.
LAURA. C'est bien à Votre Seigneurie, à qui nous renou vêlons nos souhaits de bienvenue.
ANSELMO. Seîioras, comme je ne sache pas que j'aie un beau grade dans l'année, que je ne suis ni conseiller, ni titre de Castille, et que mon père n'a jamais été grand d'Espagne, j'étais étonné de m'entendre traiter de Sei-
gneurie.
LAURA. Outre que vous êtes si proche parent d'Élisa, il me suffisait de vous voir occuper un siège dans son salon, et fouler le parquet de cette maison, pour être courtoise envers vous. ^
KLisA. Cousin, habitué comme vous l'êtes aux coutumes de là bas, vous commettrez mille maladresses. H vaudra mieux que Votre Seigneurie se taise.
ANSELwo. Je dis, cousine, qu'il doit suffire que l'on m'appelle Votre Honneur.
ÉLisA. Quel intérêt avez-vous à cela?
ANSELMO. C'est que la Seigneurie, quand on n'y a pas droit, me fait l'effet de ce morceau de bois qu'on attache à la queue des chiens. Si bien qu'on l'attache, il tombe sans cesse, et le bruit ne sert qu'à attirer sur eux l'attention et les moqueries des passants.
CELiA. 11 reconnaît que ce titre ne lui va pas ; tu verras comme je le traite du haut en bas.
LAUBA. Non, il vaut mieux insister, pour qu'à son tour il nous le rende.
ÉLISA. Enfin, mes filles, je vous ai appelées, parce que je me trouve dans un cas grave, et que votre bon goût me servira de conseil et d'étoile pour en sortir à mon honneur, comme je l'espère.
CELIA. Dis-nous ce qui en est, tu sais à quel point nous te sommes dévouées.
ÉLISA. Tadeo?
DEUXIÈME PAGE, cnlrant. ScflOra?
ÉLISA. Dans mon cabinet de tjDilette, parmi divers papiers, lu trouveras une lettre; apporle-la-moi, sans rien déranger. Cousin, ce jeune homme, beau-frère de mon neveu don Diego, Votre Seigneurie sait-elle ce qu'il est devenu? est-il mort?
ANSELMO. Assurément non. Deux jours avant mon départ, je lui ai parlé, et ce même jour je rencontrai Sa Seigneurie donnant une première façon à un morceau de terre pour y semer des vesces.
ÉLISA. Votre Seigneurie aime à plaisanter.
ANSELMO. Comment, plaisanler? Parlons clairement. Si, parce que je suis votre allié, on me donne de la Seigneurie, il me semble qu'à plus jusie titre ce privilège doit appartenir à votre cousin-germain.
DEUXIÈME PAGE, entrant. Sefiora, serait-ce ce pli?
ÉLisA. Lis le commencement, pour voir ce qu'il dit.
DEUXIÈME PAGE, lisant. « Au 24 janvier, la senora dofia Élisa doit deux belles paires de manchettes, quatorze éventails, et une... »
ÉLISA. Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela. Animal, tu ne sais pas encore ce que c'est qu'une lettre ?
DEUXIÈME PAGE. Je uo vois sur votrc table de toilette que des papiers comme celui-ci.
ÉLISA. A moins que je ne l'aie mise dans ma poche
(elle cherche dans sa poche et Yen tire). En effet. EcOUteZ la
commission qui m'est adressée de Gastille avec le seigneur don Anselmo.
CELIA et LAURA. Nous sommes tout oreilles.
ÉLISA, lisant. (( Ma chérc cousine, vous savez déjà... »
(S'interrompant.) NouS UOUS SOIÏimeS COUUUS eufauts chcZ
nos parents, et nous en usons l'un avec l'autre sans aucune cérémonie. (Eiie continue à lire.) « Vous savez que je me marie, et comme ici on ne voit guère de belles choses, je vous prie de me choisir d'après votre goût ce que vous paraîtront demander la circonstance et la mode, dirigeant en tout notre parent par qui je vous envoie de l'argent et l'explication des choses qu'il faut acheter. Je suis, etc. » Vous voyez que c'est là une affaire qui réclame, en effet, toute mon application. J'ai donc fait inviter les marchands à venir à cinq heures, et nous nous mettrons d'accord sur le choix.
ANSELMO. N'oubliez pas une servante que je dois, je crois, emmener aussi.
ÉLISA. C'est vrai, il y a un post-scriptum où il m'en charge. Un de mes pages doit rentrer tout à l'heure avec cette fille, ou me rapporter sa réponse.
ANSELMo. Sefiora, j'ai amené a\ec moi un tailleur du pays, fort honnête homme, dans le cas où on le trouverait bon pour confectionner les effets.
ÉLisA. Non -.quand je me mêle d\me chose, il faut qu'elle soit parfaite. Votre tailleur est peut-être un massacre. Enfm, le mien viendra tout à l'heure ; c'est un homme rare, et nous verrons.
PREMIER PAGE, entrant. La fcmmc de chambrc est là.
ÉLisA. Fais-la entrer.
LE PAGE. Entrez.
Entre CLARA en mantille et en basquine de petite-maîtresse ; elle s'arrête à la porte à causer avec le PAGE.
CL^RA. Dites-moi, d'abord, qui est ici la sehora.
PREMIER PAGE, montrant Élisa. Gelle-ci. N'oubheZ paS dc
leur donner à toutes de la Seigneurie.
CLARA. Ce sont des marquises?
PREMIER PAGE. Cc n'cst pas précisément cela, mais ce sont des usias ^
CLARA. Bien ; des usias de hasard.
PREMIER PAGE. G'cst ccla même.
CL\RA. Et pourquoi?...
PREMIER PAGE. Uniquemcut parce qu'elles se sont mises en tête de l'être, et que la fantaisie leur en a pris.
CLARA, entrant. Aux picds de Vos Scigueuries, seiioras.
ÉLISA. Que Dieu vous garde! Avancez, qu'on se voie
le visage.
ANSEuio à Clara. Yotrc Seigueurie veut-elle bien prendre
ce sié^e ?
ÉLis^I. Cousin, ce n'est qu'une femme de chambre.
t .Wm'ù-Mion >]o miorio N, du fr.).
LES SEICiNETJIUES A LA MODE. 267
ANSELMO. Est-ce qu à Madrid il suffit de l'être pour perdre ses droits à la courtoisie des hommes?
ÉLisA. Ce n'est pas cela, mais c'est un compliment excessif, et qui ne convient pas pour une servante.
ANSELMo. Serait-ce là celle que je dois emmener?
ÉLISA. Nous verrons (a ciara.) Asseyez-vous.
CLARA. Je suis bien debout.
LAURA. Elle est jolie, et paraît intelligente.
ÉLisA. Et elle l'est. Chez qui avez-vous servi?
CLARA. 3'ai toujours vécu de mon travail.
ANSELMO. Sachons d'abord quel est ce travail.
CLARA. Celui de mon aiguille.
ANSELMO. L'aiguille à coudre ou l'aiguille aimantée?
ÉLISA. Que vous êtes ennuyeux! Ce qui importe, c'est qu'elle ait de bonnes dispositions pour le service. Le reste ne fait rien à notre affaire. Quels sont vos talents?
ANSELMO. Examinez-la avec soin. Car souvent, quand elles entrent, elles se targuent de certains talents, et, ensuite, elles en produisent d'autres que Vos Seigneuries savent.
LAURA. C'est certain ; mais, à Madrid, ce n'est pas comme en Castille.
ANSELMO. C'est justement pour cela.
ÉLISA. Et vous n'auriez pas de répugnance à servir hors Madrid?
CLARA. C'est selon.
ÉLISA. C'est tout examiné. C'est dans la maison d'un mien parent, et c'est tout dire.
CLARA. Mais il est bon de prendre ses informations, senora ; car enfin il y a parent et parent. Et où cela est-il? bien loin d'ici?
ÉLISA. Dans la vieille Castille.
ciAR.v. Je n'aiiïie rien de ce qui est vieux.
ANSELMO. Ma fille, les maîtres sont jeunes et le travail est fiîcile. Se lever de bonne heure pour donner aux gens ce qu'il leur faut, prendre sa corbeille pour aller laver au ruisseau, pétrir, faire quelques raccommodages, filer par-ci, par-là, faire la cuisine, soigner les enfants; puis, au bout de chaque année, recevoir sept bons ducats pour le moins.
ÉLisA. N'en crois rien, il se moque de nous.
CLARA. Sefiora, ne nous fatiguons pas inutilement. Je ne puis rien décider, sans demander d'abord à mon médecin si de changer d'air me fera du bien. Votre Seigneurie n'ignore pas que l'air de Madrid est excellent.
(In chien aboie derrière la scène.)
ÉLISA. Pages?
LE DEUXIÈME PAGE, entrant. Que désire Votre Seigneurie?
ÉLl'SA. Mettez ce chien dehors. (Le cluen recommence à aboyer.)
LE DEUXIÈME PAGE. Lcs marchauds viennent d'entrer, et il aboie parce qu'il ne connaît pas les garçons qui apportent les étoffes.
ÉLISA. Ma fille, nous avons à faire.
CLARA. Ça ne manque jamais, pour peu qu'on le veuille. Enfin, vous aurez ma réponse.
ÉLISA. Revenez quand il vous plaira. Je me sens déjà beaucoup d'inchnalion pour vous.
LAURA et CELIA. NoUS aUSSi.
ÉLISA. C'est bien; ne perdons pas notre temps. Un mol à la mère Pepa, ma fille, c'est convenu.
CLARA. Comme il plaira à Votre Seigneurie. (\ vart.) Je perdrais là une jolie place ! Quitter Madrid et servir toute une année pour sept ducats! Madrid de mon âme,
te quiller pour si peu, c'est peu connaître ce que tu
vaux ! (Elle sort.)
Entrent DEUX. MARCHANDS, l'un avec des échantillons d'étoffe, l'autre avec une boîte de carton remplie de gazes, de blondes, etc. Le chien aboie toujours.
PREMIER MARCHAND. Avcc votrc pertïiissiou.
ÉLisA. Entrez, seigneur don Pedro. (\u deuxième martiiand.) Qu'y a-t-il, Manolillo? Et ton maître?
DEUXIÈME MARCHAND Aux pleds de Yotre Seigneurie, et bien portant.
ÉLISA. Apprenez à être fidèle à vos pratiques, en voyant que je n'en appelle jamais d'autres.
PREMIER MARCHAND. Votrc Scigueurie sait que j'ai l'habitude de lui complaire en tout, et voilà bien longtemps qu'elle m'oublie.
ÉLISA. Bien, bien. Je n'ai pas cessé d'être malade. Puis, j'ai eu un deuil, et maintenant me voici avec ce mariage de mon cousin. Je n'ai le loisir de penser à rien.
PREMIER MARCHAND. Senora,'compter de l'argent et l'envoyer par un domestique, ce n'est pas une si grande
aiiaire. (Le chien continue à aboyer.)
ÉLISA. Allez-vous pleurer maintenant pour un reste de compte que je vous dois, quand je pensais à vous demander quatre ou cinq cents doublons? car, à Madrid, il n'y a que vous qui ayez de l'argent.
PREMIER MARCHAND, Ah! scfiora. Yotrc Seiorneurie ne sait pas comme les temps sont durs.
ÉLISA. Laissons cela pour le moment, et passons à un autre sujet; nous avons beaucoup à dire, (\tion .\n-
seimo.) A combien s'élève le crédit qui nous a été ouvert pour ces achats?
AKSELMO. C'est un crédit illimité.
ÉLisA. En ce cas, nous en userons largement. Voyons les étoffes. Allons, seigneur Lorenzo, Voti'e Seigneurie qui a du goût.
LORENzo. Nullement, à mon sens, (a don Anseimo.) Que dit Votre Seigneurie? (lc chien aboie.)
ANSELMO. Senora, que Votre Seigneurie envoie dire à ce chien que Sa Seigneurie veuille bien se taire. Autrement, nous ne nous entendrons jamais.
ÉLISA. La plaisanterie est bonne pour une fois. Que . Votre Seigneurie ne dise pas de niaiserie.
ANSELMO. Senora, on m'a dit à moi qu'on me traitait de Seigneurie, uniquement parce que je foule ce plancher, et j'en use de même avec le roquet pour le même motif. Il est à Votre Seigneurie, et je ne saurais manquer de courtoisie envers elle.
PREMIER PAGE, entrant. ScÙOra, IcS taillcurS.
ÉLISA. Qu'ils entrent.
LAUP.A. Mais dites-nous d'abord combien de robes et d'habits l'on veut, pour mettre de la variété dans noire choix.
ÉLISA. Tu as raison. Entrez, messieurs.
Entrent les DEUX TAILLEURS, l'un en négligé, l'antre on petitmaître, bien coiffé et avec le manteau.
PREMIER TAILLEUR. Seùcra, quc Votre Seigneurie ne nie retienne pas ; elle sait combien je suis accablé. ELISA, à l'autre. Vous êlcs aussi taillcur? DEuxiÈMR TAiLLEiiR. Au scrvicc dc Votrc Seigneurie. ÉLISA, à i>ari. Qucilo pauvre mine!
ANSELMO. C'est celui que je recommande.
ÉLisA. Le protégé vaul le patron, ma Laura.
i.AURA. C'est ce que nous disions.
ÉLISA. Dites-moi, cousin : combien enverrons-nous de robes à la no via?
ANSELMO. Une pour s'habiller et un habit pour tous les jours. C'est ce que je trouve sur cette liste, (ii tire un
papier.)
ÉLISA. Pour une personne qui va devenir ma parente, quoiqu'elle vive si loin, une seule robe! Non, cousin. Elle en aura six.
LAURA. Comment faire à moins?
ANSELMO. Une, vous dis-je. Là-bas tout surabonde, excepté l'argent.
ÉLISA. Il peut bien dépenser, il est assez riche ; et, quant à moi, dans cette occasion, il faut que j'en sorte à mon honneur.
ANSELMO. Et l'autre en sortira comme il pourra.
ÉLISA. Dites-moi, combien de varas par robe?
PREMIER TAILLEUR. AvCC la SCCOude jUpC?
ÉLISA. Naturellement.
PREMIER TAU.LEUR. Avcc viiigt-quatrc ce sera assez.
DEUXIÈME TAiLEUR. Jc mc chargc de la faire avec vingt et une.
ANSELMO. Et il restera encore des morceaux- pour les rapiécer.
LAURA. Jésus ! des robes ravaudées !
ÉLISA. C'est une indécence que nous ne passons pas même à nos servantes.
ANSELMO. Eh bien ! moi, j'ai connu à l'aïeul de Votre Seigneurie une veste en satin vert, et, à mesure qu'elle se déchirait, on la rapiéçait toujours avec du vert, mais
572 LES SEir.NEIIllIES A LA MODE.
un vert si différent qu'il y avait du vert céladon, du vert
clairet du vert foncé.
ÉLISA. Quelle folie! (Au premici- laillour.) Âiusi, viugt-
quatre varas.
ANSELMO Celui-ci est plus adroit, puisqu'il s'engage à la faire avec vingt et une.
LAUKA. Â Madrid, nous n'hésitons jamais à leur donner ce qu'ils demandent. L'essentiel, c'est que l'on soit content.
ÉLISA. Quand celui-ci m'habillerait pour rien, j'irais plutôt toute nue, pour ne pas voir cette mine inconvenante.
DEUXIÈME TAILLEUR. Jc mc crois Cependant un peu plus convenable que cet autre.
ÉLISA. Vous ne vous en doutez même pas. Quoiqu'il se présente en négligé, la bague seule de son doigt vaut tout le Pérou. Sans compter qu'il n'a jamais le temps de s'habiller. Voyous la liste?
ANSELMO. Don Fabricio, j'ai peur d'avoir maille à partir avec ma cousine.
FABRICIO. Vous avez tort. Effacez-vous, et que celui-là paye, qui vous adresse à elle.
ÉLISA. J'ai honte de voir comme on pense là-bas. Après tout, ce n'est pas le cousin, puisqu'il ouvre un crédit illimité.
A^SELM0. Ou à peu près.
LAURA. Dans un mariage, qui regarde à l'argent?
ANSELMO. Celui qui calcule les suites.
ÉLISA. Arrive que plante, c'est à moi qu'il appartient de le tirer d'embarras, puisqu'il s'est mis dans mes
mains.
ANsi-LMO. A la manière dont vous vous préparez à lir^r
sur lui, je crois plutôt que vous allez Ty mettre, lui, ses enfants et petits-enfants.
ÉLisA. Il faut que j'habille les novios à mon goiil.
ANSELMo. C'est le moyen qu'ils soient fort beaux un jour, pour aller ensuite toute l'année sans chemise.
ÉLISA. J'écrirai à mon cousin comme vous avez été fâcheux et grossier à mon égard.
ANSELMO. Je pense aussi lui écrire combien Vos Seigneuries sont généreuses du bien d'autrui. (ils se lèvent.)
ÉLisA. Enfin c'est mon choix qui doit décider. Demain nous irons toutes trois, et nous choisirons entre nous ce qu'il y a de plus beau et de plus riche.
ANSELMO. Pauvre novio! quel long carême je te promets!
LAURA. Et, pour ta peine, il est juste que tu te donnes pour le moins une robe.
ÉLISA. Pourquoi non? Chacune de nous aura sa part au gâteau.
LE PREMIER TAILLEUR ET LES MARCHANDS. Aiusi donC, à
demain ?
ÉLISA. Oui, préparez-nous beaucoup de choses, et ce qu'il y aura de mieux.
LES MÊMES. Aux picds dc Vos Seigneuries, (ils soricut.)
LES AUTRES. Adieu.
ANSELMO. Senora, je vous laisse la lettre de crédit; ruinez votre cousin ; moi, je m'en lave les mains.
ÉLISA. Il faut convenir que Votre Seigneurie est un gentil garçon, et fort poli.
ANSELMO. Que Vos Seigneuries sont aimables! Que Dieu les garde mille années pour le plus grand bien des marchands et la ruine des imbéciles !
LA
QUERELLE DES MiRCHANDES DE CHATAIGNES
(las castaneras picadas)
PERSONNAGES
DONA JAVIERA, veuve d'un charpentier.
GEROMA, surnommée la Temeha- RiA, marchande tle châtaignes.
ESTEFAINIA, surnommée la PintosiLLA, marchande de châtaignes.
CEFERINA, maja.
DEUX YOISIiNES, petites-maîtresses.