‹ SainètesChapitre 25 sur 31 · UNE SERVANTE DE DONA JAVIERA · texte numérisé non relu

UNE SERVANTE DE DONA JAVIERA

BLAS TRABUCO, majo de la Cclerina .

DEUX PETITES-MAITRESSES , la mère et la fille.

DON BRAULIO, petit-maître.

Ouvriers charpentiers, musiciens, majos.

Le théâtre représente une rue avec une maison de belle apparence, à gauche, vers le fond de la scène ; on voit au-dessus de la porte une grille. Du même côté, une taverne, et au coin, entre la première et la seconde coulisse, nn établissement de marchande de marrons, devant lequel sera assis le père MOGIGANGA. en face, un autre établissement de marchande de marrons, où sera la PINTOSILLA chantant, au bruit de ses soufflets, la seguidilla qui vient après. Deux pctits-maitres, DON FELIPE et DON LUIS, se promènent au fond de la scène, et s'arrêtent par moments pour écouler la marchande de marrons. Quelques individus en manteaux, des hommes du peuple, s'approchent pour acheter des

'IIQ LA UUEP.ELLE

marrons, imis entrent dans la taverne. Les deux voisines se montreront derrière la crille.

PINTOSILLA, clianlanl.

A l'air de mes soufflets Et de ma bonne grâce, Le plus haut édifice S'en vient à terre.

Nulle ne brille Où moi j'excelle,

Le plus haut édifice, etc.

A mes châtaignes !

Dans tout Madrid il n'en est pas

De plus appétissantes.

Où moi j'excelle

Nulle ne brille,

Dans tout Madrid il n'en est pas

De plus appétissantes.

(Paillant.) Les marroiis, les gros marrons, tout chauds!

DOMINGO, en commissionnaire. VOVOIIS, COmbieil m'en dOH-

nes-tu pour un cuarto?

PINTOSILLA. Pas beaucoup.

DOMINGO. L'an passé, on en donnait huit.

PINTOSILLA. Moi, j'en donne seize.

DOMINGO. Oui? alors donne-m'en pour un cuarto.

PINTOSILLA. Tends la main, en voici cinq, et les autres onze je les garde pour ma bonne mine.

DOMINGO. La meilleure de vous ne vaut pas les onze châlaignes. Rends-moi mon cuarto.

MOGiGANGA. Vicns dc ce côté; moi, j'en donne neuf: quatre bonnes et cinq de pourries.

DOMINGO. La senora Temeraria nie les donne toujours bonnes.

DES MARGIlAiNDES DE CHATAIGNES. 277

MOGiGÂ^GA. Moi aussi; ce que j'en dis n'est que pour rire.

DOMINGO. Si tu veux venir ajouter un paraphe au marché, je paye.

MOGiGANGA. Je mc suis chargé de garder la boutique, et je ne puis entrer jusqu'au relour de la maîtresse.

DOMINGO. Où sera-t-elle allée?

MOGIGANGA. Qui diable le sait?

DOMINGO. J'ai dans la tête que ces usias l'attendent.

MOGIGANGA. Non. Jc crois plutôt qu'ils en veulent à l'autre.

DOMINGO. Viens-tu?

MOGIGANGA. Non.

DOMINGO. Moi si. (il entre dans la taverne.)

MOGIGANGA. Grand bien te fasse!

DOMINGO, entrant. Je viens pourboirc, mais je viens aussi pour affaire d'importance.

FELIPE, s'approcliant de la PINTOSILLA. KUCS SOUt chaudcS?

piNTOsiLLA. Et grosses.

FELIPE. C'est comme cela que je les aime. Combien pour un duro?

PINTOSILLA. De ma vie je n'ai vu tant d'argent à la fois.

LUIS. Et de l'or?

piNTosn.LA. Encore bien moins.

FELIPE. Je croyais que tu faisais le commerce en grand, parce que ce train dénote... dénote...

PINTOSILLA. Voyons, qu'est-ce qu'il dénote? lâchez le mot, si vous ne voulez que je vous mette dans la gorge les deux doigts de ma pincette et ne vous y force. Qu'est-ce qu'il dénote?

278 LA OU tu ELLE

FELIPE. Que tu as là une place à gagner beaucoup d'argent.

iMNTosiLLA. Et quoi encore?

FELIPE. Parlons sérieusement.

piNTosiLLA. Voire Seigneurie aime les gens qui parlent net ?

FELIPE. Serais-je venu le parler, si tes yeux ne m'avaient dit que tu es une fille sérieuse?

piisTosiLLA. Oui? alors je dis sérieusement à Votre Seigneurie que voilà assez de mots comme ça, et qu'elle peut sérieusement aller à tous les diables. On n'est pas faite pour avoir les restes des madamas de la grille de là-bas d'en face, et je ne veux pas qu'à cause de moi elles compromettent leur fortune.

LUIS. Prenez garde qu'elles ne paraissent à la fenêtre; cette fille a raison.

PINTOSILLA. Quelles pratiques !

FELIPE, A présent que le père est au logis, elles ne paraîtront pas.

LE PÈRE MOGIGANGA, louL l)as, ù l'autre l)OUlifluc. Estelàllilla?

PINTOSILLA. Qu'est-ce?

MOGIGANGA. Est-cc quc CCS geus-là t'ont acheté des châtaignes?

PINTOSILLA. Non.

MOGIGANGA. A la bonuc heure î Fais-toi payer avant de fien donner. Pour ne pas changer un duro, ils prennent souvent à Crédit et on ne les revoit plus.

I'iNtosilLa, C'est un oubli.

MOGlGANGAi Commc tous les malins ils se souviennent de rendre visite aux voisines à l'heure convenue^ ils pourraient aussi bien se souvenir de payer; ' piNT0siLi,A. Il faut réclamer.

MOGiGAîSGA. Commeiit ! à un seigneur qui porte une capa écarlale et deux montres, lui demander quinze cuartos de châtaignes qu'il doit à un commissionnaire?

piNTosiLLA. Un commissionnaire! tu es le fondé de pouvoirs et le premier garçon de la Temeraria.

MOGiGANGA. Et à uiou graud honneur.

PINTOSILLA. Et profit.

MOGiGA^^GA. D'accord ; je n'aurais pas de quoi fumer et je ne boirais pas à crédit dans tant de cabarets, et des mieux achalandés, si elle ne répondait pour moi.

PINTOSILLA. Il lui est surveiiu quelque affaire, car elle tarde beaucoup.

MOGiGANGA. L'après-iTiidi est fraîche ; sans compter qu'on peut se passer d'elle, son commerce étant confié à ma personne. y^

TEMERARIA, entrant en maja avec msntille. PourqUOi Cette

boutique est-elle seule'.'

MOGiGANGA. Je nc fais que de la quitter, à l'instant même.

TEMERARIA. Etpourquoi?

MOGIGAISGA. Pour dire deux mots à l'oreille de cette petite.

TEMERARIA. Et depuis quaud es-tu en relation de visite avec la senora? S'il t'arrive encore de passer à l'autre trottoir...

piMOsiLLA. Il n'y prendrait aucun mal.

TEMERARIA. Ricn de bon non plus-

piNTOsiLLA. Foin de la graisse qui tache ! . . .

TEMERARIA. Unc provocatiou ! mais dans le moment je n'ai pas envie de me quereller avec toi.

piNTOsiLiA. Dès que l'envie t'en prendra, avertis-moi, et prends une heure qui ne me dérange pas et où je

2S0 LA OUKnELLK

n'aie pas querelle avec une autre, car je ne voudrais pas la priver de tous les soufflets que je lui garde, pour te faire à toi cette faveur.

TEMERARiA. Pintosilla, connais-tu bien la femme à qui tu parles?

piATOsn.LA. Beaucoup. Ce n'est rien moins que Geroma la Temeraria, mauvais surnom et pire langue, et marchande de marrons, à la porte d'une taverne.

TEMERARIA. J'ai du moins une boutique en forme, j'ai mon numéro et je compte dans le corps ; mais toi, tu n'es qu'une surnuméraire, une marchande de coin de rue ; le maître de la maison n'a qu'un mot à dire, et ce soir môme il te fait quitter la place.

pi>Tosn.LA. De quelle manière?

TEMERARIA. A coup de picds.

PINTOSILLA. A moi? le maître? tu prends donc aussi ce mur pour celui d'un cabaret?

TEMERARIA. Jc n'avaîs pas vu le tuyau de fer blanc, le tapis de jonc, les deux portières et le toit qui le font un cabinet confoi'me à ta fortune. Au vent la cheminée et le cabinet !

PINTOSILLA. En avant, mon couteau, et donne à la voisine

un baiser sur la face. (Elle fait le geste de tirer son couteau.)

TEMERARIA. N'y touchc pas, ou tu vas me forcer à mo servir de mes armes à feu.

piîSïosiLLA. Qui sont?

TEMERARIA. Mes ycux ; d'uu seul regard ils sont capables de faire plus de ravage que quatre boulets de canon.

PINTOSILLA. Je suis morte. Adieu, Geroma, mes châtaignes brûlent.

TKMKI'.AISIA, vivr-monl. CllUt !

piNTOsiixA. Voici un alguacil qui vient de ce côté, (ciia-

cmie relourne à son poste, en dissimulant sa colère.)

TEMERARiA. Silcncc alors !

piîNTosiLLA. Silence !

Elle répète la seguidilla sur d'autres paroles. Pendant qu'elle chante, l'alguacil DIMAS passe d'un air très-sérieux et entre dans la porte qui est au-dessous de la grille. Les deux voisines, se montrent derrière les barreaux, (ont signe aux petits-iTiaîtresqui s'approchent et leur parlent de la rue.

PINTOSILLA, chantant.

A danser le boléro Et à rôtir des châtaignes, Je défie dans le monde entier La plus gentille.

Où moi j'excelle Aucune né m'égale, A danser le boléro Et à rôtir des châtaignes.

Quand je danse,

Elles meurent de jalousie,

Eux de ravissement.

Aucune ne m'égale Où moi j'excelle, Elles meurent de jalousie Eux de ravissement.

Passe GORITO coquettement vêtu; il fait un détour comme poin' aller prendre des châtaignes à la boutique de gauche.

GORITO. La belle enfant ! veux-tu m'en donner poui' deux cuartos?

TKMF.HARIA. Il UV a pluS PieU Icï pOUF VOUS... (Ello jolie li's ciiaiios ol Mojiifranpa les ramasse.)

GORiTO, (l'un air grave. Qu'y a-t-il doiîc, Geroma ? TEMERARiA. Je VOUS dis, parlant à vous, de vous en aller, sans vous faire prier. Allez ailleurs faire la roue devant trois ou quatre vauriennes de votre espèce, tant que dureront ces beauxhabits, et dorénavant ne comptez ni sur mon amour ni sur mon argent.

(iORiTo. Mais pourquoi? Si je connaissais l'envieuse canaille qui t'a mal parlé de moi, j'irais le trouver à l'instant, devant toi, je lui arracherais la langue, et si je ne pouvais l'avaler crue, je la ferais frire ou griller dans cette rôtissoire ! Quel est cet homme?

TEMERARIA, se levant. Gorito, il v a trois mois que tu me fréquentes, et quoique tu saches que moi . . Enfin , je suis la plus hardie des majas quand je veux ; quand je veux aussi, je sais être une senora ; je sais ce que c'est que la bonne tenue, et pour porter comme il faut une robe je défie l'usia la plus pimpante.

GORiTO. Quand je te dis que tu es la reine !

TEMERARIA. La rciue ? Si j'étais seulement Alcade, tu irais, pas plus tard qu'à Noël, réveillonner dans les carrières de Melilla, ou je brûlerais ma baguette.

(iORiTo, Qui, toi ? Ne m'échauffe pas les oreilles, tu me connais ?

TEMERARIA. Doucemeut, il y a mille manières de se quereller sans ameuter tout le quartier, et de couper en deux l'amitié la plus solide, quand l'un des deux en a assez, ou manque à la foi jurée.

gorIto. Et tu en as assez, toi?

TEMEP.ARiA. .le 110 dis pas cela.

r.oiuTo. Alors c'est (|ue je t'ai manqué de foi?

TEMERARIA. Tu Ic rocounais, suffit. Adieu, mes cliâ! aiguës bi'iilent. (Kiic s'a^.iod.)

GORiTO. C'est quelque faux témoignage !. ..

woGiGANGA. Tieiîs, tais-toi, la patience m'échappe. Si tu as donné â ta bourgeoise parole de l'épouser, une fois ton apprentissage fini, pourquoi trompes-tu cette pauvre fille, et acceptes-tu d'elle tous les cadeaux qu'elle te fait ?

GORiTo. Je n'ai rien promis, et je n'ai pas voulu de l'argent que l'autre m'offrait pour me faire recevoir ; et si je connaissais le misérable rapporteur...

TEMERARu, se levant. Laquelle aimes-tu mieux ?

GORiTO. Toi.

TEMERARLv Eh bleu, SI lu le veux, le compte est fait.

GORiTO. Comment ?

TEMERARiA. J'ai dans les mains de ma belle-mère, la marchande de lard du raslro, cent médailles à Timage du roi qui sont ma dot et bien à moi, qui ne doivent rien à personne, parce que mon père, dont Dieu ait l'âme, et ses pères à lui les ont loyalement gagnées, comme tout le inonde le sait, sur la place Mayor, au Uaslro et sur la place de la Cebada.

MOGiGAAGA. Et do Cela il y a mille témoins et tous gens de poids.

GORiTO. Eh bien?

TEMERARIA. Tout sc réduit à un oui ou un non, comme Dieu le commande. Tu n'es pas maladroit, je t'aime et j'ai de l'argent; passe ton examen cette après-midi, et marions-nous demain.

GORITO. Sitôt !...

TEMERARIA. Jc suis faite ainsi. Ou dedans ou dehors, prends ton parti ; la veuve du charpentier ou moi,

GORITO. Geroma, si le soleil lui-même descendait sous la figure d'une femme, et que je la rencontrasse dans

la rue, le long du canal, ou en visite dans une maison, lu n'aurais qu'à te n)ontrer, pas de comparaison possible ; pour moi zéro; pas ça. Mais laisse-moi cette journée. Ce soir même, la veuve a invité des geus huppés, parce que c'est le jour de sa fête ; je suis chargé de tout...

TEMERARiA. Pas uïi luot dc plus, ct bonsoir.

r.oRiTO, la suivant. Si tu veux Venir...

TEMERARIA. Saus être invitée? Je ne dis pas non. (eiio s'assied et crie : ) Les bouncs cliâtaigncs chaudes !

r.oRiTO. Je vais où je t'ai dit.

TEMERARIA. Bou voyagc ; ctsilu as promis, tiens ta promesse.

GORiTo. Mais tu restes fâchée? Voyons, la vérité?

TEMERARIA. Tu nc sais pas voir le contentement sur mon visage ?

GORiTO. Donc à tantôt, la jolie espiègle!

TEMERARIA. A rcvoir, l'aimable vaurien !

DIMAS, sortant de la maison. Arrête, GregodUo ! GrC-

gorillo?

GORiTO. Seigneur don Dimas, qu'y a-t-il pour votre service ?

DIMAS, lui moniiani Temoraiia. Cette jcunc fille t'ost de quelque chose ?

r.oiUTo Entre nous, mettez que oui et que non.

DIMAS. Eh bien, il y a une plainte contre elle et contre l'antre d'en face.

(ioiuTo. Caramba 1 Et pourquoi?

DIMAS. On les accuse de faire scandale, et il est fort ' possible, si elles n'abandonnent leurs boutiques, qu'on les envoie ('arder de la laine à l'hospice.

(ioiuTO. Je n'y verrais pas grand mal.

DES MAIIGIIANDES DE CHATAIGNES. 285

niMAs. Avertis-la, pendant que j'irai charitablement prévenir l'autre jeune fille, (ils se sôparem.)

TEMERARiA. Il v a du nouveau ?

r.oRiTo. Ce n'est rien de plaisant.

TEMERARIA, lui parlant à part. Ou aura fait quolque rapport à Talcade peut-être ?

DiMAs à PINTOSTLLA. Quc Dieu VOUS garde !

piNTosiLLA. Et VOUS de même.

DjMAS. Deux mots, s'il vous plaît. Le seigneur don Sisebuto qui demeure dans cette maison...

piNTOsiLLA. Ce seigneur de la veille? Allons, quel message m'apportez-vous de sa part ?

DiMAs. Caracoles ! Vous me faites l'effet d'une luronne.

piNTosiLLA. Un peu beaucoup.

DiMAs. C'est que je sais où l'on apprivoise les coqs.

PINTOSILLA. Je sais mieux que cela.

DiMAs. Et que savez- vous ?

PLNTOsiLLA. Les apprivoiscr. Allons, dites sans crainte le message dont vous êtes chargé. Rien ne doit troubler celui qui a la conscience nette.

DiMAS. Eh bien, ce cavalier prétend...

PINTOSILLA. Que me parlez-vous de cheval ou de cavalier ? Il y a deux ans, il était garçon peseur ; delà il passe à là douane, ensuite il traite en gros de tout ce qui arrive à la place, achète bon marché, et, au détriment du bien commun, il revend tout au poids de l'or.

DiMAS. Paix, mauvaise langue !

PINTOSILLA. Qu'est-ce que ma langue a de mauvais? En connaissez-vous beaucoup d'aussi nettes, de plus résolues, de plus claires?

DiMAs. Ne troublons pas la fête.

28r. LA QUERELLE

TEMERARIA, s'approcliant de l^inlosilla. SaiS-tU Ce quisepaSSe,

Estefaiia ? Le marquis au gros dos a por(ù plainte contre nous deux.

piiNTOsiLLA. Et pourquoi ?

DiMAs. Pour plusieurs motifs. Parce qu'à chaque instant, vous vous prenez de bec l'une avec l'autre ; et parce que vous volez le public, en ne donnant que six châtaignes pour un cuarto.

GORiTo. Un traitant a toujours la conscience si délicate !

niMAS. Surtout enfin parce que vous arrêtez tous ceux qui passent avec vos chansons et vos agaceries.

piNTOsiLLA. Par la vie du diable !...

TEMERARiA. Paix ! Je vais compléter la plainte comme lui-môme aurait dû le faire. Ajoutez que de cette manière ses filles qui sont toujours à la fenêtre, à attendre deux galants à perruques et à bas bleus, ne peuvent jamais que devant témoins recevoir et jeter leurs lettres et ce qu'elles détournent de la dépense el, du coffrefort de leur père.

DiMAS. Voilà une maniéie d'arranger les choses.

PINTOSILLA. C'est tout cc qu'cllcs méritent, elles et toute leur race.

MOGiOANGA. Ecoutcz, scigucur miuistre, dans un quartier, verbi gracia, un cordonnier en vieux et une marchande de châtaignes comme celle-ci, sont deux trésors.

DiMAS. Il m'a dit que vous scandalisiez ses filles.

piNT0SH,i,A. Et nous, elles nous scandalisent bien autrement, et, si on en veut la preuve, tout le quartier viendra.

D. SISEBUTO, paraît v('tu en liommo de condition. VoUS VOyCZ

si j'avais tort de me plaindre?

DES MÂRCIIAISDES DE CHATAIGINES. 287

DiMAs. Elles se plaignent aussi de vous, et se portent caution qu'il y a chez vous de la contrebande.

GouiTo, à part. Je fais faute ailleurs, et ici je suis de trop; je m'esquive, (n sort.)

MOGiGANGÂ. Voilà Gorito qui s'en va.

TEMEiiARiA. Bou voyagc, nous nous reverrons.

riNTOsn.LA. Si cette fenêtre sait parler, on n'a qu'à l'interroger.

TEMERARiA. Ou eucore cette fausse porte par où viennent d'entrer deux petits-maîtres, pendant que le seigneur était avec vous.

sissBUTo. Par où seraient-ils passés, nous étions à parler tous deux dans l'antichambre ?

piNTosnxA. Par la cuisine. Dans quelle bonne maison n'y-a-ilpas au moins deux entrées?

sisEBUTO. C'est un mensonge.

DiMAs. Le mieux est d'y aller voir.

SISEBUTO. J'en mettrais les mains au feu.

MACAREiNO, en niajo et farlantù la Pintosilla. Qu'est-CO qui CSt

arrivé ici ? Et toi, que fais4u hors de ta boutique? Bonsoir, messieurs. Ces jeunes filles se battaient, seigneur don Dimas, et vous êtes venu les séparer?

DiMAs. l)es bavardages. A présent je me contente de les avertir. Mais si elles ne se corrigent, il faudra bien faire un exemple.

TEMERARIA. Comuiencez d'abord par corriger les mal embouchés qui ont la faute...

MACARENO. Paix ! •

riiNTOsiLLA. Elle a complètement raison.

MACAREKo. Silcncc, toi ! Prends ta mantille et va chercher ta sœur qui t'attend pour aller au fandango de Paca, la veuve du charpentier.

TEMERARiA. Quelqu'uii les a-t-il vus aller en fiacre au bureau du vicaire ?

MACARENO. Pas davantage.

piNTosiLLA. Alors c'est uu conte.

TEMERARiA. Tu ne tarderas pas à le savoir.

PINTOSILLA. Et comment?

TEMERARIA. En allant à son bal.

piiNTOsiLLA. Et toi, tu n'v viens pas ?

TEMERARIA. Moi,jene suis pas invitée.

MACARENo. Moi, jc t'invitc, Geroma.

TEMERARIA. S'il en est ainsi, il se peut que je me décide. Au revoir.

PINTOSILLA. Alors uous t'attcndroiis sans faute.

TEMERAHiA. J'irai.

MOGiGANGA. Peuscz bien à ce que vous allez faire.

TEMERARIA. Allons, pèrc Mogiganga.

MOGIGANGA. Il faut avcitir le perruquier ?

TEMERARIA. Jc u'ai pas besoiu d'être peignée. J'y vais pour peigner les autres.

MOGIGANGA. Qui doUC?

TEMERARIA. Vous d'abord, si vous m'agacez. (Eiie son.) MOGIGANGA. Jc m'cu garderai bien. Puisse le bon Dieu mettre un peu de prudence dans tes griffes !

Le Ihéâtre clianjïe et représente^ dans une maison pauvre, un atelier de charpentier^ capricieusement orne de morceaux de bois sculptés et de rideaux formant une espèce de tente, le tout un peu à la diable. Deux ou trois ouvriers charpentiers placent des bou-^ gies devant de petits miroirs. Il y a un lustre en bois déjà suspendu et allumé. Domingo, le commissionnaire, finit d'apporter des chaises et des tabourets que DONA JAVIERA et sa SEUYAÎS'TE sont occupées à ranjïcr, pendant (pie derrière la scène on répète, avec accompag^nemcnt de guitare, d(; mandore, de violon et de castagnettes, les boléros qui devront plus tard servir pour la danse.

DES MARCHAÏNDES DE CHATAIGNES. 291

PREMIER OUVRIER. Ce diable de boulanger aragonais, coirime il chante bien !

LA SERVANTE. Moi, j'aime mieux la voix de Josillo, celui d'Aiavaca.

Do^A jAviERA eiiire. Moi, j'aimc uiieux votre lenteur, à vous autres.

PREMIER OUVRIER. Nous iic IravaiUoHS pas assez? En une demi-journée, nous avons fait de la boutique un salon qui peut rivaliser avec celui d'un grand d'Espagne, (il s'assied en s'essuyaiil le front.)

DOMiiNGO. Moi, je n'en puis plus. »

JAVIERA. Faites taire la musique, jusqu'à ce que la fête commence.

LA SERVANTE. Jésus, dc quellc humeur vous êtes !

JAVIERA. Ce n'est pas sans raison. Fais ton ouvrage, et tais-toi. Domingo? (Elle va a lui.)

DOMINGO. Sehora?

JAVIERA. De façon que Gorito courtise la Temeraria?

DOMINGO. Si ça ne vous fait pas plaisir, pourquoi vous rincer la bouche avec ça? Je dis que j'étais allé boire à la taverne ; elle n'était pas à son échoppe. Je m'informai d'elle auprès de la senora Juliana, la femme du cabaretier, de son mari et des autres gens de bien de la Tertulia. Ils racontaient que la Geroma est sa maja, et Gorito le majo de Geroma , qu'elle lui a acheté la capa, avec son galon, la veste, le gilet, de plus la ceinlure, les bas de soie, le chapeau, et les boucles d'argent massif. Quant à savoir s'il se marie ou ne se marie pas, on ne le sait pas d'une manière certaine. En savez- vous assez, senora?

JAVIERA. Que trop ; laisse-moi.

Arrive BLAvS TKABUCO, en majo important, accompagnant la CEFEIUNA.

BLAs. C'est le bon moment Regarde si tu trouVes par là à t'asseoir de manière à être bien à ton aise et à me ménager un petit coin. Bonne fête, sefiora Paca Javiera, avec mille joies que je vous souhaite, et plus de bonheur que pendant la vie du défunt, dont Dieu ait l'âme, surtout si vous avez jeté les yeux sur celui qui doit occuper sa place.

JAVIERA, soupirant. QuC Sais-jc, moi?

cEFERiNA. Qu'est-ce que tu as, ma fille?

JAVIERA. Je ne me sens pas bien du tout.

CEFERINA. Il est très-simple que dans un jour comme celui-ci, lu regrettes plus que de coutume l'absence d'un mari comme le tien.

JAVIERA. Il y a aujourd'hui sept semaines qu'il est mort, douze minutes avant le lever du soleil.

CEFEIUNA. Quelle mémoire ! On voit assez combien lu l'aimais,

BLAS. Un homme qui s'éveille de si grand matin pour mourir! Qu'eût-il fait, si on l'eût invité à manger, à la mènie heure, sa part d'une bonne friture?

JAVIERA. Ah! Ceferina, c'est à présent que je reconnais quels fripons sont les hommes. (liUe soupire.) Je le chercherais avec une lampe, que je ne trouverais jamais un autre Juan Garcia.

BLAS. Cherche alors avec une torche, et si tu trouves un bon Juan, laisse-le, s'il le veut, s'appeler Juan Hana.

EiiUeiit MACAUENO, PINTOSILLA et nne autre maja. MACARENo. 11 n'v 3 cucorc pcrsoiine.

BLAS. Et nous qui sommes ici., nous prend-il pour des statues?

piNTosiLLA. Bonne nuit, mes aniies.

jAviERA. Que vous êtes pimpantes et gaies !

CEFERiNA. C'est que nous ne sommes pas encore veuves.

PINTOSILLA. Et moi, pas encore mariée. .

CEFERINA. Je suis logée à la même enseigne, mais je VIS dans l'espoir de me voir avant peu l'un et l'autre.

BLAS. Ne compte avec moi ni pour l'un ni pour l'autre. Holà !

CEFERINA. Paix! iBon chéri, on plaisante.

BLAS. Si, avec moi, tu joues ce jeu-là, tu pourrais bien t'en mal trouver.

JAVIERA. Vous ne vous asseyez pas?

PINTOSILLA. Qu'est-ce que tu as aujourd'hui ?

CEFERINA. Elle pleure la mémoire amère de son mari.

PINTOSILLA. Ce n'est pas cela.

JAVIERA, vivement. Quoi douc? Prétends>tu savoip ce qui se passe en dedans de moi?

PINTOSILLA. On le sait.

MACARENo. Et VOUS uc gaguorcz rien à lanterner, s vous ne vous jetez résolument à l'eau.

BLAS. Avec cela que la saison est agréable pour se baigner !

GORiTo, entrant. A-l-ou VU, mcs amis, le premier dessus, la guitare et le violon ?

JAVIET.A, d'un air bouriu. Jls SOUt lÙ-dcdaUS.

GORiTo. Et l'Aragonais?

JAVIERA. Canaille, d'où viens-tu?

GORiTo. De là-bas.

JAVIERA. De chercher la Temeraria?

294 l\ OlIKUEl.M':

MACAP.ENO. Et elle nous fera l'honneur de venir?

jAviER.v. Tu as eu l'audace de l'inviter, vaurien? Tu crois peut-être que je ne sais rien de ce qui se passe? Que viens-tu me chanter que c'est ton oncle qui t'habille et qui te chausse, quand c'est elle?

iJLAS. Que Dieu le lui rende !

GORiTo. Tenez, vous voilà, vous: « Sois discret, Gorito, sois discret ; c'est toi que j'aime, et je garde pour toi un grand coffre, et deux autres pleins de beaux habits, pour quand tu seras reçu. Je payerai les lettres d'examen et les pour-boires, La riche capa écarlate, et l'habit de soie que ton maître portait dans la procession de chaque année, après la semaine sainte, quand on le fit majordome, et la petite épée d'or et d'argent, tout sera pour toi. Et un jour, de beau matin, nous nous en irons à l'église...» Et tant d'autres belles choses que vous me promettiez encore. Mais jusqu'à présent, si on ne savait s'ingénier d'un autre côté, on serait encore un gamin, comme jadis. Vous, seigneur Blas Trabuco, qui êtes un homme raisonnable, soyez juge, et le Macareno, qui a exercé dix ans à Salamanque l'art de soigner les bêtes, et qui sait de quel pied boitent les femmes, qu'il dise, lui, ce qu'il en pense.

jAviERA. Qu'ils le disent.

BLAS. Doucement; parle, Macareno.

MACARENO. Parle, Trabuco.

BLAS, à Macareno. AvCC ta pCrmission. (A Corilo.) As-tU

donné parole à l'autre?

GORITO. C'est selon comme on l'entendra.

RiAs, àJaviera. Bien. Et VOUS, scfiora Paca, si le jeune homme vous préférait à l'autre, l'épouseriez-vous?

javIera. C'est selon.

DES MARCHAiNDES DE CHAT AIGIN ES. 295

BLAS, à corito. Eli bieii, seloii qu'elles agiront avec toi, marie-toi avec celle qui te plaira.

CEFKRiNA. Moi, je suis pour celle-ci.

riisTosiLLA. Et moi, pour laTemeraria, qui offre moins et donne davantage.

jAviERA. Quant à donner, ni elle ni aucune autre n'aura le pas sur moi. (v la servante.) Petite, mets ua brasero dans la salle ; et si celle qui t'aime le plus doit emporter la palme, je vous vaincrai en générosité, toi et la Temeraria. (V ses ouvriers.) Garçous, venez avec moi. (a Gorito.) Et toi aussi, canaille, suis-moi.

TOUS. Qu'allons-nous voir?

JAVIERA. Ceferina, jeté confie la direction de toute la fête, te laissant libre de faire ou de défaire à ton gré.

CEFERINA. Où vas-tu ?

JAVIERA. Pendant qu'on dansera ici, je porterai là-dedans un coup qui va émerveiller l'Espagne, (eiio .sort avec

reu\ qu'elle a désignés.)

BLAs. On nous a invités à une fête, et nous en aurons deux.

MACARENO. Gommeiit?

BLAS. La lutte de Paca et de la marchande de châtai-

gnes.

Entre DON BRAULIO avec deux petites-maîtresses, la mère et la nUe.

BRAULIO. Bonsoir, messieurs.

TOUS. Bonsoir.

LA MÈRE. Où est la maîtresse de la maison? PREMIER OUVRIER. Elle cst occupéc à quelque chose, là-dedans. Je vais l'avertir.

CEFERINA. Elle va venir. Madama, je me réjouis de vous voir ajouter à Téclat une réunion si brillante.

LA MÈRE Oui, mais maussade.

BRAULio. Danse-t-on, ici, ou ne danse-t-on pas?

cEFERiiNA. Dans un instant. (\u premier ouvrier.) Dites aux musiciens d'entrer.

BLAS. Tu es donc le maître de ballet?

CEFERINA. Non, mais la fondée de pouvoirs; lu ne l'as pas entendu?

BLAS. Peut-être bien; je l'avais oublié.

Entrent les deux petit es-maîtresses, voisines des marchandes de cliàtaignes, accompagnées de DON FELIPE et de DON LUIS, en frac et avec des cannes.

FELIPE. Où est la veuve du charpentier ? CEFERINA. Son nom est doua Francisca.

PINTOSILLA, à Macareno. LcS pCtiteS VOisiuCS, IcS fllIes de

don Sisebuto.

MACARENO. Tais-toi.

pREMiiîRE VOISINE. Et OÙ cst cettc doùa Francisca?

CEFERINA. Elle est occupée ailleurs. Mais pour vous re cevoir et accommoder ces dames à leur gré, je suis là, et c'est la même chose.

BLAS. Comme elle est la fondée de pouvoirs.

PREMIER OUVRIER, entrant avec les musiciens. Voici déjà la

musique.

MACARENO. AloFS pourquoi perdre le temps?

CEFERINA. Danses-tu, Trabuco?

BLAS. Tu sais bien qu'au lieu de danser j'aime mieux ne pas me fatiguer, et rire de ceux qui dansent.

CEFERINA. Quel fainéant tu fais !

DES MAr.CllANDES DE CHATAIGNES, 207

BiAs. C'est en cela que nous faisons si bien la paire. Moi, je suis un plomb, toi, un oiseau.

CEFERiNA, Et moi, cst-ce que je ne danserai pas?

BLAs. Au contraire.

CEFERINA. Et si persouue ne m'invite?

BLAS. J'irai te chercher le plus beau garçon de la société.

CEFERINA. Bien. Si nous sommes ici pour danser, qu'attendons-nous, messieurs? Aux armes! quand il vous plaira.

LES PETITES-MAÎTRESSE^. A merveillc.

LES PETITS-MAÎTRES. Mille rcmercîments.

Ils se mettent en mesure de danser un menuet à quatre, et on commence à chanter les boleras,

l'iNTosiLLA. Gomme ils s'y prennent mal ! MACAREiNO. C'cst toi qui tout à l'heure iras leur apprendre.

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