‹ SainètesChapitre 27 sur 31 · QUATRE PAYSANNES · texte numérisé non relu

QUATRE PAYSANNES

QUELQUES ALGUACILS.

La scène est supposée se passer dans un petit village de Casfille.

Une rue ou une place de village. Au bruit du tambourin et de la Ilûte* qui les précèdent, paraissent un certain nombre de villageois; derrière vient l'alcade en bonnet de peau, l'assesseur vêtu de noir, le notaire et deux régidors; ils font un demi-tour et se forment en demi-cercle, l'alcade au milieu, l'assesseur à sa droite.

On entend des applaudissements.

QUELQUES VOIX. Vivat ! mille fois vivat !

d'autres Yoix. Vive le nouvel alcade !

l'assesseur. Remerciez-les tous, et assez de compliments comme cela.

l'alcade. C'en est même déjà trop. Bien des remercîments, messieurs.

* Duhaïna. flûte douce. (N. du Tr

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l'assesseur. Venez à présent au conseil, où il sera procédé à la prise de possession, et après avoir prêté -serment et rendu grâce dans l'église, nous prononcerons quelque arrêt sommaire, pour montrer ce que vous savez faire.

l'alcade. Nous rendi'ons? com])ien sommes-nous d'alcades?

l'assesseur. Il n'y a que vous.

l'alcade. L'alcade ne rendra donc pas l'arrêt tout seul ?

TOUS. Mais si certainement.

i/alcade. Je ne comprends pas.

LE PREMIER REGiDOR. Vous voilà alcadc, Roquc; il faut tacher de ne plus être bête.

l'alcade. Le mal était de l'être auparavant; mais si je le suis encore après, la faute n'en sera pas à moi.

LE PREMIER REGIDOR. A quldoUC?

l'alcade, a qui m'a nommé.

LE PREMIER REGIDOR. L'assesscuT dit bicu . Vous êtes de moitié dans tous les jugements : vous prononcez et il conseille.

LE notaire. Et le notaire aussi peut réclamer sa part au jugement, puisque c'est lui qui rédige les actes.

l'alguacil. Mais si on entre dans le détail matériel de l'affaire, l'alguacil aussi a part à l'œuvre. '

l'alcade. Vous parlez tous à qui mieux mieux; mais moi, comme je ne suis qu'un mal appris et tout neuf au métier, j'en ferai à ma tête et on verra, cette année, des coups d'autorité dont il sera parlé dans l'histoire.

l'assesseur. Je ne le souffrirai pas, moi.

le notaire. Ni moi non plus.

l'alcade. Et ceux qui se sont faits, toutes les années

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dernières, pourquoi les avez-vous soufferts? Compères, essayons du nouveau; je suis une bête, c'est convenu, et je ne sais rien de rien; mais il y aura du moins quatre bonnes choses dans mes jugements: j'écouterai les parties; j'éplucherai leur affaire en tous sens avant de résoudre; j'aurai mauvaise idée de qui m'offrira quelque chose ou cherchera à me compromettre ; et tant que je le pourrai, je serai économe du temps et du papier des plaideurs.

l'assesseur. Compère, une chose sont les paroles et une autre les actes.

LE NOTAIRE. Laissez l'alcade tranquille; on le verra à l'œuvre, dans le procès que je lui tiens là tout prêt.

l'assesseur. Qu'il s'en tienne à mon avis, la chose ira toute seule.

LE NOTAIRE. Vous avez raison.

l'alcade. Et si je m'y tiens, je fais bien?

LE PREMIER REGIDOR. Oul, SaUS doutC.

l'alcade. Je dis que non ; ça ne suffit pas pour montrer jusqu où va mon entendement.

LE PREMIER REGIDOR. C'cSt aSSCZ CaUSCr.

l'alcade. Laissons les verbiages et droit au but.

l'assesseur. Et le but, quel est-il?

l'alcade. Le bien du peuple, la justice, l'abondance, la tranquillité publique et le bon exemple.

TOUS. Vive l'alcade !

l'alcade. Merci encore, et entrons. Voyons un peu la bonne sottise par laquelle vous vous attendez à me voir débuter.

LE premier REGIDOR. Il faut vivre en bonne harmonie ayectout le monde.

l'alcade. Et c'est ce que je veux, et le premier qui

fera une fausse note, on verra si je le remets vite dans le ton.

LE SECOND RÉGIDOR, a part, à l'assesseur. Bête, et par-deS-

sus le marché prétentieux et têtu! compère, nous avons fait là une belle emplette.

l'alcade, se retournant. AUons, mcssieurs, ti'êvc aux compliments ; ils ne sont pas de mon goût et je n'en mérite pas, et chacun à son poste.

TOUS. Vive le nouvel alcade! (Tous les gens (le justice s'en vont.)

PREMIER VILLAGEOIS. Dis douc, le régal, est-ce pour maintenant ou pour l'aprés-midi?

SECOND VILLAGEOIS. Jc crois qu'il n'offre rien.

TROISIÈME VILLAGEOIS. Je VOUS dis quc ce Roque n'a jamais été qu'un âne, et je ne sais pas pourquoi on lui a donné la baguette d'alcade.

PREMIER VILLAGEOIS. Notre maître aura voulu se divertir.

QUATRii<:ME VILLAGEOIS. G'est mal fait à lui, c'est vouloir nous perdre.

LE PREMIER VILLAGEOIS. Pcut-êtrc quc uou ; OU a vu souvent un imbécile remettre en place des choses dérangées par des gens d'esprit.

LE SECOND VILLAGEOIS. Quc dc sottiscs il va faire !

TOUS. Eh bien, nous aurons de quoi rire.

Mntrent quelques i'enitncs en costume villageois.

LA PREMIÈRE VILLAGEOISE. Jcunc homme, savez-vous si on dansera cette après-midi, et si on a préparé des feux de joie pour ce soir, à la porte du conseil?

PREMIER VILLAGEOIS. Jc u'eii sais ricu.

SECONDE VILLAGEOISE. Nc sois dottc pas si entêtée ; nous n'aurons, de toute l'année, ni danses, ni visites de nuit.

PREMIÈRE villa(;eoise. Est-CG quG Roque n'a pas toujours été le premier boute-en-lrain?

SECONDE \iLLAGEoisE. C'est bieu pour ça, ma chère; ceux qui ont été les pires et les plus fous pour leur compte s'imaginent qu'il ne doit y en avoir que pour eux, et quand ils commandent à leur tour, ils sont plus ridicules que les autres.

TROISIÈME VILLAGEOISE. Elle 3 raison, Colasa.

SECONDE VILLAGEOISE. Pordi ! cst-ce que je ne le vois pas tous les jours? Tenez, vous avez mon mari, tant qu'il a été garçon, ça été un coureur comme il n'y a en pas ; à peine marié, il vous a pris un air grave, et il surveille d'une lieue le raisin de sa vigne.

TROISIÈME VILLAGEOISE, montrant la veuve qui s'approche. La

pauvre veuve !

LA SECONDE VILLAGEOISE. Elle uic fait pitié.

LA PREMIÈRE VILLAGEOISE. Moi, je uc la crois pas si à plaindre.

LE PREMIER VILLAGEOIS. Il n'y avait pas dans le pays de plus belle fortune que celle de don Diego, son mari, et il n'avait aucun vice.

LA PREMIÈRE VILLAGEOISE. Que salt-ou? La plus belle pomme est souvent pourrie dans le cœur.

TOUTES. C'est bien vrai.

LA VEUVE. (Elle s'approche d'un air hypocrite et regardant adroite

et à gauche.) Que Dieu VOUS garde et vous délivre de l'abandon et de l'isolement au milieu duquel je passe ma vie !

TOUTES. Amen !

LA VEUVE. Pourquoi l'ayuntamiento s'est-il assemblé, ce matin, au complet? Moi qui, par timidité, ne vois personne, ne fraye avec personne, je ne sais rien. Qui l'eût pensé, mes pauvres filles, dans l'heureux temps où j'é-

lais la richarde du village? Béni soit Dieu de toules choses, et que ma grande misère présente me soit comptée en déduction de mes péchés !

TROISIÈME VILLAGEOISE. G'est quc uotrc seigneur a fait choix d'un nouvel alcade.

LA VEUVE. Et qui a-t-il choisi?

SECONDE VILLAGEOISE. Roque PauciUa.

LA VEUVE, à part. Voilà qui cst heui'eux ! que j'en suis contente ! justement le plus sot de l'endroit et le plus turbulent. On voit assez, mes enfants, que ce domaine n'a pas de maître. Tel seigneur, tel alcade ! Et le inonde va toujours du même train. Sottises et dilapidations... mais ne médisons pas ; ce n'est pas à moi de le juger, moi que Dieu, dans sa sagesse, a tirée de la vanité du siècle pour faire de moi une vile ordure.

TuoisiÈME VILLAGEOISE. Pauvrc créaturc !

SECONDE VILLAGEOISE. Ne pleurcz pas.

LA VEUVE. Ah! que j'ai pitié de celles de vous autres qui sont déjà mariées i

PREMIÈRE VILLAGEOISE. Savcz-vous pourquoi elle dit cela?

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