LUCIA
paysannes
Tm scène est dans un bourg voisin de Madrid.
Le théâtre représente l'entrée du lieu, un mélange de bois et de maisons, une de celle-ci avec sa porte ordinaire.
MARICA' assise et peignant son fils COSME. Un peu après, entre BLASA en jeune fille du peuple, portant une cruche et chantant la chansonnette rapportée phis loin.
cosME. Mère, pour l'amour de Dieu, lirez plus doucement. A chaque fois que vous lirez, la moitié de mes cheveux reste dans le peigne.
MARICA. Plûlà Dieu qu'ils y restassent tousftu n aurais pas sur la tète des broussailles où se cache la vermine.
60 L'UÉUITIEU EXTRAVAGAIST.
œsME. Allons, petite mère, nettoyez-moi gentiment cheveu par cheveu, et vous verrez comme je m'endors.
MARicA. Il ne manquerait plus que cela !
juLiAN, entrant. Marica, sais-tu quand revient Diego?
MARICA. Que sais-je moi? Laissez-moi, il me met en fureur avec ses voyages à Madrid pour voir son frère malade.
JULIAN. Tu n'en hériteras pas moins de honcœur.
MARICA. Je ne crois pas.
JULIAN. Écoute, dès qu'il reviendra, dis-lui qu'il vienne me voir sans perdre de temps.
MARICA. Que lui voulez-vous, seigneur secrétaire?
JULIAN. Je repasserai tout à Theure; en ce moment, l'ayuntamiento m'attend, et je ne puis m'arrêter. (u
sort.)
MARICA. C'est hon, nous nous verrons plus tard.
cosME. Mère, quand fmirez-vous ?
MARICA. Je vais t'altacher les cheveux, pour que tu ailles voir ce que fait ta sœur.
COSME. Elle est allée, je crois, chercher de l'eau à la fontaine.
MARICA. Mais il y a deux heures pour le moins qu'elle est partie.
COSME. Si elle a rencontré son novio, Juan Lorenzo, elle n'est pas près de revenir.
MARICA. Holà! holà ! voilà donc de quoi il retourne?
COSME. Il retourne de cela et d'autre chose... il n'y a pas dans le bourg un garçon qui ne l'aime; c'est tout comme moi avec les jeunes filles. En me voyant dormir debout, elles devinent qu'il n'y a que moi pour faire un bon mari,
L'HÉKITIER EKTRAVAG-VNT. 01
et j'ai à peine le temps de leur dire : je mets au jeu, qu'elles me répondent : je tiens.
wARicA. Laisse revenir ton père, et tous ces abus cesseront.
cosME. Voici venir ma sœur plus frétillante qu'un tambour de basque.
BLx^SA (Miti'c cil chantant : ,
Pastourelles aimées Et amoureuses, Il vous importe plus 'De naître avec de la fortune Que d'être belles.
Mille beaux laboureurs Pour l'amour de moi Souffrent le martyre, Dédaignant la tendresse De plus belles que moi.
La fortune peut tout
Sans doute aucun ;
Voyéz-le, vous autres ,
Puisque étant plus laide que vous,
J'ai plus de prétendants.
MAKicA. Où as-tu été, petite, que tu as tardé si longtemps?
BLASA. J'attendais l'arrivée d'une voiture qui venait au loin du côté de Madrid.
MARicA. Et elle est arrivée?
BLASA. Non, ma foi! elle s'est arrêtée là-bas, prés de l'Hermitage, où ils fojit je ne sais quelles manœuvres.
cosME. Ay, mère, je vais les voir.
MAF.icA. Oue-nous importe à nous? renirez tous deux,
vauriens.
02 L'JIÉKITIER EXTUAVAGANT.
cosME. Allons-y.
BLASA. Viens, coupons par là, c'est plus court, (ib
sortent.)
Entre DIEGO en paysan avec une belle perruque, une chemisette mal faite, etc., et derrière lui, PEDRO en laquais à la française, avec une boîte de carton sous le bras.
DIEGO. Voici ma maison, jeune homme, et celle que J'aperçois est ma femme, seilora dona Marica?
MAHicA. C'est mon mari! que signifie cela? et quel scandale à un homme marié de rester à Madrid un mois et demi, tout autant? ah ! infâme!
DIEGO. Et quel crime ai-je commis, puisque je n'y allais que pourvoir mourir mon frère?
MARICA. Tous les jours il se meurt, et tu vas et viens inutilement.
DIEGO. Console-toi, c'est mon dernier voyage; le pauvre garçon...
MARICA. Il est mort?
DIEGO. Pire que mort.
MARICA. Comment?
DIEGO. Vu qu'il est enterré.
MARICA. Il était si vieux et d'une si pauvre santé!
DIEGO.. Tu as raison, et je pense que s'il n'est pas mort plutôt, çà été pour amasser plus d'argent: pauvre garçon !
MARICA. Mais laissons les morts, et occupons-nous des vivants. Toi qui es son seul héritier, qu'as-tu trouvé?
Dii:(io. Ce que j'ai trouvé? beaucoup et du bon. Vite une couple de piécettes pour donner aux cochers de quoi boire à la santé du défunt, je n'ai sur moi que des demi-onces.
MARicA. Comment es-tu donc venu, Diego?
DIEGO. Dans une voiture, comme un seigneur que je suis.
MARICA. Tu as perdu la tête?
DIEGO, Tais-toi, sotte, tu ne sais pas le tu autem. Tu as hérité de sept cent mille réaux et de celte perruque...
MARICA. Est-ce bien vrai?
DIEGO. Comment ! El sans compter tout ce que je rapporte encore au bout du bec.
MARICA. Voyons...
DIEGO. Les sept cent mille restent entre les mains d'un associé de mon frère, parce qu'il disait comme cela qu'avec le monopole ces réaux en engendrent beaucoup d'autres, qui, à leur tour, font d'autres petits réaux, dont l'assemblage forme peu à peu un beau capital qui fait de vous un homme d'imporlance. Et j'ai ici le petit papier du traité, contrat fait devant mon notaire et fondé de pouvoir, et qui me constitue maître du tout, intérêts et principal, pour en user à ma volonté.
MARICA. Ah! mon mari! tu me remues l'âme dans le corps avec toutes ces choses! Mon pauvre beau-frère! je recommande son âme à Dieu de bien bon cœur (Elle
donne les deux piéccltes aux cochers.) Preiiez, et faites qu'oU
apporte sur-le-champ tout le bagage à la maison.
DIEGO. Le plus gros vient par les anieros.
PEDRO. Si Votre Seigneurie me le permet, je vais les aider à l'apporter.
DIEGO. Vois déjà avec quel respect il te traite.
MARICA. Et qu'est celui-ci?
DIEGO. C'est un laquais, de ceux qui ont déjà l'habitude de servir des personnes de notre rang. Nous pren-
134 L'HÉRITIER EXTRAYAGVNT.
drons les autres, à mesure qu'ils se présenteront; et nous déciderons les livrées à ton gré.
MARicA. Prenons, décidons comme il te plaira, cher Diego.
DIEGO àPctiro. Combien y a-t~il que tu es à Madrid?
PEDRO. Plus de dix ans et demi, et toujours avec des grands seigneurs et derrière leur fauteuil.
DIEGO, .le m'en réjouis; de cette manière tu pourras nous apprendre, à nous autres et à nos enfants, toute la manigance de la seigneurie.
PEDRO. Personne en Espagne pour vous l'enseigner comme moi. (v pan.) Ils sont encore plus sots que moi. Çà durera ce que çà pourra, profitons de l'occasion. Rapportez-vous-en à moi. Je ne connais pas d'homme plus en état d'élever une jeune fille suivant la mode. J'écris et je parle l'espagnol aussi parfaitement que le grec. Je sais danser à la française, je joue de dix instruments ; je diante, et ma voix vaut l'orgue d'un couvent. Je sais jouer, me griser, et porter des lettres au courrier.
MARICA. Vivat! et dis-moi, comment fappelles-lu?
PEDRO. Perico.
DIEGO. Va maintenant à tes affaires, Pedro, et, pour Tamour de Dieu, reviens vite, pour donner une leçon aux enfants. (Po.iro ^rori.)
Paysans et Paysannes.
JUAN LORENzo. Scigucur Dicgo, je vous fais mon compliment.
LUIS. Vivez de longues et heureuses années, pourjouir de cet héritinge !
I/IIÉRTTIER EXTRAVAGANT. (55
DiFGo. Bien des remerciements, messieurs !
uiciA. Marica, embrassons-nous.
i.oRENzv. Senora Marica, est-il bien vrai que votre l)eau-frère est mort?
MARICA. Oui, senora.
TOUTES. Je m'en réjouis.
juLiAN, enirant. Dicgo, il faut absolument que tu maries ta fille à Juan Lorenzo. C'est un honnête garçon et riche.
DIEGO. J'en conviens ; mais la voilà plus riche encore, et je pense ne la donner qu'à un grand seigneur.
juLiAN, Je te prie de faire attention que je m'y intéresse.
DiFGO. Quand tu serais le grand Turc, je te ferais la même réponse.
jui.iAis. Je te dis qu'il le faut ; çà fait scandale dans le bourg.
DIEGO. Tant mieux. On en conclura que l'enfant n'est pas sotte.
;uLiAN. Et qui en voudra?
DIEGO. Tout le monde, surtout avec l'argent qu'elle a.
JULIAN. Tu es un fou.
DIEGO. C'est bon; ai-je la langue assez bien pendue? vois un peu si j'ai perdu mon temps à Madrid, et si je n'ai rien appris.
JULIAN. Ainsi tu ne veux pas la lui donner?
DIEGO. Non.
JULIAN. Prends garde...
DIEGO. Je répète que je ne veux pas.
JULIAN.^ Tu te souviendras de moi. (ii fon.)
DIEGO. Quand je ferai mon testament.
LUCAS. Embrasse-moi, mon ami.
m I/IIÉRITIER EXTRAYAGANT.
DIEGO. Nous nous verrons, nous nous verrons dans la journée. Maintenant, j'arrive un peu fatigué, et je n'ai pas la tête aux affaires.
MÂRicA. Laisse-les entrer, c'est le moyen que les visites ne nous manquent pas.
DIEGO. Marica, les temps sont changés, et nous ne devons plus voir ces gens-là.
MARiGA. Tu as raison aussi.
DIEGO. Au revoir.
MARICA. Bonnes gens, que Dieu vous garde! (Diego ei
Marica se retirent.)
LORENZÀ. As-(u VU cctte grossièreté ?
LEANDRo. Camarades, avez-vous vu le ton empesé qu'il prend déjà avec nous?
LUCAS. Que veux-tu? ne vois-tu pas qu'il a de l'argent ?
LEANDRO. A la bonne heure. Mais est-il plus que nous?
LUIS. Entrons, et envoyons-le à tous les diables, lui et son héritage.
ïous. Allons-y tous.
LEANDRO. Entrez tous derrière moi et chantons-leur pouiile.
TEODORO, derrière la scène. Qu'v a-t-il dOUC?
LEANDRO. 11 y a que le père Diego, sous prétexte qu'il a hérité de son frère quelques sacoches de doublons, en est devenu si fier qu'il ne veut parler à personne.
TEODORO. Et de quelle somme a-l-il hérité?
QUELQUES-UNS. Ou uc Sait pas.
LEANDRO. D'après ce que disent ceux qui l'ont ramené au pays, de plus d'un demi-million.
RosA. Je me contente de la moitié.
TEODORO. 11 ne faut pas se fâcher pour cela. Avec le
regret de la mort de son frère et la fatigue du voyage, il ne doit pas être d'humeur à se divertir. Revenez plus tard lui faire compliment, vous le retrouverez peut-être plus affable et accueillant avec tout le monde.
LuciA. Monsieur a raison, allons faire un peu de toilette et revenons.
LEANDRo. Convenu; mais, s'il fait le don Quichotte, je me charge de le corriger.
LORENZA. Le mieux, c'est de le traiter comme un fou.
TOUS. Donc, à tantôt. (Les paysans s'en vont.)
TEODORO. Sœur, sais-tu à quoi je pense? Tu es veuve, je suis garçon, et le paysan a une fille et un fds...
RosA. J'entends ; mais veux-tu que nous épousions deux animaux, rien que pour leur argent?
TEODORO. 11 y en a tant qui ne font pas autre chose. • Sans compter que la petite me plaît assez avec son air déluré.
RosA. A moi, le grand garçon ne me plaît guère. C'est une vraie bête de somme.
TEODORO. Pour en faire un mari, qu'importe? Surtout si nous devons habiter Madrid, où, avec leur argent, nous rétablissons nos affaires, et nous nous mettons sur un pied qui te promet chaque jour mille moments agréables pour trois ou quatre que tu auras à supporter un mari ennuyeux.
ROSA. Sous ce point de vue, ça se peut encore. Allons faire un tour de promenade et nous combinerons notre plan.
TEODORO, Allons; puis nous reviendrons leur faire compliment et dresser nos batteries.
La scène change el représente une maison pauvre avec quelques chaises, des bancs, etc. Entrent DIEGO et MARIGA.
08 L'HERÏTTKR EXTRAVAGANT.
DIEGO. Marica, on attendant que les enfants viennent, je liens à le piévenir, entre nous, qu'il nous faut changer de vie. Nous voilà riches. Moi, qui depuis dix ans ne fais qu'aller et venir sur le chemin de Madrid, je connais le monde, et je prétends que nous vivions en gens raisonnables, en gens comme il faut, en gens à la mode.
MARICA. Rien de plus juste, et dès aujourd'hui je t'autorise à m'acheter une robe de soie et une parure do diamants.
DIEGO. Cela va sans dire, et j'ai déjà commandé pour moi deux habits tout galonnés d'or et d'argent. Mais ceci est un brillant que les marchands et les tailleiu'S donnent seulement aux corps. Je te parle, moi, de l'honneur qui doit nous mettre en crédit.
MARICA. L'honneur! J'en ai de reste...
DIEGO. Mais c'est un honneur grossier, de l'honneur de paysan, ma chère. Celui-là, garde-le bien au fond de ta conscience. Je parle d'un autre honneur qui, moins il se montre, plus il attire les applaudissements du peuple.
MARICA. Que je ne montre pas mon honneur à tout le monde, voilà une histoire!
DIEGO. Ouelle mule tu fais, Marica! L'bonneur en question est un honneur moderne, commode et divertissant au possible; un honneur enfin qui n'a rien de mauvais, qui n'est pas bon non plus, qui va comme il peut son chemin, droit ou tortu, qui aux uns paraît blanc, qui aux autres paraît noir, mais qui, généialoment attire l'admiration et l'estime. Comprends-tu?
MARICA. l'as un traître mot.
DIEGO, lilcnute, je vais prendre un exemple. Suppose
L'HERITIER EXTRAVAGANT. (iO
quo je ne suis pas ton mari, que je suis à cent lieues de l'être, et que tu es la femme d'un autre; que nous nous rencontrons par hasard, que je te donne dans l'œil et te dise : Quel grand air ! quels yeux si beaux ! qu'ils sont agréables! et qu'ensuite je te dise : Madama, en vous voyant, je me sens mourir ! Ah ! que va-t-il advenir de ma vie? et que je te conseille et te presse de me payer mes galanteries...
maricâ. Eh bien ! suppose à ton tour qu'en écoutant cela je deviens toute rouge, que je me lève de njon siège et te réponds que tu es un homme ennuyeux et sans vergogne.
DIEGO. Suppose alors que je me mets à rire, parce que j'imagine que tu plaisantes, que je te prends par une de tes mains, par les deux si je peux...
MARICA. Et que moi alors j'empoigne une chaise et te casse la tête.
DIEGO. Voilà, en effet, ce qui se fait ici. Mais c'est là un honneur tout d'une pièce et bon seulement pour un petit endroit comme le nôtre ; là bas, il ne vaut pas le diable, et tous, en le voyant, diraient : Que sais-je, moi?
MARICA. Et que doit répondre une femme mariée? Voyons, dis-le-moi, que dois-je faire?
DIEGO. Prendre un air aimable, t'asseoir avec grâce, te mettre à parler tranquillement de n'importe quoi, et donner au moins des espérances.
MARICA. Et que dira mon homme?
DIEGO. Moi? Je ferai le mort : ce qui est d'usage n'a pas besoin d'excuse. Quand je verrais un régiment de galants autour de loi, il me faudrait leur faire la rêvé-
rence, et aller tout droit mon chemin. Voilà ce qui là bas s'appelle savoir vivre.
MARicA. Ce serait plaisant, nous aimant comme nous faisons.
DIEGO. Marica, que dis-tu là? Nous aimer, étant mari et femme ! Quelle folie !
WARicA. Mais alors, qui m'aimera?
DIEGO. Je ne sais pas, mais ce ne sera pas moi toujours; je ne suis, Dieu merci, ni assez ridicule, ni assez sot.
MARICA. Mais quand nous serons seuls, tu me détesteras?
DIEGO. Je ne crois pas que cela aille jusque-là, mais je demanderai conseil. Il y a encore une bagatelle qui, en ma qualité d'homme, me revient de droit. MARICA. Et c'est?
DIEGO. C'est que, moi aussi, je dois chercher une dame à la mode, sans aucun mérite, qui me fasse passer de fort mauvais quarts d'heure, à qui j'en procurerai de fort bons, qui m'ait en horreur, dont le mépris me fasse mourir, qui ne vaille rien et me coûte beaucoup d'argent.
MARICA. Et à moi, que me coûtera un galant? DIEGO. Tu en trouveras cent pour un.
MARICA. J'en aime mieux un qui soit joh! DIEGO. C'est à quoi je ne consens pas. Ecoute, renonce aux galants, je me passerai de la maîtresse.
MARICA. Tout de môme, j'espère que le bon exemple t'enhardira.
DIEGO. Comme je serai beau, Marica ! Mais voici nos enfants avec leur précepteur.
L'HÉRITIER EXTRATAGAîsT 71
Entrent BLASA, COSME et PEDRO faisant des mines.
DIEGO. Eh bienl leur as -tu déjà appris quelque chose?
TEDRO. Un peu de tout. J'ai déjà mis le temps à profit.
MARiCA. Et qu'en dis-tu?
PEDRO. Le jeune maître a autant d'intelligence que le cheval de bronze de Madrid ^
. DIEGO. Je comprends. Une intelligence mâle, solide et robuste.
PEDRO. Justement.
DIEGO. Et la petite?
PEDRO. Elle a un esprit trè^-déhé.
AiARiGA. Dam, c'est sa mère qui lui a appris à filer !
DIEGO. Tires-en vanité ; c'est un talent qui est en grand crédit et fait pour briller dans le monde !
COSME. Père, en sorte que nous voilà riches?
DIEGO. Et beaucoup.
GosME. Vrai, je m'en réjouis. Car ainsi nous ne serons plus pauvres, et nous n'aurons plus besoin, vous et moi, d'aller tous les jours labourer de compagnie.
BLASA. Eh bien! l'héritage ne m'a pas plu à moi; j'ai horreur des habitudes que je vois chez les riches et de la vie que je leur vois mener. Les femmes, au dire de celui-ci, commencent par se mettre deux heures à la torture, quand elles veulent aller à la promenade ou en visite. Pour se donner des couleurs, les unes se martyrisent, les autres s'en appliquent sur les joues, comme ici quand les enfants ont une indigestion ou toute autre
* Le poêle fait peut-être allusion au cheval de la statue éques* Ire de Philippe lit qui est sur la plaza Mayor de Madrid, el. qui, je crois, avant 18-48, était ailleurs. (A'. duTr.)
n L'HÉRITIER EXTRAVAGANT.
maladie, on leur frotte le ventre avec deriiuile ou avec un onguent. Elles disent que si elles aiment, c'est seulement pour passer le temps, et l'amour qu'on a pour elles, c'est à raison d'un pour cent. Par ainsi, je renonce à ma part d'héritage, parce que je préfère à tout ma liberté et l'amour de Juan Lorenzo.
DIEGO. Je te le conseille! un marquis pour le moins sera ton novio.
cosME. Et il n'y aura pas quelque marquise pour moi? Écoute, Pedro, est-il vrai que les madamas soient aussi sottes que cela, en ce qui est du mariage?
PEDRO. Tout ce qu'il y a de plus charmant.
cosME. Est-ce qu'elles querellent leur mari toute la journée, et lui demandent de l'argent, comme fait ma mère avec mon père?
PEDRO. Non assurément. J'ai eu une maîtresse que j'ai servie pendant plus d'un an; jamais, je m'en souviens bien, elle ne demandait d'argent, et sa bourse était toujours pleine.
cosME. J'en prends une de celles-là.
LOPE, velu en paysan avec le manteau. Ami, je SOUliaitC qUB
VOUS VOUS en trouviez bien ; je me réjouis de la bonne aubaine qui vous arrive, et puissiez-vous en jouir longtemps. Mais, attendu que vous voilà riche et que je me trouve dans l'embarras, je vous supplie de me rembourser les quarante piastres que je vous prêtai et dont voici le reçu.
DIEGO. Je m'en souviens à merveille; mais je me vois à présent dans une situation où, quoique je le regrette du fond de l'àme, il m'est impossible de vous payer.
LOPE. Et connnent? Voulez-vous donc que, voyant que
je paye mes dettes, personne ne me tienne pour gentilhomme?
PEDRO. C'est bien dit.
LOPE. Mal dit, au contraire.
DIEGO. Que Pedro dise si c'est la mode.
PEDRO. Un maître que j'avais était si exact à ne pas payer, que, chaque mois, il offrait cent réaux à son perruquier, à litre de cadeau, pour ne pas lui donner comme salaire les trois piastres convenues.
DIEGO. Eh bien! je veux faire comme lui, et ne pouvant vous payer, je vous offre ma bourse en pur don. Prenez-y ce qu'il vous plaira, excepté ce que je vous dois.
LOPE Je m'arrange de ces deux demi-onces.
DIEGO. C'est pour boire à ma santé.
LOPE. C'est bien.
DIEGO. Et grand bien vous fasse.
LOPE. Prenez le reçu.
DIEGO. Pour ça, non ; je tiens à ce que vous veniez et reveniez ici, chaque jour, me demander votre argent.
LOPE. A la bonne heure, je le déchirerai, (v part.) Je n'ai vu de ma vie une plus lourde bête, (ii sort.)
Les paysans et les paysannes arrivent successivement en visite, puis TEODORO et DOM ROSA.
EusEBio, entrant. Avec votre permissiou.
MARicA. Tant de bonheur pour ma maison ! LUIS. Peut-on entrer?
DIEGO. Entrez.
cosME. En voilà des visites chez nous!
MARICA. Asseyez-vous, messieurs, vous avez des chaises.
iiosA. Non, il est déjà tard et le seigneur don Diego aura besoin de repos.
DIEGO. Don Diego ! c'est mon nom.
TEODORO. Nous venons seulement vous faire notre compliment.
ROSA. Et, chemin faisant, mon frère et moi nous vous prions de regarder notre maison comme la vôtre.
TKODOKo. Moi je veux être le premier à vous féliciter de ce que vous êtes des nôtres.
DIEGO. Je suppose que vous êtes un seigneur?
TEODORO. C'est assez connu, ce lue semble, dans le royaume.
DIEGO. Entrez donc.
TEODORO. Et, à ce titre, je mérite que vous récompensiez la passion que j'ai pour voire fille...
DIEGO. Sans aucun doute, je vous la promets.
BLASA. Moi, je n'en veux pas.
cosME. Et tu fais bien, j'en ferais autant, si j'étais femme.
TEODORO. Et en récompense d'une telle faveur, j'ose assurer que ma sœur, si je l'en prie, accordera sa main au seigneur don Cosme.
COSME. Moi j'y consens tout de suite.
DIEGO. C'est encore plus d'honneur pour nous.
ROSA. Je m'étais promis de ne pas me marieV; mais pour avoir de si bons parents je me résigne.
cosME. Sachez que le fils vaut encore mieux que les parents.
LEANDRO. Que vos enfants se marient avec des étrangers, c'est à quoi le bourg ne peut consentir.
LuciA. Quant à Cosme, il y a beau temps que je le veux pour moi.
L'IIÉUITIER EXTRAVAGANT. 75
loiîelnza. Et moi aussi.
cosME. Ne rechignez pas pour cela. Il y a des maris pour tout le monde, il ne s'agit que d'avancer la gorge.
LEA>DP,o. Moi je suis riche et hidalgo.
LUIS. Qu'importe, si elle est plus engagée avec moi.
DIEGO. Marica, regarde ce que fait l'argent.
TEODORO. Et qui se permettra de la demander, quand Je me présente?
LES HOMMES. NoUS tOUS.
LES FEMMES. Et UOUS tOUtCS.
MARICA. Juan Lorenzo vient de ce côté.
JUAN LORENZO et JULIAN qui entre d'un air pensif avec une lettre à la main.
DIEGO. Vous êtes un terrihle importun, seigneur secrétaire. Pourquoi nous amenez*vous ce garçon, quand je vous ai dit que je ne veux pas ?
BLASA. Père !
DIEGO. Ne me mets pas en colère.
JULIAN. C'est pour autre chose que je viens; ainsi va le monde ; patience ! prenez cette lettre.
DIEGO. Pedro?
PEDRO. Seigneur?
DIEGO. Ouvre-la et que mon gendre lise.
lEODORO. Don Gil Damian,
DIEGO. C'est le fondé de pouvoir que j'ai laissé à Madrid.
TEODORO, lisant, u Mou chcr Mousieur, j'ai le regret de (( vous apprendre que le marchand à qui vous avez laissé « votre argent pour le faire valoir a fait une faillite de « plus d'un million et demi de réaux... »
MAHiCA. Eh hien qu'il paye.
cosME. En quoi cela regarde-t-il mon père ?
TEODORO, coniiniiant de lire. (( 11 a pris la fiiite, hier au (( soir, et ce qu'on a trouvé chez lui arrive à peine à cent « piastres, et le malheur est sans remède. Que Dieu « vous garde ! r>
DIEGO. Pourquoi?
TEODORO. Sans doute, le cas est cruel. Bonhomme, que Dieu vous console ! (ii ■■ort.)
liOSA. Adieu, petites, à une autre fois; si vous voulez venir, ce soir, à la maison, nous danserons. (Elle sort.)
DIEGO. J'ai marié mes deux enfants, et c'est maintenant toute ma fortune.
JULIAN. Avec qui?...
DIEGO. Je ne sais pas bien. 11 y a tant de gens sur les
rangs
LES JEUiNEs GEAs. Moi, jc renouce.
LES FEMMES. Voycz le bel oiseau pour en faire un mari.
Luci.\. Marica, lu ne saurais croire le plaisir que j'ai à voir la vanité punie.
lore:^zo. C'est un châliment du ciel.
TOUS. U, u, u ! hors d'ici les paysans! dis sortent.)
DIEGO. Hè bien ! mes enfants, nous voilà sans héritage et sans mariage !
BLASA. Moi, je suis bien sûre du mien, n'est-il pas vrai, mon Juanito?
LORENzo. Oui, car je n'aime que toi, et pauvre mieux que riche.
JUMAA. Et tu la lui donnes, Diego?
DIEGO. Quand elle aurait cent millions de dot, car je vois bien que mon fol orgueil a tenté la justice du ciel.
PEDRO. Et mer, à quoi suis-je bon ici?
MARICA. A rien.
PEDRO . Alors payez-moi les deux jours que je vous ai
servi de laquais et de précepteur; vous pouvez bien payer maintenant, n'étant plus gentilhomme.
DîEGo. Tu as raison, prends, l'ami.
JULIAN. La leçon est-elle complète ?
DIEGO. Oui, certes.
JULIAN. El loi, Marica?
MARicA. Je me sens mourir de honte.
JULIAN. Sachez donc que vous n'avez d'ami véritable que moi, que j'ai imaginé cette lettre pour vous convaincre que l'honneur, c'ist laverluqui le donne et non l'argent.
coswE. Dans la bouche d'un notaire c'est une parole qui a son prix.
DIEGO. Même aux bonnes choses, il faut qu'ils leur donnent un aii- d'intrigue.
PEDRO. Je ne m'en vais plus. Je reste chez vous comme garçon de mules.
cosME. Ce ne sont pas les animaux qui manquent dans la maison, tu peux y compter.
PEDRO. Je le vois bien.
MARICA. J(^ leur ferai payer cher toutes leurs moqueries.
JULIAN. Ils avaient raison, et il vaut mieux les laisser tranquilles. Ils seront assez punis de voir qu'il n'y a qu'eux d'attrapés.
DIEGO. Et maintenant, allons nous réjouir, et faisons connaître, dans la fête, que notre bonne fortune est véritable.
BLASA. Elle le sera plus encore, si nous réussissons à offrir à l'auditoire quelque chanson qui lui plaise.
TOUS. Et la pièce finie, soyez indulgents pour ses défauts.
(PAGAR LA BURLA Â BUEN PRECIO)
PERSONNAGES
DON HERMENEGILDO, mari de DON A PETRA.