‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 10 sur 190 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

La famille des Ligiiori. — Don Joseph. — Dona Anna Cavalieri. — Naissanc<' d'Alphonse-Marie. — Prédiction do S. François de llieronymo. — I-.es aînés et les radets. — Une mère chrétienne. — Le P. Thomas Pagauo. — La congrégation dos jeunes nobles. — Un trait de sainteté précoce. — - Je dois tout à ma mère. • — L'étudiant. — Les langues. — Les heaux-arts. — Les codes napolitains. — Don Joscj)h et les jeux de cartes. — Lo docteur de seize ans.

Dans les dernières années du dix-septième siècle ^ivaient à Naples deux époux aussi distingués par leurs verlus que par leur naissance : don Joseph de Liguori et dona Anna Cavalieri.

Don Joseph descendait d'une antique et illustre famille. Il y avait des Liguori à Naples avant quon n'y vît des rois. Un Marc Liguori gouvernait la cité vers la fin du douzième siècle. Mêlés aux guerres féodales, alliés aux vieilles races patriciennes, les ancêtres de don Joseph comptaient parmi les plus nobles d*entre les gentilshommes napolitains. Il en était fier, et à juste titre. Capitaine des galères royales, le descendant des Liguori n'entendait pas déroger; il espérait bien par son courage et sa fidélité se montrer digne de ses aïeux, occuper avec honneur le siège de la Porta-Nuova ', que de temps immémorial les siens avaient illustré, et mériter toujours les bonnes grâces de son auguste souverain, l'empereur et roi Charles VI K

Comme on le voit, don Joseph ne ressemblait en rien à ces fils de famille dégénérés qui prétendent suppléer par des quartiers de noblesse à l'absence ou à l'insuffisance du mérite personnel. Ami du travail, esclave du devoir, U n'avait cessé de développer les quaUtés naturelles dont Dieu l'avait doué. Contrairement aux

1. Naples a?ait à ses portes àe%Sedil%, lieux de réanion où les nobles délibéraient sur les impôts ou sur leurs propres intérêts. 3. L'empereur d'Autriche régna sur Naples de 1708 à 1734.

préjugés et aux habitudes du soldat, il alliait la piété à la bravoure, fréquentait les sacrements, et donnait à ses subordonnés l'exemple des plus austères vertus. Lorsqu'il était en mer, la cabine du noble capitaine, décorée de saintes images, ressemblait à la cellule d'un chartreux. Il ne manquait jamais d'emporter à bord quatre statuettes du Sauveur, lesquelles représentaient Jésus agonisant au Jardin des Olives, Jésus attaché à la colonne de la flagellation, Jésus au tribunal de Pilate, Jésus expirant sur la croix. Sa dévotion aux douloureux mystères, disait-il, lui avait valu des grâces nombreuses et signalées. Ainsi vivait don Joseph, fidèle à Dieu, fidèle au roi, ami de la religion, des bonnes mœurs et de la discipline. Impérieux, violent même en face de la contradiction, il exigeait de ses inférieurs une soumission parfaite, et nul n'eût osé devant lui se permettre des critiques inconvenantes ou des propos équivoques.

D'un caractère tout opposé, dona Anna personniliait, pour ainsi dire, la patience et la douceur. Son père, don Frédéric Cavalieri, conseiller à la cour royale sous le règne de Charles VI, pratiquait les vertus chrétiennes avec une perfection telle, que son directeur ne craignait pas de lappeler, comme le saint homme Job, <( un homme simple, juste et craignant Dieu ». Formé par ses leçons et ses exemples, ses enfants ne pouvaient manquer de marcher à grands pas dans la voie de la vraie piété. L'ainé de ses fils, Jacques Cavalieri, de\înt évêque de Troia, et mourut en odeur de sainteté. La dernière de ses filles, dona Anna, éclipsa toutes les dames de Naples par ses éminentes vertus. C'était, à la lettre, une femme d'oraison, tout entière à ses devoirs d'épouse et de mère, ennemie du faste, du théâtre, et de ces réunions mondaines où Ton perd, avec un temps précieux, le doux et suave amour de Dieu et de la famille. Chrétienne de la vieille roche, elle récitait les heures canoniales, pratiquait le jeûne et l'abstinence, et ne craignait pas d'employer, afin de s'élever au-dessus des sens, la discipline et le cilice. Pour trouver la noble dame, tout le monde savait qu'il fallait la chercher ou â Téglise ou dans son palais ou bien sous l'humble toit des pauvres, auxquels elle portait elle-même le superflu que tant d'autres consacrent à leurs plaisirs.

Or, Dieu avait uni ces deux âmes privilégiées pour donner à l'Église un des plus grands saints qui l'aient illustrée. L'an 169G, don Joseph et dona Anna habitaient leur maison de campagne de Harianella, située aux portes de Naples, quand, le 27 septembre, fête des saints martyrs Cosme et Damien, vint au monde leur pre-

mier-né. Deux jours après, un samedi, fête de saint Michel, Tenfant reçut le baptême dans l'église paroissiale de Notre-Dame des Vierges, à Naples. On lui donna le nom d* Alphonse-Marie, pour le consacrer d'une manière spéciale à la Mère de Dieu. On y ajouta ceux de Cosme, Damien, Michel, et d'autres encore, soit en mémoire des saints qui avaient présidé à sa double naissance, soit en souvenir de ses glorieux ancêtres.

Le père et la mère remerciaient Dieu d'avoir béni leur union, quand il plut au Seigneur de leur manifester les mystérieuses destinées de l'enfant au berceau. Il y avait alors à Naples un homme de Dieu que l'Italie entière révérait comme un prodige de sainteté : c'était le père François de Hieronymo , de la compagnie de Jésus. D'abord missionnaire au Japon, où il avait en vain ambitionné le martyre, il poursuivait maintenant dans sa patrie les âmes pécheresses pour les ramener à Dieu. Puissant par ses paroles, plus puissant par ses miracles, il convertissait des multitudes qui jusque-là s*étaient obstinées dans le mal. Un jour l'homme de Dieu, passant devant le palais des Liguori, s'y arrêta quelques instants pour saluer don Joseph et dona Anna, dont il connaissait la piété. L'heureuse mère s'empressa de lui présenter son petit Alphonse, et de réclamer pour lui les bénédictions du saint missionnaire. François le considéra longtemps comme s'il eût voulu lire dans son cœup; puis, nouveau Siméon, le prenant dans ses bras, il le bénit, et dit aux parents : « Cet enfant ne mourra pas avant d'avoir accompli sa quatre-vingt-dixième année. Il deviendra évéque, et fera de grandes choses pour Jésus-Christ. » Là-dessus il quitta le palais, laissant le père et la mère à leurs réflexions.

Malgré toute sa religion, le capitaine des galères royales trouva cet horoscope tant soit peu étrange. Il est bien vrai, se disait-il, que, dans l'Ancien Testament, Dieu réclamait les prémices des fruits de la terre et les premiers-nés de chaque famille, mais de ûos jours on ne lui oflre plus que les cadets. Que ceux-ci se consacrent au service des autels, rien de mieux ; mais l'alné doit perpétuer le nom et conserver le domaine de ses pères. Illusionné par son zèle, le bon père de Hieronymo ne voit partout que missionnaires et évêques; mais Dieu ne me défend pas d'avoir d'autres visées. Il nous donnera sans doute de nouveaux rejetons qui pourront devenir, si telle est sa volonté, des évêques ou des missionnaires. Et de fait, la famille s'augmenta bientôt de six autres enfants, trois garçons et trois filles, dont plusieurs manifestèrent dès leurs tendres années des goûts prononcés pour la vie ecclésiastique

ou religieuse. Don Joseph en conclut, selon ses désirs, qu'il ne fallait pas considérer le pressentiment exprimé par l^homme de Dieu comme une véritable prophétie.

Dona Anna raisonnait tout autrement. Ainsi que Marie après la prédiction du saint vieillard, elle renferma dans son cœur les paroles prophétiques de Fhomme de Dieu. Abandonnant à la Providence la destinée de l'enfant, elle s'appliqua pieusement à faire éclore les germes de vertu que l'instinct maternel avait découverts dans ce jeune cœur. Elle seconstituaVinstitutrice des sept petits anges confiés à ses soins. Jamais elle ne voulut souffrir qu'une voix étrangère les initiât à la connaissance de leur Père et de leur Mère du ciel. Tous les matins, après les avoir bénis, elle leur apprenait à prier Jésus et Marie. Avec eux elle récitait le rosaire et les invocations h leurs saints protecteurs. Sa joie, c'était de les voir réunis chaque soir autour d'elle pour apprendre de sa bouche les éléments de la doctrine chrétienne. Avec quel cœur elle leur parlait alors du grand devoir d'aimer Dieu, de s'attacher à Jésus et à Marie, de fuir le péché comme le mal qui surpasse tous les maux! Ainsi autrefois Blanche de Castille élevait le royal enfant qui fut plus tard saint Louis.

Le petit Alphonse écoutait avec ravissement les leçons de sa mère. Docile aux impressions de la grâce, il n'avait de goût que pour la piété. A l'âge où ses pareils savent à peine fixer la mobilité de leur esprit, on le voyait fuir les distractions et les amusements pour se recueillir en la présence de Dieu et le prier avec ferveur. Sa récréation consistait à dresser de petits autels, à les décorer pieusement, à reproduire les cérémonies sacrées. Quand il fut en âge de recevoir le sacrement de pénitence, dona Anna le conduisit à son parent et directeur le père Thomas Pagano, de l'Oratoire. Cet excellent religieux, très éclairé dans les voies spirituelles, prépara Tenfant à recevoir la sainte communion, et le dirigea pendant son adolescence avec tant de prudence et de sagesse, que dans la suite jamais Alphonse ne prit une détermination importante sans l'avoir consulté.

Au couvent de l'Oratoire, dont le père Pagano était le supérieur, existait une congrégation de jeunes nobles, qui rendait aux parents l'inappréciable service, non seulement d'éloigner les enfants des mauvaises sociétés, mais encore de former leur cœur à la piété et à la vertu. Dès l'âge de neuf ans, Alphonse fut admis dans la congrégation et devint aussitôt un sujet d'édification pour ses camarades, non moins que d'admiration pour ses maîtres, qui

jamais n'avaient vu à cet Age un si vif désir d'entendre la parole de Dieu ni un pareil amour de la perfection. A douze ans, profitant des leçons du bon religieux, et plus encore des exhortations de sa mère, qui épiait en lui les mouvements de la grâce, l'enfant savait faire oraison, s'élevait jusqu'à Dieu dans de célestes comtemplations, et versait d'abondantes larmes en méditant sur la malice du péché. Déjà le Seigneur, qui se plaît dans les cœurs purs, le favorisait de ses intimes communications, comme le prouve le fait suivant, rapporté par un témoin oculaire.

Chaque dimanche, les pères de l'Oratoire conduisaient leurs jeunes congréganistes à quelque maison de campagne des environs, pour y jouer et se divertir à leur aise. Un jour qu'ils se trouvaient sur la montagne de Hiradoïs, dans la villa du prince de la Riccia, les enfants proposèrent un jeu qu'Alphonse ne connaissait pas. Il refusa donc d'y prendre part, mais, sur les instances réitérées de ses camarades, il se mit enfin à jouer avec eux. Le malheur voulut qu'il gagnât un nombre considérable de parties, et par suite d'enjeux, au grand étonnement de ses compagnons, qui finirent par lui reprocher amèrement de les avoir trompés. « Tu nous disais que tu ne connaissais pas le jeu! sécria l'un des perdants, avec colère et propos outrageants. — Comment! reprit Alphonse, pour quelques misérables deniers, vous ne craignez pas d'ofi^enser Dieu ! » Ému jusqu'au fond de Tàme, il jeta par terre les pièces d'argent qu'il venait de gagner, tourna le dos à ses camarades, et disparut dans un bocage voisin.

Jusqu'au déclin du jour, les enfants continuèrent leurs jeux sans s'occuper d'Alphonse, mais quand vint le moment du départ, comme il ne reparaissait pas, on se mit à l'appeler et à le chercher de tous côtés. Quel ne fut pas Tétonnement de ces jeunes étourdis quand ils le trouvèrent à genoux au pied d'un vieux laurier aux branches duquçlil avait attaché Timage de la iMadone qu'il portait toujours sur lui! Absorbé dans un saint recueillement, il ne remarqua point le bruit qui se faisait autour de lui. Les enfants, stupéfaits, le considéraient avec respect. Celui qui l'avait offensé, pris de remords à cette vue, ne put s'empêcher de dire à ses camarades : « C'est un saint! et moi, malheureux, je l'ai blessé au cœur! » Enfin, Alphonse ouvrit les yeux comme s'il sortait d'un long ravissement, aperçut ses compagnons, et ne put dissimuler le grand trouble qu'il éprouvait en se voyant surpris dans cet état. Depuis ce moment, les jeunes congréganistes le regardèrent, non sans raison, comme le privilégié de la Madone,

Alphonse à douze ans, c'est le saint en miniature. L'enfant deviendra un homme, mais ses traits ne changeront pas. Il restera tel que l'a formé sa mère, pieux et recueilli, ami de l'oraison, ennemi acharné du péché. « S'il y eut quelque bien en moi dans mon enfance, disait plus tard le saint évêque, j'en suis entièrement redevable à la sollicitude de ma mèra. Presque toujours retenu par ses excursions maritimes, mon père ne pouvait s'occuper comme il l'aurait voulu de notre éducation : toute la charge en retombait ainsi sur ma mère. » Et il ajoutait dans l'élan de sa reconnaissance : « A la mort de mon père, j*ai fait le sacrifice de ne pas aller à Naples ; mais quand je saurai ma mère sur le point de mourir, si je n'en suis pas empêché d'ailleurs, je n'aurai pas le courage de ne pas me rendre auprès d'elle pour l'assister à ses derniers moments. »

Donnez au jeune Alphonse une mère moins chrétienne, plus occupée de ses plaisirs que de ses enfants, plus attachée au monde qu'à sa maison, les âmes perdaient un sauveur, l'Église un docteur, Dieu lui-même un des plus grands saints de son paradis.

Don Joseph était ravi de son (ils. Non seulement il grandissait en sagesse et en grâce, mais ses facultés naturelles s'épanouissaient d'une manière merveilleuse. Intelligence vive et perspicace, mémoire prompte et tenace, raison droite, cœur ouvert à tous les nobles sentiments, volonté ferme et énergique, tout en lui présageait un homme supérieur. Avec de bonnes études, une conduite irréprochable et les avantages de sa naissance, Alphonse, se disait le fier capitaine, sera certainement l'honneur de sa maison.

En ce temps-là les gentilshommes napolitains avaient encore l'horreur du far niente. Chacun se donnait un emploi selon ses. aptitudes et sa position. Don Joseph décida que son fils suivrait la carrière du barreau, carrière fort estimée à Naples, où les procès entre ducs et marquis étaient à l'ordre du jour. Plusieurs des ancêtres d'Alphonse avaient revêtu la toge de l'avocat, et d'ailleurs, c'était pour lui le moyen d'arriver aux premières charges de la magistrature. 11 fallait donc, comme prélude à l'étude du droit, l'initier à toutes les connaissances littéraires, scientifiques et artistiques, qui devaient faire du jeune gentilhomme non seulement un jurisconsulte sérieux, mais encore un de ces orateurs éloquents qui commençaient à illustrer le barreau de Naples.

Hais, en lui procurant la science. Don Joseph avait surtout à cœur de sauvegarder l'innocence de son fils. Rien ne put le décider à l'interner dans un de ces collèges où trop souvent les

mœurs des jeunes gens courent les plus grands dangers. Il lui donna pour gouverneur et professeur de belles-lettres un prêtre distingué de la Calabre, nommé Dominique Buonaccio. D'autres maîtres, choisis parmi les plus habiles de la capitale, lui enseignèrent les arts et les sciences. Ainsi Tadolescent resta, sous la taielle de sa mère et de son gouverneur, à l'abri des passions et fréquentations qui nuisent à l'étude autant qu'à la vertu. Libre de cœur et d'esprit, le jeune homme se plongea tout entier dans les livres, ses uniques mais très chers compagnons. Du reste, il lui fallait économiser les minutes pour parcourir le cercle d'études tracé par don Joseph.

Outresa langue maternelle, dont il pénétra toutes les délicatesses, Alphonse dut apprendre le latin, le grec, et le français. Les deux langues classiques étaient considérées comme langues nationales par le napolitain, qui fut grec avant d'être latin, et latin avant d'être italien. Quant au français, les descendants de Roger le Normand et de Charles d'Anjou, si souvent unis à la France, le regardaient encore comme uneT langue de terroir. D'ailleurs, au dix-septième siècle, alors que brillaient dans le ciel littéraire ces étoiles de première grandeur qu'on appelle Corneille, Racine, Pascal, Fénelon, Bossuet, l'Italie avait à cœur de puiser à leur source les grands trésors de Téloquence et de la poésie. Grâce à son extrême facilité, jointe à une application continuelle, Alphonse acquit en peu de temps la connaissance de ces diverses langues, de leur littérature variée, et surtout de la poésie italienne et latine. Déjà même il s'exerçait à composer des pièces fugitives qui faisaient pressentir le suave poète des Cantiques spirituels.

A l'étude des lettres s'ajoutait celle des beaux-arts, sans laquelle, en Italie surtout, il n'est point de gentilhomme accompli. Dès l'âge le plus tendre, son père lui donna des maîtres de dessin, de peinture, et même d'architecture. Ce ne fut pas sans profit, car sous l'ittipulsion de sa piété^ Alphonse se servira plus tard avec succès do pinceau pour représenter aux yeux les sujets les plus capables d'impressionner les âmes, comme la sainte Vierge, Jésus enfant, Jfeus crucifié. Il en fit même graver des copies â l'usage de ses communautés.

La musique était la passion favorite de don Joseph. Il condamna son fils encore enfant à passer trois heures chaque jour au clavecin. Ne pouvant assister aux leçons, il enfermait Alphonse dans sa chambre avec son maître, prenait la clé, et s'en allait â ses affaires. Ces longues heures de réclusion parurent d'abord une pénitence au

jeune pianiste, mais bientôt il s'éprit tellement de l'harmonie, que sa prison lui devint un lieu de délices. A treize ans il touchait son instrument avec la perfection d'un maître. Les pères de l'Oratoire firent un jour représenter dans la congrégation des jeunes nobles un drame musical intitulé Saini Alexis. Alphonse y joua le rôle du diable touchant du clavecin, et il déploya dans l'exécution un talent si remarquable qu'il ravit d'admiration tous les spectateurs. Plus tard, absorbé par ses travaux religieux, il déplorait le temps qu'il avait perdu dans ces futilités. « Mais, ajoutait-il, je devais obéir à mon père ». Observons encore que le musicien vint souvent au secours de l'apôtre. Les pieux cantiques composés par lui, rendus plus pieux encore par ses mélodies pleines de douceur et d'onction, remuaient le cœur des fidèles et les préparaient admirablement à se laisser vaincre par les accents enflammés de son éloquence.

Rien de disparate comme la musique et la science, l'harmonie et les mathématiques. Aux lettres et aux arts, selon le programme tracé par son père, Alphonse dut cependant ajouter l'étude des sciences exactes, des sciences naturelles, de l'histoire, de la géographie et de la cosmographie. Son esprit, très souple, se pliait avec la même facilité et le même succès à tous les genres d'études. On conserve encore, comme spécimen de ses travaux cosmographiques, un planisphère armillaire, qu'il fabriqua de ses propres mains.

Après cette préparation littéraire, artistique et scientifique, Alphonse aborda, encore presque enfant, les hautes questions de la philosophie et du droit. Jusque-là on avait maintenu dans les écoles renseignement de la philosophie scolastique, mais à la fin du dixseptième siècle, deux avocats, Andréa et Cornelio, s'avisèrent d'introduire à l'Université de Naples les œuvres de Descartes. Cornelio publia même deux dissertations contre les principes de la philosophie traditionnelle et en faveur de la méthode cartésienne, dissertations dont la nouveauté suscita de violentes critiques. Les uns s'engouèrent de Descartes, les autres restèrent fidèles à l'Ange de l'École, 11 est difficile de dire quelle sorte d'enseignement philosophique fut donné au jeune Alphonse, mais il est certain qu'à cet âge, vu ses occupations et son esprit plus pratique que spéculatif, il n'eut ni le temps, ni le moyen, ni le goût, de se jeter dans les abstractions et les subtilités de l'École. Quand plus tard il étudia la philosophie, il la considéra dans ses rapports avec la théologie, et dès lors, ses écrits en font foi, il prit saint Thomas pour maître.

L'étude du droit réclama toute l'attention de cet adolescent de

treize à quatorze ans, et Ton se demande comment, si précoce que fùtson intelligence, il parvint à se reconnaître dans cette inextricable forêt des lois napolitaines. Pour apprécier toute la difficulté d*un pareil effort, il faut se rappeler que dix peuples divers, romains, lombards, normands, angevins, souabes, aragonais, français, espagnols, ont tour à tour occupé le pays et fabriqué des codes à l'usage de ses habitants. De là le Droit romain^ le Droit féodal^ les Constitutions nortnandes^ les Capitulaires des Angevins, les Pragmatiques des Aragonais et des vice-rois espagnols, sans compter les S/rt- /tf/5 particuliers de la ville de Naples, les Usages des tribunaux, les Privilèges ou Grdces, le tout aggloméré sans ordre, sans harmonie, sans ombre de classification. Plusieurs fois des avocats, qui se croyaient des Triboniens, essayèrent de tirer de ce fatras des P«/èdedes nouvelles, mais sans y réussir. Le conseiller Taffia passa cinquante ans de sa vie à rédiger en sept énormes volumes ce qu'il appela le Jus Regniy mais sans trouver un fil conducteur à même de le diriger dans ce labyrinthe. Si vous joignez à tous ces codes les explications contradictoires des jurisconsultes qui, sous le nom de Traités, Cotiseils, Allégations^ Décisions^ Commentaires, ont amassé leurs épais nuages sur ce chaos ténébreux, on se demande, je le répète, comment un enfant de cet âge a pu s'engager dans une pareille étude.

Il s'y engagea cependant avec un entrain et une énergie qu'on ne saurait trop admirer. Deux professeurs émérites le dirigèrent dans son travail. Grâce à son infatigable activité, à sa lucidité d'esprit, à son excellente mémoire, il parcourut en quelques années les âpres sentiers non seulement du droit civil mais encore du droit canonique. A cette époque, l'avocat devait posséder l'un et l'autre droit, car, bien que le régalisme menaçât d'anéantir successivement les immunités de l'Église, les tribunaux tenaient compte encore des lois ecclésiastiques.

l ne fois plongé dans l'étude de tous ces codes, aussi prolixes que confus et désordonnés, il ne s'agit plus pour iVlphonse d aucune espèce de divertissement qui entraînât une perte de temps quelconque. La seule récréation autorisée par son père consistait à passer une heure de la soirée chez un de ses amis, don Balthasar Cite, jeune homme très studieux lui-même, qui devint plus tard conseiller d'État. Là, en compagnie de quelques autres jeunes gens, il s'amusait à certains jeux de cartes alors en vogue dans la société. Encore devait-il prendre grand soin de ne point outrepasser l'heure marquée par l'impitoyable capitaine des galères, car celui-ci ne con-

naissait que la consigne et Texactitude. II arriva qu'un soir, dans rcntralnement du jeu ou de la conversation, Alphonse prolongea sans trop s'en apercevoir la durée de la récréation. Après l'avoir attendu quelque temps, don Joseph, impatienté, monta dans la chambre du retardataire, enleva tous les livres éparpillés sur la table, et les remplaça par autant de jeux de cartes; puis, se prome* nant de long en large dans une pièce voisine , il se prépara à bien recevoir le délinquant. Alphonse, rentré peu après, monta de suite dans ses appartements. Quelle ne fut pas sa surprise de voir sur sa table de travail un étalage complet de cartes à jouer ! Il se demandait ce que signifiait cette mystification, quand son père, envahissant sa chambre à la façon d'un ouragan, le lui expliqua d'un mot : « Ces cartes, dit-il, c'est la matière de tes études; ce sont là les savants auteurs qui te font oublier le temps! » Sans se plaindre, le jeune homme accepta la remontrance paternelle, bien qu'un peu sévère, et se tint sur ses gardes. A partir de ce jour, quand approchait l'heure de quitter ses amis, il ne regardait plus ses cartes que d'un œil : Tautre fixait le cadran de l'horloge.

Sa constance au travail fut couronnée des plus brillants succès. A Tàge de seize ans, il osa se présenter devant le conseil de TUniversité pour subir l'examen du doctorat m utroque jure. D'après les statuts, aucun candidat ne pouvait être admis à cette épreuve avant sa vingtième année, mais Alphonse avait acquis dans toute la ville une telle réputation d'esprit et de savoir, que la Faculté lui accorda une dispense de quatre années. En vertu de ce privilège, le 21 janvier 1713, il comparut devant l'aréopage napolitain. Comme autrefois l'enfant de Nazareth devant les rabbins de Jérusalem, il étonna les juges par la sagesse de ses réponses, la justesse de ses reparties, et la connaissance approfondie des matières qu'il lui fallut traiter. A l'unanimité^ les examinateurs le jugèrent digne d'entrer dans leur illustre corporation. On lui mit au doigt l'anneau de sagesse, on le coifiPadu bonnet doctoral, on le revêtit d'une togequi faillit ensevelir le petit prodige dans ses longs et larges plis. « Ils m'avaient affublé, disait-il plus tard, d'une longue casaque qui traînait sous mes pieds, et faisait rire tout le monde. » On riait enefiet, mais avec des larmes dans les yeux. L'on présageait au jeune lauréat le plus brillant avenir, et chacun se disait : « Heureux les pères qui ont de tels fils! »

Et vraiment, l'homme heureux, c'était don Joseph. Depuis longtemps sans doute il avait oublié la prédiction du père François de Hieronymo. Évidemment, avec ses grands talents et après un pareil

début, sou aîné, son Alphonse, devait occuper dans le monde une position digne de lui et de ses ancêtres. L'excellent capitaine ne savait pas que si parfois Dieu prend des détours, c'est pour arriver plus vile à ses fins. Dans le docteur en droit, Dieu préparait le futur moraliste, et déjà sa main taillait la plume d'un nouveau docteur de l'Église.

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