‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 119 sur 190 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

LES TEMPS Héroïques

Vivre en saint ou sortir de l'institut. — Deux circulaires sur ce sujet. — Quatre exclusions — Sarnelli et Vitus Curzius proposés comme modèles. — Sainteté d'Alphon». — Vie active et contemplative. — Au pied du crucifix. — Un plan d'ouvrage « Tamour de Jésus. — Les saintes images. — Les pauvres et les malades. — CnieDe flagellation. — Une retraite à Ciorani. — Miracles et prédictions. — Les discipto vivent et meurent en saints : Dominique Blasucci, Moscariello, Zabbata, PaulCafero. Ange Latessa, Ange Piccone.

Alphonse traçait dans sa Théologie morale la voie du salut et de la véritable sainteté. « Si vous voulez aller au ciel, disait-il avec Jésus, aimez Dieu de tout votre cœur, pratiquez ses comniandements, fuyez le monde et les occasions de péché, fréquentez les sacrements, qui sont les sources de la vie spirituelle. Au lieu de vous éloigner de Dieu par crainte, approchez- vous de lui par amour.» Or ces principes étaient en contradiction formelle avec la théologie sectaire du dix-huitième siècle, et par suite avec les tendances gi* nérales des chrétiens. Le système des commandements impossibles, des passions invincibles et des sacrements inutiles, devait nécessairenient précipiter le monde dans tous les désordres. De fait, l'h^ résie avait glacé les cœurs, même dans le cloître, même dans 1* sanctuaire.

Il fallait donc prêcher la croisade du salut, mais où trouver ^ croisés, c'est-à-dire des soldats assez généreux pour rompre aved^ monde, rentrer dans la voie de TÉvangile, et y ramener les chréti^ par la prédication conmie par l'exemple? Alphonse comprit (p^ cette tâche exigeait de vrais chevaliers de Dieu et des âmes. DeU sa grande préoccupation de composer sa congrégation , non d'une multitude de religieux plus ou moins tièdes, mais d'une élite de

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cidés, comme les apôtres, à donner leur vie pour étendre le Dieu et sauver les âmes.

vingt ans il pouvait se flatter d'avoir réalisé son idéal, car agnons, marchant sur ses traces, pratiquaient vraiment s héroïques. Mais le nombre des sujets augmentait sensiles maisons se constituaient peu à peu, Ciorani élevait les ion église, Caposele et Iliceto devenaient habitables, Pat construire Taile principale du couvent; les retraitants, laïques, affluaient dans toutes les maisons; les pères ne ; suffire aux demandes de missions; Tinstitut jouissait de t de la faveur des évêques : n'était-il pas à craindre que prospérité n'éteignît peu à peu le souffle divin de la ferpauvreté, l'obéissance, le détachement, le recueillement, les fleurs du Calvaire, n'allaient-elles pas s'étioler sur un oins favoral)le à leur épanouissement? Ne faudrait-il pas péter le mot de TÉcriture : Les hommes se sont multipliés j ie n'a pas augmenté * ? En voyant la faiblesse de quelquesonse n'avait que trop raison de craindre. De là son énerolution de maintenir à tout prix la sainteté primitive, frappant d'exclusion ceux qui ne voudraient pas y tendre. é d'un sujet, profès depuis six ans, lui fournit Toccasion er à tous Tidéal que chacun devait avoir devant les yeux. Bernard Tortora, originaire de Nocera, docteur en théolollent prédicateur, appartenait à la maison de Ciorani. jour reçu de son supérieur une réprimande juste mais se laissa tenter par Tesprit d'orgueil. Dans un moment n, il partit pour Nocera sans communiquer à qui que ce ation qui l'obsédait. Son but était de se rendre à Pagani istifier auprès du recteur majeur; mais en chemin il ouux et comprit tout ce que sa démarche avait d'irrégulier. >int paraître devant Alphonse, au lieu de se diriger vers t, il se rendit dans sa famille, d'où il sollicita la dispense ux. Cela se faisait le 25 juillet 1752; deux jours après, le ateur adressait cette circulaire à tous les membres de la ion :

îhers pères et frères en Jésus-Christ, je prie Dieu de len vite de la congrégation les esprits superbes qui ne luffrir ni réprimande ni mépris. Qu'il me chasse moit le premier si cet esprit d'orgueil s'emparait jamais de

\ca$ii gentem, sed non magnificasH Ixtitiam.

moi. C'est ce maudit amour-propre qui\ient d'exclui'c de nos rangs le père Tortora, et je remercie Jésus-Christ de l'avoir éloigné, car de pareils sujets sont la ruine de l'institut , dont ils écartent le?bénédictions di\ines. Si quelqu'un parmi nous ne veut pas êtr*foulé aux pieds comme un grain de poussière , qu'il s'en aille, ^ s'en aille au plus tôt! Ne restàt-il que deux ou trois sujets, s'ils soixf humbles et mortifiés, ils glorifieront Dieu plus que mille imparfaits. Et que sommes-nous donc venus faire dans la congrégation si nous ne voulons pas même supporter un léger affront pour Jésus-Christ? C'est bien à nous de prêcher l'humilité aux peuples si nous avons horreur des moindres humiliations ! Or, parce que nous sommes tous de miséral)les pécheurs , je vous prie de graver dans votre mémoire les recommandations que je vais vous faire. J'ordonne à chacun de vous, au nom de l'obéissance, d'adresser tous les jours, soit pendant Toraison, soit pendant l'action de grâces, une prière à Jésus méprisé, pour lui demander la grâce de ; supporter les mépris avec allégresse et sérénité. Les plus fenents lui demanderont même d'être méprisés pour son amour. Et si quelqu'un ne fait point cette prière de tout cœur et avec un \Tai désir d'être exaucé, qu'il craigne d'être un jour chassé de la congrégation comme l'ont été plusieurs autres en punition de leur orgueil. »

Ce n'était pas une vaine menace. Quelque temps après, le père Mathieu Criscuoli, sujet peu édifiant, revenait de mission asseï fatigué. Désigné par son recteur pour un autre travail, il refusa par deux fois de l'accepter. Le même soir Alphonse l'exclut de la congrégation et, bien que le lendemain le coupable implorât son pardon, resta inflexible. Un autre père, Nicolas Grossi, envoyé de Nocera k Iliceto, refusa de s'y rendre pour ne pas s'éloigner de sa famille : il fut également chassé de la congrégation. Un jeune étudiant, Hanfredonia, préoccupé de sa santé, solhcité par ses parents, effrayé des sacrifices qu'impose la \ie religieuse, demanda la dispense de ses vœux malgré son serment de persévérance. N'ayant aucune raison pour la lui accorder, Alphonse la lui refusa. Le jeune honmie crut lui forcer la main en prenant la fuite : Alphonse lui lit savoir que jamais il ne le délierait de ses engagements. En vain les pères le supplièrent de lui rendre la liberté *.« répondit que s'il suffit de s'obstiner pour obtenir sa dispense, ilcrt inutile de faire plus longtemps le vœu de persévérance; queàU fugitif se trouvait dans une impasse, c'était sa faute. Manfredoiûl fut donc obligé de rentrer au couvent. Le saint fondateur le reçut

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-ec bienveillance, mais le condamna à rentrer au noviciat, (roù fut chassé bientôt après comme incorrigible.

En même temps qu'il expulsait les sujets infidèles, il rappelait ux vrais enfants de la congrégation l'obligation qui leur incombe

tous de marcher dans la voie de la sainteté, et sa volonté bien LTPêtée de ne souffrir parmi eux ni tièdes ni relâchés. « Mes cliers >ères et frères, disait-il dans la magnifique circulaire du 8 août 1754, la congrégation ne compte que vingt-deux années d'existence îtcinq ans d'approbation canonique. Elle devrait donc avoir con- «pvé sa ferveur primitive et même Tavoir accrue. Ses membres en !T&nde majorité, je le reconnais, sont pleins d'ardeur, mais on en rouve qui languissent et n'avancent pas. Où aboutiront-ils? Je 'ignore, car Dieu, en nous appelant à la congrégation dans les crémiers temps de son existence, a voulu faire de nous des saints t nous sauver en saints. Celui qui voudra se sauver, mais non en sont, je ne sais s'il se sauvera.

« Si ce manque de ferveur venait à se propager, pauvre con- Pégation! où en serait-elle dans cinquante ans? Ce serait le cas e s'écrier en versant des larmes : Pauvre Jésus-Christ ! Si nous e Taimons pas, nous qui avons reçu tant de grâces, spéciales et tant e lumières extraordinaires, qui donc Taimera? Que sommes-nous onc venus faire dans la congrégation si nous n'y travaillons pas à evenir des saints? Nous trompons le monde, qui nous regarde tous omme des saints, et se moquera de nous au jour du jugement.

« Les novices sont maintenant nombreux et fervents; mais, en voyant nos imperfections, ils s'autoriseront de nos exemples, et le relâchement ne tardera pas à s'introduire dans la congrégation. Si ion doit en venir là, il vaut mieux demander à Dieu qu'il l'anéantisse dès à présent.

« Me voici vieux et souffrant, le jour des comptes arrive pour moi. Weu sait que chacun de vous m'est beaucoup plus cher que mes frères et que ma propre mère, mais cependant Dieu ne veut pas ïtte par une condescendance excessive pour quelqu'un d'entre vous k mette en péril mon salut étemel. Faibles comme nous le sommes, ■^ous commettons tous des fautes : aussi ne sont-ce pas les fautes {Passagères qui m'afttigent, mais celles qui prennent racine et nuisent ainsi à toute la communauté. Que d'autres excusent ces faiblesses coupables, je déclare, moi, que je ne puis ni ne veux les tolérer. Telles seraient, par exemple, les fautes contre l'obéissance, a pauvreté, Thumilité, la charité à l'égard du prochain. Dieu me pra la grâce, je l'espère, de garder jusqu'à la mort la résolution

prise à ses pieds de corriger mes frères sans respect himiain quao je les verrai faiblir en choses notables et préjudiciables au bie commun. Vous le savez bien, mon faible c est Texcès de condeî cendance, mais Dieu me donnera la force de poursuivre les inipai faits qui refusent de s'amender et veulent môme justifier leur imperfections. Vous qui êtes jeunes encore, et qui serez appelé plus tard k gouvenier la congrégation, ah! je vous en conjure, n» supportez jamais un imparfait de cette trempe qui, non coûtée de conmiettre une faute, la justifie au lieu de s en humilier. A. jour du jugement, je vous le certifie, j'accuserai au tribunal c3 Jésus-Christ tout supérieur qui, pour ne froisser personne, aura toléré des fautes pernicieuses et introduit par sa faiblesse le relâchement dans la congrégation. »

Le saint fondateur recommandait alors à chacun d avoir la plus haute estime de sa vocation, « le plus grand bienfait de Dieu, disait-il, après ceux de la création et de la rédemption. » ConiDie la tentation particulière du Napolitain était de retourner au pays natal pour y vivre au sein de sa famille, sous le fallacieux préteîrtc qu'on peut faire autant de J>ien dans le monde qu'en reUgion, il leur rappelait le mot de Notre-Seigneur : Nul n'est prophète dans son pays. « Un prêtre dans la congrégation, ajoutait-il, sauvera plus d'âmes en un an qu'il n'en sauverait, hors de la congrégation, durant toute sa vie. Et quant au profit personnel, un membre de l'institut acquerra plus de mérites en un an par la pratique de l'obéissance qu'il ne ferait en dix ans au milieu du monde, où il mènerait une vie capricieuse et sans règle. On quitte le couvent, dit-on, pour trouver la paix ; et quelle paix Dieu donnera-t-il acte reUgieux infidèles qui, pour ne pas se mortifier, foulent aa\ pieds sa volonté et méprisent leur sainte vocation? Quelle paix surtoflt goùteront-ils à la mort, en pensant qu'ils exhalent leur demitf soupir hors de cette congrégation où Dieu les avait appelés?» Cela dit pour raffermir les courages contre les tentations de àir sertion, il revient à sa pensée dominante, à savoir que les meiftbres de la congrégation doivent vivre en saints. Le départ df* imparfaits ne l'elfraie nullement. « Grâce à Dieu, dit-il, l'institut 8^ fournit tous les jours de bons et nombreux sujets, de jeunes gen» pleins de ferveur et de talent. Sa réputation s'est répandue dan* tout le royaume et au delà. Il nous restera les bons pour prècbtf les missions et les retraites. Dût-on d'ailleurs prêcher un peu in(ùia de missions, mieux vaut rester un j>ctit nombre et garder l'observance que de nous multiplier au détriment de la ferveur. » Et il

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conclut par cette déclaration solennelle : « Quiconque ne voudra pa.s devenir saint ne persévérera pas dans la congrégation. Jésus- Clii*ist lui-môme, à qui la congrégation est très chère, Yen chassera. Dieu ne veut pas que les premières pierres de cet édifice, qui est le sien, soient sans consistance. Si les premiers appelés n'édifient pas même leurs contemporains, pourront-ils ser\'ir de soutiens et de modèles aux sujets à venir? »

En terminant cette circulaire vraiment dictée par Tesprit de Dieu, Texcellent père montre son cœur à découvert. Il exige de ses enfants de grands sacrifices, mais il veut les aider à les faire. <( Chacun de vous, dit-il, est après Dieu mon unique affection sur cette terre. Pour chacun de vous j'offre à Dieu dès à présent mon sang et ma vie ; car votre vie, à vous qui êtes jeunes, peut servir efficacement à la gloire de Dieu, mais moi qui suis âgé, malade et impotent, à quoi puis -je servir encore? Je vous prie donc, si vous êtes éloignés de moi, de m'écrire en tous vos besoins. Méprisez cette appréhension, suscitée par le démon pour nous* troubler moi et les autres, à savoir que Ton m'est à charge en me parlant ou en m'écrivant. Plus vous prendrez cette confiance avec moi, sachez-le bien, plus vous m'attacherez à vous. Soyez certains que j'abandonne volontiers toute occupation quand il s'agit de consoler un de mes frères et un de mes fils. Aider un de mes fils l'emporte sur tout autre bien, car c'est l'office capital de ma charge et par conséquent la volonté de Dieu. »

La grande crainte d'Alphonse à cette époque était donc de voir ^'introduire dans la congrégation, avec la multiplicité des sujets, une diminution de ferveur. Pour prévenir ce malheur, en même 'cmps qu'il purgeait l'institut par l'exclusion des récalcitrants, il se uiontrait de plus en plus difficile pour l'admission de nouveaux uiembres. A Caposele, le médecin Santorelli, homme d'une grande ^ertu et d'une grande piété, l'ami et le Wenfaiteur des pères dès 1* fondation de la maison, avait vu avec une sainte joie son fils outrer au no\iciat. Mais le jeune homme, peu sérieux et peu fervent, Voulait être religieux sans viser à la perfection. Alphonse refusa ^« l'admettre & la profession bien que ce renvoi dût être pour î^utorelli et sa famille une cause de profonde affliction. « Ne vous 'oumientez point, écrivait-il en 1755 au maître du noviciat, par la pensée qu'un de vos novices pourrait nous quitter. Aidez-les tous de votre mieux, mais si quelqu'un d'entre eux commet des fautes d'habitude et ne témoigne pas d'un bon esprit, signalez-le-moi et je le congédierai. Restera qui voudra, et plaise à Dieu qu'il

nous reste uniquement ceux qui ont pris le parti de tout souffirir J30ur devenir véritablement saints. Dites cela à vos novices. Faitesleur bien comprendre que, sans cet esprit, l'on n'est pas fait pour la congrégation, et que les têtes indociles, les gens attachés à leurs parents, les esclaves de leur amour-propre, en sont absolument exclus. »

A ces pressantes recommandations Alphonse joignit en ce temps, comme stimulant à la sainteté, le souvenir des deux grands ser- \iteurs de Dieu , Janvier Sarnelli et Vitus Curzius. Il publia en 1752 une Notice assez étendue sur leurs vertus héroïques, excitant pères et frères à marcher sur leurs traces. En même temps il révélait à tous le secret, peu connu, d'arriver promptement au sommet de la perfection.

On sait comment les travaux de Fesprit trop souvent dessèchea^ le cœur, surtout les travaux absorbants, comme par exemple l'étude des questions épineuses de la philosophie ou delà théologie- Occupé à composer un cours de dogmatique, le père Cafaro, poa:^ tant si pieux, faisait ce remarquable aveu : « Je ne puis me r^^ cueillir à cause de mes distractions théologiques. Elles remplisscK:^ mon esprit, soit à l'oraison, soit pendant la messe, soit pendar^^ l'office ^ » Alphonse, lui, avait résolu le problème, en app^ rence insoluble, d'unir Marthe et Marie, c'est-à-dire l'action et V contemplation, le travail incessant et la prière continuelle. Sous c^ rapport, aucun saint peut-être ne l'a surpassé. Après quatre (^ ^ cinq heures consacrées à l'étude ou à la composition de ses oiCM. vrages, il montait à l'autel et se trouvait aussitôt comme ravi e?^ Dieu. C'est que, tout en travaillant, son esprit et son cœur re^ talent près de Jésus, son unique trésor. A chaque instant il interrompait son étude pour se répandre en oraisons jaculatoires. Loin de le détourner de Dieu, les créatures relevaient vers leur auteur, dont elles reflètent les in\dsibles perfections. En 1753, en mêuic temps qu'il livrait à ses étudiants le premier volume de sa Thi^ logie morale^ il publia un petit livre d'or sur la Manière de tan' ^ verser familièrement avec Dieu. Il y montre comment toutes \^ créatures animées ou inanimées nous parlent de Dieu, et comment» à propos des moindres incidents de la journée, de nos peines, ^* nos joies, de nos difficultés, de nos tentations, nous devons pari^ à Dieu. C'est par ces instructions et surtout par son exemple qO»^* saint conduisait ses disciples à l'union intime avec Dieu.

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