‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 120 sur 190 · Lettre au P. Mazzini, 7 janvier · texte numérisé non relu

Lettre au P. Mazzini, 7 janvier

Il leur apprenait surtout à contempler perpétuellement Jésus crucifié. « Le jeudi-saint 1752, raconte un témoin, dans Tallocution d'usage avant le lavement des pieds, il s'exprima en ces termes : « Avec la semaine-sainte ne doivent pas linir les méditations sur la passion du Sauveur. C'est en méditant continuellement sur les clouleure de Jésus qu'on apprend à connaître son amour. Je ne vous impose pas de méditer toujours sur ce sujet, mais du moins faiteseu la matière d'une de vos oraisons quotidiennes. Pour moi, misérable que je suis, jamais je ne l'omets, et s'il faut vous dire toute la vérité, je ne sais pas méditer sur autre cliose. Je trouve tout en Jésus crucifié. Ah! si nous méditions ainsi au pied de la croix, nous obéirions plus parfaitement, nous ferions les missions avec plus de zèle, nous souffririons avec plus de résignation ! »

Pour aider ses frères à vivre dans l'intimité de Notre-Seigneur, le saint avait amassé depuis longtemps des matériaux considérables sur la passion du Sauveur, sur le saint Sacrement, sur la sainte enfance de Jésus, afin cFen composer un ouvrage complet sur l'amour de Dieu envers les hommes. Mais le père Cafaro, son di- ^cteur, lui interdit ce travail, qu'il considérait comme incompatible avec ses autres compositions et les devoirs de sa charge. Or le père Cafaro étant mort en 1753, comme nous le dirons bientôt, Alphonse choisit pour son confesseur le père Villani et lui demanda i* permission d'achever et de publier cet ouvrage. Le prudent directeur lui permit seulement d'en extraire un opuscule qu'il publia cette année-là même sous ce titre : Réflexions et Affections sur la Passion de Jésus-Christ. On s'en servait presque toujours et on s'en sert aujourd'hui encore dans l'institut pour l'oraison du

Le saint fondateur enseignait aussi aux siens la charité héroïque envers le pi'ochain, c'est-à-dire à faire du bien à ceux qui nous font du mal. Le roi Charles III ayant assigné à chaque i)ère un re- ^^ûu de quelques centimes pour leur subsistance, les habitants de ^posele trouvèrent bon de frapper d'un impôt ce morceau de P^U de cha([ue jour. « Je provoquai une réunion du conseil, raconte '® père Cajone,pour demander la suppression de cet imi>ôt, attendu |!Ue les dons du souverain sont exempts de contributions. Mais J^ lie pus rien obtenir, je me vis en butte à toutes sortes de contra- ^^tions, et je dus me retirer couvert de confusion, ce dont j'in- 'oriïiai le serviteur de Dieu. Voici ce qu'il me répondit : « Les habi- ^^ï^tîi de Caposele se sont conduits d'une singulière façon à votre ^Kard. Eh bien, il faut nous venger. Voici donc ce que vous ferez ;

SAIXT ALPHONSE I»F. LirtLORI. — T. I. 3*2

désormais vous distribuerez de plus larges aumônes à la porte du couvent et donnerez à tous les pauvres qui demanderont. Soyei plus assidus que jamais au confessionnal. Quand on vous appelle pour assister les malades, allez-y sans retard. Enfin ne vous plaignez jamais du tort que Ton vous a fait. Que ce soit là votre vengeance. Ce qui m'afflige, c est que vos contradicteurs déserteront peut-être la confrérie et n'oseront plus vous approcher : de là un dommage spirituel qui me cause bien plus de peine que le dommage temporel. Tâchez donc de gagner leurs cœurs par de bonnes paroles ; engagez-les et faites-les engager à ne pas déserter Tas»sociation ; faites-les même chercher, s'il le faut, et surtout ne soufflez jamais mot de leurs mauvais procédés. Que voulez-vous, mon cher père, voilà le monde! Vivent Jésus et Marie! »

Quant à la mortification du corps et de l'àme, sans laquelle la charité meurt bien vite, Alphonse renseignait par des actes que personne ne pouvait oublier. En 1754, le cardinal Orsini vint lui faire visite à Nocera. « Père Alphonse, dit-il en Tabordant, j'arrive tout exprès de Rome pour vous voir et faire plus ample connaissance avec vous. » Tout confus, le serviteur de Dieu ne savait quelle contenance prendre. Un prince de TÉglise lui témoigner pareille estime, à lui le dernier des misérables! N'était-ce pas une ruse du démon pour éveiller dans son âme un sentiment d'amourpropre? A peine le cardinal se fut-il éloigné, que le saint, plein d* ces pensées, s'arma de sa discipline et se dirigea contre son habitude vers les combles de la maison. Ayant rencontré un frère, il luidi*^ • « Ne dites à personne que vous m'avez vu monter ici. » Une foi*^ seul, et sûr de n'être point entendu, il s'infligea une cruelle etsauglante flagellation, puis descendit dans sa cellule, persuadé qo^ cette expiation de l'honneur rendu à sa personne resterait ignoré de tous. Mais le frère l'avait trahi. Deux pères se rendirent imnié' diatement à l'endroit de la flagellation et y trouvèrent une tcU^ quantité de sang qu'on aurait pu croire à un meurtre. De fait» Alphonse avait manié la discipline avec tant de rudesse qu'il s'étai* blessé un nerf, ce qui le força de s'asseoir à Toraison durant pl*^ d'un mois et le fit boiter légèrement jusqu'à la fin de sa vie. ^^ procès de béatification , le promoteur de la foi taxa cet acte d'iïft' prudence et d'excès, mais on lui répondit que, si saint Benoits^ tait roulé dans les épines pour combattre une tentation charneBiCi le serviteur de Dieu avait bien le droit d'affliger son corps petit réprimer une tentation de vaine gloire. D'ailleurs, s'il est permis^ d'après Benoit XIV, d'embrasser, par un motif surnaturel, un genre

le vie qui accélère la mort , il ne faut pas trop facilement accuser l'excès ou d'imprudence les mortifications des saints, d'autant plus fue ce genre d'excès n'est nullement contagieux*

On peut juger de l'effet que produisaient sur ses compagnons les léroïques vertus d'Alphonse par la vénération qu'il inspirait aux étrangers. En juillet 1752, il prêchait la retraite au clergé d'Avelino. Les séminaristes y assistaient : « J'avais alors douze ans, raconte le père Buonopane, et je voyais le serviteur de Dieu pour la )remière fois. Mes condisciples et moi , nous ne faisions que nous entretenir de sa sainteté, de l'humilité qui respirait dans tout son extérieur, et de l'impressioa profonde que produisaient ses discours. S'est à cette impression surnaturelle que je dus ma vocation. »

Depuis plusieurs années le saint n'avait plus donné les exercices ïjpirituels à Ciorani. En 175i, le père Rossi obtint qu'il prêcherait aux prêtres et aux gentilshommes pendant la semaine-sainte. A cette nouvelle, accourut une telle foule de retraitants que Rossi se vit obligé d'expédier quatre messagers sur les routes pour avertir qu'on ne trouverait plus de place au couvent. Prêtres et laïques î^pondirent qu'ils passeraient la nuit devant la porte. Deux cents étrangers assistèrent aux pieux exercices, parmi lesquels le prince le Castellaneta, le comte d'Aquila, et bon nombre d'autres seiîneurs. Plusieurs couchèrent sur des paillasses dans les corridors, ît d'autres chez le baron de Ciorani. « On ne connaîtra qu'au jugement denvier, dit Tannoia, les fruits extraordinaires de cette f^tpaite. Le comte d'Aquila en sortit si pénétré de l'esprit de Dieu, ïu' ayant entendu un de ses soldats proférer mi blasphème, il voulait à toute force qu'on lui perçât la langue. Il ne lui fit grâce qu'a- ?ï*cs ravoir condamné à rester pendant huit jours, trois heures le ^atin et trois heures le soir, attaché à un poteau avec un mors à ^ bouche. Un gentilhomme de Gava conçut une telle vénération ^ur Alphonse que, se trouvant à Nocera, il demanda comme une 'i*ande faveur de passer une nuit dans sa cellule et de coucher sur ^ pauvre paillasse. »

Les nombreux miracles opérés à cette époque par le serviteur ^ Dieu mirent le cond^le à son prestige. En décembre 1751, le ère Rossi était aux portes du tombeau. Déjà les habitants de CioîUii pleuraient celui (ju'ils regardaient tous comme leur bienfai- *\ir. « Notre père, très inquiet, dit le chroniqueur Landi, m'écri- ^'tût tous les jours pour me demander des nouvelles du cher malade. Ayant appris que les médecins ne conservaient aucun espoir et que déjà l'on entendait le hoquet précurseur de la mort, il en-

voya au moribond Tordre suivant : « Cher Xavier, je veux qi vous guérissiez, et je vous commande au nom de robéissanc pour Tamour de Jésus et de Marie, de guérir promptement. » n'euspas le courage de lire ce billet au malade, mais je charge le père Villani, plus autorisé que moi par son âge et ses vertu de transmettre la volonté du recteur majeur. Le père Villani s'a procha de l'agonisant : « Père Xavier, dit-il, avez-vous foi da l'obéissance? — Certainement. — Eh bien, le père recteur maje vous ordonne de guérir. » Et il lut la lettre du père Âlphons Don Xavier prit cette lettre, la baisa tendrement, et la mit so tjon chevet. A l'instant même il se trouva mieux; quelques jeu après, la fièvre disparut, et le malade, en pleine convalescence, remit à ses occupations. »

En 1754, Alphonse se rendit à Naples pour y prêcher une i traite au collège des « Chinois ». Or quand, jeune prêtre encoi il desservait l'église du collège, il avait eu pour pénitente im enfant de douze ans qui plus tard se fit religieuse sous le ne de Marie-Madeleine du Crucifk. La pauvre sœur, alors âgée trente-trois ans, était au lit depuis un mois. Apprenant l'arriv du serviteur de Dieu, elle témoigna un vif désir de s'entretej quelques instants avec son ancien confesseur. Toujours charil ble, Alphonse se rendit auprès de la malade, qui lui parla des âme et lui demanda de prier pour sa guérison. « Mais il n'est p question de guérison! lui dit Alphonse. — Comment! que voul€ vous dire ? reprit la sœur avec émotion. — Je vous dis qu n'est pas question de guérison pour vous. Vous irez de ce lit ' paradis. » Et il partit, laissant la chambre embaumée d'une ode si suave que, trois joui*s après, les religieuses demandaient enco à la malade si elle faisait usage de parfums. Et comme ceUerépondait négativement, elles comprirent qu'un saint avait pas par cette chambre et que leur sœur ne guérirait pas. Treiil trois ans plus tard, la sœur Marie-Madeleine, toujours sur le lit * douleur, racontait cette prophétie d'Alphonse en preuve de sainteté.

Au mois de juillet de cette même année 1754, le serviteur Dieu i)réchait à Saragnano la ne u vaine de Notre-Dame du Mo Carmel. Il était logé chez le médecin Mori. Un jeudi, vers YhevB du dlnor, survinrent le père Fiocchi avec neuf de ses compagiKF et, quelque temps après, deux autres pères de Ciorani. Le méJ cin, très ami de tous les pères, leur souhaita la bienvenue, mfi non sans se demander, comme les apôtres au désert, où il troi

LES TEMPS Héroïques. 501

eraîtdes vivres pour tout ce monde. Ayant en vain cherché de 01 viande dans les environs, il demanda au saint la permission le servir des poulets, contrairement k la règle. « Non, non, dit Vlphonse en souriant, ne vous tourmentez pas, servez ce que vous ivez, et Dieu ne nous laissera manquer de rien. » On avait acheté buît livres de viande * pour la famille, qui comptait dix-huit personnes. Or, trente-deux convives entouraient la table. Pendant 'ju^on découpait à la cuisine, on remarqua que les portions grosiiissaient à vue d'oeil, si bien que tous furent abondamment servis !»ans qu'on eût, à beaucoup près, épuisé les provisions. D'après les calculs de Mori, les vivres avaient dû être au moins septuples. Foute la famille pleurait de joie et d'attendrissement, le médecin fïe pouvait contenir son admiration : « Don Francesco, lui dit le iaînt, dans nos embarras, recourons à Dieu, et ne nous défions ia.mais de sa Providence-, »

■ En 1755, Alphonse prêchait à Salerne la neuvaine de l'Assomption. Là encore Dieu se plut à glorifier son serviteur par une gué- *ison miraculeuse. La jeune Enmianuelle de Raito faisait tous les (ours à pied, pour entendre les prédications, les trois milles qui la >^paraient de Salerne. Vers la lin de la neuvaine, il lui survint ^u palais une tumeur si énorme ({u'elle ne pouvait plus même avaler une goutte d'eau. Des douleurs aiguës l'empêchaient de ^^•availler ou de se reposer. Vaincue par la souffrance, elle était ^ï^n tombée dans une espèce de prostration léthargique, quand tout à coup le missionnaire lui apparut. Il tenait à la mahi une Sole remplie d'un breuvage blanc comme le lait : « Emmanuelle, lit-^îl, buvez cette eau de saint Louis. » Elle, obéit, se trouva ins- ^Utanément guérie, et raconta le fait à sa mère ^.

Subjugués par les exemples de leur père, les enfants gravissaient héroïquement comme lui la montagne de la perfection. Il avait ^t \in jour en parlant de la vocation : « Le Seigneur veut peut- *t^e faire d'un frère un saint Pascal, d'un étudiant un saint Louis, dun missionnaire un saint François Régis ; mais il faut correspondre à ces grAces : autrement on se prive du secours nécessaire Po^ir atteindre le but voulu par Dieu, et par suite on court risque ^^ se damner ». En parcourant le catalogue des pères à cette épo- V^^j si Ton excepte quelques individualités qui, du reste, ne persévérèrent pas dans la congrégation, on peut dire que tous

^- Trerotolî.

^" ^AHiiou, lîb. lî, cap. xxxiv.

• ^posiUoD do P. Caprioli, Summ., p. 677.

visaient à la sainteté. Tous méritaient les éloges qu'après une traite à Ciorani, l'évêque de Gava, Nicolas Borgia, décernait à la co:ki grégation : « Béni soit le Seigneur, écrivait-il à don Alpboni»^, qui a donné à votre institut tant de sujets abondamment poun-us de doctrine et d'esprit apostolique. Us peuvent dire en toute vérité ; Ex Deo, coram Deo, in Christo loquimur. Chez vous on préchic la perfection chrétienne et ecclésiastique par les paroles et parlas œuvres. Dieu veuille disposer tous nos prêtres à faire les exercices dans votre sainte maison M » Pour confirmer ces témoignages» , il suffit d'évoquer les noms des religieux qui moururent â cette époque, de 1752 à 1755, tous en odeur de sainteté. « Appelés à vivre dans l'humilité comme saint Pascal, dans Tinnocencc comme saint Louis, dans la pratique du zèle comme saint François Régis, » ils correspondirent aux grâces de Dieu et moururent en saints, comme le voulait leur fondateur.

Dominique Blasucci fut le Louis de Gonzague de la congrégation- Entré au noviciat en 1750, à Tâge de dix-huit ans, il éclipsa bientôt tous ses confrères, qui pourtant étaient des anges^ dit le père Lanli- TcUe était Li perfection de ses actes qu'on aurait cru voir une apparition céleste enseignant pratiquement à tous le recueillemeat, l'humilité, Tobéissance, et la mortification. Dominique vivait dans» une sorte de ravissement continuel, prenant à peine chaque jour quelques onces de nourriture assaisonnée d'herbes amères. Innocent jusqu'à ignorer ce qu'était une tentation contre la pureté, il se couvrait de cilices et flagellait rudement son corps. Rie^^ qu'à voir son extérieur angélique, tous l'appelaient un saint Louî* ou un saint Stanislas. Quand il faisait la lecture au réfectoire, te* étrangers venus à Ciorani pour suivre les saints exercices ressentaient une émotion telle qu'ils se jetaient à genoux pour bais^^ les pieds de ce novice extraordinaire.

Dominique fit les vœux de religion le 2 février 1751, quand d^î^ il était mûr pour le ciel. La phtisie, en ruinant rapidement ^^ corps virginal, allait délivrer son âme des faibles liens qui la ^ tenaient ici-bas. Mais avant de le rappeler à lui. Dieu voulut m^^' trer au monde, surtout à ses frères en religion, ce prodige de ^ grâce et de son amour. Sa santé s'afiaib lissant de jour en jour, ^ dut interrompre après quelques mois le cours de ses études, etreçi^' d'Alphonse l'ordre de se rendre dans les diverses maisons de TinS' titut, autant pour se distraire que pour changer d air. « Je fus

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