‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 131 sur 190 · Lettre du 3 août · texte numérisé non relu

Lettre du 3 août

les pieux-ouvriers ^ » Les pères de Bénévent usèrent librent des concessions pontificales, mais ceux du royaume, pour ne i éveiller les susceptibilités des ministres, les tinrent prudemment hées durant sept ans. Ce ne fut qu'en 1763 qu'ils s^enhardirent à itre sous les yeux d'un grand-aumônier plus accommodant le it contenant ces pouvoirs spirituels. Celui-ci constata l'innocuité

document, et la Chambre royale donna Vexequatur. Mais des lemis de la congrégation, plus clairvoyants que les ministres, prirent occasion pour constater que l'institut, participant aux sièges de deux congrégations, était lui-même une société récuse introduite subrepticement dans le royaume, et partant contravention avec toutes les lois sur l'autorisation préalable. là, dénonciation et procès qui mettront en émoi les tribunaux idant vingt ans, au grand péril de la congrégation. L ces exactions morales le régalisme ajoutait la persécution de aminé. Le décret de 1752 avait chargé les évoques de faire valoir modiques propriétés de l'institut et de donner à chacun des pères lie carlins par jour pour leur subsistance, mais ces propriétés, 1 administrées, ne produisaient pas même de quoi fournir les IX carlins, en sorte que les évêques dirent aux recteurs des isons : « Gérez vous-mêmes vos affaires au mieux de vos intérêts. » si ce qui arriva en particulier pour Iliceto. Personne ne voulait louer les terres laissées à cette maison par le ïBoine Casati. Ces terres, contigues aux chasses royales, étaient gique année ravagées par des troupes de chevreuils, de daims, et Loimaux divers. Les paysans labouraient, semaient, sarclaient; et and venait le temps de la moisson, le gibier du roi faisait la tolte. Dans ces conditions, la maison d'Iliceto, où le chapitre

1755 avait transporté le noviciat, ne pouvait nourrir ses haants. Tannoia, qui trouvait cette solitude si favorable aux exercices I novices, commença dès cette même année 1755 à pousser des s de détresse. « Vous m'écrivez, lui répondait Alphonse, que vous vez ni pain ni vin, et que vous accumulez les dettes à Lacedogna à. Foggia. Allons, allons à Iliceto! disiez- vous au chapitre; et as voilà réduit à manger l'herbe des champs ou à vous voir prisonné pour dettes. Je me verrai contraint de vous faire rentrer [18 le tumulte de Ciorani. » Il lui envoyait quelques ducats et lui iseillait de quêter un peu de blé dans les environs; mais ces blés ressources ne pouvaient que prolonger l'agonie. « Je ne sais

• Lerescrit ponlifical, dalé du 19 juillet 1756, fui confirmé par le htti ^lerni Patris U août 1757.

plus quelle mesure prendre, écrivait le saint fondateur en juin 1756. Obliger nos pauvres maisons à vous envoyer de l'argent, je ne le puis. Vous abandonnerez Iliceto plutôt que de laisser nos jeunes gens mourir de faim. » Et de fait, au mois de juillet, on transféra le noviciat à Pagani.

Les novices éloignés, il n'en fallait pas moins pourvoir à la subsistance des missionnaires. Alphonse exposa dans un mémoire au roi le détriment considérable que le voisinage des chasses royales causait au couvent d'Iliceto. Il réclamait des dommages-intérêts pour le passé et une indemnité pour l'avenir. Après constatation des dégâts, des experts justifièrent auprès de Charles III les réclamations du saint fondateur. Conformément à leur estimation, le nouveau Nemrod lui octroya quatre cent soixante-dix ducats en compensation des ravages déjà consommés, et vingtcinq ducats par an comme équivalent des futures razzias. Moyennant cette légère indemnité^ les pères obtiendraient peut-être leurs deux carlins par jonr, et le gibier royal pourrait s*en donnera cœur joie. Le roi Charles III n'y regardait pas de si près quand il s'agissait de la chasse. Un jour il défendit sous peine de mort de garder un seul chat dans l'Ile de Procida, parce que les chats ne se gênaient nullement pour manger les lapins de Sa Majesté. Or, les chats une fois exterminés, les rats et les souris se multiplièrent à tel point qu'ils dévoraient les enfants dans leurs berceaux. Les habitants allaient tous s'expatrier, quand Charles, pour ne pas voir déserter l'île, daigna révoquer son édit ^

Bien que parfait autocrate, le roi du moins était juste. S'il permettait à ses bêtes de détruire les récoltes, il indemnisait les ft^ priétaires. Les seigneurs, plus autocrates que lui, n'avaient pas de ces scrupules. Nous avons vu les MafTei, oncle et neveu, intendants du prince de Castellaneta, jurer une haine mortelle à la congrégation parce qu'Alphonse refusait d'entrer dans leur plan de persécution contre le saint évêque de Bovino. Jamais ils ne lui pardonnèrent cet acte d'indépendance et de courage. L'intendant du prince avait dans sa main les administrateurs de la commune. U en profita pour enlever aux pères, sous prétexte qu'ils étaient étrangers, le privilège accordé à tous les habitants de ramasser 1« bois mort dans les forêts. Les pauvres religieux, qui mouraient déjà de faim, furent ainsi exposés à mourir encore de froid sur leur montagne. Alphonse fit tout ce qu'il put pour apaiser les colères

1. Mémoires sur le royaume de Naples, par le prince Orloff, II, 356.

i vindicatif chanoine, mais sans aucun succès. Aussi, à propos je ne sais quel litige, écrivait-il Te 15 avril 1757 : « Si nous ons Haffei contre nous, c'en est fait de la maison d*Iliceto. » En ilité, si la maison d'IIiceto resta debout, ce ne fut pas la faute de ffeiy qui ne négligeait rieu pour la ruiner. Un autre petit potentat de cette époque, le baron Sarnelli, se anait aussi la satisfaction de tourmenter Alphonse et sa congrétion. Cet indigne frère du vénérable Janvier avait vu de mauvais . son frère André fonder et doter la maison de Ciorani. Devenu îf de la famille à la mort d'André ^ il ne craignit pas de reven- [uer, comme héritier de son frère, la vigne léguée aux pères ir leur subsistance. Ennemi des procès, Alphonse proposa de payer par annuités une somme de deux mille ducats à la condi- 1 qu'il renoncerait par un acte légal à toute prétention sur les us légués à la congrégation. Sarnelli accepta, et reçut en quatre ^ huit cents ducats ; puis, quand on lui présenta la cinquième an- Lté, il feignit d'ignorer la convention intervenue, et intenta un >cès devant la Chambre royale de Sainte-Claire en revendication rhéritage fraternel. D'après un décret en date du 28 mars 1759, tribunal devait entendre les parties et présenter un rapport au . sur ce litige. Aussi, en ce même mois de mars, immédiatement rès la mission de Noie, trouvons-nous Alphonse à Naples, où il tférait avec ses amis et ses avocats sur les moyens à prendre ir débouter son adversaire. « J'ai le vent favorable, disait Sar- U, il faut en profiter. » Il avait en effet pour lui, non le droit, s la politique du ministère et la servilité des tribunaux. Le ^ dura vingt ans, grâce aux efforts réunis de Haffei et de Sar- '. qui, pour avoir raison de leur ennemi, plaidèrent Fillégalité Institut et ne cessèrent d'en réclamer la suppression, utefois plus r horizon s'assombrissait, plus Dieu se plaisait à rer le saint fondateur en lui prodiguant les marques de sa miîuse protection. Durant ce dernier séjour à Naples, il prêcha les exercices dans plusieurs monastères, entre autres dans celui it-Gaudioso, où Ton conserve le sang du premier martyr, saint e. Le père Galdieri, son compagnon, désira vénérer la prérelique. Dès que la châsse fut placée sur Taulel, Alphonse Tenet le sang se liquéfia, au grand étonnement des religieuses, lige n'avait jamais eu lieu qu'à la fête du saint martyr et de l'Invention de ses reliques. — Quelques jours après, le

il 1756.

père Galdieri devait partir pour la Calabre. Sa place était retenue sur un navire quand, la veilfe du départ, Alphonse lui dit de ne pas faire le voyage par mer. « Un de ces jours, ajouta-t-il, il vous arrivera un prêtre calabrais qui vous cédera sa monture. » Galdieri obéit, tout en se demandant ce que signifiait cette fantaisie du saint fondateur. Or, suivant cette prédiction, un prêtre arriva de Mormanno quelques jours après, et Galdieri profita de son cheval pour retourner en Calabre. Quant au navire sur lequel il devait s'embarquer, il fit naufrage et se perdit corps et biens dans le golfe de Policastro. — Un autre jour, Alphonse corrigeait des épreuves^ (Fimprimerie impatiemment attendues, quand un grand seigneu^ lui fit savoir que sa femme, agonisante, voulait lui parler avant do mourir. « Dites au duc que je suis empêché, répondit-il, maisqu'i; prenne courage. La duchesse ne mourra pas, et demain j'irai loi faire visite. » Contre toute prévision, l'état de la malade s'améliora j^ubitement, et le lendemain elle était hors de danger.

Plus Dieu le comblait de ses dons, plus le saint s'abîmait dans son néant et sentait grandir sa confiance dans la divine Providence. D'un autre côté, aux incessantes attaques des méchants, les âmes pieuses, les prêtres, les religieux, répondaient par des témoignages plus marqués de respect et de vénération. Avant de quitter Naples, il fut un jour invité à dîner par le provincial des jésuites. Les pères . ne pouvaient assez admirer sa pieuse conversation, l'extrême paovreté de ses vêtements, et surtout les humbles sentiments qu'il avait de lui-même. Voyant en lui un vrai saint de Dieu, ils che^ chaient le moyen de se procurer un souvenir de sa visite. A cet effet, ils lui firent observer que sa ceinture, une simple lisière de drapi était bien usée, fort mal rapiécée, de couleur équivoque. Ils laica offrirent une neuve, avec l'intention secrète de s'approprier!* vieille et de se la partager. Mais le serviteur de Dieu déjoua ce pieux stratagème : non moins rusé que ses hôtes, il accepta'* ceinture neuve et mit la vieille dans sa poche.

Alphonse quitta la capitale au mois d'avril 1759 sans prévoie l'issue du procès dans lequel la congrégation se trouvait engagé^' Le péril était d'autant plus grave qu'à cette époque un changemct^* de gouvernement vint aggraver encore sa situation vis-à-vis d^^ pouvoirs publics. Le roi d'Espagne, Joseph VI, étant mort dans 1^ courant du mois d'août, la couronne revenait de droit à son pl^ proche parent, Charles III. Celui-ci, en quittant le royaume deî^*' pies, laissait le trône à son fils Ferdinand, alors âgé de huita^^^ et le pouvoir elfectif, durant la minorité du prince, à un conseil-

ég^ence présidé par le marquis Taniicci. C'était pour TÉglise, et our Alphonse en particulier, tomber de Charybde en Scylla. On ouvait reprocher à Charles III de bâtir trop de châteaux et de ourrir trop de gibier, de régenter TÉglise et de légiférer à tort et travers contre les droits du clergé tant séculier que régulier ; mais JL fond , bien qu'ardent régaliste comme tous les souverains de îtte époque, il aimait la religion, il en pratiquait les devoirs, et il 'avait que du mépris pour les doctrines impies des encyclopédistes ançais. Ce contemporain de Louis XV et de la Pompadour était B mœurs irréprochables. Ses idées sur la mainmorte l'avaient emèché de donner l'autorisation légale à l'institut : toutefois il le lissait vivre et travailler au salut des âmes en dépit de son conseil t de Tanucci, son mauvais génie. Aujourd'hui que ce légiste itroit, dont toute la politique consistait à comprimer la vie de l'É- ^lise, devenait tout-puissant, tolèrerait-il un institut dont le plus nince avocat pouvait démontrer l'illégalité?

L'arrivée de Tanucci au pouvoir inspirait d'autant plus de crainte [ue la guerre à TÉglise prenait alors, dans tous les pays d'Europe^ m caractère aigu. Pendant la première moitié du dix-huitième iècle, les jansénistes et les philosophes avaient attaqué la religion

coups de plume, par le mensonge et le sarcasme; mais en 1759, Is employaient déjà contre les défenseurs du christianisme les doyens violents. Un régaliste de la pire espèce, le trop fameux 'ombal, après avoir calomnié les jésuites pendant dix ans, venait de 3s chasser du Portugal et de toutes les possessions portugaises. Eu ain le pape Clément XIII, qui depuis un an remplaçait Benoit XIV ar le siège de Pierre, avait pris en main la défense des persécutés : uinze cents religieux, arrachés à leur domicile, languissaient en rison ou en exil, et déjà Ton voyait poindre le jour où les jésuites e France subiraient le même sort.

L'expulsion des jésuites portugais émut profondément le saint iDdateur, non seulement de compassion pour les victimes, mais ussi de commisération pour ces millions d'Indiens que la companie de Jésus avait amenés de l'idolâtrie à la foi catholique et de Stat sauvage à la civilisation. Au premier bruit de la persécution, il ^rivit au père de Matteis, un de ses amis de Naples : « Ces nouvelles €S préoccupent plus que s*il s'agissait de notre humble congréa^tion : on veut détruire un ordre religieux qui a sanctifié, peut- ^ dire, le monde entier, et qui continue à le faire. » A ce même -re jésuite^ qui lui communiquait tous les détails de l'expulsion,

répondit le 3 décembre 1759 : « L'attentat de Portugal m'est

un sujet de profonde et continuelle affliction. Quelques-uns, parais f il, s'en réjouissent; pour moi le récit de ces funestes événemen"^ ts m'attriste autant que s'ils concernaient ma congrég-ation. Voti lettre cependant m'a consolé en m'apprenant la constance de vi jeunes gens et même de ceux qui n'avaient pas encore fait profe sion. C'est une preuve évidente que Tespnt de Dieu anime la cou pagnie. J'ai, malgré tout, le ferme espoir que de cette tempête Die^u tirera sa gloire et le bien de votre institut. Je sais du reste que Je pape et les cardinaux qui l'entourent vous sont très dévoués. »

Les jésuites comptaient de nombreux ennemis, même dans Xc clergé. Pour eux, les calomnies inventées contre la compagnie ^l propagées par Pombal et ses scribes, étaient autant d'articles de foi. Ces injustices révoltaient Alphonse. « Je ne cesse de lutter, écrivait-il à son ami, contre certains hommes prévenus qui adm^'ttent sans discussion toutes les calomnies débitées contre la comp pagnie. Pour le moins, leur dis-je, les plus injustes tyrans ne cox»damnent pas un accusé sans l'interroger; les jésuites seuls so:s3t condamnés avant d'avoir été entendus. »

Comme on propageait alors toutes sortes de libelles difiPamatoiir^s contre ces religieux, en particulier les ouvrages du fameux Norbert, capucin apostat aux gages de Pombal, Alphonse s'en afiPectaLit pour ainsi dire plus que les jésuites eux-mêmes, comme on le voit par une lettre qu'il adressa en 1760 au père Ricci, général de l'ordre : « Bien que je n'aie pas l'honneur d'appartenir à la compagnie, lui disait-il, je l'aime comme si j'étais un de ses membres • aussi ne puis-je voir sans émotion les attaques dont elle est rol=>jet à l'occasion des faits que rapporte le père Norbert. J'ai p^'î^ vos pères de Naples de réfuter ce mauvais livre, afin de fermer 1* bouche à nos lettrés d'aujourd'hui, qui croient avoir beaucom^P d'esprit dès qu'ils ont dit du mal des jésuites. Votre Paternité vo*^' dra bien excuser cette hardiesse de ma part. Dieu a suscm^ votre compagnie pour le bien général de la chrétienté : nc^-^ savons tout ce qu'elle a fait pour le salut du monde depuis âem^^ siècles, et tout ce qu'elle peut faire encoi*e. Mais à des ouvrie ^^ apostoliques il faut l'estime publique. Or cette estime nécessair-^» vos ennemis veulent vous l'enlever, et ils se prévalent des livres ^^^ père Norbert, aujourd'hui répandus partout, pour accréditer d^^ mensonges inouïs. Comme on laisse courir ces infâmes récits fxC^^ les réfuter, vos adversaires posent ce dilemne : « Si les faits sot:^^ faux, pourquoi les jésuites ne les réfutent-ils pas? Et s'ils soi^-* vrais, pourquoi ne condamnent-ils pas, pourquoi même cherchen ^'

ils à justifier les coupables? » Aux faits de Malabar et de la Chine DD ajoute d^horribles imputations dont le seul énoncé me fait mourir de douleur.

« En m'adressant à Votre Paternité, j'ai en vue la gloire de Oieu et Thonneur de la compagnie. Prescrivez donc à vos pères, je vous en supplie, de rétablir la vérité des faits : c'est un travail indispensable. On me dit qu'une réfutation du père Norbert a paru en France : qu'au moins Votre Paternité fasse traduire et imprimer cet ouvrage soit à Rome soit à Naples. Encore une fois, pardonnez une hardiesse inspirée par mon affection pour votre compagnie. Je ne suis bon à rien, mais au moins je me proclame le panégyriste de la compagnie de Jésus. »

Cette inondation de livres impies et immoraux qui, de France et de Portugal, débordait sur l'Italie, excitait depuis longtemps dans le cœur d'Alphonse les plus vives inquiétudes. On a vu comment il conjurait en 1755 le cardinal Sersale d'employer toufe son influence auprès du roi pour le déterminer à opposer une digue à ce torrent fangeux. Le gouvernement avait prohibé les mauvais livres, mais, tout en détestant l'irréligion et le libertinage, il fermait les yeux sur des ouvrages qui en distillaient le venin parce qu*il y trouvait ses théories favorites sur les droits des rois et les empiétements des piqpes. D'ailleurs, en quoi les lois prohibitives de l'État auraientelles gêné la conscience de chrétiens à qui l'on apprenait à fouler aux pieds sans scrupule les lois édictées par l'autorité pontificale? Alphonse comprit que le seul moyen de réprimer la curiosité malsaine des lecteurs , c'était d'éclairer leur conscience et de les terrifier en leur remettant sous les yeux les anathèmes de l'Église contre les lecteurs, détenteurs, et propagateurs de livres hérétiques ou impies. 11 n'ignorait pas les révoltes du gouvernement contre le Saint-Office et contre l'Index. Les ministres venaient de refuser Vimprimalur à un ouvrage composé par le nonce sur les livres prohibés. Un particulier pouvait donc s'attendre aux colères de Tanucci s'il reprenait une thèse que l'État jugeait attentatoire à ses droits souverains. N'importe , Alphonse oublia tout danger personnel pour ne voir que le danger auquel les Ames étaient exposées, et il ne craignit pas d'écrire, en cette même année 1759, une Dissertation sur la prohibition et la destruction des mauvais livres. Il commence par exposer le but et la matière de cet opuscule. « Il m'est tombé dei*nièrement entre les mains, dit-il, un écrit ayant pour objet d'attaquer la très nécessaire et la très salutaire discipline de l'Église sur la prohibition des livres.

XI 'imprimerai une ligne qui puisse tourner au préjudice de TÉglise. »

■ )o£ic, moyennant quelques retouches, Sacco avait approuvé « Tex-

c^cllente dissertation du très estimable Alphonse de Liguori, la*

cruelle ne contenait rien de contraire aux bonnes mœurs ni d'atten-

-ft^toire aux droits du roi ».

Tanucci ne connaissait ni la dissertation ni le permis d'impri-

M^ner donné, sur le rapport de Sacco, par les commissaires préposés

^. lia publication des livres, quand le nonce du pape, Baldieri^

-%riiit lui témoigner son grand mécontentement. Pourquoi refusait-

4:^11 Vimprimatur à son ouvrage sur les livres prohibés par rÉglise,

^^tndis qu'on l'accordait bénévolement à un écrit du père de Liguori

^uir la même matière? Tanucci allégua son ignorance absolue du

f^Jit en question, et se mit immédiatement à parcourir la disserta-

^^^yjx. II constata, non sans stupeur, qu'Alphonse ne craignait pas d'y

^^mppeler les décrets de l'Inquisition, abhorrée par les Napolitains ;

^^ '^exposer ensuite que, ce tribunal ne pouvant suffire à l'examen des

• 2. ^^^i^s suspects, l'Église avait créé tout exprès la congrégation de

l^% ddex pour purger le monde de la peste des livres corrupteurs; et

^;0^£d d'affirmer que, nonobstant toutes les dénégations, les lois de

^-^(^^ndex, promulguées par Philippe II, obligeaient dans le royaume.

^1 xi^en fallait pas tant pour mettre en fureur le terrible marquis.

XY envoya ses agents saisir à l'instant tous les exemplaires de la

dl.ssertation. Non content de cet exploit, il ne parlait de rien moins

qu.e de disgracier le censeur Sacco et d'envoyer aux galères l'impri-

xneur di Domenico.

Cet incident pouvait amener la ruine de l'institut. Pour parer

le coup qui le menaçait, le saint adressa sans délai une lettre

L apologétique à Tanucci et à ses collègues de la Régence. Il leur

^^présenta qu'en publiant son opuscule, il n'avait eu nullement

^^întention de nier les droits du prince, mais simplement de

**^médier à deux grands maux, la damnation des âmes et la

**^iine de FÉtat, lesquels provenaient de ce que les peuples, ne te-

^^ot plus compte des condamnations de l'Église, s'abreuvaient

^^Mis scrupule aux sources les plus infectes. De là l'urgente néces-

^ilé de rappeler avant tout aux fidèles la loi ecclésiastique sur

^^s matières. » Cette apologie jeta de l'eau sur le feu. Tanucci se

^^'^visa, au point de laisser circuler l'ouvrage, sans donner aucune

^^pUcation de cette volte-face inattendue. L'incident ne fit que

ï^^^)curep à la dissertation une plus grande célébrité, et à la croi-

^^-^ d'Alphonse contre les mauvais livres un succès plus complet

^^ plus étendu.

Du reste, malgré leurs préventions et leur constante hostilité envers Tinstitut du Saint-Rédemptenr, les régalistes du gouve^ nement n'hésitaient pas à recourir au saint fondateur quaod ils avaient besoin d^hommes de dévouement et d'abnégation. Â Gaéte, Thospice des Enfants trouvés, succursale de l'Ânnonciade de Naples, lequel comptait alors plus de quatre cents jeunes filles, se trouvait dans Tétat le plus déplorable. D^accord avec les administrateurs, les maltresses vendaient à leur profit les vivres et les vêtements qu'on leur expédiait de la capitale. Les pauvres enfants n'avaient que d'infectes guenilles pour se vêtir, de la paille à moitié pourrie pour se coucher, et des restes malpropres pour se nourrir. Ne recevant aucune instruction, elles ignoraient jusqu'aux premiers éléments de la doctrine chrétienne. Nulle notion de vertu ; le vice dans toute sa laideur. De cet établissement fondé par la piété, la cupidité avait fait une étable pour les corps et un enfer pour les âmes. Plusieurs fois des prêtres zélés tentèrent d'assainir ce bouge : ils se heurtèrent à l'impossible. Enfin, des personnages influents ayant révélé au gouvernement les horreurs qui s'y commettaient, les membres de la Régence ne trouvèrent rien de mieux pour obtenir une réforme que de faire appel à la charité d*Âlphonse. En avril 1760, ils le chargèrent de cet établissement avec plein pouvoir de remédier aux abus. Navré de la misère matérielle et spirituelle de ces pauvres enfants, le saint dressa toot un plan de réforme, et envoya, pour l'exécuter, des hommes dont il connaissait la sainteté et la prudence, entre autres les pères Vaizini et Fiocchi.

Ils furent accueillis comme des réformateurs, c'est-à-dire avec toute l'hostilité qu'on imagine. Les directeurs ainsi que les maltresses, menacés de perdre leur place, avaient excité les enfants contre les missionnaires. Celles-ci croyaient voir arriver autant de tyrans chargés de les molester, en sorte que les pères se virent en présence d'une bande de révoltées. Hais leurs préventions se dissipa' rent bien vite. On commença par les revêtir de vêtements convenables, ce qui ne déplaît pas plus aux petites filles qu'aux grandes: puis on leur accommoda de bons lits, et on leur servit une nournture saine autant qu'abondante. Quand elles virent les missionnaires s'abaisser jusqu'à les servir eux-mêmes à table, elles coiAprirent que Dieu leur avait envoyé de Véritables pères, et non f^ des ogres, comme on le leur avait annoncé. Leur cœur, ferfl** jusque-là, s'ouvrit à l'affection et à la reconnaissance. Elles écoutèrent les instructions avec bonheur et se mirent aux exercices

e piété. L'oraison, la visite au saint Sacrement, la récitation du >saire, les travaux domestiques, se partagèrent les heures de la >umée. Bientôt une retraite fournit à toutes l'occasion de régler s affaires de leur conscience, et Ton vit fleurir la régularité, la iété, la mortification, toutes les vertus chrétiennes, là où avaient ^gné si longtemps l'ignorance et le vice.

Cette transformation demanda plusieurs années de travaux^ pen- ).iit lesquelles cinq ou six pères passaient à Gaëte des mois entiers. afin, pour maintenir la réforme, quatre sœurs de Saint- Vincent B Paul envoyées de Naples, prirent la direction de l'établissement, ; deux prêtres charitables la direction des âmes. Quant au gouverement, heureux des résultats obtenus, il témoigna toute satisfacon au saint fondateur, ce qui n'empêcha pas Tanucct et ses Dllègues de le tourmenter sans cesse et de remettre à chaque insaint en péril l'existence d'un institut dont ils n'avaient qu'à louer es services.

Ainsi se terminèrent, pendant cette phase de sa vie, les relations l'Alphonse avec le gouvernement. S'il se rendit encore deux ou trois ■ois à Naples, ce fut à la requête du cardinal, pour prêcher quel- ]ues retraites dans les couvents. 11 y allait par obéissance, malgré (a mauvaise santé. (( L'archevêque me demande, écrivait-il au chanoine Sparano, priez pour que Dieu me soutienne, car avec 'hiver reviendra mon catarrhe de poitrine, ce qui me rend très )énible le séjour dans la capitale. » Ensuite, il détestait le faste $t le tapage de cette grande cité. Ses étudiants lui disaient un our en plaisantant qu'un de leurs condisciples désirait beaucoup iller à Naples. « Et moi, dit-il, rien que la pensée d'y résider [uelques jours me donne le frisson. Oh! que je préfère mille bis le désert d'iliceto aux splendeurs de Naples! » D'ailleurs il ne )Ouvait penser aux péchés qui s'y commettaient sans verser des armes. Il y voyait un gouvernement occupé sans cesse à parayser le bien en ruinant l'influence du clergé, la noblesse poussant a galanterie jusqu'au libertinage, le peuple plongé dans les vices es plus grossiers, toutes les classes de la société plus ou moins ravaillées par des artisans d'impiété. En 1761, il prêchait un jour lans l'église de la Misericordiella. Sous l'influence de ce sentiment le tristesse, il s'éleva de toutes ses forces contre le péché, et sir^ala les vices et les désordres qui déshonoraient la capitale; puis, tvec l'accent d'un prophète, il s'écria : « Prenez garde, prenez r^trde! Dieu vous punira de vos crimes par une épouvantable ^niine. Oui je vous le repète. Dieu vous punira par la famine! »

Ne croirait-on pas entendre Jésus annonçant à la perfide Jérusalem les maux qui la menaçaient? On prit sans doute cette prophétie pour une vaine menace d^un prédicateur aux abois, mais trois ans plus tard, comme nous le verrons, les Napolitains souffrirent de k faim presque autant que les Juifs lors du siège de Jérusalem. Ib purent alors, en pleurant leurs fautes, se rappeler le sermon prophétique de leur sa:int compatriote.

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