CHAPITRE XIV
Un clievalier d'industrio. — LVvôquo «le Girgenti. — Di^parl d'une caravane pour la Sicile. — Deux fois la t<?miH^te rojotte l«'s missionnaires sur la cùte. — Mort du père Pentimalli. — Arrivt'e à Gir^'cnli. — Pniniiors tiavaux. — Voyafj:e du père Apice. — Campement en Sicile.
Pendant que les régalistes multipliaient les obstacles au développement de la congrégation, la Providence conduisait comme par la, main les missionnaires du Très-Saint-Rédempteur à travers tout le royaume. En 1761, une aventure singulière leur ouvrit les portes de la Sicile. Les faits les plus insignifiants produisent parfois les conséquences les plus graves et les plus inattendues, et les puissants de la terre devraient bien courber le front devant celui qui, malgré leur mauvais vouloir, se joue dans les événements de ce monde.
Un chevalier d'industrie exploitait depuis quelque temps la ville de Naples. Se trouvant à bout de fonds, il ne trouva rien de mieux, pour duper le public, que d'emprunter le nom d'Alphonse, de contrefaire son écriture, et d'envoyer à bon nombre d'évêques des lettres très pressantes pour réclamer du secours en faveur de l'œuvre des missions. Il se disait, non sans habileté, que le nom très connu et très vénéré du saint fondateur ferait affluer l'argent dans son escarcelle. A l'arrivée du courrier il se précipitait au bureau de la poste et s'emparait des lettres portant l'adresse d'Alphonse de Liguori. Il avait ainsi escroqué des sommes assez fortes quand un jour le frère Tartiglione, qui résidait à Naples avec le père Hargotta, s'étant trouvé au bureau de poste avant l'honnête filou, réclama les lettres du saint et les lui envoya à Nocera. On découvrit ainsi la fraude et bientôt après le faussaire. Les amis d'Alphonse le pressaient vivement de le faire saisir et punir selon la rigueur des lois;
mais il se contenta, par un avis public, de mettre en garde les évèques contre Tescroc qui abusait de son nom.
Or Taventure eut un dénoùment qu'on était loin dlmaginer. Parmi les lettres qu'avait saisies le frère Tartiglione, s'en trouvait une de M^"" Lucchesi, évoque de Girgenti, en Sicile. Le bon prélat, touché des supplications de Timposteur en faveur des missions, envoyait au saint fondateur vingt ducats. Alphonse le remercia de sa générosité, tout en l'informant qu'il avait élé dupe d'un escroc. L'évèque lui répondit de garder les vingt ducats pour son œuvre, mais il ne s'en tint pas là. Depuis longtemps il nourrissait le désii^ d'appeler des missionnaires dans son diocèse et même de consacre^. ses revenus à leur bâtir une maison à proximité de son palais, l'^^ de ses vicaires généraux, Jean Martinez, qui connaissait la congr«^ gation, lui avait souvent parlé du grand bien qu'opéraient lespèr^^ de l'institut. L'incident que nous venons de rappeler lui remit e» mémoire toutes ces conversations et excita en lui un tel désir de posséder ces religieux qu'il sollicita immédiatement une fondation. Il olTrait une maison, et une rente de cinq à six cents ducats. Alphonse répondit qu'il lui enverrait volontiers des sujets si l'on pouvait obtenir l'agrément du roi pour établir une fondation en Sicile; mais, réfléchissant ensuite que, vu les dispositions du gouvene ment, c'était tenter l'impossible, il se décida à n'envoyer qu'une simple colonie de missionnaires, lesquels résideraient provisoirement dans une maison appartenant à l'évèque et passeraient ainsi pour des prédicateurs diocésains.
Le supérieur de la nouvelle fondation, le docte et pieux P&qI Blasucci, le père Pentimalli, trois autres jeunes pères, et deux frères laïques, se réunirent à Nocera pour faire leurs adieux à leurs confrères. « Dieu vous envoie dans ce royaume de Sicile, leur dit le saint, afin que par vos bons exemples et vos saintes instructions vous y fassiez glorifier le très saint Rédempteur et honorer la congrégation votre mère. » Il leur recommanda par*dessus tout !• fidélité aux observances régulières, la charité, Thumilité, et le 0voûment apostolique envers ces pauvres Siciliens si dépourvus de secours spirituels. Puis, après les avoir embrassés et bénis avec la plus tendre aflection, il se recommanda vivement à leurs prières, « afin, dit-ii, que je gouverne sagement la congrégation et que je me sanctifie ». Il se mirent à pleurer, dit le père Landi, en prenant congé de notre bon père qu'ils n'espéraient plus revoir, et nous pleurions comme eux, tout en enviant le sort de ces heureux ap^ très, choisis parmi tant d'autres pour porter au loin le nom ^^
lésus-Christ. Le lendemain donc, ils se rendirent à Vietri, où bientôt Is s'embarquèrent sur un vaisseau faisant voile vers Palerme, capiale de la Sicile.
C'était aux premiers jours de septembre 1761. Le temps était nag^nifique, le vent favorable, tout promettait une belle navigation. lais le démon rugissait à la vue de ces sept voyageurs qui s'en liaient, la croix sur la poitrine et le chapelet en main, ruiner son mpire et lui arracher des milliers d'àmes. Soudain le ciel se cou- TÎt de nuages, le tonnerre se mit à gronder, un épouvantable oua^an bouleversa la mer, tout à Theure si calme, et jeta la terreur lans Tàme des matelots aussi bien que des passagers^ Les mâts >riséSf les voiles déchirées, le vaisseau complètement désemparé, Is se crurent arrivés à leur dernière heure. Cette agonie dura Lrois jours, pendant lesquels, abandonnés à la merci des vents et des flots, ils furent ballottés d'une côte à Tautre sans pouvoir aborder nulle part. Ils se trouvèrent un jour en vue de Palerme, puis la violence des vents les refoula jusque dans le détroit de Procida, et finalement les rejeta dans le golfe de Naples. Ils abordèrent aussi morts que vifs dans le petit port de Baia, d'où, en remerciant Dieu d*avoir échappé miraculeusement à un naufrage qui paraissait inévitable, ils retournèrent à Nocera.
Durant leur absence , Alphonse semblait voir en esprit leurs périls et leurs angoisses. A chaque instant, les yeux baignés de larmes et élevés vers le ciel, il s'écriait : « Mes pauvres enfants , mes pauvres enfants! » 11 s'approchait de la fenêtre, considérait le temps, puis revenait sur ses pas en répétant les mêmes lamentations. Les témoins de cette scène essayaient de le tranquilliser en lui démontrant que le vaisseau devait se trouver depuis longtemps dans le port de Palerme : il n'écoutait personne et continuait à répéter en soupirant : « Mes pauvres enfants! » Aussi l'on peut se figurer sa joie quand il revit ses bien-aimés fils sains et saufs après les dangers qu'ils avaient courus.
Toutefois il ne voulut pas céder la victoire au démon des tempêtes. Quand les voyageurs eurent pris un mois de repos, il les i^nvoya en Sicile, nou plus par mer, car on était au mois de novembre, la saison des bourrasques et des naufrages, mais par voie le terre, c'est-à-dire à travers la Basilicate et la Calabre. Dans ces régions montagneuses, il n'est pas question de voitures ; il s'agis- »dt donc de parcourir à cheval les soixante-quinze ou quatreôngts lieues qui séparaient nos voyageurs de Reggio, puis, après ivoir passé le détroit de Messine et côtoyé la Sicile jusqu'à Palerme,
de traverser Tlle, toujours à cheval, jusqu'à Girgenti. Le diable avait donc du large aussi bien par terre que par mer pour entraver leur marche. A peine eurent-ils quitté Nocera que des pluies torrentielles, tombant jour et nuit, détrempèrent les routes, déjà presque impraticables en temps ordinaire, et les changèrent en fondrières. Pentimalli manqua de périr en traversant un pont doot les planches disjointes et pourries s'écroulèrent sous les pieds de son cheval. Vingt fois, trempés jusqu'aux os, brisés de fatigue, ils furent sur le point de rebrousser chemin ; mais Jésus et Marie, qu*ils ae cessaient d'invoquer, soutiorent leur courage et les conduisirent à travers ce déluge jusqu'à Reggio.
Toutefois ils n'étaient pas au bout de leurs angoisses. Us erraient sur le port cherchant une embarcation pour se transporter à Messine, quand on leur apprit qu'un ordre du roi prescrivait une quarantaine sévère à tous les voyageurs de la Calabre, attendu que deux navires du Levant avaient apporté la peste dans cette province. Que faire et que devenir durant ces quarante jours sur cette plage inconnue, et comment subvenir à toutes ces dépenses imprévues? Pendant que ses compagnons se désolaient, le père Pentimalli proposa un moyen très économique de passer le temps avec joie et réconfort : c'était de gagner le bourg de Sainte-Euphémie, son pays natal, distant seulement d'une vingtaine de lieues. Là son vieux père et ses frères les recevraient et les hébergeraient comme des envoyés de Dieu. Cet avis rallia tous les suffrages; on dépêcha un courrier pour annoncer l'arrivée de la caravane, et nos voyageurs remontèrent à cheval pour longer la côte jusqu'à Sainte- Euphémie, où ils furent reçus et fêtés non seulement par la famiDe de Pentimalii, mais par toute la paroisse, heureuse de revoir son prédicateur d'autrefois.
De Sainte-Euphémie le père Blasucci annonça au vénérable évèque de Girgenti le contretemps qui retardait leur départ pour la Sicile. A cette nouvelle, Févêque écrivit au saint fondateur a L'enfer s'est déchaîné contre vos enfants à cause du grand bien qu'ils doivent procurer à mon diocèse. Périls sur mer, obstacles par terre : le démon s'acharne contre eux, mais vive Dieu! nous prierons tant qu'ils nous arriveront sains et saufs! » Il se trompait ^ tous n'arrivèrent pas à Girgenti. Après quelques jours passés au sein de sa famille, le père Pentimalii, saisi par une fièvre maligne) fut en peu de temps réduit à l'agonie. Quand on lui annonça (f^ sa mort était proche, il dit : « Que la volonté de Dieu soit faite I J*
is heureux de mourir au milieu de mes frères en religion, et de
mes parents que je ne croyais plus revoir. Du reste, je ne crains
pas la mort, car je ne suis, grâce à Dieu, attaché à rien ici-bas. »
Pais il demanda à être enterré dans Téglise où il avait reçu le
baptême, ajoutant que, si plus tard la congrégation établissait une
maison en Calabre, on voulût bien y transporter ses ossements. II
reçut alors avec amour les derniers sacrements, et rendit bientôt le
dernier soupir en prononçant encore les doux noms de Jésus et
de Marie. Ainsi, pour cette famille si heureuse de le revoir après
douze ans d'absence, les jours de joie se changèrent en jours de
deuil, selon cette parole de TÉcriture : Extrema gaudii luctus
occupât,
Alphonse pleura aussi le père Pentimalli. « Je ne sais vraiment, écrivait-il au frère du défunt, si ma douleur n'a pas été aussi vive que la vôtre en apprenant la mort de votre frère. Nous ne pouvons que répéter pour nous consoler : Que la sainte volonté de Dieu soit toujours faite ! Je vous suis extrêmement reconnaissant de la tendre charité que vous avez témoignée à nos pères, et je vous prie de relever leur courage, s'ils sont encore chez vous^ » Alphonse devinait la désolation de ses fils, lesquels regardaient le père Pentimalli comme leur guide et leur soutien. Paul Blasucci possédait bien toutes les qualités requises dans un supérieur, mais il était jeune et par conséquent sans grande expérience. Pentimalli, âgé de quarante-sept ans, avait passé onze années dans la congrégation; c'était un grand missionnaire, capable de prêcher avec un égal succès au peuple, aux gentilshommes, et aux prêtres. Affable, enjoué, plein de cœnr, il avait été la joie de ses frères au milieu des tribulations du voyage. Ceux-ci se demandaient, dans leur abattement, si Dieu, en multipliant les traverses et surtout en les privant de Pentimalli, ne se déclarait pas contre la fondation. « Ne vous découragez pas, leur dit alors le frère du défunt, inspiré par Alphonse. Vous avez perdu votre guide : eh bien ! je prendrai la place de mon frère, et je ne vous abandonnerai pas avant de vous avoir remis entre les mains de Tévêque de Girgenti. » Les voyageurs apostoliques crurent voir Tange de Tobie leur offrir ses services, et, tout joyeux, ils se mirent en route sous sa conduite.
Le voyage s'acheva sans nouvelles péripéties. A Reggio ils s'eml)arquèrent pour Messine et Palerme, d'où ils annoncèrent à 31»' Lucchesi leur prochaine arrivée. Le 10 décembre, ils faisaient leur entrée à Girgenti aux acclamations d'une foule enthousiaste