‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 145 sur 190 · Aa p. Rossi, 10 mai · texte numérisé non relu

Aa p. Rossi, 10 mai

« Nous voici en hiver. Vous ferez donc le soir les actes communs de l'après-midi : vous en avez le temps, puisque vous n'avez pas à étudier comme les choristes. Comme les journées sont courtes, le repos de l'après-midi ne vous est pas nécessaire. Dites-moi, si vons étiez restés dans vos familles, auriez-vous passé votre après-midi à dormir ou à faire oraison? On sera du reste condescendant pour ceux d'entre vous qui, fatigués ou infirmes, ont besoin de repos. Quant à la place que vous devez occuper, ce sera toujours la dernière, après les pères, les étudiants et les novices. N'est-ce pas une honte de voir des frères servants aspirer A la préséance? L'office propre des frères est de servir et de travailler des mains, tandis que celui des pères est d'étudier et de prêcher; c'est donc à vous de servir à table et de laver la vaisselle. Si parfois, je dis parfois, on confie cet office aux choristes , c'est uniquement pour leur faire pratiquer l'humilité.

« Ne me causez donc plus de peine. Je vous aime comme des frères, mais je veux vous voir saints. Si vous ne travaillez pas aie devenir, pourquoi êtes- vous entrés dans la congrégation? Or sans l'humilité, l'obéissance, la patience dans les souffrances, que devient la sainteté? Je bénis tous les frères de bonne volonté, mais ceux qui ont mauvaise volonté, je les maudis. Et sachez-le bien, ma malédiction ne va pas seule : celle de Jésus-Christ l'accompagne! »

Dès lors il prit la résolution de n'admettre les frères laïques à la profession qu'après de longues années d'épreuve. Du reste, cette tempête dans un verre d'eau fut bien vite apaisée : la crainte inspirée par la lettre d'Alphonse devint pour ces quelques esprits troublés le commencement de la sagesse.

La portion la plus intéressante de la congrégation , c'était sans contredit le noviciat, devenu A cette époque très florissant. Il s'agissait pour Alphonse non seulement d'entretenir la ferveur dans ces jeunes gens, mais surtout d'assurer leur persévérance. En général ils arrivaient dans la maison de Dieu tout pleins d'ardeur, comme des fugitifs du monde et de la famille , décidés à tous les sacrifices pour sauver leur âme. Mais l'expérience prouvait que ce beau feu s'éteignait assez souvent après la profession, ce qui amenait de regrettables défections. Le Napolitain, au cœur pieux, à l'imagination vive et enthousiaste, au régime frugal et sévère, se donne généreusement à Dieu. S'il persévère, il devient un saint, mais son caractère même le porte k la versatilité. Les tentations du dehors s'ajoutaient aux luttes intérieures. Désespérés de voir leurs enfants leur échapper, les parents, par affection ou par intérêt, employaient tous les

irtifices pour les arracher au couvent, jusqu'à les saisir quelquefois lu cours d'une promenade et les entraîner de vive force à la maison latemellc. On faisait miroiter devant eux la facilité de se procurer [ans la paroisse un poste honorable et lucratif, le bonheur de vivre n famille entouré de tous les siens, la joie qu'allait éprouver, avant le mourir, un vénérable aïeul en voyant revenir son petit-fils. Tous ;es sentiments montaient au cerveau du jeune profès comme les laages dans un ciel serein, et la tempête, bientôt déchaînée, amenait un naufrage. De plus, en ce temps de régalisme, on se demanlait facilement si les lois de l'Église et les vœux émis dans une congrégation non approuvée entraînaient une obligation sérieuse avant d'avoir reçu la sanction royale. Il n'est pas étonnant, vu les circonstances, que, malgré le serment de persévérance, Alphonse ait su à gémir sur de coupables désertions.

Sa grande préoccupation était d'aguerrir les novices contre les tentations. « Mes enfants, leur disait-il souvent, la vocation et la persévérance sont deux grâces distinctes. Dieu peut nous donner la première au milieu de nos infidélités; mais la seconde, nous ne l'obtiendrons que si nous la méritons par nos prières et nos bonnes œuvres. C'est cette couronne de la persévérance que le démon veut nous ravir. Pour triompher des tentations, ajoutait-il, il faut au novice l'humilité, l'obéissance, et l'ouverture de cœur. L'humilité désarme le démon, qui est l'orgueil même; l'obéissance aux supérieurs nous préserve de tout égarement; l'ouverture de cœur chasse la tentation comme le soleil chasse les nuages. :>

Il voulait que le père maître fût tout cœur pour ses novices, w II ne cessa de me faire cette recommandation, dit Tannoia, pendant les vingt-quatre ans que j'ai eu la direction du noviciat. » Luimême leur montrait une affection toute paternelle. Son bonheur, quand il se trouvait dans la maison des novices, c'était de passer avec eux la récréation du soir. Il n'y manqua jamais pendant les quinze mois que ces jeunes gens restèrent à Nocera, de juillet 1756 au milieu d'octobre 1757. Tous l'écoutaient avec une sainte joie; plusieurs notaient même les paroles qui sortaient de sa bouche. « Il nous disait souvent, raconte le frère Hessina : « Celui qui néglige l'oraison, ne peut rien faire de bon. Tous les biens nous viennent de l'oraison. » Un jour il nous montra qu'on ne peut fuir la croix. « Les ermites, disait-il, s'imaginaient fuir la croix et les tentations en fuyant le monde. Us se croyaient inattaquables dans leur solitude, mais Dieu leur envoyait de plus lourdes croix,que le démon et la chair se chargeaient de mettre sur leurs épaules. On a beau

faire : Dieu nous veut tous sur la croix, et chacun doit porter la sienne. » Dans une autre occasion il nous mit en garde cootre le découragement : « Ne vous attristez pas, nous dit-il, à la vue de vos fautes. Sans le secours de Dieu nous ne savons que pécher. Humiliez-vous devant Dieu, faites un acte de bon propos, et puis en avant avec courage ! — Si ceux qui écrivent la vie des saints, ajoutait-il, notaient leurs défauts aussi bien que leurs vertus, Thistoire des saints serait beaucoup plus longue. » Remarque très juste, mais qui ne s'applique en aucune manière à la vie de son auteur, si j'en crois le père Cajone, un des principaux témoins au procès de béatification, car voici ce qu'il n a pas craint d'affirmer : « Dans les milliers de circonstances qui m'ont mis en rapport avec le serviteur de Dieu, et pendant les longues années que j'ai vécu avec lui, soit dans la congrégation, soit au temps de son épiscopat, soit après âa démission jusqu'à sa bienheureuse mort, je déclare devant Dieu n'avoir jamais remarqué en lui le plus petit défaut. Je connais la gravité de la cause dont il s'agit, mais la vérité mV blige à faire cette déclaration. » Les lecteurs ne peuvent donc nous en vouloir si nous n'ajoutons pas à l'histoire de ses vertus celle de ses défauts.

On comprend quelle impression devait produire sur ces jeuues gens les paroles comme les actes d'un saint arrivé au sommet de la perfection. Il les habituait à la vie dure, aux humiliations, aux mortifications, aux abstinences sévères, mais ils marchaient à l'emi sur les traces de leur bon père dans ce chemin âpre et rocailleux de la sainteté. Du reste, il fallait avancer coûte que coûte ou quitter le noviciat. A l'exemple d'Alphonse, qui en avait fait le vœu, tous les membres de la congrégation jeûnaient au pain et à Teau le samedi, les novices comme les autres. Le saint fondateur y tenait beaucoup, car, avait-il coutume de dire, sans une grande dévotion à la sainte Vierge, ils ne persévéreront pas. Or, un samedi de l'année 1757, deux novices mangeaient à la seconde table un peu de biscuit pour leur collation du soir. Se trouvant en même temps qu'eux au réfectoire, Alphonse entendait le bruit des mâchoires qui travaillaient à démolir ce pain dur comme la pierre. Il s'imagina que les novices croquaient des noix. Arrivé en récréation, il appela le maître des novices et lui raconta le fait scandaleux. « Comme j'avais servi à table, ajoute Messina, je fus sommé de dire ce que je savais. Je répondis que mes conovices n avaient eu comme les autres que du biscuit et de l'eau; mais, suspectant ma sincérité, notre père fit appeler encore le cuisinier et le réfectorier pour ren-

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dre témoignage à la vérité. Ils protestèrent qu'aucun fruit n'avait paru sur la table, mais notre père proiita de la circonstance pour recommander au maître des novices de veiller à ce que nous jeûnions tous les samedis au pain et à Teau. « Je m'enquerrai de votre fidélité sur ce point, nous dit-il, avant de vous admettre à la profession. »

Après les quarante jours de carême, pendant lesquels, d'après la règle, l'abstinence est de rigueur, les novices attendent naturellement avec une certaine impatience la fête de Pâques. Comme ce jour-là la table est abondamment servie de viande et de dolci S on peut craindre que des jeunes gens ne se souviennent que très vaguement en pareil cas des principes spirituels sur la mortification. Or, dit Messina, « le samedi-saint de cette même année 1757, notre père nous dit publiquement à la prière du soir : « C'est demain le saint jour de Pâques. Tous ceux qui lundi matin se sentiront Testomac plus ou moins embarrassé, je leur défends de communier : tenez- vous pour avertis. )> Nous profitâmes si bien de Tavertissemcnt que le lendemain nous comptions les morceaux que nous mangions, de peur de ne pas pouvoir faire la sainte communion. » D'un caractère joyeux, Alphonse n'était pas fâché de s'égayer quelquefois aux dépens de ses chers novices.

Si la maladie venait visiter un de ses enfants, Alphonse le soignait comme la plus tendre des mères. 11 y avait alors au noviciat un jeune orphelin, Gaétan Gaudioso, lequel, ayant perdu son père à trois ans et sa mère à sept ans, avait été élevé par son oncle, chanoine de Cava. Placé au séminaire vers Tâge de onze ans, il y vécut comme un petit saint. Chaque fois qu'il voyait un missionnaire du Très-Saint-Rédempteur, il demandait son admission au noviciat, mais on lui répondait qu'il était trop jeune. Il courait alors à Nocera et suppliait Alphonse de ne pas le faire languir davantage. Vaincu par les larmes de cet admirable enfant, le saint fondateur lui donna l'habit le 20 juillet 1756. Gaudioso n'avait que quinze ans. Comme au séminaire, il ravit tout le monde par ses vertus et sa séraphique piété. Mais le ciel enviait à la terre cette âme toute céleste. Le no^dce tomba malade au mois d'octobre, et c'est en vain qu'Alphonse employa tous les moyens pour le guérir. Il l'envoya à Ciorani, le rappela à Nocera, puis au mois d'avril 1757, lui permit un séjour à Cava chez son oncle. Il y fut aussitôt frappé d'apoplexie et perdit l'usage de la parole. Un

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