‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 155 sur 190 · Je me suis donc égaré loin des sentiers de la vérité · texte numérisé non relu

Je me suis donc égaré loin des sentiers de la vérité

misère, il mourut à la fleur de Fàge, après avoir vécu beaucoup plus à Tétroit que dans la maison de Dieu.

Ces jeunes transfuges, pour la plupart, avaient été condisciples. Leur chute fournit au saint Toccasion d'exhorter tous les pères et frères à l'observance régulière. « Pour ranimer notre courage, leur écrivit-il dans sa circulaire du 13 août 1758, ayons toujours devant les yeux la mort bienheureuse de nos confrères défunts, étudiants ou missionnaires, comme aussi le triste sort des malheureux qui ne sont plus des nôtres. Ceux-ci gémissent sur leur infortune, et ceux qui n'en gémissent pets sont encore plus digues de compassion. Soyons sur nos gardes et rappelons-nous bien que leur ruine provient des fautes réitérées dont ils n'ont pas tenu compte.

« Quant à la dispense des vœux, je répète pour les nouveaux que jamais je ne l'accorderai sans cause nécessaire et légitime, cause dont le sujet n'est pas juge, parce qu'il se trouve sous le coup de la passion. A l'égard de celui qui demanderait la dispense sans juste motif, qu'on emploie d'abord les mesures de douceur pour dissiper la tentation ; s'il refuse de rentrer en lui-même, on lui infligera un mois de retraite avec trois jeûnes au pain et à Teau par semaine. N'oubliez pas que demander sa dispense sans juste motif, par passion ou par caprice, c'est se rendre indigne de la congrégation, et risquer de s'en voir chasser.

« Vous connaissez tous ce frère qui nous a quittés sans permission. Depuis de longs mois il vit dans la disgrâce de Dieu sans trouver personne pour l'absoudre. Cet exemple doit faire trembler tous ceux qui ont la crainte du péché. Soyons donc fidèles à communiquer nos tentations à ceux qui peuvent nous aider, surtout la tentation contre la vocation, la plus terrible de toutes à cause des conséquences qu'elle entraîne. Tous les jours, dans la visite au saint Sacrement et à la sainte Vierge, demandons tout spécialement la grâce de persévérer dans notre vocation. Et que personne ne se confie en ses résolutions ou en ses bons sentiments : au premier mouvement de la passion, l'entendement s'obscurcit et tout change d'aspect. Les exemples dont j'ai été témoin, je vous le dis en vérité, me font trembler pour chacun de nous. »

Alphonse dénonce alors la principale cause des infidélités et des désertions, ainsi que son énergique résolution de la retrancher. « Je le rappelle à tous, particulièrement aux jeunes gens, c'est une faute très grave que de demander, en cas de maladie, d'aller respirer l'air natal. L'air du pays natal et de la famille est, pour les religieux, un air empesté qui ruine la ferveur et la vocation :

Texpérience universelle en fait foi. Si donc un sujet doit changer d'air par ordre du médecin, les supérieurs renverront, s'ils le jugent à propos, dans Tune de nos maisons, mais nulle part ailleurs. Si, par le passé, des exemples contraires se sont produits, ils ne se renouvelleront pas à Tavenir, car les faits ont montré que Tindulgence sur ce point peut entraîner une foule de désordres et de ^

tentations. Je rappelle ensuite qu'il n'est permis à personne d'aller dans la maison des séculiers, à plus forte raison dans sa famille, sans juste motif et sans une permission expresse. Ainsi le veut la règle, et j'entends que cette règle soit observée plus rigoureusement que toute autre. La règle, il est vrai, permet aux sujets de ^ retourner dans leur famille (avec Tautorisation du supérieur, bien ^ entendu) dans le cas de maladie mortelle du père ou de la mère; À mais j'ai vu avec grande édification que plusieurs y ont renoncé. Ils ont écrit à leurs parents que leur présence ne ferait qu'accroître ^ la douleur de la séparation, et que, de leur cellule, ils ne cesseraient J de les recommander à Dieu. C'est un acte singulièrement agréable ^ à Notre-Seigncur, tant par la mortification qu'ils se sont imposée, « que par le bon exemple qu'ils ont donné. »

Pour apprécier combien était nécessaire cette mesure relative à ^ la séparation complète de la famille, mesure qui, à première vue, ^

parait outrée, il faut se rappeler toujours que le retour dans la m famille était, pour les Napolitains, la pierre d'achoppement des ^ vocations. L'histoire d'un infortuné jeune homme, appelé Maur rm Murante, montre qu'Alphonse n'a édicté cette règle qu'après en m2 avoir reconnu l'absolue nécessité, et pourquoi, une fois promulguée, ^ « il la fit rigoureusement observer.

D'une nature pieuse, sensible, expansive, le jeune Maur était ^Jt sympathique à tous. Sa mère, devenue veuve, avait reporté sur ^^jj» cet aîné de ses cinq enfants toute l'afiection de son cœur. Or le petite ^^ homme, à l'âge de sept ans, pensait déjà à se faire religieux. Quancf^^ des missionnaires arrivaient à Melfi, son pays, il lui prenait im^^

irrésistible envie de partir avec eux pour se faire aussi missioa

naire, non pas, écrivit-il plus tard avec une naïve simplicité, non pas pour gagner des âmes à Dieu, mais pour être entouré et ap* plaudi comme ces prédicateurs. En attendant il étudiait les belles lettres et vivait un peu en étourdi. Il avait quinze ans quand Alphonse, accompagné de plusieurs autres pères, vint à Melfi prêcher la mission. Malgré les larmes et les supplications de sa mère, Maur voulut absolument les suivre. Il fit tant d'instances auprès des pères que ceux-ci décidèrent Alphonse à le recevoir, non

comme novice mais comme juvéniste. La mère consentit àTépreuve. et Alphonse, vaincu par Topiniàtreté du jeune homme, Temmena k Giorani.

Les premiers mois, Maur se crut en paradis. La vie était un peu dure pour le corps, mais aussi l'Âme nageait dans la joie. Malheureusement un gros nuage obscurcit bien vite ce ciel par trop serein. Comme il était de complexion délicate, il tomba malade. « Alors, dit-il, en proie à la fièvre, je commençai à penser à ma mère, à la maison, aux douceurs que j'y trouverais. Je me représentais les vallées et les montagnes de mon pays, et bientôt il me prit un \iolent désir de rentrer dans ma famille. » L'illusion de Timagination était tellement forte que rien ne put le retenir. Sa mère, avertie, envoya une litière pour le transporter à Melfi, mais il voulait partir à pied, malgré sa faiblesse, n'ayant pas la patience de lattendre. Il fallut toute l'autorité d'Alphonse pour l'arrêter.

Le bonheur à la maison dura vingt jours. Il n'était pas encore guéri, que déjà l'idée de sa vocation perdue le jeta dans un vrai désespoir. On le consola en lui disant que les pères, en considération de sa grande jeunesse, lui pardonneraient son infidélité; il écrivit au couvent^ on lui répondit qu'avant tout il pensât à se guérir. Il alla frapper à la porte^ mais on refusa de la lui ouvrir; il courut à Iliceto, où plusieurs missionnaires le connaissaient, car souvent, dans leurs voyages, ils s'arrêtaient chez ses parents pour y passer la nuit. Le recteur et d'autres pères, émus de sa douleur^ écrivirent à Alphonse, alors à Naples, que le jeune homme mourrait de chagrin si on refusait de ^admettre à une seconde épreuve. Alphonse s'en remit à leur jugement, et Maur rentra à Ciorani où il fut reçu à bras ouverts.

A peine avait-il passé trois mois au couvent qu'un nouvel accès de nostalgie suscita en lui une furieuse tentation de s'évader, mais il s'en accusa et fit vœu de persévérer dans sa résolution de se donner à Dieu. Toutefois l'obsession devint si violente que, sous de spécieux prétextes, il se fit relever de son vœu ; puis, trop attaché aux pères pour les affliger en manifestant son inconstance, il écrivit à un de ses parents de venir le reprendre et de donner pour raison que sa mère venait de mourir. C'est ainsi qu'il quitta pour la seconde fois Ciorani.

Les joies du retour disparurent bientôt pour faire de nouveau place au désespoir. Maur se crut damné : « Uicu m'a créé, se disaitil, non pour vivre non dans le monde, mais en religion, et moi, j'ai

honteusement déserté mon poste ! » L'idée d'entrer chez les jésuites hanta quelque temps son esprit, mais son cœur le portait à Ciorani. Seulement voudrait-on l'y recevoir encore? Il manifesta ses perplexités à son confesseur, qui lui dit d'attendre une année avant de faire une nouvelle demande. L'évèque de Melii, qu'il prit ensuite pour directeur, lui donna meilleur espoir. Étant allé un jour avec l'évêique au monastère de Ripacandida, dont la mère Marie de Jésus était supérieure, il lui parla de sa vocation. Elle n'hésita pas à lui dire qu'il devait retourner à Ciorani. Il avait alors dixneuf ans. Sur la recommandation de l'évèque et de la religieuse, les pères consulteurs, considérant les escapades de Maur comme des espiègleries du jeune âge, furent d avis de l'admettre au noviciat. Dans son extrême charité pour cet enfant si bon, si pieux, attaché à l'institut malgré sa légèreté, le saint consentit à ce troisième essai, Maur prit l'habit au commencement de 1754, et vécut saintement pendant son année de probation.

Heureux de le voir dans ces excellentes dispositions, Alphonse écrivait à la mère Marie de Jésus : « Notre petit Maur va très bien et travaille à sa sanctification. » Ayant fait profession à la fin de 1754-, le jeune profès se lança dans les études avec courage sans rien perdre de sa piété ni de sa régularité. Aimé de ses condisciples et de ses maîtres, il était la joie de la communauté. Cependant cette vie d'étude, d'oraison et de mortification affaiblit en moins d'un an sa chétive santé, au point que les médecins conseillèrent leur remède ordinaire, l'air natal. Alphonse lui permit de retourner pour quelque temps à Melû et le chargea même d'y recueillir des renseignements sur le bienheureux frère Gérard, mort tout récemment à Caposele. Gérard avait fait plusieurs séjours à Melfi, remué tout le pays par ses vertus et ses miracles, et comme il recevait l'hospitalité chez mamnia Vittoria, comme il appelait la mère de Murante, celui-ci eut toute facilité pour se procurer les documents désirés. Sa santé rétablie, il annonça son retour prochain. « Revenez, mon cher Maur, lui répondit Alphonse, mais voyagez le plus commodément possible. Prenez, je vous prie, les mêmes précautions qu'à votre départ. Choisissez un temps favorable moins affreux que celui d'aujourd'hui. N'oubliez pas de m'apporter les renseignements que vous aurez pu recueillir sur notre frère Gérard. » Et il ajouta à sa lettre ce post-scriptum dicté par son cœur paternel : « Je vous attends ici, mon cher enfant, et les heures me paraissent des siècles. Toutefois, bien portant ou malade, il suffit que vous soyez à Dieu. Encore une fois, ne partez pas

par un temps humide, et garantissez-vous du froid le plus possible. » Dans son curriculum vitœ^ Haur, parlant d'Alphonse, dit quelque part : « Tous les pères nous aimaient, mais le recteur majeur était pour nous une mère. » Cette lettre prouve qu'il n'exagérait pas.

Maur acheva ses études sans dévier d'une ligne et fut ordonné prêtre en 1757. Hélas! deux ans après, le démon le reprit dans le piège auquel il avait échappé deux fois : l'amour de la famille et Tamour de la santé. Tombé de nouveau malade, il demanda la permission de retourner à Helfi, mais cette fois il se heurta contre la circulaire qui prohibait à tout jamais les séjours dans la famille sous prétexte de respirer l'air natal. Maur s'imagina qu en sa faveur Alphonse ferait une exception. Il lui écrivit avec force détails les raisons médicales qui démontraient la nécessité de son retour à la maison, mais il reçut cette réponse * : « Mon cher Maur, je réponds brièvement à votre longue lettre, dans laquelle j'ai vu, à ma grande désolation, que votre àme est encore plus malade que votre corps, puisque vous voulez absolument, sous prétexte de changer d'air, aller vivre dans votre famille. J'ai aussi reçu une lettre de votre mère, qui me demande de vous envoyer à Melfi. Je lui ai répondu que la chose est impossible et qu'il était inutile d'insister, parce que je ne m'écarterai plus jamais de la résolution prise au sujet de nos malades, c'est-à-dire l'interdiction absolue de tout séjour hors de nos maisons. Les inconvénients que nous avons eu à déplorer pour l'avoir permis à quelques-uns, ont dicté cette décision irrévocable.

« Je suis extrêmement affligé de voir que le désir de vous guérir vous a fait perdre la ferveur. Si vous veniez à mourir maintenant, vous ne mourriez donc pas en saint comme je l'espérais. Je vous ai envoyé à Iliceto parce que je voyais votre vif désir d'y aller. Je pensais bien que ce climat ne vous convenait pas. Ici les bains chauds vous avaient un peu relevé, et je comptais sur le temps pour améliorer peu à peu votre santé, car votre genre de maladie exige de longs soins.

« Vous dites bien en terminant votre lettre que vous vous en remettez à ma volonté, mais il est facile de voir par ailleurs que, sous cette formule de pure cérémonie, se cache une détermination bien arrêtée. Dieu vous bénisse donc, mon cher Maur, car je ne prends pas sur moi de le faire. Quant à la lettre de votre mère, je soupçonne que vous n'êtes pas étranger à sa rédaction. Dieu vous le

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