‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 156 sur 190 · Corrispondenza générale^ I, pages · texte numérisé non relu

Corrispondenza générale^ I, pages

pardonne, mais je puis vous certifier que vous me brisez le cœur. » Alphonse avait bien deviné. La résolution fatale était prise et rien ne put en arrêter l'exécution, car « une fois que le démon, dit le père Landi, obtient d'un sujet de consentir à une tentation contre la vocation, il ne le lâche plus. C'est ce qui advint, ajoute-t-il, à notre père Murante^ si pieux et si saint jusque-là. Ni les avertissements de ses supérieurs ni les dangers du monde ne purent le retenir. Il demanda la dispense de ses vœux, et se retira dans sa famille le 12 janvier 1760. » Pauvre Maur Murante, victime de son inconstance et de son excessive sensibilité ! A peine eut-il quitté Thabit religieux que sa conscience, bourrelée de remords, lui reprocha son infidélité. Tremblant pour son salut éternel, il tomba dans une mélancolie profonde qui aggrava sa maladie et le conduisit au tombeau peu de temps après sa malheureuse désertion. Espérons que Dieu aura eu pitié de cette pauvre Ame, dont nous avons rappelé l'histoire uniquement pour montrer avec quelle tendresse le saint fondateur^ traitait les sujets tentés contre la vocation, sans toutefois qu'il sacrifiât la règle, sauvegarde de la congrégation.

Les études terminées et les jeunes gens parvenus au sacerdoce, la règle leur faisait faire un second noviciat de six mois avant de leur ouvrir la carrière de l'apostolat. Ces six mois de récollection avaient pour objet de raviver dans leurs Ames la vie intérieure, plus ou moins affaiblie par la diversion des études, et en même temps de les initier à la prédication et aux autres fonctions du missionnaire. Ainsi préparés, ces jeunes pères accompagnaientxie temps en temps leurs aînés pour s'exercer aux travaux apostoliques ; mais jusqu'à Tàge de trente ans ils s'occupaient spécialement de composer leurs instructions. Quand ils avaient ainsi forgé leurs armes, Alphonse les envoyait combattre, au milieu du monde, pour Dieu et pour les âmes, mais il les surveillait de plus près que jamais, sachant parfaitement que le travail extérieur, bien que très saint en lui-même, expose l'homme très occupé à se relâcher dans la pratique de l'oraison et de l'observance régulière. Il ne cessait de rappeler aux missionnaires les vertus au moyen desquelles l'apôtre se sanctifie et saactifie les autres : l'humilité, la pauvreté, l'obéissance, la mortification. La plus petite faute contre ces vertus attirait au déUnquant, quel qu'il fût, réprimande et punition.

L'humilité lui paraissait le caractère propre de son institut. « Notre but, disait-il, est de nous conformer à Jésus-Christ, mais à Jésus-Christ humilié et méprisé. C'est notre fin principale. Celui qui n'a pas ce but devant les yeux reculera au lieu d'avancer. Là

où règne rhumilité il y aura de la sainteté ; mais sans rhumilité point de vertus. Faute d'humilité, Lucifer est devenu le prince des démons. C'est l'humilité qui distingue le catholique du protestant. » Aussi le seul nom d'amour-propre lui faisait horreur. « C'est ce maudit amour-propre, disait-il encore, qui jette tous les jours en enfer une foule de laïques, de prêtres et de religieux. Si j'entendais un sujet me faire une proposition qui sente l'amour-propre, je croirais voir un damné. Si cet esprit-là devait jamais s'introduire dans la congrégation, je prie Dieu qu'il la détruise. » Un jour il échappa à un père de répondre, je ne sais à quel propos : « Et mon honneur! » Ce fut pour Alphonse, dit Tannoia, une parole plus qu*hérétique. Le samedi suivant il fit rouler sur ce sujet toute la conférence à la communauté. « Et mon honneur! répétait-il sans cesse. Notre honneur, c'est d'être méprisés, vilipendés, et de devenir, comme Jésus- Christ, l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple. » Il s'échauffa tellement contre ce maudit honneur, qu*il fut saisi, tout en parlant, d'un violent point de côté.

L*obéissance est fille de l'humilité. Alphonse la chérissait comme la prunelle de son œil et ne souffrait pas qu'on lui portât la moindre atteinte. Danssa circulaire de 1758, après les lignes que nous venons de citer, il ajoutait : « Je recommande de nouveau à tous, prêtres, étudiants, frères servants, d'obéir à tout supérieur fixe ou temporaire, fût-il le plus humble de nos frères, dans tout ce qui concerne l'office qui lui est dévolu. C'est à cette marque qu'on reconnaît les vrais obéissants. Je suis moins touché de l'obéissance qu'on me témoigne à moi-même que de la soumission aux recteurs locaux, aux préfets, ministres, et autres officiers subalternes. Sur ce chapitre il y a eu des défaillances, mais j'espère qu'à l'avenir je n'aurai plus à constater certains manquements qui m'ont grandement affligé. L'obéissance peut seule conserver la congrégation et y maintenir la ferveur. Sans l'obéissance c'en est fait de l'institut. Aussi peut-on pardonner à la rigueur toute espèce de fautes, mais non les fautes contre l'obéissance. »

De fait, il était inflexible sous ce rapport. En 1760, plusieurs pères prêchaient une mission dans l'église Saint-Mathieu, à Nocera. Alphonse avait ordonné au prédicateur du soir de terminer le sermon à six heures afin que chacun pût rentrer chez soi avant la nuit, de manière à prévenir tout désordre. Comme les auditeurs arrivaient un peu plus tard, le prédicateur ne se pressa pas de commencer le sermon, et dépassa d'un quart d'heure le temps fixé. Alphonse l'apprit, réitéra l'ordre qu'il avait donné, et répondit à toutes les

objections : « Qu'on obéisse, et si à six heures sonnant le prédicateur n'est pas descendu de chaire, qu'on donne la bénédiction. » Ces interprétations et ces objections lui déplurent tellement qu'il se rendit auprès des missionnaires et leur fit un chapitre en règle. A leur retour, nouveau chapitre à la communauté sur l'obéissance aveugle, dans lequel il s'exprima avec autant de force que de séyérite. Le prédicateur en sortit avec l'interdiction de dire la sainte messe pendant les trois jours de retraite qui lui furent assignés comme pénitence.

Il exigeait la même obéissance des supérieurs locaux. Dans cette même année 1760, il envoya à Iliceto un certain frère Pompilius pour y respirer l'air vif de la montagne; mais il arriva que le père Tannoia, n'ayant pas lu la lettre annonçant l'arrivée de ce frère, le renvoya quelquesjours après à Nocera. Il reçut d'AJphonse ce billet : t< Vous m'avez renvoyé bien vite le frère Pompilius. Je vous dirai franchement qu'en le voyant revenir contrairement à mes ordres, je restai stupéfait, et je crus d'abord que vous n'aviez pas lu ma lettre; mais non, m'affirme-t-on, vous aviez lu la lettre, vous l'aviez comprise, et malgré cela vous avez fait le contraire de ce que je vous disais. Je vous renvoie donc le frère Pompilius, et vous paierez son voyage. I Ensuite vous donnerez des détails précis sur cette affaire et vous m'indiquerez, s'il y a lieu, les pères qui vous ont conseillé d'agir comme vous l'avez fait. » Heureusement le père Tannoia put prouver qu'il n'avait pas lu la lettre en question : autrement il n'en eût pas été quitte avec trois jours de retraite.

Comçde l'obéissance, la pauvreté est fille de l'humilité : aussi Alphonse maintenait-il scrupuleusement les prescriptions de la règle relatives à cette vertu. En dehors des objets de première nécessité mis à leur usage par la communauté, les sujets ne pouvaient se procurer quoi que ce fût, pas même un verre d'eau, sans l'agrément du supérieur. A leur entrée en charge, les recteurs s'engageaient par serment à ne pas conserver et à ne pas permettre à leurs sujets de conserver dans leur cellule de l'argent ou des comestibles. Maison, cellule, vêtement, nourriture, tout devait sentir la pauvreté. Les moindres actes contraires, je ne dis pas au vœu, mais à la perfection de la vertu, l'épouvantaient, comme on peut le constater par le trait suivant.

Il avait chargé le père Ferrara de pourvoir de vêtements toutes les communautés, de sorte que bientôt on vit paraître certains missionnaires mieux vêtus qu'autrefois. Un jour qu'Alphonse se trouvait à Naples, un gentilhomme de ses amis lui en fit compli-

ment. « Je vous félicite, lui dit-il, de ce que vos pères ont remplacé par des habits neufs leurs vieilleries d'antan. » Cette parole Taffecta tellement que, sans attendre son retour à Nocera, il manda près de lui le malheureux Ferrara, le chapitra d'importance, et lui prescrivit d'écrire à toutes les maisons : « 1® qu'il ne donnerait plus de vêtements si ce n'est à la demande des supérieurs locaux; 2^ que ceux-ci ne devaient en réclamer qu'après avoir bien constaté l'impossibilité de porter plus longtemps les anciens; S"" que le ministre doit veiller à faire raccommoder les habits si les sujets se montrent négligents à cet égard; 4° que les pièces doivent être bien ajustées et cousues avec du fil de soie, Tautre fil blanchissant trop vite; 5*" que si le tailleur de la maison ne suffit pas à cette besogne, on recoure aux étrangers. » Dans sa circulaire de 1758, il renouvela ces recommandations. « Quant aux habits, dit-il, soutanes ou manteaux, dès qu'ils sont vieux ou déchirés, les supérieurs doivent les faire rapiécer aussi longtemps qu'ils sont susceptibles de Tétre. Pauvre congrégation, elle sera bien à plaindre quand les sujets rougiront de porter des vêtements rapiécés! Je ne voudrais pas avoir à déplorer de mon vivant un pareil malheur. »

Outre ces vertus, Alphonse exigeait de ses missionnaires la mortification corporelle. Il croyait avec tous les saints que l'homme pécheur, s'il connaît sa misère, doit mener une vie pénitente. Disciple de saint Paul, il savait que l'àme esclave de la chair tend naturellement au vice, et que l'apôtre, après avoir beaucoup prêché aux autres, peut très bien devenir un réprouvé s'il ne châtie son corps et ne le réduit en servitude. De là les jeûnes, les abstinences, les disciplines, prescrites par la règle tant à la maison qu'en mission, et plus sévèrement encore en mission, d'abord pour obtenir des grâces de conversion, ensuite pour édifier les fidèles. Le supérieur devait veiller à la santé de ses sujets, car « la santé, disait-il, c'est le capital du missionnaire; s'il la perd, il fait faillite. » Hais il avait soin d'ajouter que « le sujet, confiant dans son supérieur, doit travailler sans craindre les fatigues. Jésus-Christ veut à son sen'ice des hommes actifs et non des lâches. »

Sous l'impulsion de ces vertus, l'apôtre s'oublie lui-même et part à la conquête des âmes pour l'amour de Jésus-Christ, leur Rédempteur. Brûlant d'amour lui-même, Alphonse ne cessait de souffler le zèle dans Tàme de ses frères, mais encore voulait-il un zèle discret, qui ne s'écarte jamais des lois de la prudence. 11 exigeait qu'on respectât les évêques, sans jamais s'immiscer, sous n'importe quel prétexte, dans leur administration; que jamais, sous couleur d'empé-

cher le mal, on ne fit de rapport aux ordinaires sur l'état du clergé ou du peuple. « Le bien que vous feriez par là, dit^il, ne compenserait jamais le mal que vous occasionneriez en enlevant à TiDstitot la confiance du clergé et des populations. » Il bUma fortement le père Rizzi qui, voyant un diocèse brouillé avec son évêque, crat^ devoir informer le prélat du mécontentement général et lui adres — ser certaines représentations. Celui-ci reçut très mal Tavis, et ne^ parlait de rien moins que de faire incarcérer son auteur. Informa de l'affaire, Alphonse écrivit au recteur du père Rizzi : « Dites-lu^ qu'il a mal agi. Sans doute il a obéi à son zèle ; mais il ignore qu'ert dehors du sacrement de pénitence, il nous est défendu de noa^ mêler d'afiaires qui peuvent causer des embarras à des tiers. Poor Tamour de Dieu, qu'il s'abstienne désormais de ces inspirations d'un zèle malentendu ! Nous devons avoir en vue le bien commue de la congrégation plutôt qu'un bien particulier. » Il écrivit luimême à l'évéque pour l'apaiser, et ordonna au père Rizzi de lui demander pardon de son indiscrétion. Dans une circonstance également délicate, le père Blasucci se montra plus sage que Rizzi. La mission de Girgenti commençait avec beaucoup d'entrain quand il prit fantaisie au bon vieil évêque. M'' Lucchesi, de faire jouer au séminaire une comédie de Ck^ldoni, et cela au grand désespoir des missionnaires, qui suppliaient Blasucci de représenter au prélat l'inoonvenaDoe d'une telle exhibition en pleine mission. Blasucci n'en soufQa mot à Monseigneur qui, lui, n'y voyait pas malice. Comme les pères se montraient assez mécontents de sa tolérance, Blasucci exposa le différend au saint fondateur. « Vous avez très bienfait, répondit celui-ci; on doit supporter certains ennuis pour ne pas entraver l'œuvre des missions, l'œuvre par exellence pour tout un diocèse. Et puis, ajouta-t-il pour excuser l'évéque, avec nous autres vieux il faut beaucoup de patience. »

Nous voyons l'importance qu'il attachait à Toeuvre des missions. Afin de consacrer tout son monde à cet apostolat, il avait exclu dans sa règle toute autre occupation. Les pères du Très Saint-Ré* dempteur ne devaient ni prêcher des carêmes, ni diriger des collèges, ni devenir confesseurs ordinaires ou extraordinaires des religieuses. Jamais Alphonse ne voulut déroger à cette règle. « Mettez des pères, disait-il, à la tête d'un séminaire : cette charge exigera les meilleurs sujets. Ceux-ci, en s^attachant au séminaire, oublieront la congrégation. La liberté, la vie commode, leur feront perdre la vocation. » L'archevêque de Conza voulut charger les pères de Caposele de confesser les religieuses de Calitri. Le père Cajone,

supérieur de la maison, lui répondit que la règle ne lui permettait pas d'accepter cette fonction. « Vous avez parfaitement répondu, lui écrivit Alphonse ; mais faites en sorte qu'il ne se hasarde pas à m'adresser la même demande. Vous me mettriez dans lembarras, car non jamais, jamais, jamais, je ne consentirai à permettre une chose si opposée à notre règle, et d*un autre côté je m'expose, en parlant avec force, à mécontenter l'archevêque. » Heureusement celui-ci se désista, et Alphonse n'eut pas à intervenir.

Ainsi, pendant ces six dernières années passées à Nocera, tout en travaillant à ses ouvrages, le fondateur dirigeait sa famille, chaque jour plus nombreuse, dans les voies de la sainteté. Sa main douce mais ferme leur donnait à chaque instant une nouvelle impulsion, tandis que l'exemple de ses héroïques vertus les entraînait à sa suite d une manière presque irrésistible. Pour bien comprendre rinflueuce qu'il devait exercer sur ses frères, il nous faut admirer, avant de clore cette phase de sa vie , Téminente sainteté à laquelle sa correspondance fidèle aux grâces de Dieu l'avait élevé.

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