‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 157 sur 190 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Au sommet de la montagne. — La journée du saint. — Obéissance et observance. — Amour de complaisance. — Union à Jésus et à Marie. — Extases et ravissements. — Charité envers les pauvres, les malades, les âmes affligées. — Bonté et affabilité. — Récréations. — Un autre François d'Assise. — Le vieil homme et l'homme nouveau.

Alphonse croissait de jour en jour en sainteté. Il avait passé soixante ans au service de Dieu, utilisant tous ses moments pour la gloire du divin Rédempteur, Tunique objet de son amour. Et comme les grâces de chaque jour sont en rapport avec Tusage qu'on a fait des grâces de la veille, on peut imaginer à quel degré de perfection le saint était parvenu. Du reste, les miracles, les prophéties, les bilocations, les apparitions de Marie à Foggia et à Amalfi, montraient assez que le Seigneur le traitait en ami. Les peuples le révéraient à l'égal des bienheureux placée sur nos autels. Un chanoine de Naples, qui Tavait beaucoup connu à cette époque de sa vie, apprenant trente ans plus tard qu'on instruisait sa cause de béatification, disait : « Pour moi, si j'étais le pape, je le canoniserais sans aucune forme de procès. » Les pères du Très Saint-Rédempteur, vivant à ses côtés, avaient de lui la même opinion. Novices, étudiants, missionnaires, recueillaient comme des oracles les paroles sorties de sa bouche, et les notaient, ainsi que ses actions, soit pour s'édifier, soit pour les publier en temps opportun. De là les chroniques des pères Tannoia et Landi, les dépositions circonstanciées d'une foule de témoins aux divers procès de la canonisation, et tant d'autres documents qui nous permettent aujourd'hui de le faire revivre sous nos yeux.

Grâce aux informations données par le frère Romito, son compa-

gnon plutôt que son serviteur, nous assistons pour ainsi dire aux divers actes de sa journée : « Le matin, dit-il, aussitôt éveillé, il commençait par se donner la discipline. Il fut fidèle à cet exercice de mortification aussi longtemps que ses directeurs le lui permirent. Il descendait ensuite au chœur pour faire oraison avec la communauté. Malgré ses infirmités, il restait à genoux durant cette demi-heure, puis, après avoir récité les heures canoniales^ il rentrait dans sa cellule et s'asseyait à sa table de travail devant Timage du crucifix et de Notre-Dame de Bon Conseil. Cinq heures durant, il travaillait à ses divers ouvrages, mais Tétude ne Tempèchait pas de rester uni à Dieu, ni de multiplier les actes d*amour et les oraisons jaculatoires : « Mon Dieu, disait-il à chaque instant, vous savez que je vous aime et que je travaille pour vous. » Chaque fois que sonnait Fhorloge, il interrompait sa lecture ou sa composition pour réciter un Ave Maria^ ce qu'il faisait toujours avec une extrême dévotion. Une demi-heure avant le diner de la communauté, il célébrait la sainte messe, puis prolongeait son action de grâces tant que durait le repas, c'est-à-dire plus d'une demi-heure. A voir son visage enflammé, son attitude pleine de dévotion, vous l'eussiez pris pour un séraphin. Il descendait alors au réfectoire prendre un peu de nourriture, mais le mercredi, le vendredi et le samedi, il mangeait assis par terre ou à genoux, non sans avoir tracé avec la langue plusieurs signes de croix sur le pavé. Après ce maigre repas, il passait environ vingt minutes en récréation avec les pères, soit à parler de Dieu, soit à s'entretenir des missions ou des cas de conscience qu'on lui soumettait.

« La récréation terminée, quand sonnait l'heure de la sieste, il se rendait au chœur, où il faisait une longue visite au saint Sacrement, abrégeant ainsi le temps d'un repos pourtant si nécessaire. Au premier coup de cloche il commençait les exercices de l'aprèsmidi, lecture et méditation, pendant une heure. Il récitait alors Vêpres et Complies, puis se remettait au travail jusqu'à cinq heures et demie. Venait ensuite une demi-heure pendant laquelle il traitait avec les consulteurs des afi*aires de la congrégation, soit dans sa cellule soit au jardin. Au jardin, tout en discourant avec ses compagnons, il cueillait des fleurs pour le saint Sacrement. A six heures, il entrait au chœur avec la communauté pour la méditation du soir, puis il récitait Matines et Laudes et retournait dans sa cellule pour y travailler jusqu'après le souper de la communauté. Alors il prenait à la seconde table une faible collation, et de nou* veau, pendant une vingtaine de minutes, assistait à la récréation,

qu'il faisait toujours rouler le soir sur des matières spirituelles, interrogeant Tun ou Tautre, comme c'est Fusage dans la congré-

gation, sur les saintes pensées ou les traits édifiants remarqués dansaas la lecture spirituelle. Après la récréation, il se rendait au chœui pour la prière et Texamen du soir. Les actes communs terminés, ^^ il récitait le rosaire avec les frères laïques, faisait la visite à la sainte Vierge Marie, récitait la face contre terre trois Paier à Jésc crucifié, trois Ave à la sainte Vierge, un Pater et un Ave en Thonneur de ses saints patrons. Il rentrait alors dans sa cellule, donnait encore la discipline, et s'étendait sur sa paillasse, un livr de piété à la main, jusqu^au moment où, brisé de fatigue, il suc combait au sommeil. »

Telle fut la journée d'Alphonse pendant ses dix ans de séjov à Nocera. Attaché de tout son cœur à l'observance régulière, jamais il ne manquait aux actes de la communauté. Si parfois un évèque de ses amis, M'' Volpe de Nocera, M" Borgia de Gava, M*' Co[ pola de Castellamare, désirait l'entretenir quand la cloche sonnait un exercice, il envoyait un frère demander au recteur de vouloi bien l'en dispenser. « Jamais, autant que je m'en souviens, dit ui étudiant, il ne manquait à l'oraison. Au plus fort de l'hiver, es proie à la fièvre et à des douleurs de tête qui lui permettaient peine de se tenir sur pied^ il descendait au chœur de grand^E matin avec la communauté. » — « Le 17 décembre 1761, écrit le^^ père Verdesca, on lui fit une forte saignée en raison d'une doulemr^^ à la cuisse, qui l'empêchait de marcher. Le soir, à six heures, iLC était à la méditation, à genoux comme les autres. » — Un soir de^^ février 1762, il descendait l'escalier du réfectoire, marchant avec^^^ beaucoup de précaution pour ne pas tomber. Il donna du taloo ^^ contre une marche avec tant de force que, vaincu par la douleur, « ^■ il dut s'arrêter un instant pour reprendre haleine. Il n'en continua -^ pas moins la série des actes communs jusqu'à l'heure du coucher. ^ ' En se déchaussant, il trouva que la peau du talon, déchirée et '^ saignante, s'était collée à son bas, si bien que, pour le retirer, il ' dut couper cette peau avec un canif, et comme le sang coulait en abondance, il Tétancha en le saupoudrant de poussière. Il passa ainsi la nuit dans de vives soufirances. Le matin, en examinant la plaie, l'infirmier lui dit assez mécontent : « Pourquoi donc ne m'aves-vous pas appelé? — Mais, mon cher frère, lui répondit-il, c'était le grand silence, et puis il ne fallait pas pour si peu déranger toute la communauté. » j

11 avait vraiment la passion de Tobéissance. Bien que recteur

majeur, il s'était mis volontairement sous la dépendance du recteur local, de son confesseur, et des moindres officiers de la mai* son. Étant gravement malade à Nocera, il se faisait lire la vie des saints pendant des heures entières, soit pour nourrir sa piété, soit pour ne pas manquer à son vœu de ne pas perdre de temps. Voyant que ces lectures lui fatiguaient la tète, Tinfirmier lui dit un jour : « Père, nous devons vous obéir quand vous commandez; mais, en tant que préfet des malades, j^ai aussi le droit de commander et vous devez m'obéir. Je sais fort bien que vous avQz fait le vœu de ne pas perdre de temps, mais n'importe : je vous prie de ne plus lire et de ne plus faire lire aussi longtemps que vous éprouverez ces fortes douleurs. » A l'instant il coupa court à la lecture et laissa de cAté tous ses livres jusqu'au moment où l'infirmier lui permit de les reprendre.

Si l'on cherche la raison dernière de cette obéissance parfaite, on la trouve dans cet amour d'union qui conformait en tout sa volonté à la volonté divine. Faire plaisir à Dieu par chacun des actes de sa vie, tel était le besoin de son cœur. « Il remplissait d'une manière très parfaite, dit le père Mazzini, le précepte divin d'aimer Dieu par-dessus toutes choses, de tout son cœur et de toutes ses forces, comme chacun a pu le voir, et comme je l'ai vu mieux que personne durant les longues années que j'ai passées avec lui. L'amour de Dieu éclatait dans tous ses actes, ses oraisons, sa manière pieuse de parler de Dieu, son recueillement, son attitude extatique devant le saint Sacrement, Texercice continuel de la présence de Dieu, attesté par toutes ses paroles et toutes ses actions. Il avait le plus grand soin de se cacher aux yeux des hommes, mais parfois, pendant ses oraisons, se croyant seul, il révélait le fond de son Àme. A ses soupirs ardents, à ses expressions toutes célestes, aux élans de son amour, on reconnaissait rhomme de Dieu. Aussi tous, et moi le premier, nous le regardions comme un grand saint, profondément recueilli dans son intérieur, vil à ses propres yeux, n'ayant de complaisance ici-bas qu'en Dieu et dans le Christ Jésus. Toute sa joie, dans nos récréations, était de parler de Dieu, et avec quelle douceur, quelle ferveur, quel saint enthousiasme il se laissait aller à l'entraînement de son amour! Si on rapportait un fait attestant qu'une personne s'était signalée par son amour pour Dieu, il exultait ; si, au contraire, il s'agissait d'une offense de Dieu, son front se voilait de tristesse. A tout venant il parlait de Jésus et de Marie, exhortant tous ses visiteurs à les aimer de cet amour ardent qui fait les saints.

Quand il pensait avoir déplu à Dieu, son unique amour, même dans des choses insignifiantes où il n'y avait pas la moindre ^ faute, il ne trouvait plus un instant de repos, et de là souveu les scrupules sans fin qui torturaient son àme^ » Aussi avait-i! coutume de dire qu'il eût mieux aimé se laisser couper la tète -^s que de proférer le plus léger mensonge. Ce qu'il se reprochait le^a^s

plus dans toute sa vie , c'était d'avoir, étant enfant, cueilli quel

ques oranges dans le jardin de son père et d'avoir résisté tro violemment à don Joseph, un jour qu'il voulait lui faire jouer u rôle dans une comédie de famille.

Son amour pour Notre-Seigneur se révélait par des signes noDHKH équivoques. Tous ceux qui l'ont vu au saint autel affirment qu'i^Kl leur donnait l'idée d'un ange en contemplation devant Dieu — « Allons dans telle paroisse, disaient un jour les Napolitains,.:-

c'est un saint qui célèbre la messe. » — « Je l'ai souvent consi

déré à l'autel, dit le père Criscuoli, ce n'était plus un homme de l terre. » 11 avait fait placer à l'oratoire, du côté de l'Évangile, un ta bleau représentant l'Annonciation de la très sainte Vierge, afi d'avoir sous ses yeux ce grand mystère quand, à l'Évangile d< saint Jean, il répétait les paroles sacrées : Et Verbum caro factum est. Aussi, dans la journée, son honheur était de se retrouvei près de l'autel, de contempler le Dieu qui consent à y naître tous les matins et à demeurer avec nous nuit et jour. U s'entretenait.^-' cœur à cœur avec ce Dieu d amour, lui portait le bouquet de^^^

fleurs qu'il avait cueillies au jardin, et ne cessait de lui recom ^

mander son salut éternel. Son amour envers Jésus se manifestait^ -S ensuite par l'insistance qu'il mettait à méditer la passion du Sau— ^^ veur et à suivre chaque jour toutes les stations de la voie dou — ^ loureuse. L'après-midi, quand la cloche avait sonné le repos, «- ^ on le voyait s'acheminer vers le tabernacle. Il y priait longtemps, «r ^ puis il remontait à l'étage supérieur pour y faire le chemin de la ^^^ croix. Et afin de ne pas troubler le sommeil de ses confrères, il ^^ ôtait ses souliers et les tenait dans ses mains en allant d'une station à l'autre.

Cette dévotion à la passion du Sauveur éclatait surtout, comme nous l'avons fait remarquer, pendant la semaine-sainte. On le voyait alors silencieux, absorbé dans la contemplation du douloureux mystère, triste comme s*il eût ressenti les souffrances du Sauveur. Pendant les trois derniers jours, il redoublait les mortifications à

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