Annotations du P. Sportelli
tendre, ses huit dernières années s'étaient écoulées dans un couvent du carmel. A l'occasion d'une retraite, elle y entendit prêcher le père Falcoia, dont les sermons pleins de force et d'onction firent sur elle une impression si profonde qu'elle le choisit pour son directeur. C'était une nouvelle grâce, car, peu de temps après, ce carmel ayant été dissous, Falcoia lui offrit, ainsi qu'à deux de ses sœurs, un refuge dans la communauté de Scala.
Elle y pratiquait depuis six mois les exercices du noviciat, quand Dieu la gratifia de singulières faveurs, qu'elle décrit en ces termes dans son autobiographie : « Le lundi des Rogations de Tannée 1725, étant allée communier comme de coutume, j'éprouvai en un court espace de temps une intime transformation de mon âme en Jésus- Christ Notre-Seigneur. 11 me sembla avoir échangé la vie présente contre les joies inénarrables de Télernité. Je reçus en ce moment une effusion des biens très précieux contenus dans la vie du Sauveur. Jésus me dit qu'il voulait se servir de moi pour établir dans le monde un nouvel institut dont toutes les règles se rapporteraient à l'imitation de ses divins exemples. Je vis comme un livre ouvert, au-dehors et au-dedans duquel étaient écrites les perfections de l'Agneau divin. Il m'en resta une impression si vive qu'elle ne put jamais s'effacer de ma mémoire. » De plus, le jour de la Fête-Dieu, Notre-Seigneur fit connaître à la sœur Marie-Céleste la règle et l'habit du nouvel institut, ainsi que l'esprit dont les membres devaient être animés. Il lui ordonna d'écrire tout ce qu'il venait de lui signifier, et d'en faire un rapport exact à son père spirituel ^
Ces étranges communications troublèrent d'autant plus la pauvre novice, que le père Falcoia se trouvant à Rome pour le jubilé de l'année sainte, elle se voyait privée de tout conseil. Afin de soulager sa conscience, elle raconta sa vision à la maltresse du noviciat, qui lui prescrivit d'en noter par écrit tous les détails et de garder là-dessus le silence le plus absolu. Marie-Céleste obéit, mais Dieu, maître de ses secrets, donna des lumières analogues à la sœur Marie-Colombe et à d'autres religieuses. De plus, il disposa si bien les cœurs que toute la communauté priait et redoublait d'austérités pour hâter une transformation qui semblait voulue du ciel.
Sur ces entrefaites, Falcoia, de retour à Naples, reçut de Mariette un mpport détaillé de ces faits mystérieux. Elle annonçait même l'innoi prochain de la règle que Dieu lui avait montrée.
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Se défiant de rimagination des femmes non moins que des illusions du démon, le prudent directeur répondit à la sœur que seule une personne orgueilleuse et crédule pouvait ajouter foi à de pareilles inepties. Bien plus, pour la punir de sa folle témérité, il lui interdit la communion jusqu'à la fête de TAssomption et lui commanda, au nom de Tobéissance, de jeter au feu sa prétendue règle. Mais Dieu prit visiblement parti pour la sœur, car la lettre de Falcoia, datée du 30 juin, ne parvint au couvent de Scala que quarante-sept jours après, c'est-à-dire le lendemain de TAssomplion. Ainsi Marie-Céleste n'eut point à se priver de la sainte communion, et la règle, au lieu de subir Tépreuve du feu, arriva saine et sauve entre les mains de son destinataire.
Naturellement le saint vieillard en examina tous les détails avec la plus scrupuleuse attention. Quel ne fut pas son étonnement de retrouver dans ces pages le reflet de la vision qui, vingt années auparavant, avait fait tressaillir son cœur sur les bords du Tibre ! C'était bien ce qu'il avait vu : un institut basé sur Timitation de Jésus-Christ, une règle modelée sur ses vertus. Le Sauveur voulaitil enfin réaliser l'idéal qu'il lui avait fait entrevoir, et n'aurait-il permis le refus obstiné des visitandines que pour enrichir son Eglise d'une nouvelle famille religieuse ? Plus il étudiait le manuscritdela sœur, plus il y reconnaissait l'esprit de Dieu ; toutefois, pour contrôler son propre jugement, il soumit cette règle à l'examen de plusieurs théologiens, qui ne purent s empêcher de l'admirer. Suivant leur opinion, le couvent de Scala n'étant agrégé à aucun ordre existant, rien ne s'opposait à l'introduction de la nouvelle règle a toutefois les religieuses professes consentaient à l'accepter.
Fort de cet avis, Falcoia posa la question aux membres de la communauté. Il n'y eut qu'une voix pour réclamer la transformation depuis si longtemps désirée. Du reste Dieu lui-même se chargea de dissiper tous les doutes s'il avait pu en exister encore. Une «Bup, nommée Marie-Madeleine, tombée en démence depuis plusieurs années, troublait le couvent par ses fureurs et des tentatives de suicide, au point que son oncle, vicaire-général de Scala , souhaitait la voir mettre dans une maison d'aliénées. On la garda néanaioins parce qu'une religieuse de ses amies consentit à veiller sur elle nuit et jour. Or cette sainte religieuse, sœur Marie-Raphaël, demandait instamment à Dieu de faire un miracle en faveur de la pauvre folle, comme preuve de sa volonté relativement à la nouvelle règ-Ie. Soit qu elle eût communiqué sa pensée au père Falcoia, soit qu'il ait agi de son propre mouvement, toujours est-il qu'après
avoir longtemps prié, le pieux directeur posa le manuscrit de la sœur Marie-Céleste sur la tête de la folle, et qu« celle-ci, à Tinstant même, recouvra ses esprits.
Que fallait-il de plus pour constater la volonté de Dieu ? Falcoia convoqua les religieuses en chapitre, leur montra Texcellence d'une vie consacrée tout entière à copier les actes de Jésus-Christ, et leur proposa de déclarer, par voie de suffrage, si elles adoptaient oui ou non la règle proposée. Les votes furent unanimes pour l'affirmative. Seule la supérieure objecta qu'une affaire aussi grave demandait réflexion. Avant de prendre parti, elle désirait, disait-elle, conférer en particulier avec le père Filangieri, supérieur général des Pieux-Ouvriers.
C'était un prétexte. Opposée à la nouvelle règle mais ne sachant comment justifier son opposition, la supérieure s'appuya sur le père Filangieri, qui ne possédait aucun titre pour intervenir dans cette affaire. Circonvenu par elle et par certaines sœurs qu elle avait su rattacher à sa cause, Filangieri se déclara contre la nouvelle règle, contre la sœur Marie-Céleste, qu'il traita de visionnaire, et contre Falcoia qui, d'après lui, s'était laissé prendre dans les filets de Satan. Il enjoignit à ce dernier de ne plus dire un seul mot, ni en public, ni en particulier, sur la transformation du couvent. Afin de couper le prétendu mal dans la racine, il fit déclarer solennellement par des théologiens de sa congrégation que les événements de Scala avaient le diable pour auteur, que Marie-Céleste n'était qu'une hallucinée et Falcoia un cerveau détraqué. Le bruit s'en répandit bientôt dans toute la ville de Naples. Non content de ces mesures, pourtant assez radicales, Filangieri voulut obliger les religieuses à chasser du couvent la sœur Marie-Céleste, mais elles lui répondirent qu'elles croiraient pécher gravement si elles traitaient avec une pareille rigueur une personne qui n'avait nullement démérité. Pour les punir de cette résistance, il défendit à Falcoia de remettre les pieds au couvent et même d'y expédier une lettre.
A ces violences Falcoia n'opposa que la soumission la plus humble : témoin cette lettre adressée à ses chères filles : « Je vois maintenant, leur dit-il, combien Dieu vous aime. C^est lui qui écarte providentiellement de vous Tobstacle à votre perfection. Sa main saura rétablir Tordre troublé non par votre faute mais par ma maladresse. Le père général, sachez-le bien, m'a traité comme je le mérite, en m'accusant d'ineptie et d'illusion. Kecevez donc en paix la défense qu'il m'a faite de m'imniiscer dans les affaires du couvent. Vives
toujours dans robéissance, et priez pour moi la divine Majesté. En ce qui me concerne, je ne cesserai de prier pour mes très chères filles, que je bénis une dernière fois du fond de mon cœur. » A partir de ce moment, Falcoia cessa tout rapport avec les religieuses de Scala, selon Tordre qu'il en avait reçu. Brisé, mais résigné, il attendit en silence l'heure de Dieu.
C'est pendant les années qui suivirent ces tristes événements que le père Falcoia fit, au collège des « Chinois », la rencontre d'Alphonse deLigQori. il avait entendu parler de sa grande sainteté, de ses prédications, des œuvres multipliées auxquelles il se dévouait, des nombreuses conversions qu'il opérait, mais il n'avait pas eu jusque-là l'occasion de s'entretenir cœur à cœur avec lui. De son côté, Alphonse n'avait appris que par la renommée le prestige qui s'attachait au nom de Falcoia. Mais à peine ce vieillard de soixante-dix ans et ce jeune homme de trente-quatre ans se furentils rencontrés chez Ripa, qu'ils se lièrent de la plus étroite amitié. C'est que les âmes ne vieillissent pas : éternellement jeunes, elles s'attachent Tune à l'autre toutes les fois que le divin Esprit les unit dans le même amour, l'amour de Jésus crucifié. Alphonse comprit bientôt qu*il avait devant lui un vétéran du Christ, blanchi dans les saints combats; un religieux d'une volonté forte, mais docile à la voix de l'autorité; un esprit supérieur, mais ouvert aux lumières et aux impressions de la grâce; un homme de bon conseil, qui l'aiderait au besoin de sa longue expérience. De son côté, Falcoia ne tarda pas à discerner dans Alphonse un de ces privilégiés que Dieu comble de ses dons pour en faire les grands auxiliaires du Rédempteur. Il Taima comme son fils, un fils que la Providence mettait sur sa route pour le consoler au milieu de ses tribulations. Dans le neveu il lui semblait retrouver Toncle, le saint évèque de Troia, dont il avait été l'intime ami. C'est la même ime, disait-il souvent, la même ferveur, la même horreur des moindres fautes, la même dévotion à Marie, le même zèle pour la conversion des pauvres pécheurs.
Toujours préoccupé du couvent de Scala, l'homme de Dieu ne manqua pas de raconter à son jeune ami les péripéties de la fameuse histoire qui avait tant défrayé les salons et les couvents de Naples. Humble et défiant de lui-même, il se gardait bien de condamner ceux qui l'accusaient d'illusion , mais cependant il croyait posséder trop de preuves de la réalité des visions pour se rendre aux opinions de ses adversaires. Du reste, après son exil du couvent, les religieuses étaient restées fidèles à leurs convictions. Elles
avaient à la première élection déposé Tancienne supérieure et choisi pour la remplacer la maîtresse du noviciat, cette sœur Marie- Angèle qui avait si sagement dirigé Marie-Céleste au moment de ses révélations, Filangieri, frappé d*apoplexie, venait aussi de disparaître. De tous ces faits Falcoia concluait que tout espoir n était point perdu. Alphonse écoutait avec le plus grand intérêt les récits du saint vieillard; mais, fortement prévenu contre les visions de la sœur Marie-Céleste depuis que les théologiens de Filangieri les avaient condamnées, il se gardait bien de prendre parti.
Sur ces entrefaites Tempereur Charles VI, renseigné sur les mérites et les vertus de Falcoia, proposa de le nommer à Tévèché de Castellamare. L'humble religieux avait dans une autre circonstance refusé Tépiscopat; mais il se demanda, puisque Tempereur revenait à la charge, s'il n était pas Tinterprète des volontés de Dieu. Castellamare se trouvait dans le voisinage de Scala. L'épiscopaf, en l'émancipant de son ordre, lui rendrait sa liberté d'action relativement à la transformation du couvent. Cette raison, la seule capable de triompher de ses répugnances, lui fit accepter la mitre.
Or, il se trouva qu'au moment où il allait se rendre à Rome pour y recevoir la consécration épiscopale, Alphonse rentrait à Naples après sa villégiature de Sainte-Harie-des-Honts. Comme il devait retourner à Scala au mois de septembre pour y prêcher la neuvaine du Crucifix, tout naturellement Falcoia le pria de donner les exercices spirituels au couvent. Il aurait ainsi l'occasion d'examiner l'esprit qui animait les religieuses, de contrôler les révélations de Marie-Céleste, et de former son jugement sur la nouvelle règle.
Alphonse accepta, sans prévoir que cette retraite allait décider de son sort et de celui de bien d'autres. Quant à Falcoia, il était également loin de se douter qu'il envoyait au couvent de Scala l'homme prédestiné pour élever, sous sa direction, le double édifice dont le divin architecte lui avait montré le plan sur les boi*ds du Tibre.