‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 29 sur 190 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LES RÉDEMPTORISTINES.

. Alphorisi^ au rouvcnt de Sciila. — Ses prévontions contro les visions. — L'intcrrogratoiro. —11 reconnaît l'intorvenlion <livine. — Les religieuses et IVvùque de Scala aocepU'nt la nouvelle règle. — Retraite sur Timitation do Jôsus-Christ. — Le gàt<^ud«» la sainte Vierge. — Lettre d'Alphonse aux r(»ligieuses. — Croi.x intérieures. - Maladie grave. — Rédaction des constitutions. — Kalcoia et l'évôquc d<' Scala. ~ Alphonse révise les constitutions.— La f»He do la Transfiguration. — Alphonse «l Ips n'demptoristines. — Prédiction de la sœur Marie-Cél(>ste.

Upromotion de Falcoia à Tépiscopat avait grandement réjoui les religieuses de Scala. Privées depuis trois ans de leur saint directeur, elles attendaient avec impatience sa visite. « Hâtez votre retour, lui écrivaient-elles à Rome, et ne laissez pas plus long-temps vos filles dénuées de tout secours spirituel. » II leur répondit que, dans fimpossibilité de quitter la ville éternelle avant le mois de novembre, il leur enverrait un homme selon son cœur, le missionnaire Alphonse de Liguori, pour leur prêcher la retraite et remplir auprès d'elles les fonctions de confesseur extraordinaire. Elles devaient le considérer comme un autre lui-même, et par conséquent n'avoir aucun secret à son égard.

Ainsi annoncé, Alphonse se rendit ù Scala, au mois de septembre, accompagné de deux de ses amis, Mazzini, son éternel compagnon, elMandarini, l'un des collègues de Ripa. Il prêcha d'abord, avec grand concours de peuple, la neuvaine promise à Tcvêque Guerriero, puis il se rendit au couvent pour y commencer les saints exercices. D'après les bruits qui circulaient à Naples au sujet des religieuses de Scala, qu'on traitait publiquement de visionnaires, il était assez disposé à croire qu'il aurait à lutter contre dos illusions très préjudi- (;iables au progrès spirituel. L'histoire ne dit-elle pas que des personnes très pieuses et vraiment saintes ont été parfois victimes de leur

imagination ou de tromperies diaboliques? Ces craintes tourmentaient Tesprit d'Alpiioase, au point qu'il ne crut pas pouvoir entreprendre un travail sérieux avant d'avoir éclairci la question des révélations.

Il se présenta donc au couvent plutôt en juge qu'en prédicateur. Ayant demandé au parloir la supérieure et les assistantes, il leur déclara qu en sa qualité de confesseur extraordinaire, il entendait avant tout examiner à fond les faits relatifs à la religieuse hallucinée, dont le récit avait tant occupé Naples et les environs. A cette ouverture peu rassurante, la supérieure, sœur Harie-Angèle, répondit modestement « qu'elle et ses compagnes se conformeraient à ses volontés, heureuses par avance des bons conseils qu*elles recevraient de sa bouche pour progresser dans Tamour et Timitation de Jésus- Christ. » Sur sa demande formelle, elle exposa ensuite de point en point les événements qui avaient eu lieu depuis cinq ans, et de quels artifices s'était servi le démon pour troubler la communauté et retarder Tœuvre de Dieu. Après grand nombre de questions sur les circonstances au milieu desquelles ces faits s*étaient produits, Alphonse ajouta que, pour contrôler cette déposition et porter un jugement motivé, il devait instruire la cause, procéder à une investigation sérieuse, et dans ce but interroger en particulier les membres de la communauté. « Il importe, dit-il, que la lumière se fasse. Si ces révélations viennent de Dieu, nous ne pouvons pas les ensevelir dans un injurieux oubli; si ce sont de simples hallucinations, il faut remettre dans le bon chemin les âmes égarées. »

Le lendemain, les religieuses durent donc comparaître tour à tour devant lui, à commencer par Marie-Céleste, cause principale de toute cette affaire. Laissons-la raconter elle-même sa déposition : « Le père Alphonse, dit-elle, me commanda d*abord de lui raconter toute l'histoire de ma vie, et toutes les grâces que Dieu m'avait faites depuis mon enfance. Je lui dis comment Dieu m'avait appelée à son service d'une manière admirable; qu*ainsi, par exemple, à l'Age de onze ans, la première fois que je m'approchai de la sainte table, le seigneur Jésus s'était montré visiblement à moi et m'avait pénétré d'une si profonde horreur pour mes péchés que j'éclatai en sanglots au milieu de tout le peuple, en criant ; u Malheureuse que je suis d'avoir ainsi contristé le cœur de mon Dieu! » Depuis cette première gn\ce, ajoutai-je, ma vie entière n'a été qu'une longue chaîne de faveurs, au moyen desquelles Dieu ne cessa de m'attii'er à lui. J'arrivai eniin aux communications divines touchant la nouvelle règle et le nouvel institut, et ne lui cachai

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point les craintes qui m'avaient assaillie, ni la persécution dont j'avais été victime. Cela fait, le père Alphonse me congédia. » Marie- Colombe et d'autres religieuses plus ou moins favorisées des mêmes lomières furent interrogées après Marie-Céleste, puis toutes les sœurs, y compris Tancienne supérieure, durent expliquer et motiver leur opinion.

Devant ces dépositions qui lui mirent sous les yeux toutes les pièces du procès, les préventions d'Alphonse se dissipèrent comme de petits nuages devant un rayon de soleil. Évidemment il avait devant lui une communauté fervente, parfaitement soumise aux lois de Vobéissance, uniquement préoccupée de progresser dans Famour divin. Les reUgicuses dont Dieu s'était servi pour manifester ses volontés se montraient en tout les modèles de leurs compagnes. Leurs récits portaient le cachet de la simplicité et de la droiture. Nul indice d'exaltation ou de suggestion diabolique. Les révélations n'avaient eu d'autre effet que d'exciter les âmes à la vertu. Au lieu de les abattre, la persécution stimulait leur courage et leur confiance. Et puis cette Marie-Madeleine, guérie de sa folie furieuse au seul attouchement de la règle, n'était-elle pas une preuve vivante de l'intervention divine?

Sa conviction faite, Alphonse n'hésita pas à manifester en public le jugement qu'il venait de prononcer au fond de son àme. Ayant rassemblé la communauté, il affirma qu'après un examen approfondi des faits en question, on devait reconnaître que ces faits avaient Dieu pour auteur, et que, par conséquent, on s'était trompé en les attribuant à des hallucinations de l'esprit ou à des prestiges diaboliques. Il exhorta ensuite les religieuses à remercier Dieu des singulières faveurs dont elles étaient l'objet, et k remplacer au plus tôt la règle actuellement en vigueur par celle que Dieu voulait leur donner. Alors, S' adressant au petit groupe de dissidentes, il kur mit sous les yeux la responsabilité qu'elles avaient encourue en entravant une œuvre divine. Ce jugement, prononcé avec l'accent d'une foi vive, fit une telle impression sur toute la communauté, ^e l'ancienne supérieure s'écria publiquement : « Si telle est la Volonté de Dieu, non seulement je ne fais plus d'opposition, mais J€ déclare adopter la première la règle du nouvel institut. » A ce ^^virement subit, inattendu, des larmes coulèrent de tous les Y^ux, les sœurs s'embrassèrent en signe de parfaite union, et do ^us les cœurs, inondés d'une sainte joie, s'éleva vci*s le ciel uno prière de reconnaissance et d'amour.

Alphonse avait décidé que Dieu voulait l'édifice ; mais, pour en

poser la première pierre, c'est-à-dire adopter la nouvelle règle, il fallait lautorisation de Tévêque de Scala, qui seul avait juridiction sur le couvent. Or il était à craindre que Guerriero, fatigué des divisions et tergiversations de ces dernières années, n'ordonnât le statu quo pour éviter de nouveaux embarras. Falcoia réussirait difficilement dans cette épineuse négociation, discrédité qu'il était près de Tévêquc et de son clergé. Ensuite, devenu lui-même évêque de Castellamare, pouvait-il s'immiscer dans Tadministration de son voisin? Mieux valait qu'Alphonse traitât lui-même la question avant de quitter Scala, Sans perdre de temps, il se rendit auprès de Tévêque avec ses deux compagnons, exposa les motifs sur lesquels il basait son jugement relativement aux révélations, et lui demanda d'autoriser la règle. Connaissant le bon esprit et les capacités du pétitionnaire, Guerriero s'en remit complètement à son appréciation. « Organisez la communauté, lui dit-il, comme vous le jugerez convenable pour la gloire de Dieu et la sanctification des religieuses. » Ainsi muni du plein pouvoir de l'évèque, Alphonse rassembla les sœurs en chapitre et, de concert avec elles, il décida qu'à la Pentecôte prochaine la règle serait mise en vigueur. Ces préliminaires terminés, afin d'infuser dans les âmes l'esprit du nouvel institut il prit pour sujet de la retraite la vie et les vertus du divin Sauveur. Avec quel amour, avec quelle éloquence il développa ce beau thème, l'objet constant de ses oraisons et de ses prédications, on peut le conjecturer par l'enthousiasme des sœurs et plus encore par le redoublement de ferveur qu'on remarqua dans la communauté. Ces deux actes accomplis, il quitta le couvent de Scala, laissant les religieuses, maintenant ses filles en Jésus-Chiist, heureuses des bénéditions qu'il leur avait apportées, mais inconsolables de le voir s'éloigner d'elles. La supérieure et ses compagnes ne savaient comment lui témoigner leur reconnaissance. A cette occasion l'une d'elles nous a conservé ce trait naïf et gracieux, qu'on dirait tiré des Fioretii, « Quand don Alphonse eut terminé les exercices, dit-elle, la première fois qu'il vint au couvent avec don Jean Mazzini, la mère Marie-Angèle ne voulut pas qu'ils partissent sans leur donner un gâteau pour le voyage. La ^œur cuisinière, qui avait en ce moment beaucoup de besogne, se mit à préparer les ingrédients nécessaires; puis, se tournant vers la sainte Vierge, elle lui dit : « Ma bonne Mère, aidez-moi. s'il vous plaît. » Et làdessus elle entra en extase. Revenue à elle, elle trouva, sans qu'elle eût allumé le feu, le gâteau tout fait et cuit à point. Elle l'envoya de suite à don Alphonse, avec ces mots : « Mangez-le, c'est la Ma-

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donequi Ta fait. » Or, ajoute la pieuse narratrice, il confessa depuis qu'en mangeant de ce gâteau , il s'était senti le cœur tout émù et tout enflammé de lamour divin. » Belle et touchante simplicité! les superbes vous méprisent, mais néanmoins c'est aux âmes simples que Dieu aime à se manifester.

De retour à Naples, le saint reçut une lettre pleine d'affection, dans laquelle Falcoia lui disait que les échos de sa parole étaient arrivés jusqu'à Rome. « Mes filles, ajoutait-il, ont regardé comme une singulière bénédiction la retraite que vous leur avez prèchée. Elles étaient bonnes; grâce à vous, je les retrouverai meilleures. En leur nom comme au mien, je vous remercie de toute mon âme, vous que j'ose appeler mon fils puisque vous voulez bien me donner le doux nom de père. Quant à l'inauguration du nouvel institut, veuillez n'en dire mot à personne jusqu'à mon retour. >y Le prudent vieillard imposa également aux religieuses un silence absolu sur la prochaine transformation de leur communauté. Il savait que le feu couve souvent sous la cendre et qu'une étincelle suffirait pour ranimer la malveillance à Scala comme à Naplés.

Cependant Alphonse recevait du couvent lettres sur lettres attestant plus sensiblement encore l'effet produit par ses instructions. Chacune de ses retraitantes lui ouvrait son cœur et réclamait des conseils pour avancer dans la vertu. Chacune lui promettait de ne pas l'oublier devant Dieu. Il leur répondit avec la tendresse d'un saint François de Sales : « Bien des jours se sont écoulés depuis la retraite de Scala, mais votre souvenir est aussi vivant chez moi que si je venais de vous quitter... De temps en temps mes ycnx se tournent vers votre couvent, et je vous dis alors : 0 âmes éprises de Tamour divin, oui, aimez Jésus. Rappelez- vous qu'il ne se passe aucun instant sans que lui-même vous aime. Parlez-lui souvent, surtout quand vous êtes au chœur en présence du saint Sawment. Aimez Jésus, aimez par-dessus tout son adorable et divin cœur, sa très sainte et très aimable volonté. Unissez votre volonté à la sienne, et dites-lui : « Votre bon plaisir. Seigneur, votre gloire, et c'est assez. » Viennent ensuite les afflictions, les abandons, les ténèbres, les tempêtes : acceptons tout parce que Dieu le veut, car Weu est toujours bon et toujours digne d'être aimé. A lui donc, à lui dans tous les siècles amour et bénédiction. »

Après cette effusion d'une âme pleine de Dieu dans des âmes capables de la comprendre, Alphonse prend texte des promesses contenues dans les lettres pour se recommander humblement aux prières de la communauté. « Prêtre appelé à sauver les âmes, dit-

il, je pourrai procurer à Dieu quelque gloire, mais ne cessez point de prier pour moi. Peut-être vous paraîtrai-je importun en sollicitant si souvent vos prières, mais je crains qu'avec le temps votre zèle ne vienne à se refroidir. La pensée que vous me recommandez à Dieu me donne force et courage. Dieu, me semble-t-il, ne peut refuser de vous exaucer quand vous le priez pour ma pauvre àme. Quant à moi, jamais je ne vous oublie; vous occupez même une grande place dans mes chétives oraisons. »

Alors, avec cette charité tendre et aiTectueuse d'un père qui, écrivant à sa famille, s'inquiète du plus petit de ses enfants, il adresse un souvenir à chacune des religieuses, qu*il désigne par son nom ; et ce souvenir, c'est une pensée appropriée aux besoins et au caractère de chaque âme, pensée qui lui rappellera les résolutions et promesses de la retraite.

Cette lettre, où se peint Tâme de son auteur, nous montre une fois de plus qu en se détachant du monde pour s'élever jusqu'à Dieu, les saints ne perdent rien de leur tendresse. L'homme avide de plaisirs et de voluptés égoïstes, devient dur et parfois féroce; l'homme pur, au contraire, participe à la bonté divine, et, de son cœur élargi et attendri s'échappe le cri de l'apôtre : « Mes jpetits enfants, je vous porte tous dans mon âme pour former en vous Jésus-Christ. »

Du reste, si Dieu ménage parfois à ses serviteurs ces doux épanchements de la charité, il ne tarde pas â les remettre sur la croix. Béthanie n'est pas loin du calvaire. Alphonse en fit bientôt l'expérience, et ce n'est pas sans raison qu'il suppliait les sœurs de le recommander à Dieu. Des troubles intérieurs le tenaient de nouveau dans une mortelle agonie. « Sachez, écrivait-il, que je paie bien cher les délices de Scala, comme je vous Tavais d'ailleurs annoncé. Je suis en ce moment au fort de la tempête, et parfois^ ne voyant plus ni ciel ni terre, je me trouve dans une obscure caverne, w séjour du plus aflreux désordre et d'une inexprimable horreur * ». Que la volonté de Dieu, notre souverain bien, s'accomplisse toujours! Voulût-il m'envoyer en enfer, j'y consens s'il y va de sa plus grande gloire; mais de grâce demandez-lui que je ne rotfense pas, car il n'est pas de sa gloire que je l'offense. Au reste, Seigneur, nie voici : un enfer est trop peu pour moi. »

A ces peines de Vdme vint s'ajouter l'épreuve de la maladie. Épuisé par les fatigues d'une mission qui suivit presque immédiate-

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